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5 janvier 2012

Perdre la tête avec Laure Murat


«C'est comme la mer : il y a les grandes lames et puis il y a les murmures du dessous, comme disait Foucault. Moi je suis plus dans le dessous. »

Ces mots d’Arlette Farge, l’historienne Laure Murat pourrait les reprendre à son compte, car elles partagent une même passion pour les archives, les registres d’asiles, les rapports de police, toute cette paperasse administrative où vient se dire en sourdine — à qui sait l’entendre — l’histoire des oubliés, des «sans voix», de ces anonymes emportés dans la tourmente de l’Histoire. Tandis qu’Arlette Farge se plonge dans les archives judiciaires, Laure Murat explore depuis vingt ans celles des asiles et des maisons de santé privées et s’interroge sur la manière dont les convulsions de l’Histoire affectent notre psyché et notre équilibre mental. Comment délire-t-on l’Histoire? Le génie procède-t-il de la folie ? Les critères définissant les maladies mentales sont-ils le reflet de l’idéologie de leur temps ?


Dans L’Homme qui se prenait pour Napoléon, son dernier livre paru chez Gallimard — prix Fémina de l’essai 2011, elle se penche sur ce tumultueux XIXe siècle qui malmena, de révolutions en coups d’Etat et en guerres civiles, l’esprit des hommes qui le traversèrent. Et nous rappelle utilement que «le délire, rempart du sujet contre son propre effondrement, a beaucoup à nous dire sur la violence politique.»

Cette passionnante étude démarre avec la Révolution, qui vit le fou passer du statut d’animal enchaîné à celui de patient susceptible d'être guéri, et la naissance de la psychiatrie. Si Philippe Pinel, qui prend la direction de Bicêtre en 1793, n’a pas «libéré les fous de leurs chaînes» comme le veut sa légende, il a participé à ce mouvement de libération et est à l’origine du Traitement moral des aliénés, qui visait à ramener le fou à la raison grâce à un mélange de douceur et d’intimidation, n’hésitant pas à recourir à la ruse et à entrer dans le délire du patient pour mieux l’en guérir. Pour Pinel, tous les hommes peuvent devenir fous, et tous les fous doivent être traités en êtres humains. La folie n’est plus considérée comme une malédiction incurable mais comme une affection transitoire provoquée par les passions humaines ou les accidents de la vie. Ainsi les événements de la Révolution et la Terreur engendrent-ils des troubles mentaux, peuplant les asiles de patients terrifiés à l’idée de «perdre la tête», au propre comme au figuré. Tel cet horloger persuadé qu’on a échangé sa tête contre celle d’un autre !

Dans ce siècle traumatisé par d’incessants changements de régime, les aliénistes Pinel, Esquirol ou Ulysse Trélat constatent l’augmentation des troubles mentaux liés à la violence politique. Dans les asiles, on croise des êtres brisés par l’Histoire et des monomanes qui se prennent pour Louis XVI ou pour Napoléon, rarement pour Louis Philippe... Le retour des cendres de Napoléon en décembre 1840 provoque la multiplication des empereurs à Charenton et à Bicêtre. Napoléon incarne bien sûr le fantasme du pouvoir absolu et sans limites, l’autorité et l’arrogance, mais il est aussi — comme le dit Laure Murat — l’usurpateur, le self made man libre de toute justification dynastique :

«L’homme qui se prend pour Napoléon usurpe donc la personnalité d’un usurpateur, sans compter que, victime de monomanie orgueilleuse, il s’identifie à un souverain lui-même atteint, dit-on, de folie des grandeurs. Autrement dit, l’homme qui se prend pour Napoléon est un usurpateur qui se prend pour un usurpateur et un mégalomane qui se prend pour un mégalomane. Un fou qui se prend pour un fou ?»

