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26 février 2010

Albert Camus, l'étranger fraternel

« Je n'ai jamais vu clair en moi pour finir. Mais j'ai toujours suivi, d'instinct, une étoile invisible... Il y a en moi une anarchie, un désordre affreux. Créer me coûte mille morts, car il s'agit d'un ordre et que tout mon être se refuse à l'ordre. Mais sans lui je mourrais éparpillé. »

Depuis que j'ai ouvert la Peste, l'année de mes quatorze ans, j'aime Albert Camus. Je ne prétends pas avoir percé tous les secrets de sa pensée, être diplômée ès existentialisme, ni connaître vraiment l'homme... Mais il est un jour entré dans mon cœur et n'en est plus sorti. Il fait partie de ceux qui m'ont donné envie d'être à mon tour un écrivain, et rendue modeste en même temps. Ces derniers mois, on a beaucoup parlé de Camus, de ses engagements, de sa querelle avec Sartre, de sa passion pour le théâtre... mais pour moi c'est avant tout un auteur, qui a su créer des personnages de chair et de sang, des histoires fortes et universelles. Quand je pense à lui, je vois un homme debout à l'ombre d'un soleil aveuglant, une cigarette à la main, qui regarde vivre et trembler Meursault, Tarrou, Clamence et les autres, tous ces personnages qu'il a enfantés et qui, depuis, font partie de nous. Alors c'est de l'écrivain que je vais vous parler.

« J'ai toujours pensé que tous les personnages d'un écrivain représentaient une de ses tentations», disait Camus dans une interview en 1957, à Stokholm où il venait recevoir le prix Nobel.

Tous. Meursault, d'abord, cette homme qui affronte son destin presque sans mot dire, enterre sa mère sans pleurer, cet « étranger » qui dérange les autres par son apparente froideur devant la vie, qui refuse de s'agenouiller, de mentir. L'Etranger est un roman profondément attachant en dépit de sa forme lapidaire, nue, qui offre aussi peu de prises que son personnages, et qui explose dans son dernier quart, montrant un homme pris dans les filets d'une justice théâtrale et arbitraire, un homme jugé non pas sur son véritable crime, mais sur le crime de n'avoir pas joué le jeu social qui lui aurait permis de sauver sa tête. Meursault est bien cet étranger qui refuse de composer, de rassurer les autres par de pieux mensonges, d'exagérer ses sentiments, mais qui affronte son destin comme il embrasse la vie, jusque dans son absurde finalité, l'aimant d'un amour puissant et désespéré. « Pour moi devant ce monde je ne veux pas mentir ni qu'on me mente », écrit Camus dans Noces.
A l'inverse, Jean-Baptiste Clamence, le juge-pénitent de la Chute, est un grand acteur, passé maître dans l'art du mensonge social. Ce juge qui brûle de se confesser à l'inconnu qu'il a repéré dans un bar louche d'Amsterdam, qui n'a pas assez de mots pour démasquer la supercherie sur laquelle il a bâti son existence, ne cherche pas de véritable expiation. Bien au contraire. S'il se met à nu, sans merci mais avec subtilité, il n'a pas choisi son interlocuteur au hasard :

« Nous nous confions rarement à ceux qui sont meilleurs que nous. Nous fuirions plutôt leur société. Le plus souvent, au contraire, nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses. Nous ne désirons donc pas nous corriger, être améliorés : il faudrait d'abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. »
Si Clamence a choisi cet homme de passage qui pourrait bien être le lecteur, c'est pour lui tendre un miroir grinçant dans lequel il pourra enfin se regarder en face, lui qui se croit innocent. Juge-pénitent, juge et pénitent tour à tour et à la fois, comme un sinistre Janus aux deux visages pareillement glaçants, Clamence est sans doute le personnage le plus sombre de Camus, son double grimaçant. Avec la Chute, on est précipité dans l'envers de la comédie humaine, tel Dante suivant son guide jusqu'en Enfer, fasciné et en proie à la répulsion, dévorant ce court roman avec son amertume. C'est un rire au coeur de la nuit qui démasque l'imposteur Clamence à ses propres yeux, mais c'est son rire à lui que le lecteur emporte après avoir fermé le livre, ironique et lancinant. Le rire de celui qui, sous couvert d'une confession, vient de débusquer tous ces petits arrangements avec nous-mêmes qui nous permettent de nous aimer plus commodément.
Meursault et Clamence, deux faces inversées de l'être humain, deux tentations camusiennes. Ne pas jouer le jeu, ou le jouer trop bien. Dans les deux cas, au fond on est seul en face de soi. Un étranger. Mais là où Meursault avance vers la mort réconcilié avec le monde et son absurdité, en paix avec lui-même, Clamence erre comme un spectre qui ne trouvera jamais le repos.

