15 février 2013

Le Seigneur des Porcheries : il suffira d’une étincelle



«Selon les termes de Dale Murphy, la plèbe de Baker est une foule surmenée, intarissablement mélancolique, de patriotes sectaires qui verraient volontiers tous leurs voisins bien-aimés se balancer au bout d’une cravate en fil de fer, pendus aux réverbères tout au long de la route du boulot. C’est le pays des autocollants «Jésus est parmi nous!» sur les râteliers à fusils, le pays où l’église est le pivot de la vie quotidienne, où la marque de sa voiture compte plus pour le prestige d’un homme que sa femme, où les racines familiales plongent, et parfois s’entrelacent, aussi profond que l’eau de source. La communauté tourne autour de mariages, d’enterrements, de rencontres sportives scolaires, de la maxime éternelle selon laquelle «ça ne peut pas merder si je bosse un max», et de l’absorption quotidienne d’une quantité aussi importante que possible de bibine.»

Si Tristan Egolf n’avait pas grandi dans la petite ville de Washington dans l’état du Kentucky, à la limite du Mid-Ouest et du sud profond, dans cette Corn Belt truffée de fondamentalistes et de nerveux de la gâchette, il ne serait sans doute pas devenu ce romancier virtuose dézinguant de son style aux accents céliniens, entre désespoir et humour féroce, la bêtise crasse d’une certaine Amérique. Si on ne sait jamais trop ce qui fabrique un écrivain, il y a fort à parier que passer ses premières années dans la peau d’un paria, se sentir étranger au monde qui vous entoure est une bonne école. Si Tristan Egolf avait grandi à New York ou à San Francisco, il n’aurait peut-être pas écrit Le Seigneur des Porcheries (Lord of the Banyard), éblouissant premier roman à l’odeur de soufre à côté duquel le gros de la production littéraire de ces vingt dernières années apparaît tiède et sans saveur.

 Âgé d’une vingtaine d’années, Egolf débarque à Paris avec son manuscrit sous le bras. Alors qu’il joue de la trompette sur un pont, Marie Modiano, la fille du romancier, le rencontre et l’héberge un temps. S’attachant chaque jour davantage à ce garçon singulier, les Modiano découvrent en lisant son manuscrit qu’ils ont affaire à un écrivain prodige. Le Seigneur des Porcheries ayant été refusé par soixante-dix éditeurs américains, Patrick Modiano le recommande chez Gallimard qui le publie. C’est le début de la légende d’un écrivain météore qui sortira trois romans-dynamites avant de regagner son pays natal et d’y mettre fin à ses jours le 7 mai 2005, à trente quatre ans, quelques mois après la réélection de Georges Bush. Comme si voir triompher à nouveau cette Amérique-là, celle qu’il s’était appliqué à vitrioler si talentueusement, était la goutte qui faisait déborder le vase du désespoir.
Disparaissant à peine surgi, Egolf s’est inscrit au panthéon des auteurs cultes dont les romans circulent sous le manteau, aux côtés de John Kennedy Toole ou de Salinger. Il partage avec Quentin Tarantino une certaine jubilation pour les jeux de massacres, excelle dans la peinture du chaos et de la déliquescence de sociétés avariées, consanguines, pourries de l’intérieur par des décennies en vase clos, ruminant une culture faite de violence, d’intolérance et de préjugés.

Le Seigneur des Porcheries a pour héros un paria souffre-douleur, John Kaltenbrunner, dont la prouesse a été de survivre à son enfance à Baker, au fond de la Pullman Valley, dans cette Corn Belt profonde où le système éducatif est un «reliquat pétrifié du principe de Satan le Malin géré par des créationnistes irréductibles, des paranoïaques de la guerre froide, et, selon les propres termes de John, «des cas d’école d’arriération mentale.» Les habitants y croient «dur comme fer que les dinosaures ont disparu parce que Noé n’avait pas assez de place pour eux sur l’arche.» L’alcool y coule à flots, le shérif Tom Dippold s’y fait réélire chaque année grâce à sa gestion minimaliste et à sa politique de non intervention dans les affaires de violences domestiques, et un gang de «harpies fondamentalistes» y sévit impunément, hantant les hôpitaux à la recherche de malades au dernier stade à dépouiller de leurs biens terrestres. Orphelin de père et en charge d’une mère atteinte du syndrôme de Cushing, John livrera une bataille sanglante contre les harpies et en particulier contre Hortense, leur sinistre chef de file. Contraint de s’exiler sans un sou, il revient des années plus tard, endurci et décidé à régler ses comptes avec ces bonnes gens de Baker. C’est en prenant la tête des Intouchables de la ville, les «torche-colline» employés à la décharge municipale, qu’il déclenchera une apocalypse jouissive et méritée. «On ne peut pas tuer ce qui ne veut pas mourir», ce mantra rythme le roman comme une injonction à relever la tête, à défendre sa dignité coûte que coûte, fût-ce des profondeurs de la fosse d’égoût où la société vous a précipité :

«L’ultime assertion de John : obligés de subir le supplice de la planche, nous conservions la prérogative, le droit inaliénable de faire une bombe dans les eaux infestées de requins qui nous attendaient.»

Je vous invite à vous jeter sur ce roman désopilant, féroce et poignant, à vous attacher à votre tour à ce héros malmené venu sonner la révolte des Boueux. Et je vous prédis que vous le refermerez avec la gorge serrée, parce qu’un écrivain prodige qui met fin à ses jours rend tout le monde orphelin.

