14 septembre 2010

Coups de coeur de la rentrée littéraire, la suite !

Bonjour à tous,

Je vous avais promis quelques coups de cœur supplémentaires, les voici. La rentrée étrangère suivra, elle abrite plusieurs pépites que je suis en train de lire et vous ferai très bientôt partager. Au programme aujourd'hui, deux hommes est deux femmes, quatre romans.

Claudie Gallay nous avait embarqués au bout de la terre dans Les Déferlantes. Tempête, claquements de volets dans la nuit, secrets inavouables, rancunes et coeurs brisés, son précédent roman nous donnait envie de nous blottir sous les draps et d'écouter hurler le vent dans la respiration de la mer. Dans L'Amour est une Île, Claudie Gallay nous parle à nouveau de deuils impossibles : celui du grand amour, ou d'un frère bien-aimé. Mais cette fois elle nous installe au cœur d'une chaleur caniculaire, entre les remparts de la cité des Papes. Le festival bat son plein, la ville s'est remplie de troupes et de spectateurs, sauf qu'un vent de révolte gronde entre les murs : c'est la grève des intermittents du spectacle. Des spectacles sont annulés partout, d'autres se jouent sous les huées. Dans la chaleur étouffante, la colère, la frustration et l'espoir, Odon Schnadel attend le retour de son grand-amour perdu, Mathilde Monsols, qui l'a quitté dix ans plus tôt pour devenir la grande actrice qu'elle était promise à être : La Jogar. Odon est le directeur du petit théâtre Le Chien Fou et cette année il donne une pièce de Paul Selliès, jeune auteur mort sans savoir qu'il avait du talent. Marie, la sœur de l'auteur débarque en Avignon ; c'est un petit animal sauvage et écorché-vif qui ronge ses plaies et se cogne à ses questions sans réponses. Comme dans les Déferlantes, Claudie Gallay sait créer une atmosphère dense où le lecteur habite le temps du livre, et ses personnages existent avec la force de gens qu'on aurait connus et appris à aimer, dans une autre ville, un autre temps. C'était en Avignon, c'était en juillet, il s'appelait Odon et aimait passionnément Mathilde. Elle s'appelait Marie et ne savait comment arriver à vivre alors que son frère était mort, en avait-elle seulement le droit ? Elle, Mathilde, avait dû choisir entre son homme et sa passion, mener tout de front l'exténuait, c'est à ce prix qu'elle était devenue elle-même. Et tous, avec la vieille Isabelle, si profondément éprise de la vie, de la jeunesse et du théâtre, ils jouaient là une histoire de vie et de mort, d'amour et de solitude.

« Elle pense à lui. Elle l'a vu dans le patio, elle savait qu'il viendrait, qu'à un moment il serait là, pour elle, à l'attendre.

Elle boit son thé.

Le dernier été, ils sont partis en Bretagne. Arrivés à Saint-Malo, ils ont eu envie de Guernesey. La lande, les rochers avec les vagues qui se fracassent, et les phares et la nuit. Il a recopié pour elle une phrase de Baudelaire, « On ne peut oublier le temps qu'en s'en servant. » Elle l'a scotchée à son retour, au-dessus de son bureau, dans la chambre bleue chez Isabelle.

L'amour ne dure pas. C'est une impulsion brûlante, un feu. Elle ne veut pas être nostalgique. Ni de ça, ni de rien. »


En exergue du Cœur Régulier, Olivier Adam a placé cette phrase de Léonard Cohen :

« There is a crack in everything

That 's how the light gets in »

Qu'on pourrait traduire par : « Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière. »

Et l'on sent qu'Olivier Adam aime surprendre la fêlure chez ses personnages. Le moment où tout s'est écroulé, « la digue et les remparts », où l'être s'est retrouvé nu et tremblant. Puis, de là, accompagner le mouvement timide et courageux par lequel l'individu que la vie vient de fendiller s'ébroue hors de ses cendres, et comprend qu'à partir de cette blessure profonde, il peut laisser filtrer en lui la lumière. Ainsi de Sarah, qui réalise à la mort de son frère Nathan que sa vie n'a plus aucun sens, et s'enfuit au Japon sur un coup de tête, abandonnant là un mari « si parfait si gentil » qu'elle ne supporte plus et deux adolescents qui lui semblent devenus des étrangers. Au Japon, au bord de falaises déchiquetées d'où viennent régulièrement se jeter les desespérés, elle va rencontrer un personnage mystérieux et magnifique, Natsume Dombori, ancien flic qui incarne la solidarité dans un monde de plus en plus dur et compétitif où personne n'a plus le temps de pleurer ses morts ni de se demander pourquoi il vit ou qui il aime. Dans ce roman superbe servi par une écriture limpide, Olivier Adam nous confronte au vide en nous, à la terreur que dissimulent nos vies bien ordonnées, à la tiédeur qui envahit tout comme une glace qui prend et finit par nous tenir lieu de sentiments. Dans une société qui malmène sauvagement ceux qui ne rentrent pas sagement dans le cadre, il suffit d'un choc de trop pour que la vie nous devienne insupportable. Mais s'il faut parfois s'approcher de la falaise, le cœur en plein vertige, pour éprouver la solidité du fil qui nous relie à la vie, qui nous posera la main sur l'épaule et nous empêchera de sauter ?

S'il effleure les abîmes, Le Cœur Régulier est comme une maison douillette de laquelle vous pousseriez la porte exténué, pour découvrir qu'on vous y attendait, qu'il y a là une place pour vous, un repas chaud, une attention fraternelle, et que vous pouvez rester aussi longtemps que vous en aurez besoin.

« On aurait dit que personne ne vivait là, on aurait dit que la maison était gelée. Je me servais un premier whisky puis un autre, allumais la radio en sourdine, j'avais le sentiment d'être étrangère à cet endroit, cette maison, ces rues, j'avais le sentiment que tout cela était inventé, créé de toutes pièces, et n'avait pas le moindre rapport avec moi. Dans ces moments, je sentais combien j'étais apte à la dérive, je voyais se matérialiser sous mes yeux le réseau serré de fils que j'avais tissé pour me tenir à la surface, la succession de tâches professionnelles, sociales, amoureuses, domestiques qui me donnaient une contenance, un emploi, oui je voyais clairement l'ampleur de la construction, la grossièreté de l'artifice, la part de comédie.»

En cette rentrée, Alice Ferney a pris le risque de s'attaquer à la guerre d'Algérie, sujet brûlant, avec Passé sous Silence. A pris le risque de se retrouver au centre d'une polémique, ce qui n'est pas son genre. Le risque d'être lue de travers et lynchée en trois lignes par un journaliste du Magazine Lire qui ne devait pas avoir mis ses lunettes quand il a parcouru, sans doute trop vite, Passé sous silence. S'il avait bien lu ce roman, ça lui aurait évité d'accuser la romancière de défendre la cause de l'OAS. Car dans ce cas, autant accuser les romanciers américains de défendre la cause de l'esclavage en créant des personnage sudistes dignes d'empathie ! Et déclarer qu'on ne peut parler des bombardements de Dresde ou d'Hiroshima sans épouser l'idéologie nazie. Non seulement Alice Ferney ne défend pas la cause de l'OAS, mais son propos n'est pas le politique mais l'humain. Ici, un face à face entre un personnage inspiré par le Général de Gaulle et un autre inspiré par Jean-Marie Bastien-Thiry, dernier fusillé de France pour avoir fomenté l'attentat du Petit Clamart. Dans ce roman qui n'est ni un essai ni un document historique, la romancière s'intéresse à Paul Donadieu, jeune ingénieur idéaliste que ses convictions et son sens de l'honneur vont pousser à organiser un attentat avec l'OAS, parce qu'il s'estime trahi par le Général de Grandberger. La trahison en question, ce n'est pas d'avoir opté pour l'indépendance de l'Algérie. C'est d'avoir forcé l'Armée française au déshonneur d'abandonner des populations entières au massacre (colons et Harkis), et "passé sous silence" le sacrifice de ces gens sans jamais en assumer la moindre responsabilité. Mais encore une fois, Alice Ferney ne prétend pas parler de Bastien-Thiry, le vrai. Si elle a choisi le roman pour dire cette histoire, c'est qu' il lui permet, à travers un personnage, d'imaginer ce qui pousse un homme pacifique, sans histoire, qui n'a jamais été un militant, à planifier un attentat et à sacrifier sa vie et son bonheur familial au nom de ses convictions. Le personnage de Donadieu, justement parce qu'il est un personnage, approche plus près de la vérité humaine que ne l'aurait fait un document historique. Et si ce livre est si fort, c'est que sa forme romanesque nous fait entrer dans la complexité psychologique d'une époque, sortir de la caricature qui ignore que des gens honnêtes et humains aient pu un jour se tromper de camp, et pour quelles raisons. Et qu'il travaille ainsi à la pacification de ce qui reste une blessure à vif dans l'histoire de la France et de l'Algérie. Alors peut-être que des dents grincent parce qu'on égratigne la statue du Général de Gaulle à travers le personnage de Grandberger. Mais est-il défendu de dire qu'un chef d'Etat de son envergure était capable de machiavélisme, de parjure ou de cynisme ? De Gaulle serait-il un saint laïc dont on ne tolèrerait que les hagiographies ? Il me semble mériter mieux. Quant au roman d'Alice Ferney, je vous engage à le lire parce qu'il est fort et poignant, et que vous y retrouverez même ces femmes à l'amour digne et silencieux qui habitaient déjà les pages de son superbe roman, l'Elegance des Veuves :

"Les femmes de ta famille gardaient l'espoir en gardant le silence. Ta belle-mère, tes soeurs, tes belles-soeurs, entraient dans ce rôle ancestral de l'affection et de l'attente, qui les pose comme des statues paisibles, nourricières et patientes, par qui continue le quotidien de la vie autour d'un drame, par qui les enfants sont encore caressés et les hommes réconfortés, sans que jamais soit dit dans quel ciel infini elles puisent leur force ou ce qui, elles, les réconforte."