Il y a chez Camus une volonté de comprendre sans juger, ou le moins possible. Cette attitude ne pouvait que lui valoir des inimitiés, car la plupart d'entre nous n'envisagent pas d'avoir raison sans que les autres aient tort. Quand on refuse de juger, d'exclure, de condamner à mort, on se condamne à n'être jamais accepté par aucune société. Camus a toujours eu ce courage. Et s'il est un roman qui exprime cette volonté de comprendre l'autre, tous les autres, c'est bien la Peste. Pour moi, c'est, avec le Premier Homme, le roman le plus bouleversant de Camus, un chant de fraternité et de foi en l'homme. L'histoire est simple : la Peste, fantôme grimaçant d'un temps révolu, s'abat sur la ville d'Oran, dans l'incrédulité générale. Une poignée d'hommes vont se trouver emmurés dans la ville empestée et livrés à leur dilemme : rester ou partir, lutter ou composer. Dans la Peste, on croise le docteur Rieux qui lutte contre la mort et pense que « l'essentiel est de bien faire son métier ». Puis Tarrou, mystérieux personnage qui observe la ville et ses convulsions avant d'entrer en résistance et pour qui aucune cause ne justifiera jamais qu'on tue un homme. Grand, l'employé de mairie, a « le courage de ses bons sentiments » et réécrit sans fin la première phrase de son roman tant il est difficile de trouver les mots justes pour dire une émotion. Rambert, journaliste amoureux, ne pense qu'à rejoindre la femme dont il est séparé et défend son droit au bonheur face aux exigences du « service public ». Il y a aussi Paneloux, le prêtre qui veut voir en la Peste un châtiment purificateur, et le juge Othon dont les certitudes vacillent avec la mort de son petit garçon. Enfin Cottard, négociant en vins et liqueurs qui s'accommode très bien de la Peste, et s'y trouve plus heureux. Si les personnages confrontent leurs opinions et leurs engagements, le roman ne juge personne. Sans doute parce que ces personnages symbolisent toutes les tentations de l'homme plongé dans le chaos du monde, du repli à la résistance active. Ils pourraient bien sûr perdre leur temps à se haïr et à s'exclure. « Mais non pensait le docteur, aimer ou mourir ensemble, il n'y a pas d'autre ressource. »
Métaphore du nazisme et de l'Occupation, la Peste parle aussi et surtout de la douleur de s'être cru libre et de découvrir qu'on ne l'est pas ; qu'on peut, du jour au lendemain, se retrouver séparé de tout ce qu'on aime et réduit à la condition « d'exilé » chez soi. Ne restent, alors, que la fraternité et la révolte pour rendre son prix à la vie.

Mais comme l'Etranger garde précieusement en lui le secret de ce qu'il est pour ne le livrer qu'à la toute fin, Albert Camus attendra des années avant d'écrire son roman le plus intime, Le Premier Homme. C'est un roman qui mérite d'être lu, même s'il est inachevé, parce qu'il dévoile un écrivain réconcilié avec ses blessures originelles, qui revient sur les traces de ce qui l'a forgé : l'absence de son père, l'amour silencieux de sa mère, l'école qui l'a littéralement sauvé de la misère, l'amour d'une terre, d'un peuple algérien toujours au cœur de sa pensée. Le héros, Jacques Cormery, réalise sur la tombe de son père qu'il est à présent plus vieux que ce père dont il ne peut rien retrouver, aucune mémoire, si ce n'est qu'il est mort à la bataille de la Marne et gît ici, sous cette pierre gravée :