Mais à la faveur d’un glissement entre démence et dissidence, les asiles — et particulièrement les maisons de santé privées — deviennent aussi des prisons politiques où l’on enferme les opposants au régime en place. On assimile volontiers insurrection et démence, comme si la folie était toujours du côté des révoltés et jamais du côté de la répression.

L’internement arbitraire est la maladie du siècle, frappant les séditieux, les marginaux et les femmes qui aspirent à l’indépendance, et terrifiant l’opinion publique. Car en ce siècle sismique qui voit l’avènement du psychiatre tout puissant, personnage redoutable qui peut interner qui bon lui semble, l'asile apparaît comme une machine à fabriquer des fous et personne ne peut se sentir à l’abri d’une telle menace :

«De l’adversaire bonapartiste au monomane qui rêve d’un destin impérial, les yeux fixés sur l’horizon et la main dans son gilet, de l’insurgé au dément dont il confient de brider la fureur anarchiste par la camisole, de la pétroleuse à l’hystérique, la frontière est souvent mince. Le fou serait-il, par essence, l’opposant ? Ou est-ce l’opposant qui est systématiquement considéré comme fou ?»

Ces questions brûlantes restent d'actualité, puisque le traitement actuel de la folie, comme le souligne l'historienne en conclusion, constitue un véritable retour en arrière, privilégiant le retour au tout sécuritaire et à une exigence de rendement qui se fait au détriment des véritables soins et recourt à la camisole chimique et à l'internement sans consentement, marginalisant de plus en plus des patients abandonnés à leur sort. Si, comme l'écrit Lucien Bonnafé, "on juge une société à la manière dont elle traite ses fous", il n'y a pas de quoi se montrer optimiste.

Il y a quelques années, Laure Murat nous invitait déjà à explorer la psyché du XIXe siècle dans une biographie remarquable des deux docteurs Blanche (Esprit et son fils Emile) qui dirigèrent successivement la plus chic des maisons de santé de Paris, d’abord à Montmartre, puis à Passy, de 1821 à 1893. Après des années de patientes recherches, l’historienne avait inventé un trésor : les registres de la clinique et les archives privées des Blanche.

La Maison du docteur Blanche, couronné du prix Goncourt de la biographie, dresse le portrait de deux médecins désintéressés et profondément humanistes qui vécurent tour à tour au milieu des fous comme dans une pension de famille. Entre les murs de leur «maison» défilèrent nombre de personnalités du siècle, de Gounod à Nerval, de Théo Van Gogh à la comtesse de Castiglione et à Maupassant. Nerval y passa plusieurs années, Maupassant y mourut d’une paralysie générale résultant de la syphilis. Pour tous les amoureux de la littérature, c’est un voyage des plus émouvant aux côtés d’une guide dont l’érudition n’a d’égale que la délicatesse. De Nerval, ce doux «rêveur lucide», maniaco-dépressif et probablement atteint de schizophrénie, qui ne voyait dans la raison et la folie que deux mondes reliés par le rêve, à Maupassant qui, fasciné, écrivit la folie avant que celle-ci ne s’empare de lui, ce livre captivant ausculte la frontière poreuse entre le délire et le rêve, entre le génie et la folie, entre la liberté et l’aliénation, cet « autre en soi» qui peut avoir raison de vous et vous fermer la bouche à jamais. Regorgeant d'anecdotes amusantes ou poignantes, ce livre est une mine d'informations sur l'époque.

Pour finir en beauté, un extrait de la correspondance de Nerval quand il était chez le docteur Blanche...

"J'ai peur d'être dans une maison de sages et que les fous soient au dehors. S'il y venait plus souvent de belles dames, je serais loin de m'en plaindre."

... Et une phrase de Maupassant parlant des fous :

"Pour eux l'impossible n'existe plus, l'invraisemblable disparaît, le féérique devient constant et le surnaturel familier. Cette vieille barrière, la logique, cette vieille muraille, la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent, s'abattent, s'écroulent devant leur imagination lâchée en liberté, échappée dans le pays illimité de la fantaisie, et qui va par bonds fabuleux sans que rien ne l'arrête."