«Pour nous autres, nous aurions le temps de parvenir à nos propres conclusions. En commençant par cette soirée de la fin mai où il apparut pour la première fois sur notre décharge dans son pantalon déchiré et ses chaussures noires orthopédiques, nous ressasserions chacun des souvenirs dont nous disposions, à la recherche d’un indice qui nous permette de comprendre comment un être aussi jeune et étrange avait pu croiser notre chemin, puis le dynamiter aussi complètement, et nous quitter subrepticement pour nous laisser imaginer le reste.»

Gaëlle Nohant

4 février 2013

Ecrire, dit-elle



"L'écrivain a deux vies : une, celle à la surface de soi, qui le fait parler, agir, jour après jour. Et l'autre, la véritable, qui le suit partout, qui ne lui donne pas de repos."


Il y a bien longtemps que je n'avais pas relu Marguerite Duras. Cela datait d'une époque où j'avais lu et relu l'Amant, où j'étais allée voir le film, où j'avais enchaîné avec Barrage contre le Pacifique, La Douleur, Les petits chevaux de Tarquinia et Hiroshima mon amour. J'avais alors pratiquement l'âge de l'héroïne de l'Amant, la fièvre de ces personnages et des paysages du Mékong me parlait, toutes ces images surgies de la lecture entraient en moi comme dans du beurre et je les mélangeais aux miennes. D'emblée, cette écriture s'est imposée à moi par son caractère hypnotique, la force des silences  qui rendaient les mots plus puissants tandis qu'ils se tenaient là, détachés du texte comme des morceaux de glaces sur la mer.
Il a fallu la pièce de Christophe Honoré, Nouveau Roman, — petit bijou aux ambitions parfaitement tenues —, pour me donner l'envie de relire Duras. Je n'ai pas relu l'Amant car il est toujours gravé dans ma mémoire, le chapeau, le bac, la limousine noire, "à quinze ans, j'avais le visage de la jouissance et je ne connaissais pas la jouissance", la violence du frère, la douceur d'Hélène Lagonelle, la pension, l'amour déchiré pour la mère, la dureté de la jeune fille fondant sur le bateau du retour, devenant détresse, reconnaissance  d'un sentiment chargé d'ambiguïté. J'ai découvert Le ravissement de Lol V Stein, Le marin de Gibraltar, relu les Petits Chevaux. Et retrouvé ce style si particulier dont Marguerite Duras parlait à Bernard Pivot, dans l'émission Apostrophes, comme d'une écriture où ce qui importait, c'était attraper les mots avant qu'ils ne s'échappent. Et que la phrase, ensuite, s'organisait autour. Une écriture "presque distraite, qui court, qui est plus pressée d'attraper les choses que de les dire, vous voyez, je parle de la crête des mots, qui court sur la crête, pour aller vite, pour ne pas perdre."

Dans La passion suspendue, recueil d'entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre qui vient d'être réédité, Marguerite Duras évoque son enfance, son travail, la littérature et le théâtre, le cinéma et la passion amoureuse, l'addiction à l'alcool et le communisme où elle s'est égarée un temps. Elle s'interroge sur ce qui fait qu'on écrit, ou qu'on n'écrit pas. S'interroge sur les gens qui n'écrivent pas, "comment font-ils ?" Ce qui signifie, comment font-ils pour n'avoir qu'une vie, être pleinement dans cette vie, ne pas se sentir dédoublés comme les écrivains ? Je comprends cette interrogation car chaque fois que j'ai songé à arrêter d'écrire, j'ai eu le sentiment de perdre quelque chose de vital. L'idée de me résoudre à n'avoir qu'une seule vie m'était insupportable. Mais peut-être ceux qui écrivent n'ont-ils ce ressenti que parce qu'ils se sentent toujours dédoublés, justement. Peut-être ce besoin de multiplier les existences, d'avoir des vies imaginaires, vient-il d'une carence de départ. Vous vivez votre vie, et en même temps vous n'y êtes jamais tout à fait, comme si vous étiez sur la photo sans y être, et qu'une partie de vous s'en était détachée pour observer la scène.

"Souvent, dans la vie, j'ai eu le sensation de ne pas exister — sans modèle aucun, sans référence aucune —, toujours en quête d'un lieu, sans jamais me retrouver là où j'aurais voulu être, toujours en retard, toujours dans l'impossibilité de jouir des choses dont jouissaient les autres. Maintenant l'idée de cette multiplicité me plaît : on se force toujours à atteindre une unicité qui nous appartient, alors que notre richesse, elle se situe dans ce débordement même."

D'un handicap de départ, il s'agirait donc de faire une richesse, une force à laquelle appuyer sa vie pour s'y ancrer davantage, un pont entre sa solitude et celle des autres. A moins que cette difficulté à être tout à fait présent à sa vie et ce besoin d'inventer d'autres existences ne soient dès le départ une valeur ajoutée qu'il faudrait accepter comme telle. Le talent donné à une fragile petite existence humaine d'entrer en résonance avec des milliers d'autres, d'atteindre à l'universel à partir d'un soi modeste et minuscule. Tout comme les musiciens ressentent aussi le monde en musique, les peintres en lignes continues ou heurtées, taches de couleurs et de lumière.

Allez Marguerite, une petite dernière :

"Je crois qu'on écrit vraiment que lorsqu'on croit ne plus écrire, ne plus être tout à fait maître de ce qu'on fait. En général tout le début est jeté. C'est quand je me laisse aller qu'il se passe quelque chose. Il y a à ce moment-là une sorte de désespoir de l'écrivain, d'abdication même : l'écrit arrive seul, dirait-on, fait."