«Et le flot de tendresse et de pitié qui d'un coup vint lui emplir le coeur n'était pas le mouvement d'âme qui porte le fils vers le souvenir du père disparu, mais la compassion bouleversée qu'un homme fait ressent devant l'enfant injustement assassiné — quelque chose ici n'était pas dans l'ordre naturel et, à vrai dire, il n'y avait pas d'ordre mais seulement folie et chaos là où le fils était plus âgé que le père. La suite du temps lui-même se fracassait autour de lui immobile, entre ces tombes qu'il ne voyait plus, et les années cessaient de s'ordonner suivant ce grand fleuve qui coule vers sa fin. Elles n'étaient plus que fracas, ressac et remous où Jacques Cormery se débattait maintenant aux prises avec l'angoisse et la pitié. »

Le Premier Homme est dédié à sa mère qui ne le lira jamais car elle ne sait pas lire. Cette mère qui, devenant un personnage de roman, peut être partagée comme un secret précieusement confié, avec son amour maternel enclos dans les silences et sa vie loupée. De tous les personnages de Camus, c'est, sans doute, un des plus beaux.

Et si vous avez envie de mieux connaître un des écrivains les plus attachants du XXème siècle, je vous invite à vous plonger dans ses Carnets parus chez Gallimard. A la fois carnets de travail et journaux intimes, ils dessinent un Camus profondément humain, en proie au doute, angoissé mais aussi solaire et charnel, désespérément amoureux de la vie, la vivant intensément dans ses joies comme dans ses peines, et qui écrivait dix ans avant de mourir :

« En vérité, personne ne peut mourir en paix s'il n'a pas fait tout ce qu'il faut pour que les autres vivent. »

J'espère vous avoir donné envie de le lire ou de le relire.

Gaëlle Nohant

A signaler aussi, le superbe portrait de lui par sa fille Catherine, Albert Camus : Solitaire et solidaire , et une jolie rêverie de José Lenzini sur Les Derniers Jours de la vie d'Albert Camus, qui suit dans ses derniers moments cet écrivain issu d'un monde de muets, et se penche sur son amour silencieux pour sa mère.

7 décembre 2009

Toutes les vies de Veronique Ovaldé

« J'aime bien les choses qui ont l'air acidulées mais qui sont empoisonnées, en fait. »

Elle dit ça avec un petit sourire tranquille et entendu. Elle a des yeux de chat qui n'auraient pas déplu à Baudelaire, le mot vivacité semble avoir été créé pour elle. On pressent qu'elle aurait fini sur un bûcher, au Moyen-Âge. Trop de féminité, trop d'aplomb, on voit tout de suite qu'elle est un peu sorcière...

Mais ne perdez pas votre temps à chercher où elle a planqué sa baguette magique. Elle est dans son style, sa baguette, et le temps de le découvrir vous serez faits, je vous préviens, envoûtés, et vous courrez chez votre libraire acheter tous ses romans, déjà en manque, comment mais il n'y en a que six ?... Il y a un mois, je ne la connaissais que de nom et voilà, je sais que dorénavant je la lirai où qu'elle m'entraîne, et autant vous dire que ça m'arrive rarement avec les écrivains. Tenez, je n'aime pas trop la science fiction, mais si demain elle écrit un roman qui se passe sur Pluton, je le dévorerai comme les autres. Parce que je sais que même sur Pluton en 5028, j'y trouverai des vamps paumées, des petites filles mélancoliques, des ogres vénéneux, des chevaliers patients. Et que j'en dégusterai chaque mot, chaque image. Il y a des écrivains comme ça — oh, pas beaucoup —, qui vous attrapent à la première phrase et vous ravissent jusqu'à la dernière.
Véronique Ovaldé et moi, on a un point commun. On est tombées dans les romans de Chandler à un âge très tendre, et on a découvert à travers lui la magie des images, des comparaisons géniales. On les notait dans un carnet. Et bien sûr il y a du Chandler dans Ovaldé. On parlait des images ? Savourez la force de celle-ci :

