24 novembre 2006

Parlons boutique avec Stephen King

Bonsoir à tous !

Tout d'abord, toutes mes excuses. Je vous délaisse, je sais... Mais pour être franche, mes neurones sont épuisés par une activité rébarbative au possible : une énième réécriture romanesque... Le refignolage, les finitions, un peu de peinture par ci, des retouches ici et là, des fissures à reboucher, un engrenage qui dysfonctionne... au bout d'un moment, je vous promets que la tête vous tourne, vous ne voyez plus le texte à force de l'avoir observé à la loupe, et vous vous demandez si cette gestation qui n'en finit pas va un jour déboucher sur un accouchement, et si vous aurez droit à la péridurale, ou à une césarienne pratiquée sans anesthésie par le premier pélerin venu.
A cette heure où je vous parle, je voudrais deux choses : retrouver assez de forme psychique pour lire des romans écrits par d'autres, sans savoir comment ils ont réglé les questions épineuses de leur intrigue, les retournements de situation, le conflit des personnages qui s'enlise à la page 78... Et travailler à mon prochain roman.
Mais ce n'est pas pour tout de suite !

Donc, ce soir, j'avais envie de ressourcer mes instincts littéraires auprès d'un écrivain que j'aime. Je viens de lire "On writing a memoir of the craft", ou "Ecriture, mémoires d'un métier."

Non non, ne partez pas, même si vous n'avez jamais eu envie d'écrire, cela peut vous intéresser. Et puis, on ne peut pas dire "fontaine, je ne boirai pas de ton eau", vous pouvez vous découvrir une furieuse envie d'écrire à la cinquantaine, voire après la retraite... ou tout simplement, vous aimez lire, et dans ce cas, les conseils de Maître Stephen vous plairont, parce que vous comprendrez mieux pourquoi vous avez trouvé tel roman déplorable, et tel autre à tomber à la renverse... (Faber ? Non ? Bon, ok, j'arrête avec Faber...)

Dans son avant-propos numéro 2, Stephen King nous dit d'entrée de jeu, et c'est honnête, vous en conviendrez :

"Ce livre n'est pas bien long, pour la simple raison que la plupart des livres qui parlent d'écriture sont pleins de conneries. Les romanciers, moi y compris, ne comprennent pas très bien ce qu'ils font, ni pourquoi ça marche quand c'est bon, ni pourquoi ça ne marche pas quand ça ne l'est pas. J'imagine qu'il y aura d'autant moins de conneries ici que le livre sera court."

Dans ce court manuel, Stephen King raconte les étapes qui ont peut-être fait de lui un écrivain, nous disons bien peut-être, parce qu'il ne suffit pas d'avoir souffert pour être écrivain, et encore moins pour être un bon écrivain... sinon, c'est bien simple, on marcherait sur des grands écrivains tant les rues en seraient jonchées, et tous les rescapés des camps seraient devenus Primo Levi.
Cependant, dans la vie d'un auteur, il y a des poteaux indicateurs. Un jour, on réalise qu'on a envie d'écrire des histoires. Un autre jour, on découvre qu'on peut captiver un public : Stephen King vendait des histoires horrifiques dans la cour du lycée, ce qui lui valut quelques savons de l'administration scolaire...
Et puis un jour, il écrivit Carrie.
On ne sait jamais à quel carrefour le destin attend un écrivain. Le carrefour de Stephen King s'appelait Carrie White, c'était une adolescente mal dans sa peau, douée de télékinésie, affligée d'une mère tyrannique et bigote. Il n'aimait pas trop ce personnage. Il avait connu deux Carrie White dans sa vie scolaire, il ne les avait pas défendues glorieusement contre la vindicte publique, il les avait regardées se défaire peu à peu sous le regard des autres :