Pour finir sur une note plus légère, je vous invite à lire un roman enlevé et fantasque, Les Soeurs Brelan de François Vallejo. Marthe, Sabine et Judith Brelan, devenues orphelines à la mort de leur père, décident qu'elles n'ont pas besoin de tuteur et s'élèveront seules. L'aînée est majeure, tout ira bien. Elles se retrouvent en autarcie dans une étrange maison paquebot que leur père, fou de Le Corbusier, avait fait construire pour sa famille, et vivotent tant bien que mal, désargentées, en compagnie de l' incontrôlable Grand-Mère Madeleine. François Vallejo les aime d'amour, ces trois soeurs qui parlent toutes ensemble et ne font rien comme les autres. Il les suit au fil de leurs pérégrinations, qui vont des amours de Marthe au sanatorium à l'épopée berlinoise qui vise à décrocher pour Sabine un mari allemand avec l'aide improbable de ses soeurs et de sa grand-mère... jusqu'à la passion de Judith pour un tueur en série. Nous sommes dans les années cinquante soixante, le mur de Berlin vient d'être bâti, et les soeurs Brelan avancent en funambules au-dessus de plusieurs époques, à la fois désuètes et résolument modernes, audacieuses et armées d'un humour corrosif, s'exaspérant d'être inséparables. C'est une histoire étonnante, où le comique ne fait jamais l'économie de la profondeur et où la fantaisie a toujours le dernier mot. Ceux qui aiment les romans de Murielle Levraud décèleront sans doute des affinités entre Les Soeurs Brelan et l'œuvre de cette romancière.

"Vous savez, a dit Judith, les hommes ne tiennent jamais longtemps, chez nous ; ils s'unissent aux femmes de notre famille et ils meurent très vite, souvent de manière tragique, avant d'avoir eu le temps de perdre la tête."

La prochaine fois, je vous parlerai de la rentrée étrangère. A bientôt !

Gaëlle Nohant


27 août 2010

Que lire à la rentrée ?

Bonjour à tous.

Ça y est, les bacs des librairies se sont remplis jusqu'à la gueule de nouveaux romans en habits du dimanche, qui arborent fièrement leurs bandeaux, photos de l'auteur, mots accrocheurs cherchant à attirer l'attention du jury des prix tel le paratonnerre la foudre... D'ores et déjà les stars de la rentrée monopolisent les médias, fût-ce par leur omniprésente absence... Et dans cet océan, ce raz de marée, je ne prétendrais pas avoir tout lu, ni même assez lu pour prétendre embrasser l'ensemble. Mais je me suis plongée dans treize livres, et j'en ai retenu huit. Huit romans, huit voix d'écrivains, huit récits bruissants de ce mélange entre l'intime et l'extime, cette alchimie mystérieuse entre soi et le personnage qui bâtit une fiction plus vraie que le réel. Alors on y va, je vous emmène sur des sentiers parfois escarpés, glissants, difficiles, mais dont vous reviendrez forcément transformés, touchés, remués.

Pour commencer, transportons-nous à la Nouvelle-Orléans, voulez-vous. Aux jours sombre de l'ouragan Katrina. Ou plutôt, juste avant. Avant la tempête. Quand elle n'était que dans l'air, comme une menace qu'il faut savoir flairer, à la manière des vieux loups de mer. Regardez cette vieille femme noire aux yeux mi-clos, dans son rocking-chair, sur la véranda de sa maison modeste. Elle s'appelle Josephine Linc. Steelson, et elle sait. Elle sait ce qui arrive. Elle sait que rien, après, ne sera plus jamais pareil. C'est une des voix mêlées d'Ouragan, ce roman de Laurent Gaudé en forme d'opéra de fin du monde, tissé d'incantations et de destins brisés. Laurent Gaudé aime les personnages cassés, et à lecture de ce livre, on ne peut lui donner tort. Car ce sont les plus beaux. Ceux d'Ouragan appartiennent à la caste des déshérités : un taulard, une femme dont la vie est un ratage et l'enfant un fardeau, un homme qui a voulu vivre l'aventure à bord d'une plate-forme pétrolière et y a perdu ses rêves et sa flamboyance, un pasteur tendance illuminé... Ouragan a la force et la puissance de la tempête qu'il invoque, et le souffle de ce vent démonté qui va tout casser sur son passage, tout mettre à nu, ébranler les hommes jusqu'en leur tréfonds, sonder ce qui les tient debout :

« Toute la ville a foutu le camp et ils ont laissé derrière eux les nègres qui n'ont que leurs jambes pour courir parce que ceux-là, personne n'en veut. Nous allons rester là et advienne que pourra. Je n'ai pas peur. Je la sens qui vient. C'est bien. Les hommes détalent, ils ont tort. Ils devraient rester pour voir que leurs maisons ne sont rien, que leurs villes sont fragiles, que leurs voitures se retournent sous le vent. Ils devraient rester car tout ce qu'ils ont construit va être balayé. Il n'y aura plus d'argent, plus de commerce et d'activité. Nous ne sommes pas à l'échelle de ce qui va venir. Le vent va souffler et il se moque de nous, ne nous sent même pas. Les fleuves déborderont et les arbres craqueront. Une colère qui nous dépasse va venir. C'est bien. Les hommes qui restent et verront cela seront meilleurs que les autres. Nous allons tout perdre. Nous allons nous accrocher à nos pauvres vies comme des insectes à la branche mais nous serons dans la vérité nue du monde. Le vent ne nous appartient pas. Ni les bayous. Ni la force du Mississippi. Tout cela nous tolère le plus souvent, mais parfois, comme aujourd'hui, il faut faire face à la colère du monde qui éructe. La nature n'en peut plus de notre présence, de sentir qu'on la perce, la fouille et la salit sans cesse. Elle se tord et se contracte avec rage. Moi, Josephine Linc. Steelson, pauvre négresse au milieu de la tempête, je sais que la nature va parler. Je vais être minuscule, mais j'ai hâte, car il y a de la noblesse à éprouver son insignifiance, de la noblesse à savoir qu'un coup de vent peut balayer nos vies et ne rien laisser derrière nous, pas même le vague souvenir d'une petite existence. »

Mais de ce chaos, de cette œuvre de destruction qui semble l'œuvre d'une divinité sans merci, peut sortir un bien. Et de ce qui est en miettes un espoir, un amour, un pardon, une réparation. Ainsi Keanu, cet homme qui a un jour quitté la ville pour éprouver sa propre force en haute-mer, y revient-il dans le souffle de la tempête, à contre-courant de ces files de gens qui fuient l'ouragan. Mais c'est qu'il a oublié quelqu'un là-bas. Une femme. Rose. Que l'absence lui a rendue essentielle. Comme tous les autres personnages du roman, Keanu a ce mouvement de sursaut, de bravade, ce dernier mouvement de résistance et de liberté. Faire de sa vie quelque chose qui ne soit pas un gâchis. Au fil d'une apocalypse hallucinée se dessine le dernier chant d'une solidarité des pauvres, des abandonnés, ceux qu'on oublie quand la terre tremble, quand le vent cogne et déracine nos vies bien ordonnées. Vous ne l'oublierez pas de sitôt.

Marc Dugain s'intéresse aux périodes troublées de l'histoire. Déjà avec la Chambre des Officiers, magistral hymne à la vie, il ouvrait nos yeux sur l'humanité farouche des gueules cassées de la Grande Guerre. Depuis, il ne cesse d'ausculter ces plaies de l'histoire, ces moments de convulsion qui plongent l'individu dans des dilemmes où son courage affronte ses terreurs les plus enfantines. Avec L'insomnie des étoiles, il nous emmène en 1945, en Allemagne. Tandis qu'une gamine meurt de faim, terrée dans la ferme de son père envoyé sur le front russe, et devient le témoin involontaire d'un meurtre, une petite garnison française est envoyée dans une bourgade sans histoire, afin d'y ramener l'ordre des vainqueurs sur les pas des armées alliées. A sa tête, un capitaine trop humain pour l'armée. Dans le civil, le capitaine Louyre était astronome. C'est dire s'il sait observer l'imperceptible. Et tandis que ses hommes s'ennuient à périr dans cette ville peuplée de de vaincus renfermés et hostiles, lui s'interroge. Décèle dans l'atmosphère quelque chose de lourd, d'effrayant. Un nœud de mensonges, de dissimulation concertée. Il n'aura de cesse que de percer ce secret qui épaissit l'air autour de lui. Dans ce roman aux accents d'enquête policière, où la tension grimpe à mesure que progresse l'enquête, le huis-clos et le décor dépouillé, servis par une écriture limpide, mettent en relief la densité des sentiments, l'opacité des consciences achetées, tandis que palpite la petite flamme du capitaine Louyre, qui prétend à elle seule éclairer les abysses, au nom de la dignité de l'homme. Un très beau roman.

