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5 janvier 2012

Perdre la tête avec Laure Murat


«C'est comme la mer : il y a les grandes lames et puis il y a les murmures du dessous, comme disait Foucault. Moi je suis plus dans le dessous. »

Ces mots d’Arlette Farge, l’historienne Laure Murat pourrait les reprendre à son compte, car elles partagent une même passion pour les archives, les registres d’asiles, les rapports de police, toute cette paperasse administrative où vient se dire en sourdine — à qui sait l’entendre — l’histoire des oubliés, des «sans voix», de ces anonymes emportés dans la tourmente de l’Histoire. Tandis qu’Arlette Farge se plonge dans les archives judiciaires, Laure Murat explore depuis vingt ans celles des asiles et des maisons de santé privées et s’interroge sur la manière dont les convulsions de l’Histoire affectent notre psyché et notre équilibre mental. Comment délire-t-on l’Histoire? Le génie procède-t-il de la folie ? Les critères définissant les maladies mentales sont-ils le reflet de l’idéologie de leur temps ?


Dans L’Homme qui se prenait pour Napoléon, son dernier livre paru chez Gallimard — prix Fémina de l’essai 2011, elle se penche sur ce tumultueux XIXe siècle qui malmena, de révolutions en coups d’Etat et en guerres civiles, l’esprit des hommes qui le traversèrent. Et nous rappelle utilement que «le délire, rempart du sujet contre son propre effondrement, a beaucoup à nous dire sur la violence politique.»

Cette passionnante étude démarre avec la Révolution, qui vit le fou passer du statut d’animal enchaîné à celui de patient susceptible d'être guéri, et la naissance de la psychiatrie. Si Philippe Pinel, qui prend la direction de Bicêtre en 1793, n’a pas «libéré les fous de leurs chaînes» comme le veut sa légende, il a participé à ce mouvement de libération et est à l’origine du Traitement moral des aliénés, qui visait à ramener le fou à la raison grâce à un mélange de douceur et d’intimidation, n’hésitant pas à recourir à la ruse et à entrer dans le délire du patient pour mieux l’en guérir. Pour Pinel, tous les hommes peuvent devenir fous, et tous les fous doivent être traités en êtres humains. La folie n’est plus considérée comme une malédiction incurable mais comme une affection transitoire provoquée par les passions humaines ou les accidents de la vie. Ainsi les événements de la Révolution et la Terreur engendrent-ils des troubles mentaux, peuplant les asiles de patients terrifiés à l’idée de «perdre la tête», au propre comme au figuré. Tel cet horloger persuadé qu’on a échangé sa tête contre celle d’un autre !

Dans ce siècle traumatisé par d’incessants changements de régime, les aliénistes Pinel, Esquirol ou Ulysse Trélat constatent l’augmentation des troubles mentaux liés à la violence politique. Dans les asiles, on croise des êtres brisés par l’Histoire et des monomanes qui se prennent pour Louis XVI ou pour Napoléon, rarement pour Louis Philippe... Le retour des cendres de Napoléon en décembre 1840 provoque la multiplication des empereurs à Charenton et à Bicêtre. Napoléon incarne bien sûr le fantasme du pouvoir absolu et sans limites, l’autorité et l’arrogance, mais il est aussi — comme le dit Laure Murat — l’usurpateur, le self made man libre de toute justification dynastique :

«L’homme qui se prend pour Napoléon usurpe donc la personnalité d’un usurpateur, sans compter que, victime de monomanie orgueilleuse, il s’identifie à un souverain lui-même atteint, dit-on, de folie des grandeurs. Autrement dit, l’homme qui se prend pour Napoléon est un usurpateur qui se prend pour un usurpateur et un mégalomane qui se prend pour un mégalomane. Un fou qui se prend pour un fou ?»

Mais à la faveur d’un glissement entre démence et dissidence, les asiles — et particulièrement les maisons de santé privées — deviennent aussi des prisons politiques où l’on enferme les opposants au régime en place. On assimile volontiers insurrection et démence, comme si la folie était toujours du côté des révoltés et jamais du côté de la répression.