 J'ai connu ces moments de fièvre où l'on sent le livre s'écrire à travers soi. C'est d'ailleurs ce que Jean-Philippe Toussaint appelle "l'urgence", dans un très bel essai paru récemment chez Minuit, L'Urgence et la patience :




«L’urgence est un état d’écriture qui ne s’obtient qu’au terme d’une infinie patience. Elle en est la récompense, le dénouement miraculeux. Tous les efforts que nous avons consentis au préalable pour le livre ne tendaient en réalité que vers cet instant unique où l’urgence va surgir, le moment où ça bascule, où ça vient tout seul, où le fil de la pelote se dévide sans fin. Comme au tennis, après les heures d’entraînement, où chaque geste est analysé, décomposé, et refait à l’infini, mais reste raide, figé et sans âme, il arrive un moment, dans la chaleur du match, où on commence à lâcher ses coups et où on réussit certaines choses qui auraient été inimaginables à froid et n’ont été rendues possibles que par la rigueur et la ténacité de l’entraînement qui a précédé. Dans ces moments-là, dans la chaleur de l’écriture, on peut tout tenter, tout nous réussit, on effleure le filet, on frôle les lignes, on trouve tout, instinctivement, chaque position du corps, le fléchissement idéal du genou, la façon d’armer le bras et de lâcher le coup, tout est juste, chaque image, chaque mot, chaque adjectif pris à la volée et renvoyé sur le terrain, tout trouve sa place exacte dans le livre.»

Ces moments condensent une telle intensité, un tel plaisir d'écrire, qu'ils peuvent vous rendre accro à l'écriture à jamais, quand bien même vous devriez rouler indéfiniment des rochers comme un Sisyphe besogneux pour toucher à nouveau cette incandescence. Cela se mérite. Ce sont des heures qui nous semblent durer le temps d'un battement de cil. C'est d'ailleurs ainsi qu'en général on s'imagine l'artiste, fiévreux, possédé par sa muse. Sauf que contrairement à l'imagerie populaire, il ne suffit pas d'attendre que cela se produise en sirotant une absinthe...Non, on ne l'atteint que par un travail souterrain et sans grâce, souvent assez ingrat et desespérant. 

Sur ce, je vous laisse... J'ai quelques rochers à rouler. 


Gaëlle Nohant

4 janvier 2013

L'Amant de Lady Chatterley : Il faut bien que le corps exulte...




«Il faut bien que nous vivions, malgré la chute de tant de cieux. Telle était à peu près la situation de Constance Chatterley. La guerre avait fait écrouler les toits sur sa tête. Et elle avait compris qu’il faut vivre et apprendre.»

En 1960 à Londres eut lieu un des procès les plus importants dans l’histoire de la libération des mœurs. Il opposait les éditions Penguin à la couronne d’Angleterre, et devait établir si L’Amant de Lady Chatterley, roman interdit depuis plus de trente ans, était de nature à dépraver ou à corrompre son lectorat. Au terme d’un procès très médiatisé où des dizaines de témoins célèbres  — parmi lesquels E.M Forster, Helen Gardner, Cecil Day Lewis ou Rebecca West — défilèrent à la barre pour défendre le roman de D.H. Lawrence, le jury répondit non à ces deux questions et le livre put enfin paraître au grand jour. Dans les heures suivant le procès, le grand public se rua dans les librairies qui se retrouvèrent en rupture de stock, et L’Amant de Lady Chatterley se vendit en quelques semaines à plus de trois millions d’exemplaires, permettant aux éditions Penguin de réaliser leur plus grand coup littéraire.


Pourtant, il y avait de quoi choquer dans cette histoire, et pas uniquement parce qu'elle racontait une liaison passionnée entre un garde-chasse et la femme de son maître. Imaginez une jeune aristocrate dépérissant auprès d’un mari rentré invalide de la guerre de 14. Imaginez Constance Chatterley, jadis pulpeuse et féminine, vieillissant avant l’âge dans un corps devenu inutile et sec, forcé à l’abstinence. Imaginez-la, au bout d’un hiver sans fin, retrouvant soudain la sève de sa vie au moment même où la douceur du printemps réveille le bois. Au lieu de sacrifier sa vie à son mari et de trouver des joies spirituelles à son mariage, cette «longue union de toute une vie», cette «chose longue, lente, durable» dont Clifford, son époux, prétend qu’elle peut se passer de l’intimité sexuelle, imaginez la vibrant d’un désir de liberté, aspirant à défaire un à un les fils qui l’arriment à Clifford et à revenir à la vie.

«Elle sentait qu’elle allait mourir si rien de nouveau ne survenait.»

Le bois l’appelle, débordant de la vitalité sensuelle de la nature. Au détour d’une promenade, Constance y rencontre l’Homme des Bois au contact duquel elle va reprendre goût à la vie. Une vie où le désir ne sera plus caché, malade ou honteux, mais fécond, profondément libre et confiant d’avoir chassé les peurs profondes de l’être.

«Constance rentra lentement, comprenant la profondeur de cette autre chose qui était en elle. Un autre moi vivait en elle, fondant, brûlant et doux dans ses entrailles ; et, de tout ce moi, elle adorait son amant. Elle l’adorait jusqu’à sentir en marchant faiblir ses genoux.»

Au procès de 1960, un archevêque déclara à la barre qu’il aimait que D.H. Lawrence, dans ce roman, ait redonné son caractère sacré à l’acte sexuel. Il est vrai que ce grand romancier anglais longtemps ravalé au rang de pornographe partageait avec Victor Hugo la conviction qu’une rencontre sexuelle profonde et amoureuse atteignait à la transcendance. Que cette expérience charnelle et mystique avait le pouvoir de régénérer les amants, de les rendre à leur moi véritable. La vérité des êtres révélée par le sexe. Dieu effleuré en baisant. Saluons cet archevêque qui fut capable de lire un grand roman autrement qu’à travers le prisme d’un moralisme étroit, et d’en exprimer la beauté sans détours.

