29 juin 2010

Dans le miroir de Pierre Moustiers

« L'entrée dans un pays décide à jamais de nos émotions. Le premier voyage est toujours unique. »

Comme tout le monde, je suis bardée de préjugés. Je n'aime pas la littérature quand elle ressemble à un jardin à la française, chaque bosquet minutieusement taillé, aligné, impeccable. Non pas que je n'aime pas le style, bien au contraire, mais je le préfère un peu échevelé, rauque comme un air de jazz erraillé au clair de lune, entre les tessons de bouteille. Aussi, si on ne m'avait pas invitée à découvrir Pierre Moustiers, je n'aurais sans doute pas croisé de moi-même son chemin. Un des avantages de mon travail pour la librairie Charlemagne est de me forcer à sortir de mes sentiers habituels. C'est ainsi que je me suis laisser attraper et émerveiller, il y a quelques mois, par Jean-Philippe Toussaint, ou ensorceler par Véronique Ovaldé.

L'univers de Pierre Moustiers est assez loin de moi : une langue subtile mais classique comme une partition de musique de chambre, un je-ne-sais-quoi de contemplatif, l'amour de la nature et de la montagne, une méfiance instinctive pour la modernité... Je l'aurais plus volontiers offert à ma grand-mère que placé en évidence sur ma table de nuit. Pour résumer, je n'étais pas la lectrice idéale pour vous vanter les qualités de ce romancier touche-à-tout et bardé de récompenses qui a beaucoup travaillé pour la télévision et le théâtre, et dont la valeur n'est certes plus à prouver. Mais nous avons un point commun : il aime faire quelques détours par le passé pour regarder le présent avec des yeux neufs. Ce n'est pas par nostalgie qu'il scrute des époques anciennes, mais pour y gagner un recul nécessaire, pour "interroger le passé comme un miroir". Sans ce recul, le regard est peut-être moins pertinent, la sensibilité se cogne à l'immédiat et y ricoche, ne trouvant aucune prise dans cette paroi vertigineuse (pour emprunter des images à l'alpinisme qu'il a longtemps pratiqué et qui lui est cher.).

Pierre Moustiers aime l'histoire et en a souvent emprunté les chemins pour creuser son sillon d'artisan des mots, de la Révolution à l'Affaire Caillaux dont il restitue à merveille, dans l'Avenir ne s'oublie pas, le climat théâtral et fervent. Mais s'il se penche avec bonheur sur le destin d'Henriette Caillaux, bourgeoise raffinée et femme fatale qui n'hésita pas à assassiner le directeur du Figaro pour se venger des « calomnies » de son journal, c'est parce que cet opéra balançant sans cesse entre farce et tragédie, fertile en rebondissements, servit de distraction à une opinion qui sentait monter l'ouragan de la guerre mondiale. Ce procès, qui passionna un public qui ne demandait que ça, fut le dernier feu de paille d'une innocence que la guerre allait consumer à jamais. Prêtant sa voix à un ancien chroniqueur judiciaire du procès qui s'en souvient quarante ans plus tard, après deux guerres mondiales, le romancier réveille ces passions futiles d'une époque enterrée et les charge d'émotion en même temps, montrant comment cette guerre dont on voulait à toute force oublier la menace finit par envahir le prétoire et manipuler le verdict. Ainsi, après avoir été publiquement — et gratuitement — accusé par Joseph Caillaux de n'avoir pas servi son pays, le dramaturge Henry Berstein, ami personnel de Gaston Calmette et témoin de moralité de ce dernier, vient défendre à la barre son honneur sali :

« Oui, j'ai commis dans ma jeunesse une folie. Il y a vingt ans, j'ai déserté après sept mois de service militaire. Une folie que je n'ai cessé de regretter, car j'adore passionnément mon pays. » Il s'est arrêté un instant pour tempérer son émotion, reprendre haleine et apaiser l'agitation de se mains. « Je crois m'être racheté depuis, a-t-il ajouté. Malgré un état de santé déplorable, j'ai demandé à être affecté dans une unité combattante. Je suis artilleur. La mobilisation ne saurait tarder. Je partirai quatre jours plus tard. Je ne sais pas quel jour partira Caillaux, mais je dois le prévenir qu'à la guerre, on ne peut pas se faire remplacer par une femme. A la guerre, il faut tirer soi-même ! »

Cette tirade enflammée, totalement hors de propos, constitua pourtant un des retournements majeurs de ce procès rocambolesque et retourna l'opinion contre les Caillaux...

Dans Le Dernier Mot d'un roi, Moustiers nous fait revivre les derniers jours de Louis XI, grand monarque qui ne se résout pas à devoir abandonner l'œuvre de sa vie et luttera jusqu'au bout pour « continuer. » Homme d'airain, volontaire et intraitable, se méfiant de ses élans du cœur comme de poisons voués à altérer son jugement, ce personnage d'exception qui n'a " pas le droit d'être un homme ordinaire » prépare sa succession avec méthode, usant de ruses pour affaiblir les vautours qui rôdent autour de son trône. Confronté à l'impuissance de sa maladie, de sa vieillesse, enragé de perdre le contrôle de lui-même, Louis XI sent monter les ombres de ses plus profondes angoisses :

« l'idée de ne plus exister sur cette terre, de n'être que l'ombre, le reflet de ce qu'il a été, le blesse comme une faute : « Il y a là un phénomène impossible. En ce monde, je me suis trop battu pour croire en mon absence. »

L'homme de fer, pris au piège de la maladie et de la mort comme un de ces « animaux nobles » qu'il aimait tant chasser, devient aussi poignant que son fils, le petit dauphin maladif, chétif et contrefait qu'on destine au trône, ou que sa fille Jeanne, bossue et boîteuse, mariée à un jeune loup aux dents longue qui ne ressent pour elle que mépris et répulsion. Tandis que ses courtisans tremblent, leur destin suspendu au fil tremblant de sa vie, le roi arme sa volonté pour réussir son dernier combat, et le lecteur retient son souffle.