"— Vous cherchez une vérité ?

Louyre se dressa d'un coup pour signifier la fin de l'entretien.

Pas une vérité au sens philosophique du terme, je suis beaucoup plus modeste que ça, je cherche à résoudre l'énigme d'un meurtre.

Le médecin se mit à rire.

Un meurtre, dans une guerre qui fait des millions de morts ?

Justement, chacun a droit au respect et à un peu de vérité, même s'il est noyé dans une mer de sang."

Vous connaissiez Mathias Enard depuis son roman-ovni, Zone. Dans Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, le romancier nous livre une toute autre partition. Ce roman serti de courts chapitres comme d'autant de pierres précieuses nous ramène à la poésie, à sa manière singulière, condensée et subtile d'appréhender le monde. C'est un roman ensorcelant qui nous entraîne dans une variation inspirée par un fait d'histoire : le 13 mai 1506, fuyant la colère de Jules II, pape guerrier et mauvais payeur qui le fait pourchasser pour avoir abandonné le chantier de son tombeau romain, Michel-Ange accepte l'invitation du sultan Bajazet (Bayazid). Il embarque pour Constantinople afin d'y construire un pont entre l'Orient et l'Occident, entre la vieille ville et le faubourg de Péra. Un pont sur le Bosphore, enjambant la Corne d'Or. Un pont qui serait à la fois œuvre d'art et acte politique. Cette immersion dans une terre aussi étrangère et fascinante ne pouvait que nourrir un artiste de la trempe de Michel-Ange. Le transporter, l'émouvoir. Faire douter, aussi, ce sculpteur pétri d'orgueil et sûr de son talent. Des ors de Sainte-Sophie aux nuits d'envoûtement dans les tavernes de Pera, Michel-Ange se désoriente, se perd et se retrouve. Séduit par la civilisation byzantine, par les Ottomans, ces "maîtres de la lumière", il se laisse traverser par la beauté tandis que se dessine, comme à Rome, comme partout, un affrontement avec le monarque. Comme si la vie n'était que recommencement, comme si les Césars, où qu'ils trônent, ne pouvaient aimer les artistes qu'à condition qu'ils s'humilient devant eux.

« En retraversant la Corne d'Or, Michel-Ange a la vision de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai qu'il en a les larmes aux yeux. L'édifice sera colossal sans être imposant, fin et puissant. Comme si la soirée lui avait dessillé les paupières et transmis sa certitude, le dessin lui apparaît enfin.

Il rentre presque en courant poser cette idée sur le papier, traits de plume, ombres au blanc, rehauts de rouge. Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville. »

A travers ce voyage entre l'Orient et l'Occident, ce balancement entre un passé aux civilisations mêlées et l'incertitude du présent, se dessine le portrait d'un artiste capable de saisir la beauté où qu'elle se trouve, sauvage dans la lutte pour son indépendance et acharné dans ses inimitiés, mais aussi d'un homme seul terrifié par l'émotion qui le met en danger.

"Peut-être as-tu raison. Peut-être le meilleur de l'enfance est cette rage obstinée qui nous fait briser le château de bois s'il n'est pas parfait, conforme à nos désirs. Peut-être ton génie t'aveugle-t-il. Je ne suis rien à côté de toi, c'est certain. Tu me fais trembler. Je sens cette force noire qui va tout briser sur son passage, tout détruire de ses certitudes."


Souvenez-vous, c'était il y a plus de quatre ans. Pièce Montée, le premier roman de Blandine Le Callet, s'imposait comme une délicieuse surprise, friandise douce-amère et regard au scalpel sur un mariage collet-monté. Avec, noyé dans la crème pâtissière, cette pointe d'arsenic pour relever le goût. Voilà qu'elle revient cette rentrée avec "La balade de Lila K",un roman radicalement différent. Nous sommes dans un futur proche, dans une société qui pourrait être l'avenir de la nôtre : ultra sécuritaire et feutrée, gouvernée par une tyrannie bienveillante qui entend veiller sur vous malgré vous, fliquer chacun de vos gestes, de vos remous intimes, vous forcer à manger bien, à faire l'amour à dates fixes, gommer tout ce qui dépasse, et faire de vous un individu lisse, obéissant, opérationnel, jamais déprimé, délivré du doute. L'enfer est pavé de bonnes intentions, c'est connu. L'entrée dans ce monde, pour Lila, commence par une scène d'une sauvagerie inouïe. On l'arrache à sa mère, on emporte sa mère menottes aux poings. Hurlements, souffrance. Puis silence. On a installé l'enfant dans le Centre, lieu hybride qui tient de la maison de redressement, de l'hôpital et du pensionnat. Elle n'est qu'un cri rentré dans la gorge. Mais comme c'est une petite fille surdouée, elle va apprendre à faire semblant. A donner des gages de normalité, d'obéissance. Son but, s'enfuir, retrouver sa mère, et avec elle la mémoire de ses premières années, de son enfance. Sur sa route, elle croise quelques personnages plus ou moins bienveillants : un professeur anticonformiste, un rouage obéissant du système, un directeur de bibliothèque, un magasinier couvert de cicatrices... Odyssée glaçante où se reflètent les dérives de notre époque, roman haletant, bouleversante histoire d'amour, La balade de Lila K est tout cela et plus encore. Et au vu du résultat, je ne peux que saluer l'audace d'une romancière qui n'a pas hésité, dès son deuxième roman, à prendre le risque d'explorer un territoire si différent de l'univers de son premier roman. Une réussite.

« J'ai gardé les yeux bien fermés, pour ne pas me déconcentrer. Il y a des instants qu'il faut savoir saisir sans se poser de questions. Serrer sa chance, lorsqu'elle se présente alors même qu'on ne l'attendait plus, l'étreindre de toutes ses forces. »


La suite de mes coups de cœur au prochain billet. D'ici là, bonne lecture, et à bientôt !

Gaëlle Nohant


13 juillet 2010

Mes coups de cœur d'été

Je n'allais pas vous laisser partir en vacances sans alourdir vos bagages de quelques conseils de lecture partiaux et personnels. Je ne pars jamais nulle part sans avoir prévu trois fois trop de livres, tant j'ai peur de manquer. Et s'il pleuvait dix jours d'affilée ? Et si tout tombait en panne et qu'il n'y ait plus que la lecture à la bougie pour agrémenter ce temps incertain que l'on atteint dans un état de fatigue avancé, avec l'espoir d'en sortir réparé, rendu à sois-même ? Je pense qu'un bon livre est un voyage bienfaisant, qui répare, oui. Qui vous secoue parfois mais sait aussi vous consoler, vous faire rire et vous émouvoir en même-temps, comme un bon copain qui vous inviterait à dîner en voyant votre mine d'enterrement. Mes critères de sélection ? Totalement subjectifs. C'est un peu le hasard d'avoir saisi sur ma PAL (la Tour de Pise, comme je l'appelle) celui-ci plutôt que celui-là, mais si je l'ai gardé en main, c'est qu'il m'a emmenée là où je ne m'attendais pas, comme une prière exaucée sans qu'on se la soit formulée. Je préfère, bien sûr, que l'intrigue s'empare de moi et basculer dans l'histoire telle une Alice pourtant bien rôdée à cet exercice mais cueillie à chaque fois. Et que le style, la langue soit à la hauteur de l'émotion qu'elle entend faire naître. Pour le reste, ce sont des rencontres inespérées, ils en ont le charme âpre et doux à la fois. J'espère que vous les aimerez, qu'ils vous toucheront comme ils m'ont touchée, et s'inscriront parmi ces souvenirs que peuvent ranimer quelques madeleines, des grains de sable oubliés au fond d'un vieux sac de plage, ou le ticket de métro défraîchi d'une capitale européenne qu'on exhume d'une poche de pantalon. Il y a de tout dans ma petite liste, et tous ces titres n'ont de commun que le plaisir qu'ils m'ont procuré.