«La vie n’est acceptable que si l’esprit et le corps vivent en bonne intelligence, s’il y a un équilibre entre eux, et s’ils éprouvent un respect naturel l’un pour l’autre», écrivait Lawrence en préface de son roman. En tant que romancier, il observait avec crainte la déshumanisation du monde, ce glissement de l’homme vers la machine qui allait de pair avec l’industrialisation, le rétrécissement des forêts, le recul de la part sauvage en chacun de nous. Dans L’Amant de Lady Chatterley, la forêt est mangée par les mines, les usines crachant leur sinistre fumée, et cet univers de sueur et de grisaille abrite des êtres qui ne vivent plus que mécaniquement, à l’aveuglette. Dans ce qui reste de bois, protégés par cette enclave éphémère, Constance Chatterley et Oliver Mellors peuvent se rencontrer, se désirer et finalement s’aimer, affirmant la persistance d’un bonheur terrestre délivré des convenances et de tout ce qui tue le corps et l’âme.

«Ce n’était pas vraiment de l’amour. Ce n’était pas de la volupté. C’était une sensualité aiguë et brûlante comme le feu, et qui transformait l’âme en amadou. Et ce feu brûlait et détruisait les hontes les plus profondes, les plus vieilles hontes, aux endroits les plus secrets.»

Je vous encourage à (re)découvrir ce superbe roman, que l’on ne saurait réduire à un roman érotique bien qu’il le soit puissamment, car il est avant tout l’histoire de la renaissance d’une femme et de l’homme libre que cette femme débusqua au fond des bois pour le ramener au monde. De quoi bien démarrer cette année qui, je l’espère, sera heureuse et féconde pour le corps et pour l’esprit.

  
Gaëlle Nohant




31 octobre 2012

Emily Brontë et Les fantômes de Hurlevent


(crédit photo mypennines.co.uk)

«Avant d’arriver en vue de Hurlevent, il ne restait du jour qu’une faible lueur ambrée qui marquait l’horizon à l’ouest, mais grâce à cette lune splendide, je pouvais voir chaque caillou et chaque brin d’herbe dans le sentier.»


...Vous souvenez-nous de moi, Mrs. Dean ? Je suis ce visiteur qui eut l’idée saugrenue de venir chercher en ce lieu si beau et âpre une solitude choisie. Je ne connaissais pas Mr. Heathcliff. Les noms de Hindley Earnshaw et de Catherine Linton ne signifiaient rien pour moi, je ne croyais pas aux fantômes et n’en avais jamais croisé sur mon chemin. Emily Brontë, à qui vous et moi devons tout, m’avait fait entrer dans cette histoire comme une tempête attire dans son œil un paisible promeneur pour qu’il puisse témoigner de sa puissance. Je n’étais là que pour être saisi par la plainte du vent, les hurlements des chiens du Maître des lieux, l’hostilité de la radieuse jeune femme qui se terrait dans cette maison sans âge, sous la surveillance d’un tyran et d’une poignée d’êtres frustes. Je n’étais là que pour être pris au piège d'une tempête de neige et contraint de me réfugier dans l'étrange lit à panneaux de la chambre du haut, en cette nuit lugubre où après avoir étudié les noms gravés sur le bois, Catherine Linton, Catherine Earnshaw, le bruit tenace d’une branche cognant contre la vitre me tira d’un sommeil troublé. Vous souvenez-vous ? Mais si... je suis certain de vous l’avoir raconté :

  «Il faut absolument que cela cesse !» murmurai-je, et, passant mon point au travers de la vitre, j’étendis le bras pour saisir cette odieuse branche. Mais, au lieu de cela, mes doigts se refermèrent sur les doigts d’une petite main glacée ! L’affreuse horreur du cauchemar m’oppressa, j’essayais de retirer mon bras, mais la main s’y accrochait, et une voix déchirante sanglotait : «Laissez-moi entrer... laissez-moi entrer !.. — Qui êtes-vous ?» demandai-je tout en me débattant pour me dégager. «Catherine Linton», répondit la voix en grelottant, «je rentre à la maison, j’avais perdu mon chemin dans la lande !» Tandis qu’elle parlait, je distinguais obscurément une figure enfantine regardant à travers la fenêtre. La terreur me rendit inhumain et, voyant l’inutilité de mes efforts pour me défaire de cette créature, j’attirai son poignet contre le carreau cassé et le frottai en tout sens jusqu’à ce que le sang vînt inonder les draps. Cependant elle gémissait : «Laissez-moi entrer», sans desserrer une étreinte tenace qui me rendait presque fou de peur.»