Dans son dernier roman, Héritier d'un Seigneur, Pierre Moustiers s'intéresse encore à la filiation et à l'héritage, à travers le personnage de François Camerini, un jeune homme qui apprend, alors qu'il vient de perdre son père, l'identité longtemps cachée de son grand-père, le peintre Diego Velasquez. François n'est pas fait, c'est un brouillon d'homme qui n'a pas élu de trajectoire et a repris par devoir le travail de son père. S'il lui tient à cœur d'affirmer la suprématie de la liberté sur la filiation, il n'a pas encore fait usage de cette liberté. La rencontre avec un mystérieux madrilène, Miguel Gomez, passionné depuis l'enfance par Velasquez, va le précipiter dans un voyage devenu une quête de ce grand-père qui lui parle à travers ses toiles. Tandis que sa mère veille sur lui de loin, avec une profonde délicatesse, il fait, entre Provence et Espagne, ce voyage vers ses origines qui lui ouvrira peut-être un avenir :

« On ne saurait hériter d'un tel homme sans être responsable de sa lumière que l'on a le devoir de transmettre. Sur la toile, chaque touche me parle de lui et de son pays qui pourrait devenir le mien. A vingt-trois ans, mon avenir se réveille. »

J'espère vous avoir donné envie de découvrir Pierre Moustiers, et de l'offrir à votre tante Irma qui raffole du beau style ou à votre cousin Philippe qui aime les soirs bleutés du pays aixois, la lumière de Touraine, les embrasements du soleil entre les montagnes. J'en profite pour m'excuser de mes longues pauses de blog, mais je suis aux prises avec l'écriture d'un roman furieusement chronophage... Cependant, je ne vous oublie pas et je reviendrai bientôt partager avec vous quelques romans enthousiasmants à emporter en vacances.


Gaëlle Nohant

4 mai 2010

La chanson rebelle de Joseph O'Connor



« Dans toute nation construite sur une guerre civile, le monstrueux devient possible. Il suffit de regarder l'Irlande pour le savoir. Tuez votre frère et peu de morts restent inenvisageables. »

Si Joseph O'Connor met ces mots dans la bouche de J.Daniel Mc Lelland, l'un des narrateurs de son roman Redemption Falls, il aurait pu les prononcer. Car ce romancier irlandais né dans le conflit a dû apprendre à regarder le monde à travers le prisme d'une haine transmise et fratricide. On devine qu'il s'est construit en questionnant ce catéchisme : l'autre en face de moi, l'ennemi qui pourrait être mon ami, mon amant pourquoi pas, dans un autre contexte, voilà qu'il faut le haïr, le tuer peut-être, si j'en ai la force. Au cœur de l'œuvre de cet écrivain infiniment talentueux, il y a d'abord l'antagonisme. C'est le premier niveau de la confrontation entre les êtres. Que faire de cette hostilité, la transformer en quoi, est-ce seulement possible ? Ces questions traversent comme une houle des romans envoûtants et passionnants qui nous projettent dans une troublante odyssée humaine. Dans « les collines aux aguets », superbe nouvelle du recueil Les Bons Chrétiens, un jeune combattant de l'IRA couche sans le savoir avec un soldat anglais. Cette découverte va les exposer tous deux à un terrifiant dilemme. Ne sont-ils que les pions d'une tragédie jouée d'avance ? Il est des contextes ou l'amour, l'amitié ou la simple humanité demandent un vrai courage politique et peuvent vous conduire au peloton d'exécution ou au lynchage. Ce moment de vérité dans la vie d'un être où il met en balance ses sentiments mêlés — l'amour inattendu et la haine apprise — sa lâcheté, sa loyauté, sa peur et son courage, fascine Joseph O'Connor et hante chacune de ses histoires. Lesquelles sont nées dans la tourbe irlandaise, entre famine et rébellion, pour atteindre l'universel et venir nous parler de nous.

« Que chaque homme soit la somme de ses choix n'est que la pure vérité. Chacun peut être également quelque chose de plus. »
Ce « quelque chose », grain d'irrationnel dans la machine huilée, est ce qui nous permet de dépasser le rôle qu'on nous a assigné une fois pour toutes : militant de l'IRA, propriétaire plein de morgue, assassin, comtesse frivole, soldat confédéré ou combattant de l'Union. Ce qui nous rend humains, précisément. Dans ses romans, Joseph O'Connor part de situations figées, archétypales : dans l'Etoile des Mers, le bateau ainsi nommé emporte quatre cent crève-la-faim irlandais et quinze privilégiés vers New York et l'espoir d'un destin meilleur. A son bord, un assassin en loques, Pius Mulvey, venu tuer Lord David Merredith de Kingscourt, propriétaire ruiné qui espère se refaire en Amérique. On est en novembre 1847, au cœur de la grande famine qui décima l'Irlande et poussa des millions d'Irlandais à émigrer au risque de leur vie. L'Etoile des Mers fait partie de ces « bateaux-cercueils » de la dernière chance. Tout semble séparer les damnés de l'entrepont — qui meurent les uns après les autres — des riches de la première classe, indifférents et narcissiques. Mais les êtres ne sont pas ce qu'ils semblent, et au fil d'une traversée remplie de suspense, les masques tombent et les personnages gagnent en complexité tandis que le lecteur va de révélation en révélation. Les livres de Joseph O'Connor sont des voyages qui nous prennent comme nous sommes, pétris de certitudes et de préjugés, pour nous conduire, de cassures en retournements de situation, heurtés et ravis, traversant tout le panel des émotions humaines, vers cet ailleurs que nous atteignons en même temps que les personnages, dans ce bouleversement où le rire se mêle aux larmes.

On pouvait s'attendre à ce que le romancier irlandais s'intéresse à la guerre de Sécession, LA guerre fratricide par excellence, qui s'inscrit dans l'histoire irlandaise depuis que des dizaines de millers d'émigrants irlandais y furent enrôlés, principalement dans les rangs de l'Union. C'est chose faite avec son dernier roman, Redemption Falls, qui débute en janvier 1865, quelques mois avant la reddition du général Lee, chef des armées sudistes, scellant la fin d'une des pires boucheries que l'Amerique ait connues. Une jeune fille erre dans les Etats du Sud à la recherche de son petit frère Jeddo qui s'est enfui. Elle s'appelle Eliza Duane Mooney. Elle a peur mais elle avance, dans ces contrées exsangues dévastées par des bandits cruels et sanguinaires, où l'on croise comme autant de fantômes dépenaillés et faméliques les restes mangés aux mites de la Confédération :