Pour commencer, En avant, route ! d'Alix de Saint-André, une sorte de cahier de marche écrit à rebours par cet écrivain singulière qui ne ressemble à personne, et qui taille sa route en marge de tous les courants, d'un polar drôle et cruel ( L'ange et le réservoir de liquide à frein, que je vous recommande CHAUDEMENT, pas seulement pour son titre génial) à une ode à Malraux, après un détour cultivé et plein d'humour par les Archives des Anges. Il y a chez Alix de Saint-André un mélange de délicatesse, de franchise et d'humour féroce qui nous la rend chère dès les premières lignes. En avant, route ! Est né de ses pélerinages à Saint-Jacques de Compostelle. Mais n'allez pas pour autant imaginer le livre béni-oui-oui d'une catholique compassée. Non, d'ailleurs elle vous le dit tout net :

« Il n'y a que les Français pour pérégriner ainsi à la remorque de prêtres et de professeurs, prière et culture, art et foi, tralala, monopolisant des refuges entiers à l'énervement général, car ce n'est pas du tout dans la logique du chemin, du camino tel qu'il se pratique en Espagne : individualiste et solitaire. Non pas formé de troupes de gens partageant les mêmes centres d'intérêt, mais d'individus farouchement antagonistes liés par le destin. »

Tout est là. Trois pèlerinages à Saint-Jacques — dont un à partir de Saint-Hilaire en Maine et Loire ! — des centaines de kilomètres à pied, d'ampoules, de rages, d'errances, de rencontres pittoresques, et tout ça pour atteindre quoi ? Dieu ? Parce que ça fait longtemps qu'on a deux mots à lui dire ? Ou bien soi-même, allez savoir. En tout cas, je vous invite à emboîter le pas à cette pèlerine-écrivain qui fume, boit, et déteste les Catholiques, surtout le matin.

Changement d'ambiance. Nous voilà dans un monde qui pourrait être notre futur proche. Un monde divisé en cinq zones : la Fournaise, où l'on peut gagner de l'argent dangereusement, où l'on risque la mort à chaque pas. La Fourmillère, où s'agitent des milliers d'humains diminués, en proie au chômage, au mal-être, à la laideur, à la violence. La Ferme, où sont produits tous les biens comestibles, la Fondation où vont les chanceux, l'élite, ceux qui ont de l'argent, qui font des études et peuvent espérer s'en sortir. Et enfin la Fosse, là où tout le monde échoue, à la fin. Bienvenue dans Requiem pour une étoile de Jennifer D Richard, talentueuse jeune romancière qui porte un regard à la fois ironique et acéré sur les dérives d'une société où l'ultra-libéralisme finit par flirter avec la décadence. Où l'homme n'aura bientôt qu'une valeur marchande et où l'on pourrait bien, un jour prochain, remettre les Jeux du Cirque au goût du jour. Dans Bleu Poussière, son premier roman (qui vient de sortir en poche), un jeune homme rentrait ivre chez lui pour se découvrir égaré dans une société glaçante dont il était censé être l'un des principaux rouages. Ici, c'est encore un Ulysse amnésique, Illidan Lauda, qui rentre chez lui après un séjour à la Fournaise si éprouvant que son cerveau en a effacé la mémoire. Il y retrouve sa femme, Sigrid, belle et mystérieuse, mais qui ne lui inspire qu'un inexplicable rejet. Et ses deux fils dont il ne se souvient pas. Le voilà donc obligé, comme le jeune Ladislas Baran dans Bleu Poussière, de retrouver çà et là les petits cailloux de Tom Pouce de son ancien moi, et de tenter de faire le jour sur d'oppressants secrets. Jennifer D Richard excelle dans l'art de ciseler des intrigues en spirales, nonchalantes et polies comme des thrillers, truffées de clins d'œil et d'inventions brillantes. Que vous soyiez ou non amateurs de récits d'anticipation, vous ne regretterez pas de plonger dans ces deux romans qui évoquent l'univers de Minority Report ou de Bienvenue à Gattaca.

« J'aperçois une bande, sortie de nulle part, hommes cagoulés aux gestes méthodiques, entourer un taxi pour le bloquer dans une circulation dense, en extirper le chauffeur pour lui faire les poches, le portrait, pour lui faire regretter d'avoir pris ce trajet, d'avoir cette gueule, de porter cette combinaison de protection, d'avoir installé des barreaux de fer entre les sièges...

Mais la foule ne s'arrête pas.

Suis-je le seul être conscient, moi qui reviens de la zone la plus violente du monde ? Suis-je le seul éveillé ? »

Sans transition, je vous invite à la Hague, un bout de terre au bout du bout, qui regarde la mer et nargue les tempêtes. Une petite communauté vit ici, hétéroclite, rassemblée par le goût de la fuite, de l'exil. La narratrice est une ethnologue, venue fuir ici un deuil impossible. Elle se protège de la vie en observant les autres, va à la pêche aux secrets, voudrait démêler les nœuds de la vie des autres pour éviter de retourner habiter la sienne. Les Déferlantes, de Claudie Gallay, est un roman dense, épais, à l'écriture précise et ciselée, qu'on voudrait lire à la lampe, la nuit, bercé par le fracas des vagues, guettant le clignotement des phares. Dépaysement garanti !

« Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens. »


Ensuite vient Mississipi, de Hilary Jordan. Nous sommes dans les années 40, la guerre vient de finir. Les soldats rentrent chez eux, hantés, ravagés à l'intérieur. Au même moment, Laura Mac Allan, jeune femme cultivée qui s'est mariée sur le tard, est contrainte de suivre son mari dans une ferme chez les bouseux du fin fond du Mississipi. Et endurer, comme si ça ne suffisait pas, la présence d'un beau-père odieux, tyrannique, raciste et violent. Non loin d'eux vivent Hap, un métayer noir, et sa femme Florence, sage-femme à la forte personnalité. Leur fils Ronsel rentre de la guerre, après avoir été, pendant quatre ans, traité comme un homme, comme un soldat. Dans ce drame aux accents de thriller, Hilary Jordan, dont c'est le premier roman, a injecté un humour ravageur et inattendu qui permet de supporter la noirceur d'un récit haletant. En voici un exemple dans le monologue de Hap, le métayer , persuadé que Dieu a voulu le ramener à la modestie par quelque châtiment choisi :

« I disait : « Hap, t'aurais intérêt à te faire plus petit maintenant, tu prends pour acquis les bienfaits que je t'accorde. Tu te promènes en pensant que t'es mieux que certaines personnes à cause que tu donnes pas la moitié de ta récolte comme d'autres. T'as oublié Qui Qui commande. Alors, voilà ce que Je va faire : Je va envoyer un orage tellement fort qui va arracher le toit du hangar ousque tu gardes ce mulet qui fait ta fierté. Puis Je va envoyer des grelons gros comme des noix sur ce mulet, i vont le rendre fou et i va se casser la patte en cherchant à se sauver. Puis, rien que pour que tu soyes bien sûr que c'est à Moi que t'as affaire, le lendemain matin après que t'auras abattu ton mulet, que tu l'auras enterré et que t'auras grimpé à l'échelle pour réparer le toit du hangar, Je va laisser le dernier barreau, celui que t'as pas encore pris le temps de réparer, Je va le laisser pourrir carrément que tu tombes et que tu te casses la jambe toi aussi, et Je va expédier Florence et Lilly à un accouchement et les jumeaux à l'autre bout du champ, comme ça tu passeras la moitié de la journée sur place. Ça te donnera le temps de bien réfléchir à ce que J'essayais de te dire depuis un moment. "

Enchaînons avec un polar pur : Origine, de Diana Abu Jaber. Lena Dawson, spécialiste de l'identification des empreintes dans un laboratoire, vit à Syracuse, dans l'Etat de New York. Cette jeune femme fragile, profondément seule, meurtrie par des blessures d'enfance, va se retrouver malgré elle sous la violence des projecteurs, suite à une affaire de morts subites du nourrisson. Lena a des intuitions fulgurantes, quelque chose comme un sixième sens. Elle flaire la présence d'un tueur en séries de bébés, et sent confusément que sa piste rejoint celle de ses origines à elle. Mais n'allez pas croire qu'Origine est un polar classique. C'est un thriller troublant à l'extrême, qui vous égare comme Léna dans une ville de neige, de vent et de froid glacial, vous replonge dans vos terreurs d'enfant, un voyage aux Enfers où tourbillonnent, lancinants, les thèmes du deuil, de la maternité, de l'origine. Un grand moment.

« Les enfants traumatisés font partie de la même tribu, je les repère instantanément chez les adultes — Margo, Erin Cogan : nous sommes partout. L'enfance perdue subsiste comme des scarifications dans un sourire de travers ou une expression dans le regard. Il y a toujours un signe. »

Et pour finir en beauté, un vrai roman américain comme je les aime, rempli d'un souffle qui n'existe que là-bas, sous ces ciels plus larges que le nôtre. Retournons dans le sud américain, le vieux sud sécessionniste. En Caroline du Sud, plus précisément. Dans Wando Passo, David Payne, grand romancier américain d'aujourd'hui, entremêle deux époques au même endroit. Un lieu hanté, ancienne plantation d'esclaves marquée par de sombres histoires de disparitions. Un couple en crise vient s'y réfugier, tenter de réparer une histoire qui bat de l'aile. Elle, Claire, est chez elle. Wando Passo est la terre de ses ancêtres. Lui, Ranson Hill, est un musicien de rock maniaco-dépressif à la sensibilité assez exacerbée pour réveiller tous les fantômes. Avec eux, un ami de jeunesse, Marcel Jones, noir de la bonne société amoureux de Claire depuis toujours. Tandis que se noue, dans le présent, une tragédie shakespearienne, en 1865, Adelaïde, jeune femme distinguée de Charleston, épouse sans amour un propriétaire terrien, Harlan De Lay, et s'installe avec lui à Wando Passo, malgré des rumeurs persistantes et « tout sauf convenables » sur la famille de son nouvel époux. Une nouvelle vie commence pour elle, qui va lui révéler, à travers la passion, la souffrance , la solitude et le danger, qui elle est vraiment. Je ne veux pas trop vous en dire sur ce roman envoûtant, bouleversant, qui vous hante longtemps après avoir l'avoir refermé, mais c'est à la fois une histoire haletante et une réflexion poignante sur la liberté et l'amour. Il est, cerise sur le gâteau, superbement écrit.