A l’aube, je fuyais cette maison inhospitalière pour me réfugier à la Grange, dont vous étiez la femme de charge, Mrs Dean. J’ignorais que vous étiez si profondément imbriquée dans la vie de ces gens, que les vivants et les morts vous avaient confié tant de secrets empoisonnés au fil du temps. Il vous fallut l’art d’une conteuse pour me faire entrer dans les méandres d’une histoire qui avait lié dans la passion et le souffre deux anciennes familles de ce coin retiré du Yorkshire, les Earnshaw et les Linton. Je me dis parfois que ces gens auraient vécu des vies tranquilles si le père Earnshaw n’avait pas ramené de son voyage ce petit bohémien noiraud dont personne ne voulait. Je sais que vous vous êtes parfois interrogée sur la nature de cet être par lequel le malheur était arrivé sur la lande, et qui jouissait du mal qu’il infligeait aux autres. Seule Emily Brontë aurait pu nous renseigner sur cet Heathcliff démoniaque et écorché vif, que nous haïssions si volontiers avant d’être saisis de compassion devant la souffrance de son amour inconsolable et rageur pour Catherine Linton. Miss Brontë nous aurait peut-être confié, Mrs Dean, qu’elle avait donné à ce personnage la part inflexible et autodestructrice de son frère Branwell, ces mauvais penchants qui l’avaient entraîné à sa perte. Elle qui aimait son frère de cet amour farouche et entier qu’elle réservait à de rares êtres, ne songea jamais à racheter le personnage d’Heathcliff. Non, elle se contenta de le rendre si vivant, si terrifiant et poignant à la fois que nous ne pouvons jamais ni l’aimer ni tout à fait le haïr. Les critiques, vous le savez, lui reprochèrent vertement de s’être attachée à des personnages cruels, pervers, complexes et ambigus sans justifier ce choix étrange par une morale. Dieu merci, ils ignoraient que ce roman avait été écrit par une jeune femme secrète et solitaire, élevée par un pasteur dans un presbytère à l’écart du monde ! Ils pensaient avoir à faire à Ellis Bell, frère de Currer et d’Acton Bell, tous romanciers désireux de garder leur anonymat. Ils furent déroutés par la force de cette histoire, sa férocité, sa langue poétique et crue qui ne s’encombre pas de fioritures, et mirent des années à percevoir l’éclat de ce diamant brut. Quand ils le firent, Emily Brontë reposait sous cette terre battue des vents qu’elle avait tant aimée. Bah, ce n’est pas grave, Mrs Dean... Nous autres n’avons pas attendu ces gratte-papiers versatiles pour être conscients du talent de miss Brontë !

Nous qui avons vécu tout cela de l’intérieur, au point d’en être ébranlés dans notre raison, nous savons que certains amours sont des chemins de croix païens qui convoquent les fantômes. Ou que la vengeance la plus inexorable peut s’arrêter un jour comme un bras qui retombe, lassé de sa propre violence. Nous savons que certains êtres ne sont doués pour le bonheur ni dans ce monde ni dans l’autre, et qu’il faut leur garder un peu de cette compassion qu’ils n’ont pas su avoir pour eux-mêmes. Nous savons enfin, ma chère, que la douceur peut venir de là où on ne l’attend pas, après les ravages de l’orage et de la foudre. C’est pourquoi nous aimons ce pays pelé, aride, où l’hiver est épouvantable et l’été enchanteur, où les petits bergers confient en tremblant qu’ils ont croisé un défunt sur la lande, et où il faut savoir surprendre la beauté sous la tourbe ou dans les encoignures de roche. Ses habitants sont un peu rudes, leur humour à froid n’a d’égal que leur franc parler, mais ils pourraient bien vous venir en aide si vous errez dans la lande sans retrouver votre chemin. Ou pas.
Bonne nuit, Mrs. Dean. Pensez à rallumer le feu, il fait un froid glacial, et si Mr. Heathcliff ne peut se réchauffer en rentrant de la lande, il pourrait vous en cuire...


 Gaëlle Nohant.


19 octobre 2012

Jane Eyre, petite âme droite et fiévreuse




                                           (crédit photo mypennines.co.uk)

«Je vais te laisser, pâle rêve ! dis-je. J’ai la fièvre, j’entends le vent souffler, je vais sortir pour sentir son haleine.»

La nuit était tombée sur la lande où le vent soufflait sans discontinuer, comme sur le presbytère et le jardin de tombes. Les centaines de freux qui nichaient dans les arbres tordus s’étaient enfin tus. A cette heure, le révérend Patrick Brontë était couché, ses filles Emily et Anne attendaient avec anxiété le retour de leur frère Branwell et Charlotte, son aînée, écrivait dans une sorte de fièvre l’histoire de Jane Eyre, puisant la sève de ce roman au plus profond de sa détresse, de ses déceptions et de ses échecs. «J’aurai trente et un ans à mon prochain anniversaire, avait-elle écrit à une amie. Ma jeunesse a disparu comme un rêve et je n’ai rien fait.» Il était sa revanche éclatante, sa façon de redresser la tête, de ne pas se résigner à l’insignifiance.

Ils avaient bâti tant de rêves, le frère et les sœurs, échafaudant les royaumes d’Angria et de Gondal avec cette ivresse, cette toute puissance des virtuoses. Ils sentaient en eux la pulsation impérieuse d’une vocation artistique dont aucun pragmatisme n’avait pu les détourner. Qu’en était-il aujourd’hui ? Les romans d’Emily et d’Anne avaient été acceptés par un éditeur à des conditions indignes, tandis que Charlotte avait eu la douleur de voir le sien refusé. Branwell, le fils choyé, l’enfant des fées, doué de tous les talents, semblait condamné à les dilapider et à ruiner sa vie. A cette heure tardive, il noyait son chagrin dans l’alcool et l’opium à la taverne du Black Bull, où Emily irait le chercher  tout à l’heure pour le ramener au presbytère. Emily aimait les âmes blessées, les animaux. Elle était la plus farouche et la plus libre des enfants Brontë. Les critiques avaient éreinté son roman les Hauts de Hurlevent, le taxant d’immoralité. Anne quant à elle, si menue et si douce, espérait juste faire quelque chose de son passage sur la terre. Et Charlotte... Charlotte jetait dans ce roman ses dernières forces, ses aspirations à une autre vie, le chagrin d’un amour impossible. Comme elle, son héroïne n’était ni belle ni riche, c’était une petite personne frêle, un roseau qui refusait de casser, exigeait qu’on lui reconnût le droit de sentir et d’aimer. Elle l’avait jetée dans les rapides d’une vie malchanceuse, orpheline et mal aimée, mais lui avait donné la force de changer son destin. Sa Jane Eyre incarnait la rébellion de tous ces petits qui aspirent aux miettes de la table des riches, parlant d’égal à égal avec ceux qui prétendaient diriger sa vie. Ce n’était pas un roman pour jeunes filles, c’était un livre puissant et sulfureux nourri à la source de ses lectures viriles, de Lord Byron et de Walter Scott. Il était plein de l’âpre poésie de la lande solitaire où se déchaîne ce vent dont la colère vous rend à vous-même. Elle le publierait sous un nom d’homme, pour qu’il soit jugé équitablement par ses pairs.