« S'éloigner à la vue d'une cabane. Le gravier de la route sous la corne épaisse. Echardes de pierre dans les pieds lacérés. Eclats de douleur, crampes dans le tendon du jarret, prières vaines pour des souliers.
Il lui fallut presque un mois pour franchir la Louisiane. Une vingtaine de kilomètres par jour. Vingt-six mille pas. Un soldat, nourri et botté, aurait peut-être déserté face à pareille épreuve. Pas Eliza Duane Mooney. »
Au même moment, à Redemption Falls, un nouveau gouverneur est chargé de faire régner l'ordre au nom de l'Union. Le Général O'Keefe est un dur, un rebelle irlandais qui a survécu à la prison et à un naufrage avant de rejoindre les armées du Nord. Mais il a fort à faire pour s'imposer au sein des Territoires des Montagnes, terres frustes et brutales où il fait figure d'ennemi. Il a recueilli un sauvageon muet, un de ces gamins recrachés par la guerre, et s'est attaché à lui. Et puis il y a sa femme, Lucia, passionnée et entière, dont le caractère est aussi impossible à plier que le sien. Tous ces personnages, Eliza, l'enfant perdu, le General et sa femme, luttent pour sauver quelques miettes précieuses de leur vie d'avant au sein d'un monde en perdition. Mais la spirale de violence et de misère qui les entoure pourrait bien les emporter à leur tour. Si Redemption Falls, comme l'Etoile des Mers, tient à la fois du roman historique et du thriller haletant, on y retrouve les thèmes chers à l'auteur :

« C'était le jour où les nouvelles étaient arrivées d'Appomattox. La guerre était terminée ; Lee s'était rendu. Dans sa reddition il y avait de la défiance, ou ce que les sudistes appellent de la noblesse. Son bel uniforme, repassé comme pour aller au bal ; son étalon glorieusement caparaçonné. Les troupes conquérantes l'avaient regardé descendre jusqu'à eux. Ses boutons étaient si fourbis qu'ils étincelaient au soleil. Grant, le vainqueur, était vêtu d'un uniforme de simple soldat. C'était le vaincu qui avait l'air d'être le champion.
L'armistice signé — cela n'avait pas été très long —, les rebelles avaient déposé leurs armes en piles sur la route, qu'ils avaient traversée pour se rendre là où se tenaient leurs vainqueurs. Les nordistes leur avaient tendu la main et offert des colis de vivres ; des bandages. Puis les rebelles étaient rentrés dans leur famille. Ceux qui disposaient d'un cheval avaient été autorisés à le garder, afin qu'ils puissent de nouveau travailler la terre. Six cent mille morts. Le Sud en cendres. Tout ce qu'il avait fallu pour mettre fin au massacre, c'était traverser une route. »

Traverser la route, cette chose si simple et si difficile, c'est accepter de voir le monde depuis l'autre côté. Le côté de l'autre. Quitter sa perspective de toujours, et accepter d'en être changé. Pour y arriver, il faut parfois passer par la violence la plus nue. Et c'est ce qui va arriver à Billie Sweeney, le héros du magistral A l'Irlandaise. Petit représentant en antennes paraboliques vivant à Galway, en Irlande, il écrit des lettres à sa fille Maeve. La jeune fille est dans le coma depuis qu'une bande de voyous l'a sauvagement agressée un soir, dans la station service où elle travaillait. Billie Sweeney, depuis, est un homme hanté, dévoré par la haine et le chagrin. Il assiste au procès de ses agresseurs, quand l'un d'eux, leur chef présumé, s'échappe. Dès lors, il n'a qu'une obsession : le retrouver, le traquer, le faire souffrir, le tuer. Je ne vous dévoilerai pas les rebondissements de ce roman qui est un des plus beaux qu'il m'ait été donné de lire, mais tout ce que j'ai développé plus haut s'y trouve exprimé à la perfection : la force du conflit, des blessures collatérales qu'il inflige, de la haine qui en résulte. Mais aussi ce quelque chose qui fait de nous autre chose que la somme de nos choix, et qui nous rappelle à notre humanité.

Si j'ai à peine effleuré ici la richesse de l'œuvre de Joseph O'Connor, de sa puissance d'évocation et de son talent romanesque, j'espère en tout cas vous avoir donné envie de vous jeter sans tarder sur ses romans.

Ici la belle critique de Thomas Sinaeve sur A l'Irlandaise.

A bientôt.

Gaëlle Nohant

2 avril 2010

Carlos Ruiz Zafon et la Rose de Feu



« Quand une bibliothèque disparaît, quand un livre se perd dans l'oubli, nous qui connaissons cet endroit et en sommes les gardiens, nous faisons en sorte qu'il arrive ici. Dans ce lieu, les livres dont personne ne se souvient, qui se sont évanouis avec le temps, continuent de vivre en attendant un jour entre les mains d'un nouveau lecteur, d'atteindre un nouvel esprit.

C'était une belle idée, pourtant, celle du « Cimetière des livres oubliés. » Faire d'une poignée d'élus les gardiens d'une bibliothèque en péril, charger chacun de la survie d'un livre dont il serait en quelque sorte le parrain... Oui mais voilà, si Carlos Ruiz Zafon aime les histoires à tiroirs et les intrigues épaisses de sept cent pages, s'il a lu et relu Dickens, Eugène Sue et autres Dumas et s'est abondamment nourri à la source de la meilleure littérature populaire, celle qu'il écrit est pimentée de démesure et de baroque. A l'espagnole. Le sang ne s'y égoutte pas précieusement, il s'y vide en mares écarlates, et les cadavres jonchent la quête des héros.

Du même coup, le Cimetière des livres oubliés, ce lieu humide et suintant caché dans les profondeurs de Barcelone, a des allures de crypte abritant des livres qui sont autant de vampires assoiffés guettant le sang frais. Deux romans, L'Ombre du vent et Le Jeu de l'ange ; deux héros franchissant à leur tour la porte du Cimetière des livres oubliés, et choisissant un livre dans ce labyrinthe (qui n'abrite pas forcément, d'ailleurs, de bons livres, puisque le seul critère est la menace de leur disparition.), ou choisis par lui. Ces deux héros, Daniel Sempere dans le premier et David Martín dans le second roman, vont se lancer dès lors dans une quête obsessionnelle, littéralement hantés par l'auteur du roman qui leur a été confié. Quête dangereuse, ô combien, puisqu'elle les expose à la menace d'une sinistre répétition des destins. Non, les livres du Cimetière Oublié de Carlos Ruiz Zafon sont tout sauf un cadeau, si l'on considère la somme d'ennuis et de dangers mortels qu'ils valent à leurs bénéficiaires... Et si, dévorant ces deux romans, vous, lecteurs, vous laissiez à votre tour hanter par l'esprit de Carlos Ruiz Zafon... alors ce serait une mise en abîme aussi fascinante qu'un jeu de poupées russes. Et tenez, c'est précisément ainsi que Daniel Sempere, le héros de L'Ombre du vent, décrit le roman qui va bouleverser sa vie :

« A mesure que j'avançais, la structure du récit commença de me rappeler une de ces poupées russes qui contiennent, quand on les ouvre, d'innombrables répliques d'elles-mêmes, de plus en plus petites. Pas à pas, le récit se démultipliait en mille histoires, comme s'il était entré dans une galerie des glaces où son identité se scindait en des douzaines de reflets différents qui, pourtant, étaient toujours le même.