Bonne année, et belles lectures.

Gaëlle Nohant.

12 janvier 2010

Stefan Zweig à l'ombre des légendes

Bonjour,

Je vous invite aujourd'hui à découvrir une pépite littéraire. Il y a quelques mois, lors d'une balade en librairie, un petit livre rouge m'a attiré l'œil : il s'agissait d'une biographie de Fouché par Stefan Zweig. J'ignorais que Zweig avait aussi écrit des biographies. Je l'ai acheté et dévoré en quelques jours, fascinée. Je dois avouer que la biographie n'est pas mon genre préféré ; je m'y ennuie souvent. Mais rien de tel avec Zweig. Oubliez vos préjugés sur les biographies, oubliez vos préjugés sur l'histoire. Les éditions Grasset viennent de ressortir un florilège de ses biographies réunies sous le titre : Les Grandes vies .
De Fouché à Magellan et de Marie-Antoinette à Marie Stuart, le romancier viennois fait de ces figures historiques des personnages, livrant de flamboyants portraits psychologiques pétris de modernité et de psychanalyse, qui s'écartent de la légende pour chercher la justesse. Avec Zweig, on entre dans la chair de l'histoire, et il faut prendre garde aux flaques de sang qui ombrent le sol de ce cabinet de Barbe Bleue :

« Toujours les grands édifices politiques ont été construits avec les pierres de l'injustice et de la cruauté, toujours les fondations ont eu le sang pour ciment ; en politique seuls les vaincus ont tort et l'histoire, en poursuivant sa marche, les foule de son pas d'airain. »

Prenez Joseph Fouché, ce député du peuple qui réussit la prouesse de se rendre indispensable à la Révolution, à la Terreur, à la Convention, au Directoire, à l'Empire et même à la Restauration ! Avec Talleyrand, autre personnage emblématique de l'époque, il est le seul à survivre à tant de séïsmes politiques. Chaque nouveau maître de la France jugera prudent de le mettre de son côté, plutôt que de l'avoir en face.

Prince des opportunistes, sa force était sans doute, comme le souligne Zweig, un « sang-froid inébranlable » :
« Il donne libre jeu à ses forces et en même temps, il épie avec attention les fautes des autres ; il laisse s'user leur ardeur et il attend avec patience qu'ils soient épuisés ou bien que, perdant la maîtrise d'eux-mêmes, ils découvrent un point faible : c'est alors seulement qu'il frappe implacablement. Cette supériorité de la patience jamais à bout est terrible : celui qui peut attendre et dissimuler de la sorte peut également tromper le plus expérimenté. »

De Robespierre à Bonaparte, tous l'ont haï et redouté, et il a eu raison de chacun. Député extrémiste, puis ministre de la Police tout puissant (tellement puissant et retors qu'il fascina Balzac et inspira plusieurs personnages de romans, dont Vautrin), duc d'Otrante sous la Restauration, il tourna sa veste à chaque régime en gardant bien serrées les rennes du pouvoir. N'appartenant jamais à personne, et par là-même impossible à contrôler, il donna des sueurs froides à tous les gouvernants.

« Il faut profondément sonder l'histoire pour remarquer, dans le feu de la Révolution et dans la lumière légendaire de Napoléon, la simple présence de cet homme, d'apparence modeste, mais qui, en réalité, met la main à tout et dirige l'époque. Pendant toute sa vie il restera dans l'ombre — mais il enjambera les corps de trois générations. »