« Adelaïde reste plantée là, avec la conviction soudaine et viscérale que la vie tout autour d'elle, la vie verdoyante du marais et du monde lui-même, dont elle fait partie, n'est qu'une mince écume à la surface d'une mare noire et profonde, et que cette mare, c'est la mort. La mort est archaïque et d'une profondeur insondable, alors que la vie est nouvelle, fragile et mince ; le moindre objet — un caillou que l'on jette, un souffle de vent — pourrait réveiller ces eaux noires et immobiles, et la vie, sous cette vague de sang, cesserait. »


A bientôt, et... bon été.

Gaëlle Nohant

29 juin 2010

Dans le miroir de Pierre Moustiers

« L'entrée dans un pays décide à jamais de nos émotions. Le premier voyage est toujours unique. »

Comme tout le monde, je suis bardée de préjugés. Je n'aime pas la littérature quand elle ressemble à un jardin à la française, chaque bosquet minutieusement taillé, aligné, impeccable. Non pas que je n'aime pas le style, bien au contraire, mais je le préfère un peu échevelé, rauque comme un air de jazz erraillé au clair de lune, entre les tessons de bouteille. Aussi, si on ne m'avait pas invitée à découvrir Pierre Moustiers, je n'aurais sans doute pas croisé de moi-même son chemin. Un des avantages de mon travail pour la librairie Charlemagne est de me forcer à sortir de mes sentiers habituels. C'est ainsi que je me suis laisser attraper et émerveiller, il y a quelques mois, par Jean-Philippe Toussaint, ou ensorceler par Véronique Ovaldé.

L'univers de Pierre Moustiers est assez loin de moi : une langue subtile mais classique comme une partition de musique de chambre, un je-ne-sais-quoi de contemplatif, l'amour de la nature et de la montagne, une méfiance instinctive pour la modernité... Je l'aurais plus volontiers offert à ma grand-mère que placé en évidence sur ma table de nuit. Pour résumer, je n'étais pas la lectrice idéale pour vous vanter les qualités de ce romancier touche-à-tout et bardé de récompenses qui a beaucoup travaillé pour la télévision et le théâtre, et dont la valeur n'est certes plus à prouver. Mais nous avons un point commun : il aime faire quelques détours par le passé pour regarder le présent avec des yeux neufs. Ce n'est pas par nostalgie qu'il scrute des époques anciennes, mais pour y gagner un recul nécessaire, pour "interroger le passé comme un miroir". Sans ce recul, le regard est peut-être moins pertinent, la sensibilité se cogne à l'immédiat et y ricoche, ne trouvant aucune prise dans cette paroi vertigineuse (pour emprunter des images à l'alpinisme qu'il a longtemps pratiqué et qui lui est cher.).

Pierre Moustiers aime l'histoire et en a souvent emprunté les chemins pour creuser son sillon d'artisan des mots, de la Révolution à l'Affaire Caillaux dont il restitue à merveille, dans l'Avenir ne s'oublie pas, le climat théâtral et fervent. Mais s'il se penche avec bonheur sur le destin d'Henriette Caillaux, bourgeoise raffinée et femme fatale qui n'hésita pas à assassiner le directeur du Figaro pour se venger des « calomnies » de son journal, c'est parce que cet opéra balançant sans cesse entre farce et tragédie, fertile en rebondissements, servit de distraction à une opinion qui sentait monter l'ouragan de la guerre mondiale. Ce procès, qui passionna un public qui ne demandait que ça, fut le dernier feu de paille d'une innocence que la guerre allait consumer à jamais. Prêtant sa voix à un ancien chroniqueur judiciaire du procès qui s'en souvient quarante ans plus tard, après deux guerres mondiales, le romancier réveille ces passions futiles d'une époque enterrée et les charge d'émotion en même temps, montrant comment cette guerre dont on voulait à toute force oublier la menace finit par envahir le prétoire et manipuler le verdict. Ainsi, après avoir été publiquement — et gratuitement — accusé par Joseph Caillaux de n'avoir pas servi son pays, le dramaturge Henry Berstein, ami personnel de Gaston Calmette et témoin de moralité de ce dernier, vient défendre à la barre son honneur sali :

« Oui, j'ai commis dans ma jeunesse une folie. Il y a vingt ans, j'ai déserté après sept mois de service militaire. Une folie que je n'ai cessé de regretter, car j'adore passionnément mon pays. » Il s'est arrêté un instant pour tempérer son émotion, reprendre haleine et apaiser l'agitation de se mains. « Je crois m'être racheté depuis, a-t-il ajouté. Malgré un état de santé déplorable, j'ai demandé à être affecté dans une unité combattante. Je suis artilleur. La mobilisation ne saurait tarder. Je partirai quatre jours plus tard. Je ne sais pas quel jour partira Caillaux, mais je dois le prévenir qu'à la guerre, on ne peut pas se faire remplacer par une femme. A la guerre, il faut tirer soi-même ! »

Cette tirade enflammée, totalement hors de propos, constitua pourtant un des retournements majeurs de ce procès rocambolesque et retourna l'opinion contre les Caillaux...

Dans Le Dernier Mot d'un roi, Moustiers nous fait revivre les derniers jours de Louis XI, grand monarque qui ne se résout pas à devoir abandonner l'œuvre de sa vie et luttera jusqu'au bout pour « continuer. » Homme d'airain, volontaire et intraitable, se méfiant de ses élans du cœur comme de poisons voués à altérer son jugement, ce personnage d'exception qui n'a " pas le droit d'être un homme ordinaire » prépare sa succession avec méthode, usant de ruses pour affaiblir les vautours qui rôdent autour de son trône. Confronté à l'impuissance de sa maladie, de sa vieillesse, enragé de perdre le contrôle de lui-même, Louis XI sent monter les ombres de ses plus profondes angoisses :

« l'idée de ne plus exister sur cette terre, de n'être que l'ombre, le reflet de ce qu'il a été, le blesse comme une faute : « Il y a là un phénomène impossible. En ce monde, je me suis trop battu pour croire en mon absence. »

L'homme de fer, pris au piège de la maladie et de la mort comme un de ces « animaux nobles » qu'il aimait tant chasser, devient aussi poignant que son fils, le petit dauphin maladif, chétif et contrefait qu'on destine au trône, ou que sa fille Jeanne, bossue et boîteuse, mariée à un jeune loup aux dents longue qui ne ressent pour elle que mépris et répulsion. Tandis que ses courtisans tremblent, leur destin suspendu au fil tremblant de sa vie, le roi arme sa volonté pour réussir son dernier combat, et le lecteur retient son souffle.

Dans son dernier roman, Héritier d'un Seigneur, Pierre Moustiers s'intéresse encore à la filiation et à l'héritage, à travers le personnage de François Camerini, un jeune homme qui apprend, alors qu'il vient de perdre son père, l'identité longtemps cachée de son grand-père, le peintre Diego Velasquez. François n'est pas fait, c'est un brouillon d'homme qui n'a pas élu de trajectoire et a repris par devoir le travail de son père. S'il lui tient à cœur d'affirmer la suprématie de la liberté sur la filiation, il n'a pas encore fait usage de cette liberté. La rencontre avec un mystérieux madrilène, Miguel Gomez, passionné depuis l'enfance par Velasquez, va le précipiter dans un voyage devenu une quête de ce grand-père qui lui parle à travers ses toiles. Tandis que sa mère veille sur lui de loin, avec une profonde délicatesse, il fait, entre Provence et Espagne, ce voyage vers ses origines qui lui ouvrira peut-être un avenir :

« On ne saurait hériter d'un tel homme sans être responsable de sa lumière que l'on a le devoir de transmettre. Sur la toile, chaque touche me parle de lui et de son pays qui pourrait devenir le mien. A vingt-trois ans, mon avenir se réveille. »

J'espère vous avoir donné envie de découvrir Pierre Moustiers, et de l'offrir à votre tante Irma qui raffole du beau style ou à votre cousin Philippe qui aime les soirs bleutés du pays aixois, la lumière de Touraine, les embrasements du soleil entre les montagnes. J'en profite pour m'excuser de mes longues pauses de blog, mais je suis aux prises avec l'écriture d'un roman furieusement chronophage... Cependant, je ne vous oublie pas et je reviendrai bientôt partager avec vous quelques romans enthousiasmants à emporter en vacances.