L’internement arbitraire est la maladie du siècle, frappant les séditieux, les marginaux et les femmes qui aspirent à l’indépendance, et terrifiant l’opinion publique. Car en ce siècle sismique qui voit l’avènement du psychiatre tout puissant, personnage redoutable qui peut interner qui bon lui semble, l'asile apparaît comme une machine à fabriquer des fous et personne ne peut se sentir à l’abri d’une telle menace :

«De l’adversaire bonapartiste au monomane qui rêve d’un destin impérial, les yeux fixés sur l’horizon et la main dans son gilet, de l’insurgé au dément dont il confient de brider la fureur anarchiste par la camisole, de la pétroleuse à l’hystérique, la frontière est souvent mince. Le fou serait-il, par essence, l’opposant ? Ou est-ce l’opposant qui est systématiquement considéré comme fou ?»

Ces questions brûlantes restent d'actualité, puisque le traitement actuel de la folie, comme le souligne l'historienne en conclusion, constitue un véritable retour en arrière, privilégiant le retour au tout sécuritaire et à une exigence de rendement qui se fait au détriment des véritables soins et recourt à la camisole chimique et à l'internement sans consentement, marginalisant de plus en plus des patients abandonnés à leur sort. Si, comme l'écrit Lucien Bonnafé, "on juge une société à la manière dont elle traite ses fous", il n'y a pas de quoi se montrer optimiste.

Il y a quelques années, Laure Murat nous invitait déjà à explorer la psyché du XIXe siècle dans une biographie remarquable des deux docteurs Blanche (Esprit et son fils Emile) qui dirigèrent successivement la plus chic des maisons de santé de Paris, d’abord à Montmartre, puis à Passy, de 1821 à 1893. Après des années de patientes recherches, l’historienne avait inventé un trésor : les registres de la clinique et les archives privées des Blanche.

La Maison du docteur Blanche, couronné du prix Goncourt de la biographie, dresse le portrait de deux médecins désintéressés et profondément humanistes qui vécurent tour à tour au milieu des fous comme dans une pension de famille. Entre les murs de leur «maison» défilèrent nombre de personnalités du siècle, de Gounod à Nerval, de Théo Van Gogh à la comtesse de Castiglione et à Maupassant. Nerval y passa plusieurs années, Maupassant y mourut d’une paralysie générale résultant de la syphilis. Pour tous les amoureux de la littérature, c’est un voyage des plus émouvant aux côtés d’une guide dont l’érudition n’a d’égale que la délicatesse. De Nerval, ce doux «rêveur lucide», maniaco-dépressif et probablement atteint de schizophrénie, qui ne voyait dans la raison et la folie que deux mondes reliés par le rêve, à Maupassant qui, fasciné, écrivit la folie avant que celle-ci ne s’empare de lui, ce livre captivant ausculte la frontière poreuse entre le délire et le rêve, entre le génie et la folie, entre la liberté et l’aliénation, cet « autre en soi» qui peut avoir raison de vous et vous fermer la bouche à jamais. Regorgeant d'anecdotes amusantes ou poignantes, ce livre est une mine d'informations sur l'époque.

Pour finir en beauté, un extrait de la correspondance de Nerval quand il était chez le docteur Blanche...

"J'ai peur d'être dans une maison de sages et que les fous soient au dehors. S'il y venait plus souvent de belles dames, je serais loin de m'en plaindre."

... Et une phrase de Maupassant parlant des fous :

"Pour eux l'impossible n'existe plus, l'invraisemblable disparaît, le féérique devient constant et le surnaturel familier. Cette vieille barrière, la logique, cette vieille muraille, la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent, s'abattent, s'écroulent devant leur imagination lâchée en liberté, échappée dans le pays illimité de la fantaisie, et qui va par bonds fabuleux sans que rien ne l'arrête."

Bonne année, et belles lectures.

Gaëlle Nohant.

7 décembre 2009

Toutes les vies de Veronique Ovaldé

« J'aime bien les choses qui ont l'air acidulées mais qui sont empoisonnées, en fait. »

Elle dit ça avec un petit sourire tranquille et entendu. Elle a des yeux de chat qui n'auraient pas déplu à Baudelaire, le mot vivacité semble avoir été créé pour elle. On pressent qu'elle aurait fini sur un bûcher, au Moyen-Âge. Trop de féminité, trop d'aplomb, on voit tout de suite qu'elle est un peu sorcière...