Très différentes, et d'essence moins machiavélique, sont les deux reines dont Stefan Zweig a choisi de raconter la vie. D'un côté, l'Autrichienne frivole et insouciante, de l'autre l'Ecossaise indomptable aux passions tyranniques. Toutes deux illustrent la fin d'un monde. Marie-Antoinette celle de la Monarchie absolue, Marie Stuart celle de la chevalerie médiévale. Ces deux reines ont bien des points communs, même si Zweig célèbre d'entrée de jeu la force de caractère de Marie Stuart et ne reconnaît en revanche à Marie-Antoinette que les qualités d'une femme « en somme ordinaire, pas trop intelligente, pas trop niaise, un être ni de feu ni de glace, sans inclination pour le bien, sans le moindre amour du mal, la femme moyenne d'hier, d'aujourd'hui et de demain. » A son sujet il parle d' « héroïsme involontaire ». Marie-Antoinette, « tête à vent » gentille et charmante, était faite pour une existence tranquille, préservée des chaos de la vie. Mais les coups répétés du destin, qui lui donne tout tout de suite pour mieux l'en dépouiller ensuite, vont tailler à coups de serpe une héroïne royale dans sa chair tendre et langoureuse.

On retrouve là un thème cher à Stefan Zweig : ce sont les revers de l'existence qui nous façonnent et nous révèlent à nous-mêmes, épurant notre personnalité et en mettant en relief les traits marquants. Eprouvée, blessée, arrachée à tous ceux qu'elle aime, Marie-Antoinette devient une autre femme, plus profonde, digne et courageuse. « La souffrance a été le premier et le véritable maître de Marie-Antoinette, le seul dont elle ait appris quelque chose. » Il ajoute plus loin, dans la biographie de Marie Stuart :

« C'est pourquoi seuls les moments de crise, les moments décisifs comptent dans l'histoire d'une vie, c'est pourquoi le récit de celle-ci n'est vrai que vu par eux et à travers eux. C'est seulement quand un être met en jeu toutes ses forces qu'il est vraiment vivant pour lui, pour les autres, toujours il faut qu'un feu intérieur embrase et dévore son âme pour que s'extériorise sa personnalité. »


Âgée de six jours, Marie Stuart, reine d'Ecosse et prétendante légitime au trône d'Angleterre, est déjà un objet de convoitise. Alors qu'elle n'a pas cinq ans, les Ecossais livrent pour elle une guerre aux Anglais, et la perdent. « Marie Stuart n'a pas encore atteint sa cinquième année que déjà des rivières de sang ont coulé à cause d'elle. » Ce sera, toute sa vie, le malheur de Marie Stuart : être fatale à tous ceux qui l'aiment et la défendent.


Si, comme pour Marie-Antoinette, toutes les fées semblent s'être penchées sur son berceau, il faut croire que les sorcières de Macbeth rôdaient aussi près du château d'Holyrood la nuit de son baptême... Car la vie de Marie Stuart est une tragédie shakespearienne, intense, violente et passionnelle. Il faut dire qu'elle naît dans une époque où l'on peut basculer en un jour du trône d'Ecosse à l'échafaud, et où Catholiques et Protestants se livrent à travers l'Europe une guerre jonchée de morts. Son royaume est un pays âpre et misérable, où la noblesse ne supporte les rois que si elle peut les contrôler, ou l'assassinat politique est monnaie courante et où les amours d'une reine peuvent lui coûter la vie. Drames, meurtres, complots, passions fatales, trahisons, tels sont les ingrédients de la chute de Marie Stuart, qui paiera très cher les erreurs de sa jeunesse. Comme Marie-Antoinette, elle sera haïe après avoir été adulée, traversera sous les cris de haine et les humiliations le pays où, jadis, le peuple embrassait au sol la trace de ses pas.

Pour finir, elle trouve dressée en face d'elle sa pire ennemie, Elisabeth Tudor, bâtarde du roi Henri VIII (le serial killer d'épouses) jadis emprisonnée à la Tour de Londres par sa propre soeur, prête à tout pour défendre la couronne d'Angleterre si péniblement conquise. Leur guerre fratricide et sans merci, que Zweig appelle « la lutte au couteau », se fait à coups de cadeaux empoisonnés, de venin enrobé d'amour qui sucre la gorge avant de l'étouffer lentement.