Le Jeu de l'Ange, qui commence en 1917, reprend quant à lui le thème du pacte faustien au cœur d'une Barcelone ténébreuse et angoissante à souhait. Son héros, David Martín, est un jeune romancier plein d'assurance qui brûle de se frotter à la gloire littéraire. Autant dire une proie idéale pour ce Méphistophélès devenu éditeur qui lui propose la gloire et la fortune en échange de l'écriture d'un livre un peu spécial. Non seulement les écrivains ont le pouvoir de vampiriser leurs lecteurs, mais leur âme est à vendre « par disposition naturelle », en quelque sorte...

« Un écrivain n'oublie jamais le moment où, pour la première fois, il a accepté un peu d'argent ou quelques éloges en échange d'une histoire. Il n'oublie jamais la première fois où il a senti dans ses veines le doux poison de la vanité et cru que si personne ne découvrait son absence de talent, son rêve de littérature pourrait lui procurer un toit sur la tête, un vrai repas chaque soir et ce qu'il désirait le plus au monde : son nom imprimé sur un misérable bout de papier qui, il en est sûr, vivra plus longtemps que lui. Un écrivain est condamné à se souvenir de ce moment parce que, dès lors, il est perdu : son âme a un prix. »

C'est donc innocemment que cet auteur talentueux, affligé d'une tumeur au cerveau et le cœur brisé par un chagrin d'amour, va accepter de céder son âme. Et acheter la maison hantée qui va avec. Carlos Ruiz Zafon raffole de ces maisons hantées nichées au cœur de Barcelone comme autant de joyaux noirs, et qui reflètent si bien l'âme tortueuse de la ville. Et David Martín, héros balzacien qui tient de Rastignac et de Balzac lui-même, a besoin de sentir palpiter tout près cette cité bruissante aux ruelles noires et mystérieuses, besoin de cette transfusion enfiévrée et malsaine, de cette « possession »-là pour écrire. Ce qu'il ignore, c'est que les dès sont pipés et que si l'on se croit toujours une longueur d'avance sur le diable... ce n'est que la preuve de notre naïveté.

« Barcelone toute entière s'étendait à mes pieds, et je voulus croire que lorsque j'ouvrirais mes nouvelles fenêtres à la nuit tombante ses rues me chuchoteraient à l'oreille des histoires et des secrets que je n'aurais qu'à fixer sur le papier pour les conter à qui voudrait les écouter. Vidal avait sa tour d'ivoire aristocratique et exubérante sur la hauteur la plus élégante de Pedralbes, entourée de collines, d'arbres et de ciels de rêve. Moi, j'aurais ma tour sinistre se dressant au milieu des rues les plus anciennes et les plus noires de la ville, entourée de miasmes et des ténèbres de cette nécropole que les poètes et les assassins avaient appelée « la Rose de feu. » »


Barcelone règne sans partage sur ces deux romans et que vous connaissiez la ville ou non, je vous invite à la (re)visiter à pied, et à y emporter L'Ombre du vent — pour lequel j'ai une nette préférence — véritable lettre d'amour à cette ville de feu et d'ombres. Ce roman ressuscite en effet les années noires de la Guerre d'Espagne et des débuts du Franquisme, années qui firent de cette ville, pour beaucoup de Barcelonais, une « ville de ténèbres », belle et inquiétante, ô combien dure aux malheureux :


« Des mois de dures vicissitudes devaient s'écouler avant que Jacinta trouve enfin un emploi stable dans un des ateliers Aldaya & fils, près de l'ancienne Exposition universelle de la Citadelle. La Barcelone de ses rêves s'était transformée en ville hostile et ténébreuse, faite de riches demeures fermées et d'usines qui soufflaient une haleine de brume imprégnant la peau de charbon et de soufre. Jacinta sut dès le premier jour que cette ville était une femme, vaniteuse et cruelle ; elle apprit à la craindre et à ne jamais la regarder dans les yeux. »

Au cœur de cette époque où règnent l'arbitraire, l'injustice et le puritanisme, le sinistre inspecteur Javier Romero bénéficie du pouvoir et de l'impunité qui l'accompagne pour assouvir son goût pour la torture et le meurtre. Daniel Sempere perdra son innocence en se frottant à ce dangereux adversaire et découvrira sa propre lâcheté. Tyrans fortunés, jeunes femmes courageuses, parias et diseuses de bonne aventure, les romans de Zafon entraînent une foule de personnages dans leur spirale machiavélique. Des cachots de Montjuïc aux ruelles louches du Raval, de la vie bourdonnante des Ramblas au recueillement de la Sagrada Familia, Barcelone ensorcelle et aliène les héros de Zafon... et nous avec.

Et je confesse que ce romancier a réveillé dans ma mémoire les images puissantes et sombres des deux films superbes de Guillermo del Toro sur la guerre d'Espagne, L'Echine du Diable et le Labyrinthe de Pan. Sans doute ce mélange de fantastique, de poésie et de réalisme noir, et ce goût commun des fantômes dont il ne faut pas trop craindre la fréquentation car ils ont des choses importantes à dire, comme chacun sait.


« Cette ville est une sorcière, Daniel. Elle se glisse sous votre peau et vous vole votre âme sans même que vous en preniez conscience. »



A bientôt.

Gaëlle Nohant

26 février 2010

Albert Camus, l'étranger fraternel

« Je n'ai jamais vu clair en moi pour finir. Mais j'ai toujours suivi, d'instinct, une étoile invisible... Il y a en moi une anarchie, un désordre affreux. Créer me coûte mille morts, car il s'agit d'un ordre et que tout mon être se refuse à l'ordre. Mais sans lui je mourrais éparpillé. »

Depuis que j'ai ouvert la Peste, l'année de mes quatorze ans, j'aime Albert Camus. Je ne prétends pas avoir percé tous les secrets de sa pensée, être diplômée ès existentialisme, ni connaître vraiment l'homme... Mais il est un jour entré dans mon cœur et n'en est plus sorti. Il fait partie de ceux qui m'ont donné envie d'être à mon tour un écrivain, et rendue modeste en même temps. Ces derniers mois, on a beaucoup parlé de Camus, de ses engagements, de sa querelle avec Sartre, de sa passion pour le théâtre... mais pour moi c'est avant tout un auteur, qui a su créer des personnages de chair et de sang, des histoires fortes et universelles. Quand je pense à lui, je vois un homme debout à l'ombre d'un soleil aveuglant, une cigarette à la main, qui regarde vivre et trembler Meursault, Tarrou, Clamence et les autres, tous ces personnages qu'il a enfantés et qui, depuis, font partie de nous. Alors c'est de l'écrivain que je vais vous parler.