"Sondra et Dodie étaient toutes les deux mortes le jour où j'ai commencé à rédiger Carrie. Sondra [...] était atteinte d'épilepsie et mourut pendant une crise. Elle vivait seule, si bien qu'il n'y avait eu personne pour lui porter secours lorsque sa tête s'était tordue dans le mauvais sens. [...] Peu après la naissance de son deuxième enfant, Dodie descendit dans la cave et se tira une balle de 22 dans l'abdomen. Ce fut un coup heureux (ou malheureux, selon le point de vue que l'on adopte) qui toucha la veine porte et la tua. En ville, on attribua ce suicide à la dépression post partum. Comme c'était triste. Moi, je me suis demandé si un blues post-lycée tenace n'avait pas aussi quelque chose à voir là-dedans.
Je n'ai jamais aimé Carrie, [...] mais grâce à Sondra et à Dodie, j'ai fini par la comprendre un peu. J'ai pitié d'elle, mais j'ai aussi pitié de ses camarades de classe, car j'ai jadis été l'un d'eux."


L'un d'eux. Pas meilleur, pas le pire. Mais celui qui prit sa machine à écrire pour parler à la place de toutes les Sondra et les Dodie du monde. Le personnage de Carrie est déchirant et inaccessible. Le lecteur impuissant ne peut la sauver de sa descente aux Enfers, pas plus que Stephen ne pouvait sauver les pauvres filles de sa classe. Mais l'auteur la venge, et il nous enchaîne à elle de manière à ce que nous ne puissions plus l'oublier.


Depuis, il y a eu le massacre de Columbine, d'autres tueries, d'autres ados parias. Mais tout était déjà là, des années plus tôt, entre les pages de Carrie.
Et ce livre fit de Stephen King un écrivain.

Un livre où il parlait d'une fille qu'il n'avait pu aimer, mais à laquelle il avait consacré des centaines de pages... ce qui était quand même une façon de l'aimer.

Dans la suite de son livre, il aborde précisément les personnages. Et il est certain qu'avec Carrie, il a appris qu'un personnage pouvait avoir sa vie propre, qu'on pouvait ne pas le trouver sympathique mais s'attacher à ses pas, parler pour lui, être assez près pour entendre son cœur battre :

"Pour moi, ce qui arrive aux personnages au fur et à mesure que progresse une histoire dépend seulement de ce que je découvre sur eux tandis que j'avance : autrement dit, de la manière dont ils se développent. Parfois, ils se développent peu. S'ils se développent beaucoup, ils commencent à influer sur l'histoire au lieu que ce soit le contraire. [...] J'estime que les meilleurs romans finissent toujours par avoir les gens pour sujets, plutôt que les événements ; autrement dit, que les histoires sont cornaquées par les personnages. [...] Et si vous faites bien votre boulot, vos personnages commenceront à faire des choses d'eux-mêmes. Je sais qu'on trouve cela un peu inquiétant quand on n'en a pas fait l'expérience soi-même, mais c'est sensationnel quand ça vous arrive."

Il donne un très bon exemple de cette chair dont s'étoffent les personnages, comme s'ils s'éveillaient à la vie au cours de l'histoire, cessaient d'être des pantins pour devenir de vraies personnes : celui de Paul Sheldon, l'écrivain de Misery. Au départ, Misery était une situation dont il avait rêvé... (je donnerais cher pour hériter de quelques rêves de Stephen King ! Bon pas TOUTES les nuits, mais juste de temps en temps) : un écrivain handicapé, séquestré par une infirmière psychotique décidée à le forcer à écrire un nouvel épisode de la vie de Misery Chastain, son héroïne préférée. Cette situation de départ était pour King une excellente idée de nouvelle. Paul Sheldon finirait assassiné, et sa peau fournirait la reliure du nouveau Misery... Mais en cours de route, le personnage prit corps et modifia l'histoire :

"...mais en fin de compte ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées. Paul Sheldon se révéla être un personnage plein de ressources, beaucoup plus que ce que j'avais tout d'abord crû, et ses efforts pour jouer les Shéhérazade et sauver sa vie me donnèrent l'occasion de dire certaines choses sur le pouvoir rédempteur de l'écriture que je ressentais depuis longtemps, mais n'avais jamais pris le temps de mettre au clair."