« Une ombre vit le visage de ceux qui ont perdu quelqu'un. L'ombre d'une plante grimpante. Elle croît à leur insu et, quand ils pensent que personne ne les surveille, elle baigne leurs traits d'absence, de gravité et de perplexité. C'est un démon discret qui habite leur visage. Il se cache dès que quelqu'un le regarde. »

(Et mon coeur transparent)

Oui, il y a chez Véronique Ovaldé quelque chose de la nonchalance, de l'humour féroce et de la mélancolie du roman noir, un goût prononcé pour les femmes brisées en robes rouges, aux talons vertigineux et à la coiffure de travers. Un goût pour le monde de la marge et de l'ombre, celui qu'on ne distingue que si l'on a des yeux de chat. Dans ses romans, les petites filles vont rarement à l'école, elles s'élèvent toutes seules, parfois elles grandissent trop vite ou c'est seulement leur corps, mais elles ont de la ressource. Il y a Lili dans Les hommes en général me plaisent beaucoup, petite fille désemparée dans un corps d'adolescente, qui vit avec son petit-frère, claquemurée dans un appartement bunker par un père tyrannique et nazillon depuis que leur mère est morte.

Elle hésite entre le suicide (qu'elle rate) et la survie, elle cherche un prince charmant, même si ça n'en est pas vraiment un, même s'il a le visage du gros lamantin tatoué qui vit à l'étage au-dessus et que son amour n'a rien d'innocent :

« J'ai empoigné le balai, toqué au plafond de la cuisine et attendu que Yoïm descendît, je me disais, il faut bien que quelqu'un nous sauve. J'avais quatorze ans, et je me répétais, il faut bien que quelqu'un nous sauve. J'avais quatorze ans, et ça m'avait paru quatorze années interminables. »

Il y a aussi la petite Rose de Déloger l'animal, amoureuse de cette maman sublime au passé mystérieux qui disparaît un jour, la laissant seule avec une montagne de questions, un chagrin abyssal et des lapins :

« J'ai pris la disparition de maman entre mes mains, j'en ai fait une boule très serrée, je l'ai avalée pour que l'ennemi ne la trouve pas — il faudra m'ouvrir en deux — et j'ai demandé à mon père, tu t'es bien occupé des lapins au moins. Ne mettant pas dans cet « au moins » le reproche qu'il aurait pu percevoir (elle, tu l'as laissée partir, j'espère en revanche que tu n'as pas abandonné les lapins, si négligent sois-tu) mais ponctuant simplement ma phrase pour qu'elle se balance mieux. »


La romancière aime tant les petites filles qu' elle les laisse sautiller dans son cerveau, prendre leurs aises, y installer leur imaginaire, leur habileté d'agents secrets déchiffrant le monde crypté des adultes avec les moyens du bord.

Dans chacun des romans de Véronique Ovaldé, et en particulier dans Ce que je sais de Vera Candida, son dernier roman déjà bardé de prix, les femmes ont un destin mouvementé, hérissé d'échardes et de blessures lumineuses.
Il n'est pas simple d'être une femme, les cartes sont inégalement distribuées et le monde âpre et tranchant lorsqu'on est si facilement réduite à un objet de désir. Elles avancent à talons hauts sur des éclats de verre, aiment passionnément leurs enfants, s'absentent de leur corps pendant qu'on les baise, scellent profondément leurs secrets, fuient dans la maladie ou dans la mort quand la résistance n'est plus possible. Elles sont mères de leur fille et filles de leur mère, héritières d'un amour mêlé de névroses qui semblent autant de malédictions, elles fuient le lieu de leur origine pour couper la branche malade de l'arbre qui les a portées, trouvent des refuges qui n'en sont pas. Ainsi, Vera Candida vient d'une lignée de putes et de pères absents, de géniteurs honteux, veules et brutaux, et elle fuit à quinze ans l'île de Vatapuna et son héritage empoisonné. Dans son ventre, une petite fille sans père qu'il s'agit de sauver de la répétition familiale. Elle est tenace, Vera Candida. Désespérée, comme toutes les héroïnes de Veronique Ovaldé, fragile et attirée par la possibilité du vide, mais aussi forte et guerrière, prête à élever une amazone au destin neuf. Et comme Rose dans Déloger l'animal, comme Irina dans Et mon cœur transparent, sur sa route périlleuse, elle trouve un chevalier.


