28 août 2012

Robert Goolrick, Arrive un grand romancier





«Je pense que la majorité des auteurs n’ont réellement qu’une ou deux choses à dire dans leur vie entière. Mais comme ils n’arrivent pas à en accoucher, ils construisent des palais de mémoire élaborés pour abriter la phrase toute simple qu’ils essaient de formuler. Puis, quand ils ont fini ce sur quoi ils travaillent, ils se disent : «Non, ce n’était pas tout à fait ça.» Et alors, ils doivent recommencer à écrire.»

Robert Goolrick fait partie des ces écrivains venus tardivement à la littérature pour se tailler d’entrée une place parmi les plus grands. Il a eu une vie avant d’écrire des romans. Vie brisée dans son premier élan, quand il avait quatre ans. Il s’est construit avec cette cassure pour colonne vertébrale, blessure invisible et inconsolable. Ce que Goolrick a à dire touche sans doute à la fin de l’innocence, inévitable et irréparable. Mais aussi à l’amour, cette réparation lumineuse de l’être qui peut vous entraîner dans un tourbillon destructeur. Et enfin, à la bonté, qui est «la seule chose qui compte. La seule chose qui restera de nous après notre départ. Le seul véritable argent qu’on ait en banque.»


 L’amour, la bonté, la fin de l’innocence. Autour de ces motifs, Goolrick bâtit des romans puissants où la terre tiède abrite les passions des hommes, leurs émerveillements et leur violence. Car c’est sur une terre précise que nous vivons, souffrons, aimons et mourons. La tragédie personnelle de Goolrick, qu’il a racontée avec talent et force dans Féroces, s’est jouée il y a cinquante ans en Virginie. Féroces, où comment une famille idéale engendra les pires tourments, les pires mensonges, les pires cruautés. Ces mémoires en forme de tour de force littéraire, qui laissent le lecteur exsangue, firent la notoriété de Robert Goolrick.




Avec son dernier roman, Arrive un Vagabond, il retourne dans ces terres du sud irriguées par le sang des siècles, les fracas de la guerre de Sécession, l’amertume figée des vieilles rancunes, les échines raidies par la ségrégation, et dans le même temps fertiles, généreuses et sensuelles, où s’alanguit la douceur de vivre. C’est sur ces terres de Virginie qu’arrive un beau matin Charlie Beale, au volant de son pick up, avec une valise remplie de couteaux de boucher et une autre remplie de billets de banque. Nous sommes en 1948, et il vaut mieux être blanc et croyant pour vivre heureux à Brownburg, cette bourgade modeste où de braves gens habitent les uns à côté des autres dans de petites maisons blanches équipées de vérandas sous lesquelles on sirote sa bière ou son thé glacé le soir venu. Charlie cherchait juste «un ptit coin à lui.» Il va ravir le cœur de tous en quelques semaines, en particulier du boucher Will Haislett, de sa femme Alma et de leur petit garçon Sam, pour lequel il devient un deuxième père. Charlie s’attache à ce môme comme s’il était le sien.

«L’enfance est l’endroit le plus dangereux qui soit. Personne n’en sort indemne. Charlie sentait de plus en plus dans son cœur cette injonction : il ne deviendrait pas l’une des cicatrices de la vie de Sam.»


 Mais il est des choses qu’on ne décide pas, comme le lui rappelle son ami Will :


 «  Comme m’a dit un jour Sam Mohler,  alors que j’étais tout jeune, ajouta Will en riant : « Tu sais, je crois que les gens décident assez tôt dans la vie s’ils vont être heureux ou pas. Et ensuite, ils s’y tiennent. » Bon, c’était juste un mois avant qu’il se fasse renverser dans son propre jardin par le fils de Jackson Woody, un gamin de seize ans qui conduisait en état d’ébriété. »

Charlie Beale avait échafaudé plusieurs projets pour être heureux ; tomber amoureux n’en faisait  pas partie. Jusqu’au jour où il croise la route de Sylvan Glass, femme fatale enfantée par la misère. Elle appartient à un autre, qui l’a achetée pour le prix d’une ferme et d’un camion. Leur rencontre incandescente enclenche les rouages du destin. Les héroïnes de Goolrick sont fatales parce qu’elles sont malheureuses, et décidées à sortir du malheur coûte que coûte. Sylvan Glass n’est pas une mauvaise fille, c’est une Marylin Monroe émouvante et pulpeuse égarée dans une vie qui n’est pas la sienne. Il y a dans ce roman fort, âpre et envoûtant des accents de Pat Conroy, Harper Lee ou Flannery O’Connor. On y respire l’odeur de la terre fraichement retournée, de la poussière, du sang versé. Une merveille.


Si Sylvan Glass est fatale malgré elle, ce n’est pas le cas de Catherine Land, mystérieuse jeune femme que Ralph Truitt, entrepreneur prospère, a achetée par correspondance «pour le prix d’une paire de bottes.» Nous sommes en 1907, et les protagonistes d’Une Femme simple et honnête sont plongés dans l’hiver glacial du Wisconsin, ses terres gelées, ses étendues sauvages effacées par la neige. L’éblouissant premier roman de Goolrick est un roman américain qui n’eût pas déplu à Dickens et à Thackeray. Face à face dans une contrée sauvage où vivent de petites gens, un homme et une femme qui dissimulent leur nature profonde et leurs cicatrices. Catherine Land, parce qu’elle a l’intention d’épouser cet homme et de l’empoisonner à l’arsenic pour hériter de sa fortune. Ralph Truitt, pour cacher le fond de son âme trouble, les douloureuses ténèbres qui la nimbent. «Homme d’affaires rural cherche épouse fiable», avait spécifié Ralph dans sa petite annonce. Le hasard — ou le destin — y répond avec une ironie consommée. Ce roman prenant, âpre et poétique, avance sur un fil tendu entre deux êtres complexes, changeants, en perpétuelle mutation.

 L’amour est une rédemption possible,  mais il répare et tue dans le même mouvement, au point que l’on ne sait jamais ce qui l’emportera, de la pulsion de vie ou du la pulsion de mort. Robert Goolrick n’a pas son pareil pour décrire les transports de la chair. La sexualité, l’extase, voilà l’élixir de vie qui fait tourner le monde, en assurant l’ordre et le désordre. Elle est cette puissance immorale et hors la loi qui entraîne parfois vers la chute, mais prodigue aussi toutes les consolations, les résurrections.

«La vie a un charme qui jamais ne s’étiole. Même au cœur de la nuit terrifiante, la vie tend vers la grâce et jamais cette grâce ne nous abandonne.»