«C’est une sensation très étrange pour un être jeune et sans expérience que de se sentir tout à fait seul dans le monde, emporté à la dérive, tous liens rompus, incertain d’atteindre le port vers lequel il fait route, empêché par de nombreux obstacles de revenir vers ce qu’il a quitté.»


S’arrachant à la monotonie de la misère, Jane Eyre avait rendez-vous avec son destin dans un manoir lugubre dont les corridors glacés dissimulaient un terrifiant secret. Elle qui avait soif d’action devrait embrasser la terne condition de gouvernante chez le maître de Thornfield Hall. Charlotte Brontë avait offert à Jane un adversaire à sa hauteur : un héros byronien au caractère d’airain, sensuel et manipulateur, inquiétant, passionné, tourmenté et poignant. Bien avant Alfred Hitchcock, elle savait tremper une histoire d’amour dans le souffre et la peur, y insuffler le suspense, donner à une scène d’amour l’allure d’une scène de meurtre. Ce face à face entre Jane et Edward Rochester, dont la sensualité balançait sans cesse entre la rédemption et le rejet de l’ordre établi, Charlotte en sentait toute l’immoralité. Elle n’écrivait pas pour les ligues de vertu, mais à l’écoute de cette «influence qui s’éveillait en elle» et n’acceptait pas d’autre maître. Son Jane Eyre n’était pas un conte moral, il avait la puissance des bourrasques qui déracinent les arbres et l’infinie douceur des lendemains d’orage. L’amour dans Jane Eyre était cruel et bienfaisant, il passait par des cassures, des batailles et des redditions, il était «un plaisir comparable à celui que ressentirait un homme mourant de soif parvenu avec peine au bord d’une source qu’il sait empoisonnée et qui se penche cependant pour s’y abreuver de divines rasades.» Mais il avait le pouvoir de régénérer les êtres blessés, de leur prodiguer un bonheur d’autant plus intense qu’il arrivait tardivement.

«Si Jane Eyre a quelque valeur, il devrait pouvoir supporter une tempête», écrivait Charlotte Brontë. Le roman parut en 1847, avec un succès immédiat. Les plus grands romanciers s’inclinèrent avec admiration devant ce «Currer Bell» dont l’identité restait cachée. On parla d’un roman immoral dont il fallait protéger les femmes. Traversant le temps, ce roman «d’une âme parlant à une âme» a gardé toute sa modernité et sa force. Les grands romans ont le pouvoir de bouleverser nos vies et d’en infléchir le cours. Celui-ci a changé la mienne. J’espère vous avoir donné envie de le (re)découvrir.

Gaëlle Nohant


28 août 2012

Robert Goolrick, Arrive un grand romancier





«Je pense que la majorité des auteurs n’ont réellement qu’une ou deux choses à dire dans leur vie entière. Mais comme ils n’arrivent pas à en accoucher, ils construisent des palais de mémoire élaborés pour abriter la phrase toute simple qu’ils essaient de formuler. Puis, quand ils ont fini ce sur quoi ils travaillent, ils se disent : «Non, ce n’était pas tout à fait ça.» Et alors, ils doivent recommencer à écrire.»

Robert Goolrick fait partie des ces écrivains venus tardivement à la littérature pour se tailler d’entrée une place parmi les plus grands. Il a eu une vie avant d’écrire des romans. Vie brisée dans son premier élan, quand il avait quatre ans. Il s’est construit avec cette cassure pour colonne vertébrale, blessure invisible et inconsolable. Ce que Goolrick a à dire touche sans doute à la fin de l’innocence, inévitable et irréparable. Mais aussi à l’amour, cette réparation lumineuse de l’être qui peut vous entraîner dans un tourbillon destructeur. Et enfin, à la bonté, qui est «la seule chose qui compte. La seule chose qui restera de nous après notre départ. Le seul véritable argent qu’on ait en banque.»


 L’amour, la bonté, la fin de l’innocence. Autour de ces motifs, Goolrick bâtit des romans puissants où la terre tiède abrite les passions des hommes, leurs émerveillements et leur violence. Car c’est sur une terre précise que nous vivons, souffrons, aimons et mourons. La tragédie personnelle de Goolrick, qu’il a racontée avec talent et force dans Féroces, s’est jouée il y a cinquante ans en Virginie. Féroces, où comment une famille idéale engendra les pires tourments, les pires mensonges, les pires cruautés. Ces mémoires en forme de tour de force littéraire, qui laissent le lecteur exsangue, firent la notoriété de Robert Goolrick.




Avec son dernier roman, Arrive un Vagabond, il retourne dans ces terres du sud irriguées par le sang des siècles, les fracas de la guerre de Sécession, l’amertume figée des vieilles rancunes, les échines raidies par la ségrégation, et dans le même temps fertiles, généreuses et sensuelles, où s’alanguit la douceur de vivre. C’est sur ces terres de Virginie qu’arrive un beau matin Charlie Beale, au volant de son pick up, avec une valise remplie de couteaux de boucher et une autre remplie de billets de banque. Nous sommes en 1948, et il vaut mieux être blanc et croyant pour vivre heureux à Brownburg, cette bourgade modeste où de braves gens habitent les uns à côté des autres dans de petites maisons blanches équipées de vérandas sous lesquelles on sirote sa bière ou son thé glacé le soir venu. Charlie cherchait juste «un ptit coin à lui.» Il va ravir le cœur de tous en quelques semaines, en particulier du boucher Will Haislett, de sa femme Alma et de leur petit garçon Sam, pour lequel il devient un deuxième père. Charlie s’attache à ce môme comme s’il était le sien.