Les chevaliers d'Ovaldé ont parfois grandi dans une caravane avec une mère envahissante, ils ne rêvent que de sauver une belle jeune fille perdue dans une tempête de neige. S'ils ont l'âme tendre et voudraient pouvoir « faire amende honorable pour tous ceux qui se comportent comme des salopards » , ils ne sont pas dupes et sentent que cette passion du sauvetage n'est pas entièrement pure :

« Lancelot savait qu'il était tout particulièrement attiré par les pauvres filles malheureuses à l'enfance en morceaux, et que ç'avait à voir avec sa propre mère. Ce genre de déterminisme le plongeait dans un grand désarroi. Il se disait, je suis aimanté par les jolies filles brisées. Et il ressentait un mélange de fierté et de dégoût qui le laissait pantelant — comme lorsqu'on sauve quelqu'un de la noyade et qu'on lui vole son portefeuille en le ramenant sur la berge. »
(Et mon coeur transparent)

Cependant leur amour patient, infatigable, ouvre un chemin inattendu vers le bonheur du cœur et le plaisir des corps, vers la douceur d'une réconciliation possible avec soi et avec la vie, une accalmie dans la tempête qui fait rage derrière les volets. Une pause, une respiration pour survivre à la terreur de perdre ceux qu'on aime :

« L'odeur de Monica Rose faisait chavirer Vera Candida. Elle s'asseyait près de sa fille et plongeait le visage dans ses cheveux. Ils sentaient le sel et l'iode, le vent et quelque chose de plus souterrain et mammifère, comme la sueur d'un minuscule rongeur ou bien d'un petit loup. Vera Candida se disait toujours, Comment ferai-je quand je serai une très vieille femme, que je n'y verrai plus, que je tenterai de me souvenir de cette odeur. Elle s'efforçait d'enregistrer comme sur des cylindres d'argile les sensations liées à sa fille : la main de la petite dans la sienne, la façon dont Monica Rose serrait son cou avec ses bras aussi fins que des roseaux, elle serrait serrait en y mettant toute sa minuscule force, et c'était inenvisageable de ne plus être deux un jour, c'était si injuste que ça paraissait impossible. »

Voilà, j'espère vous avoir donné envie de vous faire ensorceler à votre tour. Pour Noël, je crois que je ne pouvais pas penser à meilleur cadeau.

A bientôt.


Gaëlle Nohant

20 novembre 2009

Entendez-vous ?...

Bonjour à tous.


Aujourd'hui, je viens vous parler de deux romans qui secouent, qui bouleversent. Il est bon parfois de se laisser remuer. Je sais que les fêtes approchent, avec le tintement de grelot des rennes, les rubans rouges et mauves, les étoiles en sucre glace... Mais avant, prenons, voulez-vous, un instant pour approcher ces ombres toujours vivaces de la Shoah qui passèrent sur terre dans une fulgurance, abandonnant l'humanité à sa grimace. Il y a ceux qui sont morts et dont les traits semblent se fondre à jamais dans ce tableau de Munch, le Cri. Il y a ceux qui ont survécu et ne se le sont jamais pardonné. Il y a ceux, enfin, que le hasard de l'Histoire a transformés en témoins. Ceux-là sont de toutes sortes. Il y a les indifférents qui cadenassèrent leurs yeux et leurs oreilles, il y a les impassibles, ceux qui risquèrent ou trouvèrent la mort à cause des secrets qu'ils avaient surpris... Et il y a ceux qui ont tenté d'avertir, d'agir, d'empêcher. Et qu'on a fait taire en les laissant parler dans le vide.