Si Robert Goolrick n’a qu’une ou deux choses à dire, il les dit avec tant de virtuosité et de force romanesque qu’il serait dommage de vous en priver. Bonne rentrée.

Gaëlle Nohant

15 mai 2012

Jean-Christophe Rufin, le rêveur lucide



« Quiconque n’a pas vécu l’épreuve de la disgrâce, du dénuement et de l’accusation ne peut prétendre connaître véritablement la vie.»


Ce n’est pas un hasard si Jean-Christophe Rufin s’est attaché à Jacques Cœur, qu’il définit avant tout comme un rêveur, pour nous inviter une fois de plus à un voyage aux confins de l’Histoire et du romanesque. Tous deux sont nés à Bourges, et tous deux, dès l’âge tendre, ont senti l’appel du large, des contrées lointaines et des rencontres avec des civilisations bien différentes de la leur. Tous deux se sont frottés d’assez près au pouvoir politique de leur temps pour en éprouver la versatilité, la charge d’illusions et de trahisons. Tous deux ont connu l’ivresse des sommets et l’amertume du désaveu et ont fini par fuir ces relations dangereuses, cherchant à retrouver le goût de la liberté sous leurs pas. Jacques Cœur est, sous la plume de Rufin, un idéaliste qui a l’intuition que le commerce et l’échange doivent prendre la place de la conquête agressive pour que les civilisations s’enrichissent mutuellement au lieu de s’épuiser. S’il aime la fortune qu’il a construite, c’est en esthète plus qu’en avare âpre au gain ou en jouisseur. S’il se met au service d’un roi faible et jaloux qui joue de son asthénie et de ses déficiences pour asseoir son pouvoir, c’est plus par un mélange de loyauté et de pitié soutenu par l’idée qu’il se fait de la France que par appétit de puissance. Ce Jacques Cœur est un homme de la fin du Moyen-Âge qui regarde vers la Renaissance et espère en l’homme et en la fin du monde barbare où il vu le jour. 


De son ascension à sa chute de la roche tarpéienne, il ne cesse d’apprendre et de chercher à s’alléger de ses fardeaux, parvenant à trouver une forme de sérénité dans la fuite, l’errance et le dénuement. Au long d’une vie riche en péripéties, des ravages de la guerre de Cent Ans à la découverte d’un Orient bien plus raffiné que la caste décadente et crasseuse des chevaliers français, de la cour du roi Charles VII aux quatre murs d’une prison, des rencontres bouleversent sa vie : ses amis — dont certains lui seront loyaux jusque dans la disgrâce — mais aussi ses ennemis, et ce roi veule et mesquin, fascinant portrait en ombres, tour à tour poignant et détestable, dont l’affection vous expose à un danger mortel. Enfin, Agnès Sorel, maîtresse du roi, dont la beauté et les qualités font à la fois une reine et une proie. Agnès Sorel est pour le héros ce grand amour tapi en embuscade, espéré et redouté à la fois, paradis défendu dont le goût n’est que plus intense de porter sa fin tragique et inéluctable :

«Un grand amour, quand il approche, se laisse précéder de signes qu’il nous est impossible de déchiffrer d’abord. Ils ne nous deviennent intelligibles qu’après le reflux de la vague, quand elle découvre sur le rivage le désordre des souvenirs et des émotions. Alors, nous comprenons, mais il est trop tard.»

Ce qui passionne Rufin, et nous avec, ce n’est pas le personnage historique mais le héros romanesque. « La seule manière de le tenir vivant est de le plonger dans le liquide trouble et chaud de la fiction romanesque », écrit-il en postface du roman. Pari parfaitement réussi. C’est un homme de chair et d’os, de sentiments et d’angoisse, que l’on suit dans les méandres d’une vie tumultueuse et captivante, jusque sur cette île grecque perdue où il se terre comme un gibier traqué.



On retrouve dans Le Grand Cœur les thèmes qui jalonnaient ses précédents romans, depuis l’Abyssin qui voyait déjà un jeune médecin idéaliste, Jean-Baptiste Poncet, tenter d’éclairer Louis XIV de son expérience d’ambassadeur en Abyssinie, naïvement persuadé que la vérité pouvait se faire un chemin jusqu’au trône et éclairer les puissants, et oubliant que ces derniers ne veulent entendre que ce qui les conforte dans leurs positions et dans leurs visées.
Il y a du Voltaire chez Jean-Christophe Rufin. Avec une ironie mordante et un humanisme viscéral, il dresse le constat implacable de l’arrogance des colonialistes et de l’aveuglement narcissique des monarques obsédés par leurs intérêts et leur passion du pouvoir. Dans l’Abyssin, il s’en prend à ces Jésuites dissimulant sous le masque d’une humilité volontiers masochiste une ambition sans limites et un orgueil démesuré. Dans Rouge Brésil, qui raconte la tentative de conquête de la Baie de Rio, en  1555, par une colonie de Français menés par un chevalier de l’ordre de Malte, Nicolas de Villegagnon, il montre la rapidité avec laquelle le pouvoir mue un idéal philanthropique en tyrannie sanguinaire. Tandis que Villegagnon dévoie ses idéaux dans l’asservissement sans merci des indigènes et la lutte fratricide contre les Protestants, ses jeunes protégés Just et Colombe prennent le parti de la liberté et de la fraternité en rejoignant les Indiens, et parmi eux le sage Pay-Lo, un Européen devenu sage qui a fui la barbarie de ses semblables pour mieux la dénoncer :

« En dépouillant la nature du sacré, ils l’ont laissée sans protection soumise à la volonté meurtrière des hommes. Il suffit de voir ce qu’ils ont fait de leur île. Plus rien de vivant n’y pousse et c’est eux-mêmes, maintenant, qu’ils déchirent. S’ils sont un jour maîtres de toute cette terre, ils en feront un champ de mort. »

Jean-Baptiste Poncet, Just de Clamorgan ou Jacques Cœur ont en commun de trouver dans l’aventure et le voyage au long cours une manière d’échapper à un horizon socialement fermé et de donner chair à leurs rêves. Au risque d'aiguiser les jalousies et de déranger ceux qui gardent férocement les barreaux de l’échelle sociale, et de se voir précipités en bas. Quant aux femmes, il leur faut ruser, armer leur beauté d’une volonté d’airain, travestir leurs sentiments et leur féminité pour conquérir une liberté d’agir et d’aimer, et préserver par une morale personnelle qui ne s’encombre pas de bienséance une singulière pureté dans la fange qui les entoure. Alix de Maillet, Colombe de Clamorgan ou Agnès Sorel, l’auteur aime ses héroïnes libres et impétueuses, même si cette indépendance reste relative et précaire et si le destin d’Agnès, comme celui de Jacques Cœur, repose sur le caprice d’un roi inconstant. 