« J'ai toujours pensé que tous les personnages d'un écrivain représentaient une de ses tentations», disait Camus dans une interview en 1957, à Stokholm où il venait recevoir le prix Nobel.

Tous. Meursault, d'abord, cette homme qui affronte son destin presque sans mot dire, enterre sa mère sans pleurer, cet « étranger » qui dérange les autres par son apparente froideur devant la vie, qui refuse de s'agenouiller, de mentir. L'Etranger est un roman profondément attachant en dépit de sa forme lapidaire, nue, qui offre aussi peu de prises que son personnages, et qui explose dans son dernier quart, montrant un homme pris dans les filets d'une justice théâtrale et arbitraire, un homme jugé non pas sur son véritable crime, mais sur le crime de n'avoir pas joué le jeu social qui lui aurait permis de sauver sa tête. Meursault est bien cet étranger qui refuse de composer, de rassurer les autres par de pieux mensonges, d'exagérer ses sentiments, mais qui affronte son destin comme il embrasse la vie, jusque dans son absurde finalité, l'aimant d'un amour puissant et désespéré. « Pour moi devant ce monde je ne veux pas mentir ni qu'on me mente », écrit Camus dans Noces.
A l'inverse, Jean-Baptiste Clamence, le juge-pénitent de la Chute, est un grand acteur, passé maître dans l'art du mensonge social. Ce juge qui brûle de se confesser à l'inconnu qu'il a repéré dans un bar louche d'Amsterdam, qui n'a pas assez de mots pour démasquer la supercherie sur laquelle il a bâti son existence, ne cherche pas de véritable expiation. Bien au contraire. S'il se met à nu, sans merci mais avec subtilité, il n'a pas choisi son interlocuteur au hasard :

« Nous nous confions rarement à ceux qui sont meilleurs que nous. Nous fuirions plutôt leur société. Le plus souvent, au contraire, nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses. Nous ne désirons donc pas nous corriger, être améliorés : il faudrait d'abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. »
Si Clamence a choisi cet homme de passage qui pourrait bien être le lecteur, c'est pour lui tendre un miroir grinçant dans lequel il pourra enfin se regarder en face, lui qui se croit innocent. Juge-pénitent, juge et pénitent tour à tour et à la fois, comme un sinistre Janus aux deux visages pareillement glaçants, Clamence est sans doute le personnage le plus sombre de Camus, son double grimaçant. Avec la Chute, on est précipité dans l'envers de la comédie humaine, tel Dante suivant son guide jusqu'en Enfer, fasciné et en proie à la répulsion, dévorant ce court roman avec son amertume. C'est un rire au coeur de la nuit qui démasque l'imposteur Clamence à ses propres yeux, mais c'est son rire à lui que le lecteur emporte après avoir fermé le livre, ironique et lancinant. Le rire de celui qui, sous couvert d'une confession, vient de débusquer tous ces petits arrangements avec nous-mêmes qui nous permettent de nous aimer plus commodément.
Meursault et Clamence, deux faces inversées de l'être humain, deux tentations camusiennes. Ne pas jouer le jeu, ou le jouer trop bien. Dans les deux cas, au fond on est seul en face de soi. Un étranger. Mais là où Meursault avance vers la mort réconcilié avec le monde et son absurdité, en paix avec lui-même, Clamence erre comme un spectre qui ne trouvera jamais le repos.

Il y a chez Camus une volonté de comprendre sans juger, ou le moins possible. Cette attitude ne pouvait que lui valoir des inimitiés, car la plupart d'entre nous n'envisagent pas d'avoir raison sans que les autres aient tort. Quand on refuse de juger, d'exclure, de condamner à mort, on se condamne à n'être jamais accepté par aucune société. Camus a toujours eu ce courage. Et s'il est un roman qui exprime cette volonté de comprendre l'autre, tous les autres, c'est bien la Peste. Pour moi, c'est, avec le Premier Homme, le roman le plus bouleversant de Camus, un chant de fraternité et de foi en l'homme. L'histoire est simple : la Peste, fantôme grimaçant d'un temps révolu, s'abat sur la ville d'Oran, dans l'incrédulité générale. Une poignée d'hommes vont se trouver emmurés dans la ville empestée et livrés à leur dilemme : rester ou partir, lutter ou composer. Dans la Peste, on croise le docteur Rieux qui lutte contre la mort et pense que « l'essentiel est de bien faire son métier ». Puis Tarrou, mystérieux personnage qui observe la ville et ses convulsions avant d'entrer en résistance et pour qui aucune cause ne justifiera jamais qu'on tue un homme. Grand, l'employé de mairie, a « le courage de ses bons sentiments » et réécrit sans fin la première phrase de son roman tant il est difficile de trouver les mots justes pour dire une émotion. Rambert, journaliste amoureux, ne pense qu'à rejoindre la femme dont il est séparé et défend son droit au bonheur face aux exigences du « service public ». Il y a aussi Paneloux, le prêtre qui veut voir en la Peste un châtiment purificateur, et le juge Othon dont les certitudes vacillent avec la mort de son petit garçon. Enfin Cottard, négociant en vins et liqueurs qui s'accommode très bien de la Peste, et s'y trouve plus heureux. Si les personnages confrontent leurs opinions et leurs engagements, le roman ne juge personne. Sans doute parce que ces personnages symbolisent toutes les tentations de l'homme plongé dans le chaos du monde, du repli à la résistance active. Ils pourraient bien sûr perdre leur temps à se haïr et à s'exclure. « Mais non pensait le docteur, aimer ou mourir ensemble, il n'y a pas d'autre ressource. »
Métaphore du nazisme et de l'Occupation, la Peste parle aussi et surtout de la douleur de s'être cru libre et de découvrir qu'on ne l'est pas ; qu'on peut, du jour au lendemain, se retrouver séparé de tout ce qu'on aime et réduit à la condition « d'exilé » chez soi. Ne restent, alors, que la fraternité et la révolte pour rendre son prix à la vie.