Cette chose-là est toujours difficile à comprendre : que lorsque les personnages attrapent l'envie d'exister, ils ne vous demandent pas la permission, et c'est peine perdue de les forcer à respecter votre volonté. Ils vous narguent, parce qu'ils savent bien que les torgnoler, les attraper par le col et les faire rentrer dans les clous prévus pour leurs déplacements les rendra moins vivants, ce qui desservira l'histoire. Donc l'auteur est piégé, et doit modifier son histoire en fonction des personnages, et non l'inverse... Stephen King se définit comme le premier spectateur de ses histoires. Ma petite expérience va dans le même sens, et c'est en quoi l'écriture est grisante. Car s'il ne s'agissait que de faire s'agiter des poupées de chiffon de droite et de gauche, qui parleraient comme vous, seraient d'accord avec vous, feraient tout ce que vous leur soufflez, quel serait l'intérêt?



Il y a pas mal d'anecdotes réjouissantes dans ce livre, on y apprend que "La vérité est que tous les écrivains sont pompants. En particulier entre la première et la deuxième mouture, quand la porte du bureau s'ouvre et que la lumière du monde vient l'inonder"...
Bien sûr, ce sont de basses calomnies. L'écrivain est par essence charmant, d'humeur égale, et il est difficile de trouver moins susceptible.
On y apprend aussi que Stephen King s'est choisi une lectrice fétiche qui n'est pas toujours tendre, voire résolument vache : sa femme. Enfin, c'est son choix, et nous le respectons.

Pour finir, trois conseils qui me ravissent par leur humour ET leur exactitude : le premier concerne les dialogues. L'auteur explique que ce qui compte, ici comme dans tout le texte, c'est l'honnêteté, éthique de romancier qu'il partage, entre autres, avec Chandler :


"Si vous êtes honnête quant aux mots que vous faites sortir de la bouche de vos personnages, vous découvrirez que vous vous exposez aussi à pas mal de critiques. Pas une semaine ne passe sans que je reçoive au moins une lettre furibarde (et la plupart du temps, plusieurs) m'accusant d'être grossier, bigot, homophobe, assassin, frivole ou carrément psychotique. Dans la plupart des cas, ce qui a échauffé la bile de mes correspondants figure quelque part dans un dialogue :
"Tirons-nous de ce putain de bled", ou "On n'encaisse pas trop les nègres, dans le coin", ou encore : "Où tu te crois, sale con de pédé ?"
[...] Ce qui compte est de laisser chaque personnage s'exprimer librement, sans s'occuper de ce que pensent les gens bien-pensants ou les dames de la paroisse. Faire autrement serait de la couardise ou de la malhonnêteté ; et croyez-moi, écrire de la fiction en Amérique en ce début du vingt et unième siècle n'est pas un boulot pour les froussards intellectuels."


Petit apparté : Aujourd'hui, même en France, ce pays si exemplaire de libertés protégées, si vous créez un personnage pédophile, raciste ou simplement cinglé, il y a de grandes chances pour qu'on vous accuse d'être vous-même, forcément, puisque la créature est sortie de votre cerveau malade, un pédophile (au moins un peu, allez ! Y a pas de fumée sans feu...), un raciste (sur les bords) ou un cinglé (si, allons quoi, vous écrivez de ces trucs !). Ce qui est une preuve de courte-vue, car si on ne plonge pas un peu dans leur crâne, comment comprendre les pédophiles, les cinglés ou les racistes ?... Hein, je vous le demande ?

Deuxième exemple : les adverbes. Toute personne prétendant écrire un livre se trouve confronté à ces bestioles, et croyez-moi, c'est une sale engeance. Comme le dit Stephen King avec une bouleversante justesse :

"Comme la voix passive, ils donnent l'impression d'avoir été créés pour le bonheur des écrivains timides. Lorsqu'il utilise la voix passive, l'écrivain trahit en général sa peur de ne pas être pris au sérieux ; elle est la voix des petits garçons à la moustache dessinée au cirage et des petites filles clopinant dans les talons hauts de maman. Avec l'adverbe, l'écrivain trahit le fait qu'il craint de ne pas s'être exprimé avec clarté, d'être passé à côté de ce qu'il voulait souligner."