« Ces dernières semaines, ces dernières années, elle les a vécues dans les flammes, des flammes si hautes et si ardentes que leur reflet brille encore à travers les siècles. Mais maintenant l'incendie diminue, s'éteint, après avoir dévoré le meilleur d'elle-même : ce qui reste n'est que scorie et cendre, vestige misérable d'une magnifique splendeur. Devenue l'ombre d'elle-même, Marie Stuart s'avance dans le crépuscule de son destin. »

Là encore, s'éloignant de la légende, enquêtant longuement sur les pas de Marie Stuart et d'Elisabeth, Zweig met l'accent sur les détails importants, et nous montre une Elisabeth déchirée entre sa haine pour Marie Stuart, son désir de la pousser sur l'échafaud, et le lancinant pressentiment que cette décision inédite (l'exécution publique d'une reine) créera un précédent dangereux. Ce qui l'intéresse, c'est de montrer le combat intime des êtres face à leurs sentiments et à leurs pulsions, de sonder leur vérité profonde. Zweig, qui prolongea un séjour de recherches sur Marie Stuart en exil définitif (entre temps Hitler avait pris le pouvoir), se sent des affinités avec les éprouvés, les bannis, ceux à qui on a tout pris. Il connaît la justesse de ces mots de Marie-Antoinette : « C'est dans le malheur qu'on sent davantage ce qu'on est. » Avec lui, vous ne regarderez plus l'histoire de la même façon.

A bientôt.

Gaëlle Nohant

20 novembre 2009

Entendez-vous ?...

Bonjour à tous.


Aujourd'hui, je viens vous parler de deux romans qui secouent, qui bouleversent. Il est bon parfois de se laisser remuer. Je sais que les fêtes approchent, avec le tintement de grelot des rennes, les rubans rouges et mauves, les étoiles en sucre glace... Mais avant, prenons, voulez-vous, un instant pour approcher ces ombres toujours vivaces de la Shoah qui passèrent sur terre dans une fulgurance, abandonnant l'humanité à sa grimace. Il y a ceux qui sont morts et dont les traits semblent se fondre à jamais dans ce tableau de Munch, le Cri. Il y a ceux qui ont survécu et ne se le sont jamais pardonné. Il y a ceux, enfin, que le hasard de l'Histoire a transformés en témoins. Ceux-là sont de toutes sortes. Il y a les indifférents qui cadenassèrent leurs yeux et leurs oreilles, il y a les impassibles, ceux qui risquèrent ou trouvèrent la mort à cause des secrets qu'ils avaient surpris... Et il y a ceux qui ont tenté d'avertir, d'agir, d'empêcher. Et qu'on a fait taire en les laissant parler dans le vide.

C'est à ces derniers que nos deux auteurs du jour ont choisi de s'intéresser de près. Yannick Haenel en écrivant "pour" Jan Karski, cet agent de liaison de la Résistance polonaise qui témoigne devant la caméra de Claude Lanzmann à la fin de "Shoah".
Bruno Tessarech en convoquant, dans son roman Les Sentinelles, les fantômes de ce même Karski, de Kurt Gerstein et de Wernher von Braun, deux témoins nazis qui n'appartiennent ni au même monde ni à la même espèce. Ces deux romans laissent affleurer une réalité longtemps taboue : le fait que les Alliés surent assez tôt (dès 1943) qu'un processus d'extermination était en route et ne firent rien pour l'arrêter.
Ce silence des nations alliées résonne terriblement dans nos consciences car il nous renvoie à notre propre responsabilité dans les tragédies qui nous effleurent, et auxquelles nous participons peut-être à notre manière, fût-ce par non-assistance à personne en danger. Il a mis longtemps à se dire. Rappelons qu'après guerre, tout le monde voulait se raconter la belle histoire du Bien contre le Mal, d'une France entièrement peuplée de Résistants, d'un monde qui avait découvert pétrifié, en 1945, l'existence des camps de concentration.
Puis les historiens ont commencé à écorner cette légende, à démontrer qu'Hitler n'avait pas pris le peuple allemand en otage mais bien été élu par un processus démocratique, que les Einsatzgruppen, qui commettaient les massacres des populations juives à l'arrière du front de l'est, étaient peuplés de gentils pères de famille... Que la Résistance française avait été multiple, complexe et minoritaire... Que la France s'était montrée l'auxiliaire servile de la Solution Finale, notamment lors de la rafle du Vel' d'Hiv... etc etc. Certaines vérités peinaient encore à remonter en surface, comme le silence des Alliés face à la Shoah.
Mais voilà deux romans puissants, deux piqûres dans nos chairs oublieuses qui font entendre les voix déchirantes de ces anges déchus, condamnés à porter sans fin un message que personne ne voulait entendre :