«L’enfance est l’endroit le plus dangereux qui soit. Personne n’en sort indemne. Charlie sentait de plus en plus dans son cœur cette injonction : il ne deviendrait pas l’une des cicatrices de la vie de Sam.»


 Mais il est des choses qu’on ne décide pas, comme le lui rappelle son ami Will :


 «  Comme m’a dit un jour Sam Mohler,  alors que j’étais tout jeune, ajouta Will en riant : « Tu sais, je crois que les gens décident assez tôt dans la vie s’ils vont être heureux ou pas. Et ensuite, ils s’y tiennent. » Bon, c’était juste un mois avant qu’il se fasse renverser dans son propre jardin par le fils de Jackson Woody, un gamin de seize ans qui conduisait en état d’ébriété. »

Charlie Beale avait échafaudé plusieurs projets pour être heureux ; tomber amoureux n’en faisait  pas partie. Jusqu’au jour où il croise la route de Sylvan Glass, femme fatale enfantée par la misère. Elle appartient à un autre, qui l’a achetée pour le prix d’une ferme et d’un camion. Leur rencontre incandescente enclenche les rouages du destin. Les héroïnes de Goolrick sont fatales parce qu’elles sont malheureuses, et décidées à sortir du malheur coûte que coûte. Sylvan Glass n’est pas une mauvaise fille, c’est une Marylin Monroe émouvante et pulpeuse égarée dans une vie qui n’est pas la sienne. Il y a dans ce roman fort, âpre et envoûtant des accents de Pat Conroy, Harper Lee ou Flannery O’Connor. On y respire l’odeur de la terre fraichement retournée, de la poussière, du sang versé. Une merveille.


Si Sylvan Glass est fatale malgré elle, ce n’est pas le cas de Catherine Land, mystérieuse jeune femme que Ralph Truitt, entrepreneur prospère, a achetée par correspondance «pour le prix d’une paire de bottes.» Nous sommes en 1907, et les protagonistes d’Une Femme simple et honnête sont plongés dans l’hiver glacial du Wisconsin, ses terres gelées, ses étendues sauvages effacées par la neige. L’éblouissant premier roman de Goolrick est un roman américain qui n’eût pas déplu à Dickens et à Thackeray. Face à face dans une contrée sauvage où vivent de petites gens, un homme et une femme qui dissimulent leur nature profonde et leurs cicatrices. Catherine Land, parce qu’elle a l’intention d’épouser cet homme et de l’empoisonner à l’arsenic pour hériter de sa fortune. Ralph Truitt, pour cacher le fond de son âme trouble, les douloureuses ténèbres qui la nimbent. «Homme d’affaires rural cherche épouse fiable», avait spécifié Ralph dans sa petite annonce. Le hasard — ou le destin — y répond avec une ironie consommée. Ce roman prenant, âpre et poétique, avance sur un fil tendu entre deux êtres complexes, changeants, en perpétuelle mutation.

 L’amour est une rédemption possible,  mais il répare et tue dans le même mouvement, au point que l’on ne sait jamais ce qui l’emportera, de la pulsion de vie ou du la pulsion de mort. Robert Goolrick n’a pas son pareil pour décrire les transports de la chair. La sexualité, l’extase, voilà l’élixir de vie qui fait tourner le monde, en assurant l’ordre et le désordre. Elle est cette puissance immorale et hors la loi qui entraîne parfois vers la chute, mais prodigue aussi toutes les consolations, les résurrections.

«La vie a un charme qui jamais ne s’étiole. Même au cœur de la nuit terrifiante, la vie tend vers la grâce et jamais cette grâce ne nous abandonne.»

Si Robert Goolrick n’a qu’une ou deux choses à dire, il les dit avec tant de virtuosité et de force romanesque qu’il serait dommage de vous en priver. Bonne rentrée.

Gaëlle Nohant

15 mai 2012

Jean-Christophe Rufin, le rêveur lucide



« Quiconque n’a pas vécu l’épreuve de la disgrâce, du dénuement et de l’accusation ne peut prétendre connaître véritablement la vie.»


Ce n’est pas un hasard si Jean-Christophe Rufin s’est attaché à Jacques Cœur, qu’il définit avant tout comme un rêveur, pour nous inviter une fois de plus à un voyage aux confins de l’Histoire et du romanesque. Tous deux sont nés à Bourges, et tous deux, dès l’âge tendre, ont senti l’appel du large, des contrées lointaines et des rencontres avec des civilisations bien différentes de la leur. Tous deux se sont frottés d’assez près au pouvoir politique de leur temps pour en éprouver la versatilité, la charge d’illusions et de trahisons. Tous deux ont connu l’ivresse des sommets et l’amertume du désaveu et ont fini par fuir ces relations dangereuses, cherchant à retrouver le goût de la liberté sous leurs pas. Jacques Cœur est, sous la plume de Rufin, un idéaliste qui a l’intuition que le commerce et l’échange doivent prendre la place de la conquête agressive pour que les civilisations s’enrichissent mutuellement au lieu de s’épuiser. S’il aime la fortune qu’il a construite, c’est en esthète plus qu’en avare âpre au gain ou en jouisseur. S’il se met au service d’un roi faible et jaloux qui joue de son asthénie et de ses déficiences pour asseoir son pouvoir, c’est plus par un mélange de loyauté et de pitié soutenu par l’idée qu’il se fait de la France que par appétit de puissance. Ce Jacques Cœur est un homme de la fin du Moyen-Âge qui regarde vers la Renaissance et espère en l’homme et en la fin du monde barbare où il vu le jour. 