La voix des écrivains timides... c'est trop joli, et tellement vrai (foi d'apprentie écrivain timide). Et il ajoute :

"J'estime que la route menant en enfer est pavée d'adverbes et je le crierai sur les toits. Pour le dire autrement, les adverbes sont comme les pissenlits. Un seul et unique sur votre pelouse, c'est ravissant. Oubliez de l'arracher et, quelques jours plus tard, vous en aurez cinq, puis cinquante le lendemain et, mes chers frères et sœurs, votre pelouse sera recouverte totalement, complètement et superlativement de pissenlits."

Juste avant d'aller retrouver ma corvée quotidienne de desherbage... pour le cas où certains espèreraient se passer de pissenlits en abusant de synonymes puissants en guise de verbes déclaratifs, je vous préviens : attention, maître King vous a à l'œil, les petits pères :

"Certains écrivains tentent de contourner la règle pas-d'adverbes en shootant le verbe déclaratif aux stéroïdes anabolisants. Le résultat est bien connu par les amateurs de littérature de gare :

"Pose ce révolver, Utterson !" grinça Jekyll.
"Continue de m'embrasser !" hoqueta Shayna.
"Espèce de sale allumeuse !"éructa Bill."

N'écrivez pas comme ça... s'il vous plaît !
Le verbe déclaratif le plus courant est dit, comme dans dit-il, dit-elle, dit Bill, dit Monica."




"Ok, ok, Stephen ! Si tu le prends comme ça !" explosa Gaëlle.

Sur ce, elle claqua la porte vertement, la rouvrit plus délicatement, dit au-revoir et merci, gentiment, demanda poliment si on en avait terminé pour la leçon du soir, et si elle pouvait aller de ce pas retrouver son manuscrit horriblement raturé... et Stephen King lui répondit chaleureusement, avec un éclair de malice dans l'œil :

"Il y a eu des moments pour moi où écrire a relevé de l'acte de foi, a été un crachat dans l'œil du désespoir. La deuxième partie de ce livre a été rédigée dans cet esprit. Je me la suis sortie des tripes, comme nous disions quand nous étions gosses. L'écriture n'est pas la vie, mais je crois qu'elle peut être parfois le moyen de revenir à la vie. C'est quelque chose que j'ai découvert pendant l'été 1999 lorsqu'un homme, au volant d'un van bleu, a bien failli me tuer."

— "Ah ouais, c'est sûr que c'est pas facile, tout ça... Non mais te bile pas, Stevie, je crois que je pige ce truc, là, enlever tous les mots inutiles, les orties, tout ça... dit-elle, conciliante.

— Et tu vois, du coup, t'as même plus besoin d'adverbes, ou de verbes à la con. Hop, disparus ! Au fait, tu sais que je n'suis pas vraiment là, hein ?... Juste dans ta tête, parce que tu es très fatiguée? Ok... Maintenant, tu peux aller dormir, va..."

Elle acquiesça, souriante, et éteignit la lumière du bureau.

Mais quoiqu'il en dise, il était là, dans le noir. Et il la regardait. Maintenant qu'elle y réfléchissait, son regard avait quelque chose d'anormal. Etait-ce le disque de la pleine lune ? Le hurlement rauque d'un chien sauvage dans le lointain ? La lueur furtive de phares qu'on eût dits ensanglantés ?

Elle se dit qu'il était temps d'aller dormir. Et plus vite que ça.




Bonne nuit...

8 novembre 2006

Allez, cadeau !

Bonsoir à tous.

Ce billet est dédié à Thom et Jenny.(non, ce n'est pas un gag facile, ce sont deux vraies personnes) Et son titre n'est pas de moi, mais de Murielle Levraud.