"C'est un véritable tourment de vivre avec un message qui n'a jamais été délivré, il y a de quoi devenir fou", dit Jan Karski dans le roman de Yannick Haenel.


Ces "fous", je les appelle anges, non parce que ces hommes étaient des saints, mais parce que les anges sont des messagers chargés d'importantes nouvelles. Or, le message de la Shoah était une bombe ; le porter n'était pas sans danger. Il pouvait vous placer en première ligne, vous coûter la vie. Il pouvait aussi vous consumer à petit feu, faire de vous un fantôme à votre tour, insomniaque et hanté. Mais on ne choisit pas d'être d'être un témoin. On est choisi contre son gré. On préfèrerait sans doute rester au chaud, ne pas avoir vu ces gens derrière le judas de la chambre à gaz, ne pas avoir dû fixer son regard au sol pour éviter ces pantins de chair pendus aux crochets dans les souterrains de Dora, ne jamais avoir reçu la visite de ces deux leaders juifs du ghetto de Varsovie. Qu'ils n'aient jamais prononcé des mots comme ceux-ci :

"Nous sommes humains.
Comprenez-vous ?
Comprenez-vous ?
Ce qui arrive à notre peuple est sans exemple dans l'Histoire.
Peut-être ébranlera-t-on la conscience du monde ?"

(Témoignage de Jan Karski dans Shoah de Claude Lanzmann)

Si Jan Karski et Les Sentinelles sont deux romans essentiels de la rentrée littéraire, deux romans dont les thèmes et les préoccupations se rejoignent, ils sont bien différents dans leur manière de les aborder. Jan Karski, qui vient de recevoir le prix Interallié, est centré sur ce personnage qu'il approche par cercles concentriques. C'est un livre scindé en trois parties, qui part du témoignage de Karski dans Shoah, traverse la vie tumultueuse de cet ancien courrier du gouvernement polonais en exil, pour aboutir à une partie de fiction où Yannick Haenel entre dans la tête du témoin et imagine sa vie APRES. Bien sûr, le personnage de Jan Karski permet de poser la question lancinante de la passivité des nations alliées face à la Shoah. Mais le coeur du livre n'est pas cette question mais bien l'homme et ses tourments, ses paradoxes, et cela donne un roman poignant et habité dont on ne sort pas indemne. Si Yannick Haenel a su se laisser hanter par Karski, le roman agit comme une contagion et pourrait bien vous hanter à votre tour. C'est tout le mal que je vous souhaite, tant ce héros complexe, noble et tourmenté, mérite votre attention. Ecoutez- le parler à travers Yannick Haenel :

" Les nuits blanches ressemblent aux pays pluvieux. Lorsqu'il pleut, on entend les cloches. J'ai remarqué cela dans mon enfance, à Lodz. Si l'on se concentre bien, si on tend l'oreille, alors à chaque instant il fait nuit, et la nuit est blanche, et il pleut. Qu'on soit en Pologne ou à New York, dans une geôle de la Gestapo ou dans une chambre d'hôtel à Brooklyn, qu'on soit heureux ou malheureux, abandonné de tous ou entouré d'amour, on entend les cloches. Est-ce que Dieu est mort à Auschwitz ?"