De l’Abyssin au Grand Cœur en passant par Rouge Brésil, les héros de Rufin découvrent que la sauvagerie des contrées « barbares » est toute relative en comparaison de celle des peuples soit disant civilisés. Ils luttent pour les préserver de l’influence nocive des colonisateurs et de l’arrogance des religieux. Dans ce combat perdu d’avance, ils laissent leurs dernières forces et leurs illusions avant de glisser à leur tour dans l’anonymat des parias, là où le bonheur demeure encore possible, loin des compromissions et des tyrans capricieux. Tels ces marins arabes naturellement doués pour le carpe diem :

« — Tâchons d’être comme eux, se dit Jean-Baptiste. Il s’agit d’éprouver seulement ce qui arrive et de ne point dresser son esprit contre le bonheur. »


Embarquez avec Jean-Christophe Rufin, car qui sait ce qui vous attend au bout du voyage?...


Gaëlle Nohant.

12 avril 2012

Daniel Pennac, humain incarné


«C’est une métamorphose lente, par le biais de l’écriture, d’une forme de mélancolie que je trimballe très au fond de moi et qui, depuis ma petite enfance, a trouvé le moyen permanent de se transformer en une forme de gaieté, de farce.»



Du temps où la famille Malaussène créchait dans l’ancienne quincaillerie de la rue de la Folie-Régnault, et où toute une tribu d’enfants, d’aïeuls adoptifs et de copains se réchauffaient ensemble pour affronter les catastrophes en chaîne que leur exubérante mélancolie aimantait tel un paratonnerre la foudre, Daniel Pennac savait déjà que le corps est le mieux placé pour parler de celui qui l’habite, qu’il trahit mieux que personne les lignes d’un caractère, les dérobades d’une âme, les passions et les tragédies d’une vie. Que ce que nous sommes, ou ce que nous ne sommes plus, se lit dans un tressaillement, une manière de nous redresser ou d’esquiver le regard. Que nos migraines, nos insomnies, nos tachycardies et nos calculs rénaux dessinent la cartographie mouvante de nos états d’âme et de nos cassures. Souvenez-vous du temps où Thérèse la cartomancienne osseuse, Julie aux rondeurs élastiques ou Julius le chien épileptique se faisaient le baromètre des humeurs de Belleville tandis que le corps de Benjamin Malaussène, bouc émissaire de son état, attirait toutes les responsabilités et toutes les emmerdes sous son échine souple. A peine entré en littérature par la cave de la Série Noire, Pennac nous tenait captifs de récits abracadabrants, remplis d’ogres Noël et de mémés flingueuses, nous persuadant qu’un vieil Asiate à la carcasse cabossée et à la mélancolie suicidaire était la nounou idéale pour un bébé braillard.

Si la saga des Malaussène n’a pas pris une ride —  je vous invite d’ailleurs à la (re)lire, Pennac a pris de la bouteille et c’est un écrivain dans la plénitude de son talent qui nous offre ce Journal d’Un corps. Singulier objet romanesque que celui-ci, racontant une vie d’homme vue par le seul prisme de son corps et de ce qui lui arrive. Ainsi la vie sociale du personnage n’y est-elle mentionnée que lorsqu’elle a des incidences sur son corps, sa vie professionnelle entrant peu en ligne de compte si ce n’est sous la forme de l’angoisse qu’elle génère, ou par les longs silences d’un corps qui s’oublie parfois pour laisser l’esprit militer avant de se rappeler douloureusement à lui par une maladie ou une baisse de tonus. En revanche sa vie privée, en ce qu’elle est aussi la vie du corps, de ses pulsions, de ses émotions, de ses extases et de ses terreurs, y tient naturellement une place importante. Ce journal fictionnel qui puise dans une matière très intime — voire inconvenante pour une société où le corps ne s’exhibe qu’en mode aseptisé —  touche en même temps à l’universel, tant il est vrai que «Les choses que nous ressentons en secret et que nous taisons par convenances ou bonnes manières sont en réalité ressenties par tous.» Parlant d’un corps particulier, Pennac nous parle aussi de notre corps et de notre rapport à lui. 

«Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté.»

 De la première douleur cuisante à la dernière jouissance, le corps surprend toujours, enchante ou effraie, émerveille et fascine le narrateur, qui a décidé à douze ans de tenir cet étrange journal pour dompter sa peur et maîtriser un corps qu’il habitait jusqu’ici en étranger distant.
 Le maîtriser, c’est apprendre à le connaître, c’est l’observer jusque dans les raffinements de la souffrance et sonder ses avanies multiples, ses maladies, ses éruptions volcaniques, ses transports, ses ivresses et ses épuisements. Des acouphènes à la subtile mécanique de l’orgasme en passant par la contagion du bâillement, la solidarité des couilles ou le priapisme des hommes politiques, c’est à une épopée tragi-comique que Pennac nous convie, et si nous en connaissons la fin, cela n’enlève rien au côté passionnant de l’aventure.
 Et les sentiments, alors ? Ils sont inscrits en filigrane dans la vie de cet être qui découvre en rencontrant sa femme la plénitude profonde d’avoir trouvé «son bon animal». Oubliant les «salades éducatives» que lui avait prodiguées son milieu, le narrateur réalise que le bonheur durable, en amour, tient à cette animalité amoureuse commune, et non à des billevesées culturelles ou morales. Ils sont là, aussi, à travers ces enfants qui «vous rendent manchot», puisqu’un de vos bras a désormais une fonction, il porte ! Ou à travers la mort de ces êtres aimés dont le corps et les gestes nous manquent quand nous ne les avons plus. Manque si terrassant qu’il désoriente notre corps, le rendant brutalement vulnérable à toutes les aspérités du monde. 
Au long de ce journal étonnant tissé d’humour féroce et de mélancolie, d’une réflexion sur la Résistance qui fut meilleure pour la santé que le STO à la critique du «tout psychosomatique» qui  voit dans nos maladies la sanction des mauvais traitements auxquels nous soumettons un corps innocent, une parole est rendue à ce corps, un droit d’exister jusque dans ses manifestations les plus triviales, les plus obscènes, et de porter la vérité de l’être. 
Et s’il faut à la fin se résoudre à mourir, c’est avec la même curiosité sagace et inlassable qui a su collecter au fil des jours les infimes métamorphose d’un être en perpétuel mouvement, ses petites morts et ses résurrections :

«Plus je me rapproche de mon terme plus il y a de choses à noter et moins j’en ai la force. Mon corps change d’heure en heure. Sa désagrégation s’accélère à mesure que ses fonctions ralentissent. Accélération et ralentissement... Je me fais l’effet d’une pièce de monnaie qui finit de tourner sur elle-même.»