De son ascension à sa chute de la roche tarpéienne, il ne cesse d’apprendre et de chercher à s’alléger de ses fardeaux, parvenant à trouver une forme de sérénité dans la fuite, l’errance et le dénuement. Au long d’une vie riche en péripéties, des ravages de la guerre de Cent Ans à la découverte d’un Orient bien plus raffiné que la caste décadente et crasseuse des chevaliers français, de la cour du roi Charles VII aux quatre murs d’une prison, des rencontres bouleversent sa vie : ses amis — dont certains lui seront loyaux jusque dans la disgrâce — mais aussi ses ennemis, et ce roi veule et mesquin, fascinant portrait en ombres, tour à tour poignant et détestable, dont l’affection vous expose à un danger mortel. Enfin, Agnès Sorel, maîtresse du roi, dont la beauté et les qualités font à la fois une reine et une proie. Agnès Sorel est pour le héros ce grand amour tapi en embuscade, espéré et redouté à la fois, paradis défendu dont le goût n’est que plus intense de porter sa fin tragique et inéluctable :

«Un grand amour, quand il approche, se laisse précéder de signes qu’il nous est impossible de déchiffrer d’abord. Ils ne nous deviennent intelligibles qu’après le reflux de la vague, quand elle découvre sur le rivage le désordre des souvenirs et des émotions. Alors, nous comprenons, mais il est trop tard.»

Ce qui passionne Rufin, et nous avec, ce n’est pas le personnage historique mais le héros romanesque. « La seule manière de le tenir vivant est de le plonger dans le liquide trouble et chaud de la fiction romanesque », écrit-il en postface du roman. Pari parfaitement réussi. C’est un homme de chair et d’os, de sentiments et d’angoisse, que l’on suit dans les méandres d’une vie tumultueuse et captivante, jusque sur cette île grecque perdue où il se terre comme un gibier traqué.



On retrouve dans Le Grand Cœur les thèmes qui jalonnaient ses précédents romans, depuis l’Abyssin qui voyait déjà un jeune médecin idéaliste, Jean-Baptiste Poncet, tenter d’éclairer Louis XIV de son expérience d’ambassadeur en Abyssinie, naïvement persuadé que la vérité pouvait se faire un chemin jusqu’au trône et éclairer les puissants, et oubliant que ces derniers ne veulent entendre que ce qui les conforte dans leurs positions et dans leurs visées.
Il y a du Voltaire chez Jean-Christophe Rufin. Avec une ironie mordante et un humanisme viscéral, il dresse le constat implacable de l’arrogance des colonialistes et de l’aveuglement narcissique des monarques obsédés par leurs intérêts et leur passion du pouvoir. Dans l’Abyssin, il s’en prend à ces Jésuites dissimulant sous le masque d’une humilité volontiers masochiste une ambition sans limites et un orgueil démesuré. Dans Rouge Brésil, qui raconte la tentative de conquête de la Baie de Rio, en  1555, par une colonie de Français menés par un chevalier de l’ordre de Malte, Nicolas de Villegagnon, il montre la rapidité avec laquelle le pouvoir mue un idéal philanthropique en tyrannie sanguinaire. Tandis que Villegagnon dévoie ses idéaux dans l’asservissement sans merci des indigènes et la lutte fratricide contre les Protestants, ses jeunes protégés Just et Colombe prennent le parti de la liberté et de la fraternité en rejoignant les Indiens, et parmi eux le sage Pay-Lo, un Européen devenu sage qui a fui la barbarie de ses semblables pour mieux la dénoncer :

« En dépouillant la nature du sacré, ils l’ont laissée sans protection soumise à la volonté meurtrière des hommes. Il suffit de voir ce qu’ils ont fait de leur île. Plus rien de vivant n’y pousse et c’est eux-mêmes, maintenant, qu’ils déchirent. S’ils sont un jour maîtres de toute cette terre, ils en feront un champ de mort. »

Jean-Baptiste Poncet, Just de Clamorgan ou Jacques Cœur ont en commun de trouver dans l’aventure et le voyage au long cours une manière d’échapper à un horizon socialement fermé et de donner chair à leurs rêves. Au risque d'aiguiser les jalousies et de déranger ceux qui gardent férocement les barreaux de l’échelle sociale, et de se voir précipités en bas. Quant aux femmes, il leur faut ruser, armer leur beauté d’une volonté d’airain, travestir leurs sentiments et leur féminité pour conquérir une liberté d’agir et d’aimer, et préserver par une morale personnelle qui ne s’encombre pas de bienséance une singulière pureté dans la fange qui les entoure. Alix de Maillet, Colombe de Clamorgan ou Agnès Sorel, l’auteur aime ses héroïnes libres et impétueuses, même si cette indépendance reste relative et précaire et si le destin d’Agnès, comme celui de Jacques Cœur, repose sur le caprice d’un roi inconstant. 


De l’Abyssin au Grand Cœur en passant par Rouge Brésil, les héros de Rufin découvrent que la sauvagerie des contrées « barbares » est toute relative en comparaison de celle des peuples soit disant civilisés. Ils luttent pour les préserver de l’influence nocive des colonisateurs et de l’arrogance des religieux. Dans ce combat perdu d’avance, ils laissent leurs dernières forces et leurs illusions avant de glisser à leur tour dans l’anonymat des parias, là où le bonheur demeure encore possible, loin des compromissions et des tyrans capricieux. Tels ces marins arabes naturellement doués pour le carpe diem :

« — Tâchons d’être comme eux, se dit Jean-Baptiste. Il s’agit d’éprouver seulement ce qui arrive et de ne point dresser son esprit contre le bonheur. »


Embarquez avec Jean-Christophe Rufin, car qui sait ce qui vous attend au bout du voyage?...


Gaëlle Nohant.