C'est à ces derniers que nos deux auteurs du jour ont choisi de s'intéresser de près. Yannick Haenel en écrivant "pour" Jan Karski, cet agent de liaison de la Résistance polonaise qui témoigne devant la caméra de Claude Lanzmann à la fin de "Shoah".
Bruno Tessarech en convoquant, dans son roman Les Sentinelles, les fantômes de ce même Karski, de Kurt Gerstein et de Wernher von Braun, deux témoins nazis qui n'appartiennent ni au même monde ni à la même espèce. Ces deux romans laissent affleurer une réalité longtemps taboue : le fait que les Alliés surent assez tôt (dès 1943) qu'un processus d'extermination était en route et ne firent rien pour l'arrêter.
Ce silence des nations alliées résonne terriblement dans nos consciences car il nous renvoie à notre propre responsabilité dans les tragédies qui nous effleurent, et auxquelles nous participons peut-être à notre manière, fût-ce par non-assistance à personne en danger. Il a mis longtemps à se dire. Rappelons qu'après guerre, tout le monde voulait se raconter la belle histoire du Bien contre le Mal, d'une France entièrement peuplée de Résistants, d'un monde qui avait découvert pétrifié, en 1945, l'existence des camps de concentration.
Puis les historiens ont commencé à écorner cette légende, à démontrer qu'Hitler n'avait pas pris le peuple allemand en otage mais bien été élu par un processus démocratique, que les Einsatzgruppen, qui commettaient les massacres des populations juives à l'arrière du front de l'est, étaient peuplés de gentils pères de famille... Que la Résistance française avait été multiple, complexe et minoritaire... Que la France s'était montrée l'auxiliaire servile de la Solution Finale, notamment lors de la rafle du Vel' d'Hiv... etc etc. Certaines vérités peinaient encore à remonter en surface, comme le silence des Alliés face à la Shoah.
Mais voilà deux romans puissants, deux piqûres dans nos chairs oublieuses qui font entendre les voix déchirantes de ces anges déchus, condamnés à porter sans fin un message que personne ne voulait entendre :


"C'est un véritable tourment de vivre avec un message qui n'a jamais été délivré, il y a de quoi devenir fou", dit Jan Karski dans le roman de Yannick Haenel.


Ces "fous", je les appelle anges, non parce que ces hommes étaient des saints, mais parce que les anges sont des messagers chargés d'importantes nouvelles. Or, le message de la Shoah était une bombe ; le porter n'était pas sans danger. Il pouvait vous placer en première ligne, vous coûter la vie. Il pouvait aussi vous consumer à petit feu, faire de vous un fantôme à votre tour, insomniaque et hanté. Mais on ne choisit pas d'être d'être un témoin. On est choisi contre son gré. On préfèrerait sans doute rester au chaud, ne pas avoir vu ces gens derrière le judas de la chambre à gaz, ne pas avoir dû fixer son regard au sol pour éviter ces pantins de chair pendus aux crochets dans les souterrains de Dora, ne jamais avoir reçu la visite de ces deux leaders juifs du ghetto de Varsovie. Qu'ils n'aient jamais prononcé des mots comme ceux-ci :

"Nous sommes humains.
Comprenez-vous ?
Comprenez-vous ?
Ce qui arrive à notre peuple est sans exemple dans l'Histoire.
Peut-être ébranlera-t-on la conscience du monde ?"

(Témoignage de Jan Karski dans Shoah de Claude Lanzmann)

Si Jan Karski et Les Sentinelles sont deux romans essentiels de la rentrée littéraire, deux romans dont les thèmes et les préoccupations se rejoignent, ils sont bien différents dans leur manière de les aborder. Jan Karski, qui vient de recevoir le prix Interallié, est centré sur ce personnage qu'il approche par cercles concentriques. C'est un livre scindé en trois parties, qui part du témoignage de Karski dans Shoah, traverse la vie tumultueuse de cet ancien courrier du gouvernement polonais en exil, pour aboutir à une partie de fiction où Yannick Haenel entre dans la tête du témoin et imagine sa vie APRES. Bien sûr, le personnage de Jan Karski permet de poser la question lancinante de la passivité des nations alliées face à la Shoah. Mais le coeur du livre n'est pas cette question mais bien l'homme et ses tourments, ses paradoxes, et cela donne un roman poignant et habité dont on ne sort pas indemne. Si Yannick Haenel a su se laisser hanter par Karski, le roman agit comme une contagion et pourrait bien vous hanter à votre tour. C'est tout le mal que je vous souhaite, tant ce héros complexe, noble et tourmenté, mérite votre attention. Ecoutez- le parler à travers Yannick Haenel :