A la lecture de ce Journal, je pensais à l’Etrange Histoire de Benjamin Button. Sans doute parce que dans les deux cas le procédé narratif, loin d’être gratuit, donne au récit une profondeur supplémentaire, un surcroît d’humanité dont le lecteur ne saurait se plaindre.

Incarnez-vous avec Daniel Pennac, vous ne le regretterez pas.

Gaëlle Nohant

16 février 2012

Sibérie mon Amour

« Il n’y a que les voix russes, rauques, éraillées, enrouées, creusées par la fumée et l’alcool comme une ornière par le dégel, il n’y a que ces voix travaillées par des siècles de souffrances et d’extases, qui peuvent descendre aussi bas dans l’échelle des sons, jusqu’à pénétrer dans les corps et s’y mêler à la vie obscure du sang, de la lymphe, des humeurs secrètes. »
(Dominique Fernandez)

   Ce mois-ci, je vous emmène en Sibérie sur les pas de trois écrivains voyageurs. Deux d’entre eux furent conviés en mai 2010 à voyager sur le Transsibérien entre Moscou et Vladivostok, traversant neuf fuseaux horaires, des fleuves mythiques, des immensités dépeuplées, des villes d’une modernité inattendue dessinant le visage d’une Sibérie futuriste que hante toujours l’interminable cortège des fantômes du goulag. Le troisième « sautait au cou de chaque seconde pour en extraire le suc » sans parvenir pour autant à trouver la paix… Il choisit de se retirer six mois dans une cabane sur les bords du lac Baïkal, aux confins de la Bouriatie, terre des ours et de la taïga, pour y apprendre la contemplation et rattraper son retard de lecture.

    Dominique Fernandez et Danielle Sallenave ont passé trois semaines à bord du Transsibérien dans le cadre de l’amitié franco-russe, périple de 9288 kilomètres agrémenté de haltes à Irkoutsk, Kazan, Nijni Novgorod, Ekaterinbourg ou encore Oulan Oudé. Si la Russie est une vieille histoire d’amour et de fascination pour Dominique Fernandez, bercée de lectures, de musique et de peinture, dorée à l’or fin des iconostases et affûtée par le regard des architectes constructivistes, la Sibérie évoquait surtout pour lui cette immensité glacée où l’on tua au travail des millions de bagnards. Dans Transsibérien, passionnant journal de voyage, il s’émerveille de la modernité et de l’urbanité de ces villes fermées au tourisme jusqu’en 1991. Quand on est érudit, voyager, c’est réveiller à chaque pas toutes sortes de souvenirs littéraires, musicaux ou picturaux, et Fernandez ne s’en prive pas, régalant le lecteur de ces évocations qui donnent une furieuse envie de lire ou de relire Jules Verne et Dumas, Tchékhov, Tolstoï, Gorki ou Varlam Chalamov, de découvrir le merveilleux poète Ossip Mandelstam, mort au goulag, ou de revoir les ballets de Noureev en décelant en lui un charme tatar fait de rudesse, de fougue et de volupté. 

   Une halte à Ekaterinbourg, où les Tchékistes assassinèrent sauvagement le tsar Nicolas II et sa famille le 16 juillet 1918, lui permet de s’interroger sur l’importance de la « philosophie du sacrifice » dans l’histoire russe. L’idée profondément ancrée, depuis les premiers martyrs russes Boris et Gleb en passant par Pierre le Grand sacrifiant son propre fils jusqu’à l’héroïsme des assiégés de Léningrad, que « la nouvelle Russie ne pouvait naître que du sacrifice de l’ancienne Russie. » 

   Ensorcelé par le défilement de la taïga derrière la vitre du Transsibérien, l’écrivain écrit : 

« La beauté pure ne lasse jamais. […] Ici, pas de détail qui retienne plus qu’un autre ; on ne détaille pas la taïga, on se laisse prendre, envoûter, annihiler par la succession indéfiniment répétée de l’identique.»

   Dans Sibir, Danièle Sallenave n’oublie pas que si la Sibérie est aujourd’hui une des régions les plus prospères de Russie, c’est grâce à l’économie du goulag et à la déportation forcée de populations entières, depuis les temps les plus reculés. Le Transsibérien lui-même, cette merveille qui relia l’Europe au « Far East », coûta des milliers de vies humaines. Son voyage à travers l’URSS de Brejnev en 1977 vient hanter celui-ci, l’emportant dans un maëlstrom d’émotions dont l’intensité la fragilise parfois tandis qu’elle redoute de se perdre dans l’immensité du paysage et la désorientation des fuseaux horaires, même si les horloges continuent d'afficher l'heure de Moscou à chaque gare, comme pour unifier ce territoire démesuré. 

   Cependant, le long de ces fleuves profonds et impétueux comme la mer, du Volga à l’Ienisseï et du lac Baïkal au fleuve Amour, la voilà captive du « charme indescriptible » de la Sibérie, « auquel on n’échappe plus quand on l’a éprouvé.» (Tchékhov) A Irkoutsk, retour sur l’insurrection des nobles décembristes le 14 décembre 1825, qui visait à obtenir du nouveau tsar Nicolas 1er une constitution. Elle fut durement réprimée : trois mille arrestations, cinq pendaisons, cent vingt et un condamnés à la déportation. Certaines femmes choisirent de suivre leurs époux en exil et de partager l’extrême dureté de leurs conditions de vie. Ces héroïnes aussi courageuses que romanesques avaient pour noms Maria Volkonskaïa, Pauline Gueble ou la princesse Troubetskaïa. Maria Volkonskaïa, exilée à Irkoutsk avec son mari, y recréa une vie culturelle brillante et raffinée au milieu de nulle part, attirant la société dans sa résidence forcée. Et Danièle Sallenave de conclure : 

« Et c’est alors qu’une idée vous vient, qui se transforme en certitude : la vie des ces femmes exilées aura été incomparablement plus riche et douée de sens que le destin qui leur était assigné, celui de leurs mères. Un destin classique d’aristocrate russe, des fils qui rentrent à l’Académie militaire, des filles qu’il faut marier, quelques mois par an dans un domaine rural où on s’ennuie, quelques voyages aux eaux de Baden, quelques passions secrètes, le jeu, les jeunes officiers ? ou d’autres encore plus secrètes et aussi décevantes, et la vieillesse qui vient, auprès d’un époux qui vous trompe avec des danseuses de l’Opéra...»