Mais comme l'Etranger garde précieusement en lui le secret de ce qu'il est pour ne le livrer qu'à la toute fin, Albert Camus attendra des années avant d'écrire son roman le plus intime, Le Premier Homme. C'est un roman qui mérite d'être lu, même s'il est inachevé, parce qu'il dévoile un écrivain réconcilié avec ses blessures originelles, qui revient sur les traces de ce qui l'a forgé : l'absence de son père, l'amour silencieux de sa mère, l'école qui l'a littéralement sauvé de la misère, l'amour d'une terre, d'un peuple algérien toujours au cœur de sa pensée. Le héros, Jacques Cormery, réalise sur la tombe de son père qu'il est à présent plus vieux que ce père dont il ne peut rien retrouver, aucune mémoire, si ce n'est qu'il est mort à la bataille de la Marne et gît ici, sous cette pierre gravée :

«Et le flot de tendresse et de pitié qui d'un coup vint lui emplir le coeur n'était pas le mouvement d'âme qui porte le fils vers le souvenir du père disparu, mais la compassion bouleversée qu'un homme fait ressent devant l'enfant injustement assassiné — quelque chose ici n'était pas dans l'ordre naturel et, à vrai dire, il n'y avait pas d'ordre mais seulement folie et chaos là où le fils était plus âgé que le père. La suite du temps lui-même se fracassait autour de lui immobile, entre ces tombes qu'il ne voyait plus, et les années cessaient de s'ordonner suivant ce grand fleuve qui coule vers sa fin. Elles n'étaient plus que fracas, ressac et remous où Jacques Cormery se débattait maintenant aux prises avec l'angoisse et la pitié. »

Le Premier Homme est dédié à sa mère qui ne le lira jamais car elle ne sait pas lire. Cette mère qui, devenant un personnage de roman, peut être partagée comme un secret précieusement confié, avec son amour maternel enclos dans les silences et sa vie loupée. De tous les personnages de Camus, c'est, sans doute, un des plus beaux.

Et si vous avez envie de mieux connaître un des écrivains les plus attachants du XXème siècle, je vous invite à vous plonger dans ses Carnets parus chez Gallimard. A la fois carnets de travail et journaux intimes, ils dessinent un Camus profondément humain, en proie au doute, angoissé mais aussi solaire et charnel, désespérément amoureux de la vie, la vivant intensément dans ses joies comme dans ses peines, et qui écrivait dix ans avant de mourir :

« En vérité, personne ne peut mourir en paix s'il n'a pas fait tout ce qu'il faut pour que les autres vivent. »

J'espère vous avoir donné envie de le lire ou de le relire.

Gaëlle Nohant

A signaler aussi, le superbe portrait de lui par sa fille Catherine, Albert Camus : Solitaire et solidaire , et une jolie rêverie de José Lenzini sur Les Derniers Jours de la vie d'Albert Camus, qui suit dans ses derniers moments cet écrivain issu d'un monde de muets, et se penche sur son amour silencieux pour sa mère.

10 février 2010

Retour à Shutter Island

Bonjour !


Un tout petit message pour vous confier ma hâte de voir bientôt sur les écrans l'adaptation de Shutter Island, fabuleux roman de Dennis Lehane, par Martin Scorsese.

Si on m'avait demandé à qui je souhaitais voir confier cette adaptation, j'aurais dit Scorsese ou David Lynch. Me voilà exaucée avant d'avoir formulé mon voeu ! Je compte les jours... et en attendant le 24 février, vous pouvez lire ici ce que j'ai pu raconter sur ce roman, et , vous régaler avec la bande annonce...






Bonne semaine !

Gaëlle Nohant
PS : je vais aller vérifier, après des années loin des pistes, si je sais encore skier, alors patience, le prochain billet parlera de Camus et je le posterai en rentrant. A bientôt.

25 janvier 2010

L'Atlantique à la rame

Bonjour à tous,

Il est très rare que je vous parle ici de mon activité de romancière, mais aujourd'hui j'ai décidé de faire une exception. Parce que, parallèlement au travail sur mon roman, qui s'apparente à ce stade à une sorte de châtiment mythologique (du genre "tu passeras l'éternité à remonter un bloc de pierre en haut d'une falaise, à le voir dégringoler et à recommencer"), je relis Camus pour pouvoir bientôt venir vous en toucher deux mots... et que j'ai lu l'autre jour que Camus avait mis sept ans, oui, sept ans, à écrire la Peste. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas écrire un bon roman en moins de temps, il n'y a qu'à voir la Chartreuse de Parme, que Stendhal aurait terminée en quelques semaines et "dans l'euphorie", disait un des mes professeurs... Mais bon, je préfère me concentrer sur Camus et ses sept ans, disons que je peux mieux m'identifier. Parce qu'après avoir mis près de trois ans, en tout, à écrire l'Ancre des Rêves, - dont un an et demi de recherches -, je me demande quand j'aurai terminé son petit frère. A vrai dire, l'autre jour dans la Peste, je suis tombée sur une réplique de Grand, l'employé municipal qui écrit un roman depuis des années et n'en est qu'à la première phrase... On lui demande si "ça avance" et il répond :

"Depuis des années que j'y travaille, forcément. Quoique dans un autre sens, il n'y ait pas beaucoup de progrès."

Au passage, notez l'humour de Camus, il n'y a pas que des rats crevés, des moribonds et des métaphores du nazisme dans la Peste, en sept ans il a eu le temps d'y glisser beaucoup d'autres choses, et même de s'y moquer de lui-même.

Donc, il y a des écrivains qui enchaînent les livres en un temps record, et d'autres, comme Donna Tartt, qui sortent un livre tous les dix ans, et même s'il est très bon, on se dit qu' à la fin de sa vie, même si elle vit longtemps (et je nous le souhaite), ça ne va pas faire lourd, comme bibliographie. C'est un peu pareil pour moi. Je me demande souvent pourquoi il faut que chacun de mes romans s'apparente à une traversée de l'Atlantique à la rame. Lorsque j'entends parler de ce genre d'exploit, j'ai beau être admirative, je me demande pourquoi s'infliger ça. Sous l'emprise de quelle folie douce, de quel masochisme passer des mois seul(e) en mer, attraper des escarres, avoir peur d'être dévorée par un requin ou noyée dans la tempête, manger des rations de survie, subir toutes les avanies possibles sur une coque de noix, tout ça pour se prouver quoi ? Qu'on a la volonté d'aller au bout ?