Gaëlle Nohant

4 mai 2010

La chanson rebelle de Joseph O'Connor



« Dans toute nation construite sur une guerre civile, le monstrueux devient possible. Il suffit de regarder l'Irlande pour le savoir. Tuez votre frère et peu de morts restent inenvisageables. »

Si Joseph O'Connor met ces mots dans la bouche de J.Daniel Mc Lelland, l'un des narrateurs de son roman Redemption Falls, il aurait pu les prononcer. Car ce romancier irlandais né dans le conflit a dû apprendre à regarder le monde à travers le prisme d'une haine transmise et fratricide. On devine qu'il s'est construit en questionnant ce catéchisme : l'autre en face de moi, l'ennemi qui pourrait être mon ami, mon amant pourquoi pas, dans un autre contexte, voilà qu'il faut le haïr, le tuer peut-être, si j'en ai la force. Au cœur de l'œuvre de cet écrivain infiniment talentueux, il y a d'abord l'antagonisme. C'est le premier niveau de la confrontation entre les êtres. Que faire de cette hostilité, la transformer en quoi, est-ce seulement possible ? Ces questions traversent comme une houle des romans envoûtants et passionnants qui nous projettent dans une troublante odyssée humaine. Dans « les collines aux aguets », superbe nouvelle du recueil Les Bons Chrétiens, un jeune combattant de l'IRA couche sans le savoir avec un soldat anglais. Cette découverte va les exposer tous deux à un terrifiant dilemme. Ne sont-ils que les pions d'une tragédie jouée d'avance ? Il est des contextes ou l'amour, l'amitié ou la simple humanité demandent un vrai courage politique et peuvent vous conduire au peloton d'exécution ou au lynchage. Ce moment de vérité dans la vie d'un être où il met en balance ses sentiments mêlés — l'amour inattendu et la haine apprise — sa lâcheté, sa loyauté, sa peur et son courage, fascine Joseph O'Connor et hante chacune de ses histoires. Lesquelles sont nées dans la tourbe irlandaise, entre famine et rébellion, pour atteindre l'universel et venir nous parler de nous.

« Que chaque homme soit la somme de ses choix n'est que la pure vérité. Chacun peut être également quelque chose de plus. »
Ce « quelque chose », grain d'irrationnel dans la machine huilée, est ce qui nous permet de dépasser le rôle qu'on nous a assigné une fois pour toutes : militant de l'IRA, propriétaire plein de morgue, assassin, comtesse frivole, soldat confédéré ou combattant de l'Union. Ce qui nous rend humains, précisément. Dans ses romans, Joseph O'Connor part de situations figées, archétypales : dans l'Etoile des Mers, le bateau ainsi nommé emporte quatre cent crève-la-faim irlandais et quinze privilégiés vers New York et l'espoir d'un destin meilleur. A son bord, un assassin en loques, Pius Mulvey, venu tuer Lord David Merredith de Kingscourt, propriétaire ruiné qui espère se refaire en Amérique. On est en novembre 1847, au cœur de la grande famine qui décima l'Irlande et poussa des millions d'Irlandais à émigrer au risque de leur vie. L'Etoile des Mers fait partie de ces « bateaux-cercueils » de la dernière chance. Tout semble séparer les damnés de l'entrepont — qui meurent les uns après les autres — des riches de la première classe, indifférents et narcissiques. Mais les êtres ne sont pas ce qu'ils semblent, et au fil d'une traversée remplie de suspense, les masques tombent et les personnages gagnent en complexité tandis que le lecteur va de révélation en révélation. Les livres de Joseph O'Connor sont des voyages qui nous prennent comme nous sommes, pétris de certitudes et de préjugés, pour nous conduire, de cassures en retournements de situation, heurtés et ravis, traversant tout le panel des émotions humaines, vers cet ailleurs que nous atteignons en même temps que les personnages, dans ce bouleversement où le rire se mêle aux larmes.

On pouvait s'attendre à ce que le romancier irlandais s'intéresse à la guerre de Sécession, LA guerre fratricide par excellence, qui s'inscrit dans l'histoire irlandaise depuis que des dizaines de millers d'émigrants irlandais y furent enrôlés, principalement dans les rangs de l'Union. C'est chose faite avec son dernier roman, Redemption Falls, qui débute en janvier 1865, quelques mois avant la reddition du général Lee, chef des armées sudistes, scellant la fin d'une des pires boucheries que l'Amerique ait connues. Une jeune fille erre dans les Etats du Sud à la recherche de son petit frère Jeddo qui s'est enfui. Elle s'appelle Eliza Duane Mooney. Elle a peur mais elle avance, dans ces contrées exsangues dévastées par des bandits cruels et sanguinaires, où l'on croise comme autant de fantômes dépenaillés et faméliques les restes mangés aux mites de la Confédération :

« S'éloigner à la vue d'une cabane. Le gravier de la route sous la corne épaisse. Echardes de pierre dans les pieds lacérés. Eclats de douleur, crampes dans le tendon du jarret, prières vaines pour des souliers.
Il lui fallut presque un mois pour franchir la Louisiane. Une vingtaine de kilomètres par jour. Vingt-six mille pas. Un soldat, nourri et botté, aurait peut-être déserté face à pareille épreuve. Pas Eliza Duane Mooney. »
Au même moment, à Redemption Falls, un nouveau gouverneur est chargé de faire régner l'ordre au nom de l'Union. Le Général O'Keefe est un dur, un rebelle irlandais qui a survécu à la prison et à un naufrage avant de rejoindre les armées du Nord. Mais il a fort à faire pour s'imposer au sein des Territoires des Montagnes, terres frustes et brutales où il fait figure d'ennemi. Il a recueilli un sauvageon muet, un de ces gamins recrachés par la guerre, et s'est attaché à lui. Et puis il y a sa femme, Lucia, passionnée et entière, dont le caractère est aussi impossible à plier que le sien. Tous ces personnages, Eliza, l'enfant perdu, le General et sa femme, luttent pour sauver quelques miettes précieuses de leur vie d'avant au sein d'un monde en perdition. Mais la spirale de violence et de misère qui les entoure pourrait bien les emporter à leur tour. Si Redemption Falls, comme l'Etoile des Mers, tient à la fois du roman historique et du thriller haletant, on y retrouve les thèmes chers à l'auteur :

« C'était le jour où les nouvelles étaient arrivées d'Appomattox. La guerre était terminée ; Lee s'était rendu. Dans sa reddition il y avait de la défiance, ou ce que les sudistes appellent de la noblesse. Son bel uniforme, repassé comme pour aller au bal ; son étalon glorieusement caparaçonné. Les troupes conquérantes l'avaient regardé descendre jusqu'à eux. Ses boutons étaient si fourbis qu'ils étincelaient au soleil. Grant, le vainqueur, était vêtu d'un uniforme de simple soldat. C'était le vaincu qui avait l'air d'être le champion.
L'armistice signé — cela n'avait pas été très long —, les rebelles avaient déposé leurs armes en piles sur la route, qu'ils avaient traversée pour se rendre là où se tenaient leurs vainqueurs. Les nordistes leur avaient tendu la main et offert des colis de vivres ; des bandages. Puis les rebelles étaient rentrés dans leur famille. Ceux qui disposaient d'un cheval avaient été autorisés à le garder, afin qu'ils puissent de nouveau travailler la terre. Six cent mille morts. Le Sud en cendres. Tout ce qu'il avait fallu pour mettre fin au massacre, c'était traverser une route. »

Traverser la route, cette chose si simple et si difficile, c'est accepter de voir le monde depuis l'autre côté. Le côté de l'autre. Quitter sa perspective de toujours, et accepter d'en être changé. Pour y arriver, il faut parfois passer par la violence la plus nue. Et c'est ce qui va arriver à Billie Sweeney, le héros du magistral A l'Irlandaise. Petit représentant en antennes paraboliques vivant à Galway, en Irlande, il écrit des lettres à sa fille Maeve. La jeune fille est dans le coma depuis qu'une bande de voyous l'a sauvagement agressée un soir, dans la station service où elle travaillait. Billie Sweeney, depuis, est un homme hanté, dévoré par la haine et le chagrin. Il assiste au procès de ses agresseurs, quand l'un d'eux, leur chef présumé, s'échappe. Dès lors, il n'a qu'une obsession : le retrouver, le traquer, le faire souffrir, le tuer. Je ne vous dévoilerai pas les rebondissements de ce roman qui est un des plus beaux qu'il m'ait été donné de lire, mais tout ce que j'ai développé plus haut s'y trouve exprimé à la perfection : la force du conflit, des blessures collatérales qu'il inflige, de la haine qui en résulte. Mais aussi ce quelque chose qui fait de nous autre chose que la somme de nos choix, et qui nous rappelle à notre humanité.

Si j'ai à peine effleuré ici la richesse de l'œuvre de Joseph O'Connor, de sa puissance d'évocation et de son talent romanesque, j'espère en tout cas vous avoir donné envie de vous jeter sans tarder sur ses romans.

Ici la belle critique de Thomas Sinaeve sur A l'Irlandaise.

A bientôt.