Mais ne perdez pas votre temps à chercher où elle a planqué sa baguette magique. Elle est dans son style, sa baguette, et le temps de le découvrir vous serez faits, je vous préviens, envoûtés, et vous courrez chez votre libraire acheter tous ses romans, déjà en manque, comment mais il n'y en a que six ?... Il y a un mois, je ne la connaissais que de nom et voilà, je sais que dorénavant je la lirai où qu'elle m'entraîne, et autant vous dire que ça m'arrive rarement avec les écrivains. Tenez, je n'aime pas trop la science fiction, mais si demain elle écrit un roman qui se passe sur Pluton, je le dévorerai comme les autres. Parce que je sais que même sur Pluton en 5028, j'y trouverai des vamps paumées, des petites filles mélancoliques, des ogres vénéneux, des chevaliers patients. Et que j'en dégusterai chaque mot, chaque image. Il y a des écrivains comme ça — oh, pas beaucoup —, qui vous attrapent à la première phrase et vous ravissent jusqu'à la dernière.
Véronique Ovaldé et moi, on a un point commun. On est tombées dans les romans de Chandler à un âge très tendre, et on a découvert à travers lui la magie des images, des comparaisons géniales. On les notait dans un carnet. Et bien sûr il y a du Chandler dans Ovaldé. On parlait des images ? Savourez la force de celle-ci :

« Une ombre vit le visage de ceux qui ont perdu quelqu'un. L'ombre d'une plante grimpante. Elle croît à leur insu et, quand ils pensent que personne ne les surveille, elle baigne leurs traits d'absence, de gravité et de perplexité. C'est un démon discret qui habite leur visage. Il se cache dès que quelqu'un le regarde. »

(Et mon coeur transparent)

Oui, il y a chez Véronique Ovaldé quelque chose de la nonchalance, de l'humour féroce et de la mélancolie du roman noir, un goût prononcé pour les femmes brisées en robes rouges, aux talons vertigineux et à la coiffure de travers. Un goût pour le monde de la marge et de l'ombre, celui qu'on ne distingue que si l'on a des yeux de chat. Dans ses romans, les petites filles vont rarement à l'école, elles s'élèvent toutes seules, parfois elles grandissent trop vite ou c'est seulement leur corps, mais elles ont de la ressource. Il y a Lili dans Les hommes en général me plaisent beaucoup, petite fille désemparée dans un corps d'adolescente, qui vit avec son petit-frère, claquemurée dans un appartement bunker par un père tyrannique et nazillon depuis que leur mère est morte.

Elle hésite entre le suicide (qu'elle rate) et la survie, elle cherche un prince charmant, même si ça n'en est pas vraiment un, même s'il a le visage du gros lamantin tatoué qui vit à l'étage au-dessus et que son amour n'a rien d'innocent :

« J'ai empoigné le balai, toqué au plafond de la cuisine et attendu que Yoïm descendît, je me disais, il faut bien que quelqu'un nous sauve. J'avais quatorze ans, et je me répétais, il faut bien que quelqu'un nous sauve. J'avais quatorze ans, et ça m'avait paru quatorze années interminables. »

Il y a aussi la petite Rose de Déloger l'animal, amoureuse de cette maman sublime au passé mystérieux qui disparaît un jour, la laissant seule avec une montagne de questions, un chagrin abyssal et des lapins :

« J'ai pris la disparition de maman entre mes mains, j'en ai fait une boule très serrée, je l'ai avalée pour que l'ennemi ne la trouve pas — il faudra m'ouvrir en deux — et j'ai demandé à mon père, tu t'es bien occupé des lapins au moins. Ne mettant pas dans cet « au moins » le reproche qu'il aurait pu percevoir (elle, tu l'as laissée partir, j'espère en revanche que tu n'as pas abandonné les lapins, si négligent sois-tu) mais ponctuant simplement ma phrase pour qu'elle se balance mieux. »


La romancière aime tant les petites filles qu' elle les laisse sautiller dans son cerveau, prendre leurs aises, y installer leur imaginaire, leur habileté d'agents secrets déchiffrant le monde crypté des adultes avec les moyens du bord.