" Les nuits blanches ressemblent aux pays pluvieux. Lorsqu'il pleut, on entend les cloches. J'ai remarqué cela dans mon enfance, à Lodz. Si l'on se concentre bien, si on tend l'oreille, alors à chaque instant il fait nuit, et la nuit est blanche, et il pleut. Qu'on soit en Pologne ou à New York, dans une geôle de la Gestapo ou dans une chambre d'hôtel à Brooklyn, qu'on soit heureux ou malheureux, abandonné de tous ou entouré d'amour, on entend les cloches. Est-ce que Dieu est mort à Auschwitz ?"

Cette partie où Yannick Haenel devient Jan Karski, parle pour Jan Karski, est la plus belle du livre, la plus justement subjective et la plus forte. Elle résonne en vous longtemps après que vous avez refermé le roman. On a reproché à l'auteur de défendre la Pologne en se servant de Jan Karski, mais la Pologne a bien besoin d'être défendue, tant elle fut mal aimée et maltraitée par l'Histoire. Certes, ce cavalier distingué rescapé du massacre de l'intelligentsia polonaise dans les bois de Katyn ne représente pas tous les Polonais, mais l'antisémite vantard qui témoigne dans Shoah de sa jubilation à voir passer les Juifs dans les convois à bestiaux ne les représente pas non plus. Au-delà de ces questions où la polémique trouve toujours à se nicher, oubliant que Jan Karski est un roman, pas un document historique... Au delà, il faut saluer bien bas le travail d'un écrivain qui a su incarner ce héros brisé, déchirant, condamné à écouter résonner son message dans le vide, et qui reçut "la solitude pour destin" :


"A l'intérieur de cette nuit blanche qui s'est ouverte dans ma vie, je veille : je consacre mon temps à refuser l'idée qu'il est trop tard. Car avec la parole, le temps revient. J'ai parlé, on ne m'a pas écouté ; je continue à parler, et peut-être m'écouterez-vous : peut-être entendrez-vous ce qu'il y a dans dans mes paroles, et qui vient de plus loin que ma voix ; peut-être que dans ce message qu'on m'a transmis il y a plus de cinquante ans, quelque chose résiste au temps, et même à l'extermination ; peut-être, à l'intérieur de ce message, y a-t-il un autre message."


Un témoin est d'abord un survivant, et Jan Karski, qui avait choisi une vie de risque, une vie d'agent secret, a survécu in extremis au massacre de Katyn et aux tortures de la Gestapo. Il s'est chargé au passage du fardeau de ces massacres dont les bourreaux russes ou nazis effaçaient les traces derrière eux. Jan Karski, ou l'histoire d'un message qui prit possession de son messager et ne lui laissa plus de repos. D'un aventurier qui devint cet homme qui crie dans le désert jusqu'à épuiser sa voix. Jusqu'à ce que les mots s'enrouent dans sa gorge. Jusqu'à ce que ses larmes glissent sur vos joues à vous.

Dans les Sentinelles, Bruno Tessarech livre quant à lui un passionnant réquisitoire, à travers les portraits croisés de plusieurs témoins involontaires du processus d'extermination. Ce roman qui se dévore plus qu'il ne se lit démarre en 1938, lors de la conférence d'Evian, où se joua le sort des réfugiés juifs qui tentaient de fuir l'Allemagne hitlérienne. Conférence où les nations rivalisèrent d'indifférence, d'antisémitisme et de lâcheté, pour finir par adresser une lettre commune à Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, pour lui demander de trouver lui-même une "solution" pour les Juifs allemands. La lettre est historique, le mot "solution" est lâché. Toujours juste, jamais manichéen, Bruno Tessarech embrasse tous les points de vue, y compris celui des forces alliées, qui choisirent de gagner la guerre d'abord, fût-ce au prix de millions de victimes. Son livre est glaçant car il nous rappelle à notre responsabilité humaine et morale. Devant les discussions stériles de ces nations qui se renvoient sans fin la balle de ces "déchets" du régime hitlérien, acceptant du bout des lèvres les Juifs les plus riches ou "pourvus d'un talent", instituant une hiérarchie de valeur entre les réfugiés... comment ne pas penser au statut de l'étranger dans nos sociétés ? Une minorité de Juifs parvinrent à échapper, à prix d'or, à la souricière nazie. Les autres... les autres furent abandonnés par le monde entier :


"Désormais la planète est scindée en deux : les pays où les Juifs ne peuvent plus vivre, et ceux où ils ne peuvent plus se réfugier."