   Devenir ermite avant quarante ans, se forcer à l’immobilité, à la contemplation, c’était le pari un peu fou de Sylvain Tesson. De ces six mois passés dans une solitude parfois écrasante, de la fréquentation occasionnelle de quelques taiseux locaux et de deux chiens affectueux, il a tiré Dans les forêts de Sibérie, un «journal d’ermitage» qui se lit avec bonheur et balance sans cesse entre humour et profondeur, poésie, sagesse et pieds de nez. Sylvain Tesson raffole des aphorismes et il nous le montre, les habillant d’une poésie nourrie du spectacle quotidien de la beauté, ce «luxe de l’ermite» : 

«Le Baïkal, sept cents kilomètres de long sur quatre-vingts de large et un kilomètre et demi de profondeur. Vingt-cinq millions d’années. L’hiver, une épaisseur de glace de cent dix centimètres. Le soleil se fout de ces données. Il irradie son amour sou la surface blanche.» 


«La forêt ce matin est une armée engloutie dont ne dépasseraient que les baïonnettes». 

   Ou encore : «Le Romain bâtissait pour mille ans. Pour le Russe, il s’agit de passer l’hiver.» 

   Citant Stendhal qui professe que «L’art de la civilisation consiste à allier les plaisirs les plus délicats à la présence constante du danger», Tesson vit dangereusement, entre deux soirées douillettes à siroter de la vodka au coin du feu en fumant un cigare. Il vit surtout en épicurien, soucieux de ne pas déranger la nature et de ne pas «trop peser à la surface du globe.» Arpente la taïga, cette «houle lente». Fait l’air de ne pas y toucher le bilan de sa vie, avant de lâcher, sans doute avec un petit sourire attardé au coin des lèvres :  

«Dans la vie, il faut trois ingrédients : du soleil, un belvédère, et dans les jambes le souvenir lactique de l’effort. Et aussi des petits Montecristo. Le bonheur est fugace comme une bouffée de cigare.»

   Trois invitations au voyage qui, je l’espère, vous donneront envie de prendre un billet pour le Transsibérien.


Gaëlle Nohant.

5 janvier 2012

Perdre la tête avec Laure Murat


«C'est comme la mer : il y a les grandes lames et puis il y a les murmures du dessous, comme disait Foucault. Moi je suis plus dans le dessous. »

Ces mots d’Arlette Farge, l’historienne Laure Murat pourrait les reprendre à son compte, car elles partagent une même passion pour les archives, les registres d’asiles, les rapports de police, toute cette paperasse administrative où vient se dire en sourdine — à qui sait l’entendre — l’histoire des oubliés, des «sans voix», de ces anonymes emportés dans la tourmente de l’Histoire. Tandis qu’Arlette Farge se plonge dans les archives judiciaires, Laure Murat explore depuis vingt ans celles des asiles et des maisons de santé privées et s’interroge sur la manière dont les convulsions de l’Histoire affectent notre psyché et notre équilibre mental. Comment délire-t-on l’Histoire? Le génie procède-t-il de la folie ? Les critères définissant les maladies mentales sont-ils le reflet de l’idéologie de leur temps ?


Dans L’Homme qui se prenait pour Napoléon, son dernier livre paru chez Gallimard — prix Fémina de l’essai 2011, elle se penche sur ce tumultueux XIXe siècle qui malmena, de révolutions en coups d’Etat et en guerres civiles, l’esprit des hommes qui le traversèrent. Et nous rappelle utilement que «le délire, rempart du sujet contre son propre effondrement, a beaucoup à nous dire sur la violence politique.»

Cette passionnante étude démarre avec la Révolution, qui vit le fou passer du statut d’animal enchaîné à celui de patient susceptible d'être guéri, et la naissance de la psychiatrie. Si Philippe Pinel, qui prend la direction de Bicêtre en 1793, n’a pas «libéré les fous de leurs chaînes» comme le veut sa légende, il a participé à ce mouvement de libération et est à l’origine du Traitement moral des aliénés, qui visait à ramener le fou à la raison grâce à un mélange de douceur et d’intimidation, n’hésitant pas à recourir à la ruse et à entrer dans le délire du patient pour mieux l’en guérir. Pour Pinel, tous les hommes peuvent devenir fous, et tous les fous doivent être traités en êtres humains. La folie n’est plus considérée comme une malédiction incurable mais comme une affection transitoire provoquée par les passions humaines ou les accidents de la vie. Ainsi les événements de la Révolution et la Terreur engendrent-ils des troubles mentaux, peuplant les asiles de patients terrifiés à l’idée de «perdre la tête», au propre comme au figuré. Tel cet horloger persuadé qu’on a échangé sa tête contre celle d’un autre !

Dans ce siècle traumatisé par d’incessants changements de régime, les aliénistes Pinel, Esquirol ou Ulysse Trélat constatent l’augmentation des troubles mentaux liés à la violence politique. Dans les asiles, on croise des êtres brisés par l’Histoire et des monomanes qui se prennent pour Louis XVI ou pour Napoléon, rarement pour Louis Philippe... Le retour des cendres de Napoléon en décembre 1840 provoque la multiplication des empereurs à Charenton et à Bicêtre. Napoléon incarne bien sûr le fantasme du pouvoir absolu et sans limites, l’autorité et l’arrogance, mais il est aussi — comme le dit Laure Murat — l’usurpateur, le self made man libre de toute justification dynastique :

«L’homme qui se prend pour Napoléon usurpe donc la personnalité d’un usurpateur, sans compter que, victime de monomanie orgueilleuse, il s’identifie à un souverain lui-même atteint, dit-on, de folie des grandeurs. Autrement dit, l’homme qui se prend pour Napoléon est un usurpateur qui se prend pour un usurpateur et un mégalomane qui se prend pour un mégalomane. Un fou qui se prend pour un fou ?»

Mais à la faveur d’un glissement entre démence et dissidence, les asiles — et particulièrement les maisons de santé privées — deviennent aussi des prisons politiques où l’on enferme les opposants au régime en place. On assimile volontiers insurrection et démence, comme si la folie était toujours du côté des révoltés et jamais du côté de la répression.

L’internement arbitraire est la maladie du siècle, frappant les séditieux, les marginaux et les femmes qui aspirent à l’indépendance, et terrifiant l’opinion publique. Car en ce siècle sismique qui voit l’avènement du psychiatre tout puissant, personnage redoutable qui peut interner qui bon lui semble, l'asile apparaît comme une machine à fabriquer des fous et personne ne peut se sentir à l’abri d’une telle menace :

«De l’adversaire bonapartiste au monomane qui rêve d’un destin impérial, les yeux fixés sur l’horizon et la main dans son gilet, de l’insurgé au dément dont il confient de brider la fureur anarchiste par la camisole, de la pétroleuse à l’hystérique, la frontière est souvent mince. Le fou serait-il, par essence, l’opposant ? Ou est-ce l’opposant qui est systématiquement considéré comme fou ?»