Gaëlle Nohant

2 avril 2010

Carlos Ruiz Zafon et la Rose de Feu



« Quand une bibliothèque disparaît, quand un livre se perd dans l'oubli, nous qui connaissons cet endroit et en sommes les gardiens, nous faisons en sorte qu'il arrive ici. Dans ce lieu, les livres dont personne ne se souvient, qui se sont évanouis avec le temps, continuent de vivre en attendant un jour entre les mains d'un nouveau lecteur, d'atteindre un nouvel esprit.

C'était une belle idée, pourtant, celle du « Cimetière des livres oubliés. » Faire d'une poignée d'élus les gardiens d'une bibliothèque en péril, charger chacun de la survie d'un livre dont il serait en quelque sorte le parrain... Oui mais voilà, si Carlos Ruiz Zafon aime les histoires à tiroirs et les intrigues épaisses de sept cent pages, s'il a lu et relu Dickens, Eugène Sue et autres Dumas et s'est abondamment nourri à la source de la meilleure littérature populaire, celle qu'il écrit est pimentée de démesure et de baroque. A l'espagnole. Le sang ne s'y égoutte pas précieusement, il s'y vide en mares écarlates, et les cadavres jonchent la quête des héros.

Du même coup, le Cimetière des livres oubliés, ce lieu humide et suintant caché dans les profondeurs de Barcelone, a des allures de crypte abritant des livres qui sont autant de vampires assoiffés guettant le sang frais. Deux romans, L'Ombre du vent et Le Jeu de l'ange ; deux héros franchissant à leur tour la porte du Cimetière des livres oubliés, et choisissant un livre dans ce labyrinthe (qui n'abrite pas forcément, d'ailleurs, de bons livres, puisque le seul critère est la menace de leur disparition.), ou choisis par lui. Ces deux héros, Daniel Sempere dans le premier et David Martín dans le second roman, vont se lancer dès lors dans une quête obsessionnelle, littéralement hantés par l'auteur du roman qui leur a été confié. Quête dangereuse, ô combien, puisqu'elle les expose à la menace d'une sinistre répétition des destins. Non, les livres du Cimetière Oublié de Carlos Ruiz Zafon sont tout sauf un cadeau, si l'on considère la somme d'ennuis et de dangers mortels qu'ils valent à leurs bénéficiaires... Et si, dévorant ces deux romans, vous, lecteurs, vous laissiez à votre tour hanter par l'esprit de Carlos Ruiz Zafon... alors ce serait une mise en abîme aussi fascinante qu'un jeu de poupées russes. Et tenez, c'est précisément ainsi que Daniel Sempere, le héros de L'Ombre du vent, décrit le roman qui va bouleverser sa vie :

« A mesure que j'avançais, la structure du récit commença de me rappeler une de ces poupées russes qui contiennent, quand on les ouvre, d'innombrables répliques d'elles-mêmes, de plus en plus petites. Pas à pas, le récit se démultipliait en mille histoires, comme s'il était entré dans une galerie des glaces où son identité se scindait en des douzaines de reflets différents qui, pourtant, étaient toujours le même.

Le Jeu de l'Ange, qui commence en 1917, reprend quant à lui le thème du pacte faustien au cœur d'une Barcelone ténébreuse et angoissante à souhait. Son héros, David Martín, est un jeune romancier plein d'assurance qui brûle de se frotter à la gloire littéraire. Autant dire une proie idéale pour ce Méphistophélès devenu éditeur qui lui propose la gloire et la fortune en échange de l'écriture d'un livre un peu spécial. Non seulement les écrivains ont le pouvoir de vampiriser leurs lecteurs, mais leur âme est à vendre « par disposition naturelle », en quelque sorte...

« Un écrivain n'oublie jamais le moment où, pour la première fois, il a accepté un peu d'argent ou quelques éloges en échange d'une histoire. Il n'oublie jamais la première fois où il a senti dans ses veines le doux poison de la vanité et cru que si personne ne découvrait son absence de talent, son rêve de littérature pourrait lui procurer un toit sur la tête, un vrai repas chaque soir et ce qu'il désirait le plus au monde : son nom imprimé sur un misérable bout de papier qui, il en est sûr, vivra plus longtemps que lui. Un écrivain est condamné à se souvenir de ce moment parce que, dès lors, il est perdu : son âme a un prix. »

C'est donc innocemment que cet auteur talentueux, affligé d'une tumeur au cerveau et le cœur brisé par un chagrin d'amour, va accepter de céder son âme. Et acheter la maison hantée qui va avec. Carlos Ruiz Zafon raffole de ces maisons hantées nichées au cœur de Barcelone comme autant de joyaux noirs, et qui reflètent si bien l'âme tortueuse de la ville. Et David Martín, héros balzacien qui tient de Rastignac et de Balzac lui-même, a besoin de sentir palpiter tout près cette cité bruissante aux ruelles noires et mystérieuses, besoin de cette transfusion enfiévrée et malsaine, de cette « possession »-là pour écrire. Ce qu'il ignore, c'est que les dès sont pipés et que si l'on se croit toujours une longueur d'avance sur le diable... ce n'est que la preuve de notre naïveté.

« Barcelone toute entière s'étendait à mes pieds, et je voulus croire que lorsque j'ouvrirais mes nouvelles fenêtres à la nuit tombante ses rues me chuchoteraient à l'oreille des histoires et des secrets que je n'aurais qu'à fixer sur le papier pour les conter à qui voudrait les écouter. Vidal avait sa tour d'ivoire aristocratique et exubérante sur la hauteur la plus élégante de Pedralbes, entourée de collines, d'arbres et de ciels de rêve. Moi, j'aurais ma tour sinistre se dressant au milieu des rues les plus anciennes et les plus noires de la ville, entourée de miasmes et des ténèbres de cette nécropole que les poètes et les assassins avaient appelée « la Rose de feu. » »


Barcelone règne sans partage sur ces deux romans et que vous connaissiez la ville ou non, je vous invite à la (re)visiter à pied, et à y emporter L'Ombre du vent — pour lequel j'ai une nette préférence — véritable lettre d'amour à cette ville de feu et d'ombres. Ce roman ressuscite en effet les années noires de la Guerre d'Espagne et des débuts du Franquisme, années qui firent de cette ville, pour beaucoup de Barcelonais, une « ville de ténèbres », belle et inquiétante, ô combien dure aux malheureux :


« Des mois de dures vicissitudes devaient s'écouler avant que Jacinta trouve enfin un emploi stable dans un des ateliers Aldaya & fils, près de l'ancienne Exposition universelle de la Citadelle. La Barcelone de ses rêves s'était transformée en ville hostile et ténébreuse, faite de riches demeures fermées et d'usines qui soufflaient une haleine de brume imprégnant la peau de charbon et de soufre. Jacinta sut dès le premier jour que cette ville était une femme, vaniteuse et cruelle ; elle apprit à la craindre et à ne jamais la regarder dans les yeux. »

Au cœur de cette époque où règnent l'arbitraire, l'injustice et le puritanisme, le sinistre inspecteur Javier Romero bénéficie du pouvoir et de l'impunité qui l'accompagne pour assouvir son goût pour la torture et le meurtre. Daniel Sempere perdra son innocence en se frottant à ce dangereux adversaire et découvrira sa propre lâcheté. Tyrans fortunés, jeunes femmes courageuses, parias et diseuses de bonne aventure, les romans de Zafon entraînent une foule de personnages dans leur spirale machiavélique. Des cachots de Montjuïc aux ruelles louches du Raval, de la vie bourdonnante des Ramblas au recueillement de la Sagrada Familia, Barcelone ensorcelle et aliène les héros de Zafon... et nous avec.

Et je confesse que ce romancier a réveillé dans ma mémoire les images puissantes et sombres des deux films superbes de Guillermo del Toro sur la guerre d'Espagne, L'Echine du Diable et le Labyrinthe de Pan. Sans doute ce mélange de fantastique, de poésie et de réalisme noir, et ce goût commun des fantômes dont il ne faut pas trop craindre la fréquentation car ils ont des choses importantes à dire, comme chacun sait.


« Cette ville est une sorcière, Daniel. Elle se glisse sous votre peau et vous vole votre âme sans même que vous en preniez conscience. »



A bientôt.

Gaëlle Nohant

26 février 2010

Albert Camus, l'étranger fraternel

« Je n'ai jamais vu clair en moi pour finir. Mais j'ai toujours suivi, d'instinct, une étoile invisible... Il y a en moi une anarchie, un désordre affreux. Créer me coûte mille morts, car il s'agit d'un ordre et que tout mon être se refuse à l'ordre. Mais sans lui je mourrais éparpillé. »

Depuis que j'ai ouvert la Peste, l'année de mes quatorze ans, j'aime Albert Camus. Je ne prétends pas avoir percé tous les secrets de sa pensée, être diplômée ès existentialisme, ni connaître vraiment l'homme... Mais il est un jour entré dans mon cœur et n'en est plus sorti. Il fait partie de ceux qui m'ont donné envie d'être à mon tour un écrivain, et rendue modeste en même temps. Ces derniers mois, on a beaucoup parlé de Camus, de ses engagements, de sa querelle avec Sartre, de sa passion pour le théâtre... mais pour moi c'est avant tout un auteur, qui a su créer des personnages de chair et de sang, des histoires fortes et universelles. Quand je pense à lui, je vois un homme debout à l'ombre d'un soleil aveuglant, une cigarette à la main, qui regarde vivre et trembler Meursault, Tarrou, Clamence et les autres, tous ces personnages qu'il a enfantés et qui, depuis, font partie de nous. Alors c'est de l'écrivain que je vais vous parler.