Quand j'écrivais l'Ancre des Rêves, que je me plongeais dans de gros bouquins sur la vie des Terre-neuvas, que je relisais L'interprétation des rêves, je me disais souvent que ce livre n'interesserait absolument personne et que je me donnais bien du mal pour avoir trois lecteurs dont ma mère. Qui ça allait intéresser ça, une histoire de gamins qui font des cauchemars, et de marins embarqués pour Terre-Neuve en 1912 ? Je me demandais plusieurs fois par jour pourquoi je m'obstinais à l'écrire, cette histoire, pourquoi toutes ces recherches pour un livre qui ne verrait peut-être jamais le jour. Mais j'étais poussée par une sorte de foi - très ténue mais tenace - que je compare à la petite flamme chancelante d'une bougie, et bien qu'elle soit toujours au bord de s'éteindre elle vous oblige à continuer l'histoire. Je ne sais pas comment écrivent les autres, mais moi je découvre l'histoire à mesure qu'elle s'écrit. Les personnages m'échappent dès qu'ils existent, ils me mettent des bâtons dans les roues, n'en font qu'à leur tête et prennent un malin plaisir à mettre en pièces le scénario que j'avais échafaudé. Au stade où j'en suis de mon nouveau roman, mes personnages ont déjà réduit en pièces mon synopsis et me voilà obligée de me fier à eux pour la suite de l'histoire et de la reconstruire en fonction de leurs évolutions personnelles. C'est agaçant, mais c'est parce qu'ils manifestent leur indépendance que je les aime. D'une manière générale, j'aime que mon roman échappe à mon contrôle, qu'il m'entraîne sur des chemins qui m'effraient ou me bousculent. J'aime, en relisant ce que j'ai écrit, ne pas m'y reconnaître. Que mon écriture dépasse mes petites limites, ma médiocrité quotidienne, qu'elle aille toujours un peu plus loin. Je vois chaque roman comme un chemin sinueux, un chemin d'aventures et d'apprentissage.

Celui que j'écris n'est pas différent des autres. Comme pour l'Ancre des Rêves, plusieurs fois par jour je me demande pourquoi se donner tout ce mal pour une histoire. Mais je sais, au fond, que je le fais pour trois raisons. D'abord pour moi, égoïstement, parce que c'est en me confrontant à mes doutes, à mes limites, à la difficulté que le roman deviendra fécond et que cette expérience m'enrichira. (spirituellement, tout au moins !) Ensuite, pour les lecteurs, parce que j'écris aussi "avec eux", en pensant à eux, à ce que je vais leur proposer, et que je demande si, cette fois, ils se laisseront embarquer ou s'ils demeureront sur la rive en se disant que non merci, l'eau est trop froide. Enfin, je le fais pour mes fantômes. Car c'est pour eux que j'écris avant tout, je sais qu'ils sont là et que tout mon travail de recherche n'a pour but que de me rendre assez réceptive pour les entendre et les laisser s'incarner. C'est en écrivant l'Ancre des Rêves que je les ai découverts ; mes recherches semblaient n'avoir pour but que de vérifier des hypothèses imaginaires, lesquelles se révélaient si plausibles et cohérentes que j'ai douté : peut-être mes personnages avaient-ils vraiment existé, peut-être s'étaient-ils juste servis de moi pour raconter leur histoire ?... Idée un peu effrayante et fascinante à la fois.
S'il y a plusieurs sortes de romanciers, moi j'appartiens aux "réveilleurs de fantômes." Peut-être sont-ils de vrais fantômes, des voix oubliées qui cherchent l'apaisement en s'incarnant dans une histoire. Peut-être sont-ils juste des parts de moi dont j'ignore tout, qui nourrissent mes personnages. Après tout on écrit avec l'inépuisable matière première de l'inconscient, en allant chercher en soi l'innocence et la perversité, tout le nuancier des émotions humaines. Peut-être un mélange des deux. Ils me hantent en tout cas et c'est avec bonheur que je mets mes mots à leur service. Alors peu importe si je dois, chaque jour, remorquer mon rocher en haut de la falaise.
Peu importe si j'ai l'impression que ça n'avance pas, que je suis partie tel Don Quichotte combattre les moulins à vent, que je n'ai pas les épaules pour raconter cette histoire, réveiller ces fantômes déchirants d'une autre époque. La petite flamme chancelle mais elle est toujours allumée. Et elle s'impatiente.

Bientôt j'espère, je vous proposerai donc un nouveau roman qui vous conduira à la fin du XIXème siècle à Paris, et cette fois, au lieu de vous embarquer dans un univers d'hommes, je vous emmènerai ausculter la psyché féminine d'un temps pas si ancien. Je vous demande encore un peu de patience, parce que ces fantômes-là me demandent beaucoup d'énergie et d'attention, mais je ne mettrai pas sept ans à le terminer, rassurez-vous. (La comparaison avec Camus ne pourrait m'être que défavorable)

A bientôt, la prochaine fois nous parlerons de littérature !

Gaëlle Nohant

12 janvier 2010

Stefan Zweig à l'ombre des légendes

Bonjour,

Je vous invite aujourd'hui à découvrir une pépite littéraire. Il y a quelques mois, lors d'une balade en librairie, un petit livre rouge m'a attiré l'œil : il s'agissait d'une biographie de Fouché par Stefan Zweig. J'ignorais que Zweig avait aussi écrit des biographies. Je l'ai acheté et dévoré en quelques jours, fascinée. Je dois avouer que la biographie n'est pas mon genre préféré ; je m'y ennuie souvent. Mais rien de tel avec Zweig. Oubliez vos préjugés sur les biographies, oubliez vos préjugés sur l'histoire. Les éditions Grasset viennent de ressortir un florilège de ses biographies réunies sous le titre : Les Grandes vies .
De Fouché à Magellan et de Marie-Antoinette à Marie Stuart, le romancier viennois fait de ces figures historiques des personnages, livrant de flamboyants portraits psychologiques pétris de modernité et de psychanalyse, qui s'écartent de la légende pour chercher la justesse. Avec Zweig, on entre dans la chair de l'histoire, et il faut prendre garde aux flaques de sang qui ombrent le sol de ce cabinet de Barbe Bleue :

« Toujours les grands édifices politiques ont été construits avec les pierres de l'injustice et de la cruauté, toujours les fondations ont eu le sang pour ciment ; en politique seuls les vaincus ont tort et l'histoire, en poursuivant sa marche, les foule de son pas d'airain. »

Prenez Joseph Fouché, ce député du peuple qui réussit la prouesse de se rendre indispensable à la Révolution, à la Terreur, à la Convention, au Directoire, à l'Empire et même à la Restauration ! Avec Talleyrand, autre personnage emblématique de l'époque, il est le seul à survivre à tant de séïsmes politiques. Chaque nouveau maître de la France jugera prudent de le mettre de son côté, plutôt que de l'avoir en face.