Ces questions brûlantes restent d'actualité, puisque le traitement actuel de la folie, comme le souligne l'historienne en conclusion, constitue un véritable retour en arrière, privilégiant le retour au tout sécuritaire et à une exigence de rendement qui se fait au détriment des véritables soins et recourt à la camisole chimique et à l'internement sans consentement, marginalisant de plus en plus des patients abandonnés à leur sort. Si, comme l'écrit Lucien Bonnafé, "on juge une société à la manière dont elle traite ses fous", il n'y a pas de quoi se montrer optimiste.

Il y a quelques années, Laure Murat nous invitait déjà à explorer la psyché du XIXe siècle dans une biographie remarquable des deux docteurs Blanche (Esprit et son fils Emile) qui dirigèrent successivement la plus chic des maisons de santé de Paris, d’abord à Montmartre, puis à Passy, de 1821 à 1893. Après des années de patientes recherches, l’historienne avait inventé un trésor : les registres de la clinique et les archives privées des Blanche.

La Maison du docteur Blanche, couronné du prix Goncourt de la biographie, dresse le portrait de deux médecins désintéressés et profondément humanistes qui vécurent tour à tour au milieu des fous comme dans une pension de famille. Entre les murs de leur «maison» défilèrent nombre de personnalités du siècle, de Gounod à Nerval, de Théo Van Gogh à la comtesse de Castiglione et à Maupassant. Nerval y passa plusieurs années, Maupassant y mourut d’une paralysie générale résultant de la syphilis. Pour tous les amoureux de la littérature, c’est un voyage des plus émouvant aux côtés d’une guide dont l’érudition n’a d’égale que la délicatesse. De Nerval, ce doux «rêveur lucide», maniaco-dépressif et probablement atteint de schizophrénie, qui ne voyait dans la raison et la folie que deux mondes reliés par le rêve, à Maupassant qui, fasciné, écrivit la folie avant que celle-ci ne s’empare de lui, ce livre captivant ausculte la frontière poreuse entre le délire et le rêve, entre le génie et la folie, entre la liberté et l’aliénation, cet « autre en soi» qui peut avoir raison de vous et vous fermer la bouche à jamais. Regorgeant d'anecdotes amusantes ou poignantes, ce livre est une mine d'informations sur l'époque.

Pour finir en beauté, un extrait de la correspondance de Nerval quand il était chez le docteur Blanche...

"J'ai peur d'être dans une maison de sages et que les fous soient au dehors. S'il y venait plus souvent de belles dames, je serais loin de m'en plaindre."

... Et une phrase de Maupassant parlant des fous :

"Pour eux l'impossible n'existe plus, l'invraisemblable disparaît, le féérique devient constant et le surnaturel familier. Cette vieille barrière, la logique, cette vieille muraille, la raison, cette vieille rampe des idées, le bon sens, se brisent, s'abattent, s'écroulent devant leur imagination lâchée en liberté, échappée dans le pays illimité de la fantaisie, et qui va par bonds fabuleux sans que rien ne l'arrête."

Bonne année, et belles lectures.

Gaëlle Nohant.

18 octobre 2011

Véronique Ovaldé, le goût de la fêlure


« Je me sens à l’aise dans ces territoires que j’invente. J’ai commencé à écrire lorsque j’étais enfant, parce que j’y trouvais le plaisir d’une liberté absolue. J’ai l’impression qu’on ne peut pas me rattraper au tournant dans un pays imaginaire : je peux choisir le type d’architecture, de climat, de végétation que je veux ! Donner une cohérence à tout cela donne des contraintes, mais ce sont des contraintes très exaltantes. Je m’ennuierais à raconter une histoire qui se passerait en bas de chez moi. Même si j’aime y mêler des choses réelles, pour que ce pays soit une enclave, qu’il y ait un doute. Je n’aimerais pas écrire un texte de pure anticipation ; cet espèce de pas de côté me plaît. »




Deux ans après Ce que je sais de Vera Candida, qui ressort en poche cette rentrée — la magicienne Ovaldé est de retour avec sa fantaisie exquise, son humour décalé et son goût pour ces personnages abîmés qui, à la faveur d’une rencontre ou d’une prise de conscience brutale, trouvent la force de se sauver in extremis (ou de se laisser sauver) d’une vie qui les tue lentement. Souvenez-vous, je vous avais dit ici tout le bien que je pensais de cette romancière qui fait partie du cercle très restreint de ces auteurs dont l'écriture et la manière de regarder le monde m'ont ensorcelée dès la première page. Ce qui ne veut pas dire que je les couve désormais de regards cristallisés, mais que j'attends leur prochain roman dans l'effervescence.


Après Ce que je sais de Vera Candida et sa lignée d’amazones aux destins tumultueux, la romancière nous a encore concocté, avec Des Vies d’Oiseaux, une de ces friandises acidulées qu'elle affectionne, dont la suavité trompeuse enrobe la noirceur du monde. Vous garderez sur la langue la mélancolie de Villanueva, petite cité balnéaire à la tristesse « de vieil alcool » et la rage d’Irigoy, « la ville aux chiens », terre de violence, de bandits et de crève-la-faim nichée dans le désert. Entre ces deux lieux plantés comme deux extrêmes d’une Amérique du sud étouffante, poisseuse et gangrénée (même les somptueuses villas de la « colline dollars » tombent lentement dans la mer à mesure que s’écroule la colline sur laquelle elles sont blotties), Ovaldé déroule les destins de personnages qui ont tous en commun de « colmater les brèches », camouflant leurs blessures souterraines avec grâce et délicatesse.