Cette partie où Yannick Haenel devient Jan Karski, parle pour Jan Karski, est la plus belle du livre, la plus justement subjective et la plus forte. Elle résonne en vous longtemps après que vous avez refermé le roman. On a reproché à l'auteur de défendre la Pologne en se servant de Jan Karski, mais la Pologne a bien besoin d'être défendue, tant elle fut mal aimée et maltraitée par l'Histoire. Certes, ce cavalier distingué rescapé du massacre de l'intelligentsia polonaise dans les bois de Katyn ne représente pas tous les Polonais, mais l'antisémite vantard qui témoigne dans Shoah de sa jubilation à voir passer les Juifs dans les convois à bestiaux ne les représente pas non plus. Au-delà de ces questions où la polémique trouve toujours à se nicher, oubliant que Jan Karski est un roman, pas un document historique... Au delà, il faut saluer bien bas le travail d'un écrivain qui a su incarner ce héros brisé, déchirant, condamné à écouter résonner son message dans le vide, et qui reçut "la solitude pour destin" :


"A l'intérieur de cette nuit blanche qui s'est ouverte dans ma vie, je veille : je consacre mon temps à refuser l'idée qu'il est trop tard. Car avec la parole, le temps revient. J'ai parlé, on ne m'a pas écouté ; je continue à parler, et peut-être m'écouterez-vous : peut-être entendrez-vous ce qu'il y a dans dans mes paroles, et qui vient de plus loin que ma voix ; peut-être que dans ce message qu'on m'a transmis il y a plus de cinquante ans, quelque chose résiste au temps, et même à l'extermination ; peut-être, à l'intérieur de ce message, y a-t-il un autre message."


Un témoin est d'abord un survivant, et Jan Karski, qui avait choisi une vie de risque, une vie d'agent secret, a survécu in extremis au massacre de Katyn et aux tortures de la Gestapo. Il s'est chargé au passage du fardeau de ces massacres dont les bourreaux russes ou nazis effaçaient les traces derrière eux. Jan Karski, ou l'histoire d'un message qui prit possession de son messager et ne lui laissa plus de repos. D'un aventurier qui devint cet homme qui crie dans le désert jusqu'à épuiser sa voix. Jusqu'à ce que les mots s'enrouent dans sa gorge. Jusqu'à ce que ses larmes glissent sur vos joues à vous.

Dans les Sentinelles, Bruno Tessarech livre quant à lui un passionnant réquisitoire, à travers les portraits croisés de plusieurs témoins involontaires du processus d'extermination. Ce roman qui se dévore plus qu'il ne se lit démarre en 1938, lors de la conférence d'Evian, où se joua le sort des réfugiés juifs qui tentaient de fuir l'Allemagne hitlérienne. Conférence où les nations rivalisèrent d'indifférence, d'antisémitisme et de lâcheté, pour finir par adresser une lettre commune à Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, pour lui demander de trouver lui-même une "solution" pour les Juifs allemands. La lettre est historique, le mot "solution" est lâché. Toujours juste, jamais manichéen, Bruno Tessarech embrasse tous les points de vue, y compris celui des forces alliées, qui choisirent de gagner la guerre d'abord, fût-ce au prix de millions de victimes. Son livre est glaçant car il nous rappelle à notre responsabilité humaine et morale. Devant les discussions stériles de ces nations qui se renvoient sans fin la balle de ces "déchets" du régime hitlérien, acceptant du bout des lèvres les Juifs les plus riches ou "pourvus d'un talent", instituant une hiérarchie de valeur entre les réfugiés... comment ne pas penser au statut de l'étranger dans nos sociétés ? Une minorité de Juifs parvinrent à échapper, à prix d'or, à la souricière nazie. Les autres... les autres furent abandonnés par le monde entier :


"Désormais la planète est scindée en deux : les pays où les Juifs ne peuvent plus vivre, et ceux où ils ne peuvent plus se réfugier."