Il fallait que je vous présente cette personne.
Ça fait un moment que j'y songe.
En fait, j'ai fait sa connaissance à l'abbaye royale de F., un beau soir, et surtout le lendemain : le premier soir elle était cachée derrière Jean Teulé : et comme Jean Teulé est très grand et elle assez petite (enfin comme moi, je pense ? Murielle ? Il faudrait qu'on se mesure un de ces jours), je ne l'avais pas vue.
Le lendemain, il faisait soleil, j'étais de bonne humeur jusqu'à ce qu'elle me dise que mes trente premières pages étaient un peu ennuyeuses... et là, je l'ai vue !
Je l'ai même bien étudiée.

Elle était donc assez petite, jolie, et paraissait réservée, enfin jusqu'à ce qu'elle semât quelques bombes dans le calme lénifiant de la conversation. Il paraît qu'elle se retenait depuis deux ans, en même temps. Il fallait bien que ça sorte. Après le café. Au moment de la digestion, là où on est désarmé.
A ce moment-là, je ne savais rien d'elle, parce que je n'avais pas encore lu son livre.

Mais plus tard, dans la journée, quand nous eûmes l'occasion de deviser ensemble sur la chasse et les chasseurs, en nous promenant dans les champs autour de l'abbaye, je m'aperçus qu'elle était TRÈS sympathique. Et drôle. Qu'elle me plaisait, quoi.
Quelques jours plus tard elle nous écrivit, à nous, les détenues, un message d'espoir nous parlant du monde des gens libres qui regonfla nos cœurs inquiets.
Ce monde existait donc encore. Quel soulagement.
Elle me disait aussi que ce mon livre était un cheval, qu'il fallait le faire trotter et galoper, mais que bon, avant tout, ça restait MON cheval... enfin je n'ai pas tout compris, mais ça m'a touchée. (je blague Murielle. Tout le monde sait que les livres sont des chevaux.)


Elle a trente ans environ (l'âge du rayonnement serein, chez la femme...), elle élève des escargots (mais pas pour en faire ses amis, non, pour que des gens aux mœurs étranges les dégustent recouverts d'une sauce relevée), des crocus pour faire pousser du safran... et tout ça elle le fait parce que c'est son métier, en plus d'écrire des trucs complètement loufdingues, "en attendant la gloire qui lui est promise."

C'est dire si j'attendais son livre avec impatience. Je ne fus pas déçue.
J'en ris encore.


Si ce billet a l'air confus, voire un peu décoiffé, excusez-moi, c'est que... allez parler d'une façon claire d'un livre qui s'appelle "N'allez pas croire qu'ailleurs l'herbe soit plus verte... Elle est plus loin et puis c'est tout", et dont les chapitres se nomment par exemple, outre celui que j'ai repris en titre : (Murielle, ok, tu les auras tes royalties)

" 1. Où la chute est annoncée, comme un cadeau.

5. Deux cœurs égalent un cœur.

17. Où l'échange de fluides n'est pas celui qu'on croit.

20. SI femme soûle frappe à ta porte, n'ouvre pas, fais la morte

21. Hérisson ? Ecrase !

31. Où la faim de l'autre attirera la fin de l'autre.

32. Où Flaque tombe à l'eau."


Voyez un peu si c'est commode...

Maintenant passons au texte : c'est un roman, donc. Nous voilà à Bassebourg, une petite ville où les gens ont, dans l'ensemble, une tendance naturelle à la méchanceté et aux complots. C'est une petite ville surmontée par une colline baptisée Sainte-Adèle, où se dresse une vieille église du même nom :

"On y accède par un chemin caillouteux traversant une petite forêt d'arbres craintifs. S'ils avaient poussé ailleurs, on aurait parlé d'arbres confiants, mais sur la colline Sainte-Adèle, parce qu'à son sommet se trouve la vieille église, menaçant de s'écrouler à tout moment, on dit arbres craintifs.[...] Les arbres de la colline Sainte-Adèle poussent à genoux et sur le dos, penchés sur la pente en une inclinaison suppliante adressée à la vieille église Sainte-Adèle. On n'a jamais vu un arbre s'enfuir, mais à Bassebourg, si on laissait le choix à ceux de cette colline, ils iraient pousser ailleurs, et tout droit."