Prince des opportunistes, sa force était sans doute, comme le souligne Zweig, un « sang-froid inébranlable » :
« Il donne libre jeu à ses forces et en même temps, il épie avec attention les fautes des autres ; il laisse s'user leur ardeur et il attend avec patience qu'ils soient épuisés ou bien que, perdant la maîtrise d'eux-mêmes, ils découvrent un point faible : c'est alors seulement qu'il frappe implacablement. Cette supériorité de la patience jamais à bout est terrible : celui qui peut attendre et dissimuler de la sorte peut également tromper le plus expérimenté. »

De Robespierre à Bonaparte, tous l'ont haï et redouté, et il a eu raison de chacun. Député extrémiste, puis ministre de la Police tout puissant (tellement puissant et retors qu'il fascina Balzac et inspira plusieurs personnages de romans, dont Vautrin), duc d'Otrante sous la Restauration, il tourna sa veste à chaque régime en gardant bien serrées les rennes du pouvoir. N'appartenant jamais à personne, et par là-même impossible à contrôler, il donna des sueurs froides à tous les gouvernants.

« Il faut profondément sonder l'histoire pour remarquer, dans le feu de la Révolution et dans la lumière légendaire de Napoléon, la simple présence de cet homme, d'apparence modeste, mais qui, en réalité, met la main à tout et dirige l'époque. Pendant toute sa vie il restera dans l'ombre — mais il enjambera les corps de trois générations. »

Très différentes, et d'essence moins machiavélique, sont les deux reines dont Stefan Zweig a choisi de raconter la vie. D'un côté, l'Autrichienne frivole et insouciante, de l'autre l'Ecossaise indomptable aux passions tyranniques. Toutes deux illustrent la fin d'un monde. Marie-Antoinette celle de la Monarchie absolue, Marie Stuart celle de la chevalerie médiévale. Ces deux reines ont bien des points communs, même si Zweig célèbre d'entrée de jeu la force de caractère de Marie Stuart et ne reconnaît en revanche à Marie-Antoinette que les qualités d'une femme « en somme ordinaire, pas trop intelligente, pas trop niaise, un être ni de feu ni de glace, sans inclination pour le bien, sans le moindre amour du mal, la femme moyenne d'hier, d'aujourd'hui et de demain. » A son sujet il parle d' « héroïsme involontaire ». Marie-Antoinette, « tête à vent » gentille et charmante, était faite pour une existence tranquille, préservée des chaos de la vie. Mais les coups répétés du destin, qui lui donne tout tout de suite pour mieux l'en dépouiller ensuite, vont tailler à coups de serpe une héroïne royale dans sa chair tendre et langoureuse.

On retrouve là un thème cher à Stefan Zweig : ce sont les revers de l'existence qui nous façonnent et nous révèlent à nous-mêmes, épurant notre personnalité et en mettant en relief les traits marquants. Eprouvée, blessée, arrachée à tous ceux qu'elle aime, Marie-Antoinette devient une autre femme, plus profonde, digne et courageuse. « La souffrance a été le premier et le véritable maître de Marie-Antoinette, le seul dont elle ait appris quelque chose. » Il ajoute plus loin, dans la biographie de Marie Stuart :

« C'est pourquoi seuls les moments de crise, les moments décisifs comptent dans l'histoire d'une vie, c'est pourquoi le récit de celle-ci n'est vrai que vu par eux et à travers eux. C'est seulement quand un être met en jeu toutes ses forces qu'il est vraiment vivant pour lui, pour les autres, toujours il faut qu'un feu intérieur embrase et dévore son âme pour que s'extériorise sa personnalité. »


Âgée de six jours, Marie Stuart, reine d'Ecosse et prétendante légitime au trône d'Angleterre, est déjà un objet de convoitise. Alors qu'elle n'a pas cinq ans, les Ecossais livrent pour elle une guerre aux Anglais, et la perdent. « Marie Stuart n'a pas encore atteint sa cinquième année que déjà des rivières de sang ont coulé à cause d'elle. » Ce sera, toute sa vie, le malheur de Marie Stuart : être fatale à tous ceux qui l'aiment et la défendent.


Si, comme pour Marie-Antoinette, toutes les fées semblent s'être penchées sur son berceau, il faut croire que les sorcières de Macbeth rôdaient aussi près du château d'Holyrood la nuit de son baptême... Car la vie de Marie Stuart est une tragédie shakespearienne, intense, violente et passionnelle. Il faut dire qu'elle naît dans une époque où l'on peut basculer en un jour du trône d'Ecosse à l'échafaud, et où Catholiques et Protestants se livrent à travers l'Europe une guerre jonchée de morts. Son royaume est un pays âpre et misérable, où la noblesse ne supporte les rois que si elle peut les contrôler, ou l'assassinat politique est monnaie courante et où les amours d'une reine peuvent lui coûter la vie. Drames, meurtres, complots, passions fatales, trahisons, tels sont les ingrédients de la chute de Marie Stuart, qui paiera très cher les erreurs de sa jeunesse. Comme Marie-Antoinette, elle sera haïe après avoir été adulée, traversera sous les cris de haine et les humiliations le pays où, jadis, le peuple embrassait au sol la trace de ses pas.

Pour finir, elle trouve dressée en face d'elle sa pire ennemie, Elisabeth Tudor, bâtarde du roi Henri VIII (le serial killer d'épouses) jadis emprisonnée à la Tour de Londres par sa propre soeur, prête à tout pour défendre la couronne d'Angleterre si péniblement conquise. Leur guerre fratricide et sans merci, que Zweig appelle « la lutte au couteau », se fait à coups de cadeaux empoisonnés, de venin enrobé d'amour qui sucre la gorge avant de l'étouffer lentement.

« Ces dernières semaines, ces dernières années, elle les a vécues dans les flammes, des flammes si hautes et si ardentes que leur reflet brille encore à travers les siècles. Mais maintenant l'incendie diminue, s'éteint, après avoir dévoré le meilleur d'elle-même : ce qui reste n'est que scorie et cendre, vestige misérable d'une magnifique splendeur. Devenue l'ombre d'elle-même, Marie Stuart s'avance dans le crépuscule de son destin. »

Là encore, s'éloignant de la légende, enquêtant longuement sur les pas de Marie Stuart et d'Elisabeth, Zweig met l'accent sur les détails importants, et nous montre une Elisabeth déchirée entre sa haine pour Marie Stuart, son désir de la pousser sur l'échafaud, et le lancinant pressentiment que cette décision inédite (l'exécution publique d'une reine) créera un précédent dangereux. Ce qui l'intéresse, c'est de montrer le combat intime des êtres face à leurs sentiments et à leurs pulsions, de sonder leur vérité profonde. Zweig, qui prolongea un séjour de recherches sur Marie Stuart en exil définitif (entre temps Hitler avait pris le pouvoir), se sent des affinités avec les éprouvés, les bannis, ceux à qui on a tout pris. Il connaît la justesse de ces mots de Marie-Antoinette : « C'est dans le malheur qu'on sent davantage ce qu'on est. » Avec lui, vous ne regarderez plus l'histoire de la même façon.

A bientôt.

Gaëlle Nohant