« J'ai toujours pensé que tous les personnages d'un écrivain représentaient une de ses tentations», disait Camus dans une interview en 1957, à Stokholm où il venait recevoir le prix Nobel.

Tous. Meursault, d'abord, cette homme qui affronte son destin presque sans mot dire, enterre sa mère sans pleurer, cet « étranger » qui dérange les autres par son apparente froideur devant la vie, qui refuse de s'agenouiller, de mentir. L'Etranger est un roman profondément attachant en dépit de sa forme lapidaire, nue, qui offre aussi peu de prises que son personnages, et qui explose dans son dernier quart, montrant un homme pris dans les filets d'une justice théâtrale et arbitraire, un homme jugé non pas sur son véritable crime, mais sur le crime de n'avoir pas joué le jeu social qui lui aurait permis de sauver sa tête. Meursault est bien cet étranger qui refuse de composer, de rassurer les autres par de pieux mensonges, d'exagérer ses sentiments, mais qui affronte son destin comme il embrasse la vie, jusque dans son absurde finalité, l'aimant d'un amour puissant et désespéré. « Pour moi devant ce monde je ne veux pas mentir ni qu'on me mente », écrit Camus dans Noces.
A l'inverse, Jean-Baptiste Clamence, le juge-pénitent de la Chute, est un grand acteur, passé maître dans l'art du mensonge social. Ce juge qui brûle de se confesser à l'inconnu qu'il a repéré dans un bar louche d'Amsterdam, qui n'a pas assez de mots pour démasquer la supercherie sur laquelle il a bâti son existence, ne cherche pas de véritable expiation. Bien au contraire. S'il se met à nu, sans merci mais avec subtilité, il n'a pas choisi son interlocuteur au hasard :

« Nous nous confions rarement à ceux qui sont meilleurs que nous. Nous fuirions plutôt leur société. Le plus souvent, au contraire, nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses. Nous ne désirons donc pas nous corriger, être améliorés : il faudrait d'abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. »
Si Clamence a choisi cet homme de passage qui pourrait bien être le lecteur, c'est pour lui tendre un miroir grinçant dans lequel il pourra enfin se regarder en face, lui qui se croit innocent. Juge-pénitent, juge et pénitent tour à tour et à la fois, comme un sinistre Janus aux deux visages pareillement glaçants, Clamence est sans doute le personnage le plus sombre de Camus, son double grimaçant. Avec la Chute, on est précipité dans l'envers de la comédie humaine, tel Dante suivant son guide jusqu'en Enfer, fasciné et en proie à la répulsion, dévorant ce court roman avec son amertume. C'est un rire au coeur de la nuit qui démasque l'imposteur Clamence à ses propres yeux, mais c'est son rire à lui que le lecteur emporte après avoir fermé le livre, ironique et lancinant. Le rire de celui qui, sous couvert d'une confession, vient de débusquer tous ces petits arrangements avec nous-mêmes qui nous permettent de nous aimer plus commodément.
Meursault et Clamence, deux faces inversées de l'être humain, deux tentations camusiennes. Ne pas jouer le jeu, ou le jouer trop bien. Dans les deux cas, au fond on est seul en face de soi. Un étranger. Mais là où Meursault avance vers la mort réconcilié avec le monde et son absurdité, en paix avec lui-même, Clamence erre comme un spectre qui ne trouvera jamais le repos.

Il y a chez Camus une volonté de comprendre sans juger, ou le moins possible. Cette attitude ne pouvait que lui valoir des inimitiés, car la plupart d'entre nous n'envisagent pas d'avoir raison sans que les autres aient tort. Quand on refuse de juger, d'exclure, de condamner à mort, on se condamne à n'être jamais accepté par aucune société. Camus a toujours eu ce courage. Et s'il est un roman qui exprime cette volonté de comprendre l'autre, tous les autres, c'est bien la Peste. Pour moi, c'est, avec le Premier Homme, le roman le plus bouleversant de Camus, un chant de fraternité et de foi en l'homme. L'histoire est simple : la Peste, fantôme grimaçant d'un temps révolu, s'abat sur la ville d'Oran, dans l'incrédulité générale. Une poignée d'hommes vont se trouver emmurés dans la ville empestée et livrés à leur dilemme : rester ou partir, lutter ou composer. Dans la Peste, on croise le docteur Rieux qui lutte contre la mort et pense que « l'essentiel est de bien faire son métier ». Puis Tarrou, mystérieux personnage qui observe la ville et ses convulsions avant d'entrer en résistance et pour qui aucune cause ne justifiera jamais qu'on tue un homme. Grand, l'employé de mairie, a « le courage de ses bons sentiments » et réécrit sans fin la première phrase de son roman tant il est difficile de trouver les mots justes pour dire une émotion. Rambert, journaliste amoureux, ne pense qu'à rejoindre la femme dont il est séparé et défend son droit au bonheur face aux exigences du « service public ». Il y a aussi Paneloux, le prêtre qui veut voir en la Peste un châtiment purificateur, et le juge Othon dont les certitudes vacillent avec la mort de son petit garçon. Enfin Cottard, négociant en vins et liqueurs qui s'accommode très bien de la Peste, et s'y trouve plus heureux. Si les personnages confrontent leurs opinions et leurs engagements, le roman ne juge personne. Sans doute parce que ces personnages symbolisent toutes les tentations de l'homme plongé dans le chaos du monde, du repli à la résistance active. Ils pourraient bien sûr perdre leur temps à se haïr et à s'exclure. « Mais non pensait le docteur, aimer ou mourir ensemble, il n'y a pas d'autre ressource. »
Métaphore du nazisme et de l'Occupation, la Peste parle aussi et surtout de la douleur de s'être cru libre et de découvrir qu'on ne l'est pas ; qu'on peut, du jour au lendemain, se retrouver séparé de tout ce qu'on aime et réduit à la condition « d'exilé » chez soi. Ne restent, alors, que la fraternité et la révolte pour rendre son prix à la vie.

Mais comme l'Etranger garde précieusement en lui le secret de ce qu'il est pour ne le livrer qu'à la toute fin, Albert Camus attendra des années avant d'écrire son roman le plus intime, Le Premier Homme. C'est un roman qui mérite d'être lu, même s'il est inachevé, parce qu'il dévoile un écrivain réconcilié avec ses blessures originelles, qui revient sur les traces de ce qui l'a forgé : l'absence de son père, l'amour silencieux de sa mère, l'école qui l'a littéralement sauvé de la misère, l'amour d'une terre, d'un peuple algérien toujours au cœur de sa pensée. Le héros, Jacques Cormery, réalise sur la tombe de son père qu'il est à présent plus vieux que ce père dont il ne peut rien retrouver, aucune mémoire, si ce n'est qu'il est mort à la bataille de la Marne et gît ici, sous cette pierre gravée :

«Et le flot de tendresse et de pitié qui d'un coup vint lui emplir le coeur n'était pas le mouvement d'âme qui porte le fils vers le souvenir du père disparu, mais la compassion bouleversée qu'un homme fait ressent devant l'enfant injustement assassiné — quelque chose ici n'était pas dans l'ordre naturel et, à vrai dire, il n'y avait pas d'ordre mais seulement folie et chaos là où le fils était plus âgé que le père. La suite du temps lui-même se fracassait autour de lui immobile, entre ces tombes qu'il ne voyait plus, et les années cessaient de s'ordonner suivant ce grand fleuve qui coule vers sa fin. Elles n'étaient plus que fracas, ressac et remous où Jacques Cormery se débattait maintenant aux prises avec l'angoisse et la pitié. »

Le Premier Homme est dédié à sa mère qui ne le lira jamais car elle ne sait pas lire. Cette mère qui, devenant un personnage de roman, peut être partagée comme un secret précieusement confié, avec son amour maternel enclos dans les silences et sa vie loupée. De tous les personnages de Camus, c'est, sans doute, un des plus beaux.

Et si vous avez envie de mieux connaître un des écrivains les plus attachants du XXème siècle, je vous invite à vous plonger dans ses Carnets parus chez Gallimard. A la fois carnets de travail et journaux intimes, ils dessinent un Camus profondément humain, en proie au doute, angoissé mais aussi solaire et charnel, désespérément amoureux de la vie, la vivant intensément dans ses joies comme dans ses peines, et qui écrivait dix ans avant de mourir :

« En vérité, personne ne peut mourir en paix s'il n'a pas fait tout ce qu'il faut pour que les autres vivent. »

J'espère vous avoir donné envie de le lire ou de le relire.

Gaëlle Nohant

A signaler aussi, le superbe portrait de lui par sa fille Catherine, Albert Camus : Solitaire et solidaire , et une jolie rêverie de José Lenzini sur Les Derniers Jours de la vie d'Albert Camus, qui suit dans ses derniers moments cet écrivain issu d'un monde de muets, et se penche sur son amour silencieux pour sa mère.