Un couple, les époux Brisepaille, a trouvé moyen de s'aimer sur cette colline et de fabriquer un enfant heureux prénommé Calme, qu'ils élèvent dans des vêtements trop grands pour son âge.
Las...comme dans toute histoire, il y a un méchant, ou plutôt une méchante : Madeleine Kwa.
Elle est belle, fatale, et en veut à la terre entière. Dès qu'elle voit un homme heureux, et même un homme malheureux, elle ne peut s'empêcher de le faire souffrir de toutes ses forces. Et ces andouilles tombent tous dans le piège. Tous, sauf Monsieur Brisepaille, époux heureux qui lorsqu'il regarde une personne, lui renvoie le reflet de sa vérité profonde. Autant dire que pour la belle Madeleine, la vérité est si dure à affronter... qu'elle s'écroule en sanglots sur son épaule, et qu'il est obligé de la consoler un long moment à l'hôtel, mais en tout bien tout honneur. Je vous jure.
Las...
une petite note d'hôtel trouvée dans sa poche déclenchera la GUERRE DES ÉPOUX BRISEPAILLE.

Vous en tremblez, et vous n'avez pas tort.
Madame Brisepaille veut se venger. Elle songe bien à l'adultère, mais voilà, pas de pot, elle souffre de fidélité chronique, à son grand dam :


"Une question l'obsédait : comment faisaient les autres femmes pour coucher avec leur plombier ? [...]Elle s'était résolue à n'être que celle qui garde les coupes de champagne, qui surveille le mari. A une occasion, elle s'était retrouvée à garder trois coupettes (3 !), à surveiller trois maris et un amant en titre (4 !) ; elle s''était même sentie obligée de servir les petits-fours pour ne pas éveiller les soupçons. [...] Elle se sentait maudite, elle était incapable d'adultère."


Son mari sent bien qu'il y a eu quiproquo, mais qu'elle n'entendra rien, tant elle est têtue. Aussi est-il même prêt à lui faciliter la vengeance adultérine en lui présentant le tombeur de ces dames, chasseur de son état : Zabriel Arcosse.

(NB : qu'on me passe les gens qui trouvaient que mes personnages avaient des noms bizarres. J'ai deux mots à leur dire !)

Bref en principe c'est un rituel : vous êtes un homme, vous emmenez votre épouse à la chasse, elle s'ennuie dans le salon du club de chasse et là, surgit Tartarin, euh pardon, Arcosse, qui s'offre pour la consoler et la basculer dans un fourré.
Mais là, non. Malgré les efforts de M. Brisepaille s'escrimant à rater ses proies jour après jour (il a le cœur aussi tendre que Michel Delpech chassant les oies sauvages), cette histoire se termine par un massacre verbal du tombeur...lequel perd aussitôt toute virilité (normal, une seule écharde et c'est toute une carrière de Don Juan qui en prend un coup !), devenant l'employé soumis de cette dame qui non contente de résister à ses avances, a passé sur lui une rage qui n'a désormais plus de limites.

Mme Brisepaille s'étant perdue dans la forêt, elle décide de créer un hôtel au sommet de la colline, le Prétentieux, destiné aux seuls voyageurs capables d'aller se paumer aussi loin... et nomme Arcosse directeur de l'hôtel. Lequel reste vide... ce qui contraint l'époux plein d'astuces de Mme à lui envoyer sans cesse des footballeurs de son club, déguisés en randonneurs perdus.

A ce stade, vous aurez peut-être compris ce que j'entendais par loufdingue ? Mais vous n'avez rien vu encore, ce n'est que le prélude.
Je vais tâcher de ne pas vous raconter la suite débridée de l'histoire pour ne pas vous gâcher le plaisir, mais sachez que si vous voulez que quelqu'un que vous aimez attrape des fou-rires dans le métro, c'est le bon livre.

( Euh, Jenny, tu es d'accord je pense ?)