En bon chevalier ovaldien, le lieutenant Talbo est un homme patient, si délicat que sa pudeur le retient de poser les questions qui fâchent (ce qui constitue une limite dans l’exercice de son métier). Il dorlote en son cœur un chagrin d’amour vieux de dix ans, « une douleur saisonnière ». Une enquête insolite l’amène à croiser la route d’une femme qui avait justement besoin d’un chevalier :


« Il sonne à la porte de chez les gens, goûtant le moment où il ne sait pas si on lui ouvrira, fumant la fin de sa cigarette avant de la jeter dans le caniveau, et regardant le ciel, il est calme, cet homme semble toujours très calme. »


Si les personnages d’Ovaldé ressentent l’urgence de quitter leur lieu d’origine pour se forger un autre destin, c'est qu’il y va de leur survie. Ainsi Vida Gastoruzu a-t-elle fui Irigoy, la sinistre ville des chiens, pour se réfugier dans le beau mariage aux allures de tombe qui a fait d’elle cette personne qu’elle ne reconnaît pas. Au point que Vida ne sait plus très bien si elle vit encore. Sa fille Paloma a fui leur villa climatisée dont les fenêtres ne s’ouvrent pas et qui « s’effondre somptueusement ». Son absence est la brèche vertigineuse qui élargit en Vida la faille initiale, ce hiatus entre celle qu’elle fut et celle qu’elle est, condamnée à l’inexistence par un mari qui l’a tirée de la glaise d’Irigoy pour la recréer à son désir :

« Elle restait persuadée qu'il ne lui arriverait jamais à elle de tromper cet homme. Peut-être était-ce lui finalement qui l'avait convaincue qu'il ne courait aucun danger puisqu'il l'avait fabriquée. »


Parallèlement à Vida et Taïbo, il y a ces oiseaux qui se sont envolés un jour de leur nid à tire d’aile et occupent désormais le nid des autres en leur absence, vivant d’éphémère et d’amour tendre. Elle, c’est Paloma, la fille de Vida et Gustavo, dont la fêlure est un deuil inconsolable. A partir de ce point de rupture, elle a « refermé une à une toutes les portes qui mènent à elle », et préparé méthodiquement sa fuite :


« Chaque jour de la vie de Paloma depuis cette décision est comme un caillou supplémentaire au terril qu’elle érige, sous lequel elle va construire un souterrain qu’elle va forer à la cuillère s’il le faut mais qu’elle va creuser avec l’application d’un prisonnier qui veut s’évader de Sing Sing. Et maintenant elle attend. »

Lui c’est Adolfo, le kidnappeur qu’elle s’est choisi, mélange de séduction désarmante et de violence refusée. L’événement fondateur de sa vie, c’est la terrible chasse au bison sauvage où son père l’entraîna le jour de ses quatorze ans pour qu’il « devienne un homme ». Au bout de cette nuit d’épouvante, Adolfo comprit qu’il pouvait non seulement survivre à la folie de son père, mais qu’il n’était pas condamné à lui ressembler :


« Il avait quatorze ans et il était évident qu’il n’allait pas rester coincé là pendant les quatorze années suivantes. Adolfo, sur le lac gelé, était quelque part au-delà du découragement et ce découragement même avait pris une forme apaisée, définitive, comme la preuve que lui, Adolfo Orezza, existait bel et bien, indépendamment de l’endroit où il était tombé en naissant. Il ne ressentait plus aucune rage. »


La collision imprévisible et inéluctable de Paloma et d’Adolfo est le courant électrique qui traverse ce roman enlevé et subtil où se fissure et se transforme ce qui paraissait figé. Car si Véronique Ovaldé a un faible pour les personnages fêlés, c’est que le déséquilibre sur lequel ils avancent — comme ces villas bâties sur un sol instable — leur donne l’impulsion nécessaire pour se dérouter, prendre ce risque qui les rend vivants. Et si son écriture se fait si volatile et enchanteresse, c’est pour mieux nous délivrer le poison subtil des ces mélancolies profondes et de ces plaies mal refermées qui tissent la beauté des êtres. Alors en cette rentrée littéraire, ne vous refusez pas ce plaisir.



Gaëlle Nohant

1 septembre 2011

Oliver Gallmeister, le chercheur d'or



"J'essaie de ne pas me préoccuper des avis divergents... Je publie ce que j'aime."

Si vous avez le chance de rencontrer un jour ce jeune éditeur fou de littérature américaine, de pêche à la mouche et de grands espaces, ce qui vous frappera sûrement, c'est la passion qui se dégage de son visage chaleureux et souriant. La passion. Une qualité rare, y compris chez un éditeur. Bien que n'étant pas du sérail, Oliver Gallmeister a résolu un jour de publier lui-même des auteurs qui n'étaient pas traduits en France, épuisés ou inconnus au bataillon, qu'il avait découverts au hasard comme on tend une ligne en espérant une belle prise. Il confesse qu'il aurait adoré publier Wallace Stegner, et qu'il s'est longtemps nourri du souffle des grands auteurs américains, en particulier de cette "nature writing" qui n'a pas d'équivalent en France, littérature de ces espaces sauvages et inapprivoisés où l'homme est sans cesse rappelé à son insignifiance, à sa fragilité et à sa précarité. Il aime évoquer ces montagnes Rocheuses où un homme peut encore se faire dévorer par un ours, ces étendues hypnotisantes où le regard s'égare, où l'on retrouve ses peurs d'enfant. La peur de perdre son chemin de petit poucet, d'être effacé par le vent, la neige, les bois, ou l'océan grondeur. Et le vertige de se dépasser en se confrontant à plus grand que soi.
Si vous rencontrez Oliver Gallmeister, il y a de fortes chances pour que, comme moi, vous vous plongiez aussitôt dans les pépites qu'abrite son catalogue. Je n'en ai pas fait le tour, loin s'en faut, mais voici quelques coups de coeur remontés de ma pêche miraculeuse :

Peut-être rêviez-vous de jouer les trappeurs en Alaska, d'y déguster au soleil couchant un saumon fraîchement pêché avant de lire un bon roman au coin du feu, dans une cabane perdue encerclée par un tapis de neige immaculé. Tout cela n'impliquait certainement dans votre esprit ni tempêtes déchaînées, ni ours dévalisant votre garde-manger, ni coups de feu résonnant dans l'air glacé. Autant vous le dire, les romans de David Vann risquent d'écorner vos images d'Epinal. Cet écrivain sombre et virtuose avait treize ans quand son père lui proposa de venir passer un an avec lui en Alaska, à la dure, pour y vivre de chasse et de pêche. Il vivait alors avec sa mère en Californie, et déclina l'invitation. Quinze jours plus tard, son père mettait fin à ses jours.

« Il ne s'agit pas de jeter son cœur sur le papier », dit David Vann, «mais de laisser travailler l'inconscient, pendant des années si nécessaire, afin de remodeler le réel initial et de lui donner cohérence, forme, sens. L'écriture est un processus souterrain. »


Ce qui fait la différence d'un romancier, c'est la faculté de transformer son expérience initiale, aussi traumatisante soit-elle, en un matériau de fiction, de la détacher du témoignage pour la transcender en une histoire universelle. Cela demande une lente maturation de l'inconscient. Il a fallu plus de dix ans à David Vann pour écrire Sukkwan Island, et aujourd'hui Désolations: deux romans construits en échos, fascinants et éprouvants, dont l'écriture vous saisit pour ne plus vous lâcher, vous hante à rebours. Deux histoires où s'enroulent en spirales des solitudes vertigineuses, des couples effrités, des parents toxiques, des enfants sur le qui-vive. Chez David Vann, l'utopie de l'île déserte tourne au huis-clos haletant, sous l'œil indifférent d'une nature ensorcelante et sauvage. Ses Robinson s'obstinent à poursuivre leurs rêves partis en vrille qui n'en finissent plus de dérailler, y entraînant malgré eux ceux qui les aiment :


« Le truc, c'est qu'il y a quelque chose qui cloche chez moi. Je ne peux jamais faire ce qu'il faut, jamais être celui que je suis censé être. Il y a quelque chose en moi qui m'en empêche. », confie Jim à son fils Roy Dans Sukkwan Island.