Dans chacun des romans de Véronique Ovaldé, et en particulier dans Ce que je sais de Vera Candida, son dernier roman déjà bardé de prix, les femmes ont un destin mouvementé, hérissé d'échardes et de blessures lumineuses.
Il n'est pas simple d'être une femme, les cartes sont inégalement distribuées et le monde âpre et tranchant lorsqu'on est si facilement réduite à un objet de désir. Elles avancent à talons hauts sur des éclats de verre, aiment passionnément leurs enfants, s'absentent de leur corps pendant qu'on les baise, scellent profondément leurs secrets, fuient dans la maladie ou dans la mort quand la résistance n'est plus possible. Elles sont mères de leur fille et filles de leur mère, héritières d'un amour mêlé de névroses qui semblent autant de malédictions, elles fuient le lieu de leur origine pour couper la branche malade de l'arbre qui les a portées, trouvent des refuges qui n'en sont pas. Ainsi, Vera Candida vient d'une lignée de putes et de pères absents, de géniteurs honteux, veules et brutaux, et elle fuit à quinze ans l'île de Vatapuna et son héritage empoisonné. Dans son ventre, une petite fille sans père qu'il s'agit de sauver de la répétition familiale. Elle est tenace, Vera Candida. Désespérée, comme toutes les héroïnes de Veronique Ovaldé, fragile et attirée par la possibilité du vide, mais aussi forte et guerrière, prête à élever une amazone au destin neuf. Et comme Rose dans Déloger l'animal, comme Irina dans Et mon cœur transparent, sur sa route périlleuse, elle trouve un chevalier.


Les chevaliers d'Ovaldé ont parfois grandi dans une caravane avec une mère envahissante, ils ne rêvent que de sauver une belle jeune fille perdue dans une tempête de neige. S'ils ont l'âme tendre et voudraient pouvoir « faire amende honorable pour tous ceux qui se comportent comme des salopards » , ils ne sont pas dupes et sentent que cette passion du sauvetage n'est pas entièrement pure :

« Lancelot savait qu'il était tout particulièrement attiré par les pauvres filles malheureuses à l'enfance en morceaux, et que ç'avait à voir avec sa propre mère. Ce genre de déterminisme le plongeait dans un grand désarroi. Il se disait, je suis aimanté par les jolies filles brisées. Et il ressentait un mélange de fierté et de dégoût qui le laissait pantelant — comme lorsqu'on sauve quelqu'un de la noyade et qu'on lui vole son portefeuille en le ramenant sur la berge. »
(Et mon coeur transparent)

Cependant leur amour patient, infatigable, ouvre un chemin inattendu vers le bonheur du cœur et le plaisir des corps, vers la douceur d'une réconciliation possible avec soi et avec la vie, une accalmie dans la tempête qui fait rage derrière les volets. Une pause, une respiration pour survivre à la terreur de perdre ceux qu'on aime :

« L'odeur de Monica Rose faisait chavirer Vera Candida. Elle s'asseyait près de sa fille et plongeait le visage dans ses cheveux. Ils sentaient le sel et l'iode, le vent et quelque chose de plus souterrain et mammifère, comme la sueur d'un minuscule rongeur ou bien d'un petit loup. Vera Candida se disait toujours, Comment ferai-je quand je serai une très vieille femme, que je n'y verrai plus, que je tenterai de me souvenir de cette odeur. Elle s'efforçait d'enregistrer comme sur des cylindres d'argile les sensations liées à sa fille : la main de la petite dans la sienne, la façon dont Monica Rose serrait son cou avec ses bras aussi fins que des roseaux, elle serrait serrait en y mettant toute sa minuscule force, et c'était inenvisageable de ne plus être deux un jour, c'était si injuste que ça paraissait impossible. »

Voilà, j'espère vous avoir donné envie de vous faire ensorceler à votre tour. Pour Noël, je crois que je ne pouvais pas penser à meilleur cadeau.

A bientôt.


Gaëlle Nohant