On peut ergoter sans fin sur ce que les Alliés auraient dû ou auraient pu faire pour arrêter la Solution Finale. Mais une chose est sûre, et le roman de Bruno Tessarech nous le rappelle avec force : bien avant la guerre, bien avant que les cheminées d'Auschwitz n'aient commencé à cracher leur sinistre fumée, les nations alliées avaient abandonné les Juifs. Bien sûr, nos sociétés démocratiques et civilisées ne voulaient pas qu'on les tue... Juste qu'on les en débarrasse. Hitler s'en est chargé, et il n'est pas étonnant que malgré les rumeurs et les témoignages, personne ne se soit précipité pour l'arrêter. Dans Les Sentinelles, Bruno Tessarech prête ces mots au président Roosevelt, en 1944 :


" Nous ne faisons rien pour arrêter la mort du peuple juif. Nous sommes allés jusqu'à nier les faits, car ceux-ci nous encombraient. Et maintenant que la masse des informations et des témoignages nous place dos au mur, incapables de nier l'évidence, nous tergiversons. Les quotas d'immigration, le blocus économique, le libre accès des bateaux à tous les océans, la question palestinienne, que sais-je encore. Nous restons dans la politique. Pas dans la morale."

Dans cette scène superbe, on découvre un Roosevelt poignant et affaibli, rongé par le doute au moment de quitter la vie :

"Soudain un malaise s'empare de Roosevelt, ne le lâche plus. où est-il passé, son courage politique, dans l'affaire des Juifs ? La guerre a dû en épuiser toutes les réserves. Jour après jour il a cru qu'il suffisait d'appliquer la meilleure solution, disons la moins mauvaise. Alors qu'il fallait en inventer une nouvelle. Brusquer les choses. Sortir des solutions rationnelles. Combattre la folie nazie avec une autre forme de folie : celle de la vie contre celle de la mort."

Les Sentinelles et Jan Karski, écrits au même moment, peut-être parce que les questions qu'ils posent sont toujours actuelles en ces temps où les services d'immigration de nos pays s'instituent juges de la "valeur" d'un homme, se répondent joliment l'un à l'autre. Tous deux portent la voix brisée de ces héros tourmentés, impuissants et magnifiques, résolus et désespérés, qui revinrent des Enfers pour délivrer cette "parole des morts" que les assassins pensaient étouffer. Ainsi de Kurt Gerstein, ingénieur à l'Institut de désinfection d'Oranienburg, personnage très ambivalent, Nazi le jour, témoin la nuit, perdant le sommeil et la raison après avoir assisté à l'une des premières "désinfections" au camp de Belzec. Kurt Gerstein est d'ailleurs le héros d'un film de Costa Gavras, "Amen", sorti sur les écrans en 2002. Mais parmi les Sentinelles de Bruno Tessarech, il y a aussi Wernher von Braun, l'ingénieur nazi qui créa les fusées V2 dans les souterrains dantesques de Dora et fut accueilli à bras ouverts par ces mêmes Américains qui avaient claqué leur porte au nez des réfugiés juifs. Vernher von Braun, après être resté sourd et aveugle toute la guerre, baissant les yeux pour ne pas voir les pendus, les exécutions sommaires, les longues files de morts-vivants, participa au programme Apollo et eut le bonheur de voir décoller la première fusée pour la lune.
"Qui témoigne pour le témoin ?" s'interroge Paul Celan. Yannick Haenel, Bruno Tessarech. Et grâce à eux, vous n' oublierez pas de sitôt ces messagers hantés.


Gaëlle Nohant