L'île déserte, la cabane à construire comme un rêve arraché au vent, aux pluies diluviennes et aux tempêtes de neige, abrite le dernier espoir de sauver quelque chose d'une relation père-fils ou d'un mariage qui se délite. Mais peut-être cette tentative de recoller des sentiments disjoints n'est-elle qu'un leurre destiné à cacher une pulsion plus obscure et plus impérieuse :

« Un désir vieux de mille ans, l'attente d'atol ytha gewealc, le terrible déferlement des vagues et Gary le comprenait enfin. […] La volonté de voir ce que le monde était capable de faire, de voir ce que l'on était capable d'endurer, de voir — enfin — de quoi l'on était fait à l'instant même où l'on était déchiqueté. Une sorte de félicité dans l'anéantissement, à l'idée d'être effacé. »


Laissez-vous fasciner, secouer, hanter par David Vann, et saluez à votre tour la naissance d'un grand romancier.


De Trevanian, auteur américain des années 70, on sait peu de choses, si ce n'est qu'il nous a laissé quelques bijoux de romans noirs à l'humour acerbe servis par une plume nonchalante, raffinée et poétique et une construction redoutablement efficace. Un cocktail irrésistible qui tire peut-être ses arômes puissants et singuliers de ce Laphroaig que Jonathan Hemlock aime siroter à toute heure. Car le héros de Trevanian, outre son goût prononcé pour le whisky, l'alpinisme et les femmes fatales, a l'ironie corrosive, l'efficacité et l'élégance chandlerienne, de ces êtres qui se méfient de la morale, des principes philosophiques et des idéaux. Professeur d'histoire de l'art, il n'a qu'une passion : les toiles de maître. Passion coûteuse qui l'oblige à accomplir des missions punitives pour le compte d' une organisation secrète, le CII. Dans la Sanction, Jonathan Hemlock doit tuer un agent déloyal qui va participer à l'ascension de l'Eiger — redoutable sommet des Alpes — par la face nord. Jonathan Hemlock se joint donc à à cette expédition de tous les dangers. Mais il ignore lequel de ses trois compagnons de cordée est sa cible. A partir de ce scénario diabolique, Trevanian nous entraîne dans un suspense haletant dont vous ressortirez épuisés et conquis :


« Jonathan était assis à une table ronde en métal à la terrasse du Kleine Sheidegg Hotel, à siroter un verre de vaudois un peu vert en savourant le léger picotement de son effervescence latente. Il contemplait la prairie qui grimpait jusqu'à la sinistre face nord de l'Eiger. La fragile chaleur du soleil montagnard était de temps en temps chassée par des bouffées d'air vif venu des hautes terres.
Effleurée une fois par jour — et brièvement — par le soleil, la face sombre et concave se dressait, redoutable, au-dessus de lui, comme si elle avait été découpée dans le corps de la montagne par quelque pelle olympienne, son bord en croissant gris-noir se découpant sur le bleu étincelant du ciel. »


Et si vous en redemandez — et vous en redemanderez — , d'autres aventures de Jonathan Hemlock vous attendent, dont l'Expert, Shibumi et un autre volet qui sort cette rentrée.

L'Amérique des grands espaces, ce sont aussi ces canyons ocres au fond desquels hurlent les coyotes, ces prairies où « les vagues de chaleur roulent sur l'herbe aux bisons, donnant l'impression d'une brise qui en réalité n'existe pas ». C'est cette vallée de Little Big Horn, Montana, où les hommes du colonel Custer furent décimés par les tribus sioux et cheyennes des chefs Sitting Bull et Crazy Horse, le 25 juin 1876. Walt Longmire, shérif du comté d'Absaroka, se souvient de ces batailles acharnées qui ensanglantèrent la poussière du Wyoming, bien avant que les Indiens ne soient parqués dans les réserves et que les Blancs ne prétendent écrire leur histoire à leur place. Le temps a passé et l'eau a coulé dans la rivière de Little Big Horn quand débute Little Bird, le polar de l'Américain Craig Johnson (prix du roman noir 2010 du Nouvel Obs-bibliobs). Pourtant, le jour où le jeune Cody Pritchard est retrouvé une balle dans la tête, une plume d'aigle posée près de son cadavre, sa mort réveille un drame plus ancien, bien mal cicatrisé par la justice des Blancs : le viol collectif d'une jeune et belle indienne un peu simple d'esprit, Melissa Little Bird. Son peuple aurait-il décidé de venger dans le sang le massacre de son innocence ? Un à un ses agresseurs sont retrouvés morts, tandis que le shérif Walt Longmire mène l'enquête à travers les plaines enneigées, les bois sans âge et les sommets escarpés du Wyoming, où le vent mugissant mêle sa voix aux chants des vieux Cheyennes dont les fantômes veillent sur Little Big Horn, sur le vieil indien Henry Standing Bear et sur son ami Walt Longmire. Poignant, souvent drôle, captivant et infiniment poétique, le voyage auquel nous convie Craig Johnson est tout simplement ensorcelant et vous donnera envie de fouler à votre tour ces étendues sauvages où la nature rebelle ne se donne qu'à ceux qui la méritent. Pour les afficionados qui souhaiteront retrouver l'attachant shérif Walt Longmire, Craig Johnson a aussi publié Le camp des Morts et l'Indien Blanc.


« C'étaient des appaloosas. Il éprouvait pour les chevaux de cette race le même sentiment que celui que j'avais envers son camion : ils n'étaient là que pour l'emmerder. Henry se disait que la raison pour laquelle les Cheyennes avaient toujours chevauché des appaloosas au combat c'était qu'une fois que les hommes étaient arrivés sur le champ de bataille, ils étaient tellement en colère contre leurs chevaux qu'ils étaient prêts à tuer tout le monde. »


J'espère que ma petite sélection personnelle et subjective, qui ne saurait épuiser la richesse du catalogue Gallmeister, aura su en tout cas aiguiser votre appétit et votre curiosité. Belles lectures et à bientôt.


Gaëlle Nohant.