On peut ergoter sans fin sur ce que les Alliés auraient dû ou auraient pu faire pour arrêter la Solution Finale. Mais une chose est sûre, et le roman de Bruno Tessarech nous le rappelle avec force : bien avant la guerre, bien avant que les cheminées d'Auschwitz n'aient commencé à cracher leur sinistre fumée, les nations alliées avaient abandonné les Juifs. Bien sûr, nos sociétés démocratiques et civilisées ne voulaient pas qu'on les tue... Juste qu'on les en débarrasse. Hitler s'en est chargé, et il n'est pas étonnant que malgré les rumeurs et les témoignages, personne ne se soit précipité pour l'arrêter. Dans Les Sentinelles, Bruno Tessarech prête ces mots au président Roosevelt, en 1944 :


" Nous ne faisons rien pour arrêter la mort du peuple juif. Nous sommes allés jusqu'à nier les faits, car ceux-ci nous encombraient. Et maintenant que la masse des informations et des témoignages nous place dos au mur, incapables de nier l'évidence, nous tergiversons. Les quotas d'immigration, le blocus économique, le libre accès des bateaux à tous les océans, la question palestinienne, que sais-je encore. Nous restons dans la politique. Pas dans la morale."

Dans cette scène superbe, on découvre un Roosevelt poignant et affaibli, rongé par le doute au moment de quitter la vie :

"Soudain un malaise s'empare de Roosevelt, ne le lâche plus. où est-il passé, son courage politique, dans l'affaire des Juifs ? La guerre a dû en épuiser toutes les réserves. Jour après jour il a cru qu'il suffisait d'appliquer la meilleure solution, disons la moins mauvaise. Alors qu'il fallait en inventer une nouvelle. Brusquer les choses. Sortir des solutions rationnelles. Combattre la folie nazie avec une autre forme de folie : celle de la vie contre celle de la mort."

Les Sentinelles et Jan Karski, écrits au même moment, peut-être parce que les questions qu'ils posent sont toujours actuelles en ces temps où les services d'immigration de nos pays s'instituent juges de la "valeur" d'un homme, se répondent joliment l'un à l'autre. Tous deux portent la voix brisée de ces héros tourmentés, impuissants et magnifiques, résolus et désespérés, qui revinrent des Enfers pour délivrer cette "parole des morts" que les assassins pensaient étouffer. Ainsi de Kurt Gerstein, ingénieur à l'Institut de désinfection d'Oranienburg, personnage très ambivalent, Nazi le jour, témoin la nuit, perdant le sommeil et la raison après avoir assisté à l'une des premières "désinfections" au camp de Belzec. Kurt Gerstein est d'ailleurs le héros d'un film de Costa Gavras, "Amen", sorti sur les écrans en 2002. Mais parmi les Sentinelles de Bruno Tessarech, il y a aussi Wernher von Braun, l'ingénieur nazi qui créa les fusées V2 dans les souterrains dantesques de Dora et fut accueilli à bras ouverts par ces mêmes Américains qui avaient claqué leur porte au nez des réfugiés juifs. Vernher von Braun, après être resté sourd et aveugle toute la guerre, baissant les yeux pour ne pas voir les pendus, les exécutions sommaires, les longues files de morts-vivants, participa au programme Apollo et eut le bonheur de voir décoller la première fusée pour la lune.
"Qui témoigne pour le témoin ?" s'interroge Paul Celan. Yannick Haenel, Bruno Tessarech. Et grâce à eux, vous n' oublierez pas de sitôt ces messagers hantés.


Gaëlle Nohant