Dans ce roman, on croise :
1) un prêtre qui cherche désespérément une sainte à protéger du Mal... et échoue par deux fois...
2)Des moines d'antan, les Oreux, sourds et muets qui construisirent un souterrain pour se protéger des villageois sceptiques qui leur jettaient au visage des chats sauvages pour les obliger à quitter leur mutisme feint.
3) Une femme fatale qui tombe amoureuse, rompt sur un malentendu (apparemment c'est un thème fort chez Murielle Levraud : les ruptures, c'est du malentendu qui n'en finit pas. Et qui a des conséquences très regrettables...), et naturellement... veut se venger sur tout ce qui bouge...
4) Un muet qui, comme il se doit, tient LE café du village, ce qui facilite les blagues de comptoir...
5) Un agent secret assez pathétique pour s'appeler Flaque et se balader avec une plante verte en guise de camouflage...
6) Un bibliothécaire maniaque qui ne supporte pas qu'on dérange ses livres et les range dans un ordre très spécial.
7) Un club de Gens qui ne disent rien mais se tiennent là, Ensemble.

8)Un commissaire qui rêvait d'être toréador mais n'a gardé du rêve que les chaussettes... car il y aura un cadavre semé au fil de l'histoire, et laissez-moi vous dire que la scène des "aveux" où le détective réunit tout le monde dans le salon, façon Hercule Poirot, est un morceau d'anthologie.

Et enfin, une étrangère innocente débarquée par le train de 14h17 et que tout le monde va faire son possible pour haïr avant qu'elle comprenne ce qu'elle fait là...

Enfin, innocente... c'est juste que Judith, l'héroïne du roman, est une ex traductrice bilingue qui, devenue unilingue suite à un horrible incident, trafique ses C.V, persuadée que personne ne les lit puisque personne n'y répond :

" Elle pouvait écrire n'importe quoi, après tout. Elle innova, s'inventa de nouveaux métiers : trapéziste dentaire, gardienne de pieds de maïs. Qui saurait ? Et si elle s'inventait un passé glorieux de reine des majorettes, de jour et de nuit, experte en maniement des bâtons enflammés, QUI saurait ?..."

C'est précisément ces qualités de majorette qui vont forcer l'admiration de la tyrannique Mme Brisepaille et faire embaucher Judith à l'hôtel du Prétentieux. Encore un quiproquo qui aura des suites fâcheuses à la pelle...

Quant à Madeleine Kwa, la femme fatale, qui était réceptionniste du Prétentieux et amante d'Arcosse jusqu'à la mystérieuse arrivée de Judith, elle a été rétrogradée au rang de femme de chambre et donc d'amante désunie et rageuse (CQFD). Toujours les quiproquos amoureux ! Du coup...
Elle hait Judith, le monde entier et les hérissons (ce mystère sera résolu ultérieurement dans le livre) et... elle fait comme tous les dépressifs : elle regarde un soap !

Il s'appelle "Passionnément Passionnément". En voici quelques extraits, en hommage à un grand auteur comique de ma connaissance qui a mis longtemps à décrocher de son feuilleton préféré :

Christian Carter, le riche héritier de Carter & Carter, s'y oppose violemment à Angela Cartridge, la riche héritière de Cartridge & Cartridge, dans un petit salon :

" — Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous !

Elle se tourna violemment vers la cheminée, pour cacher sa colère qui venait d'éclater devant tout le monde. Elle respirait bruyamment pour se calmer.

— Ha! ha ! tonna Christian, victorieux, aurais-je tapé dans le mille ? Saurais-je ce que je ne devrais pas savoir et que vous ne voulez pas que je vous dise que je sache ?


— A savoir conjuguer les verbes, railla Madeleine Kwa.


Il se retourna vivement, comme vexé, et, d'une voix sincère et troublée, dit :

— Je vous aime, Angela. Je suis fou de vous faire souffrir. Ce que vous savez que je sais... Non, ce que je sais que vous savez que...Non, attendez... Ce que vous savez que je savais...
Il s'arrêta un instant et regarda la plante verte avec perplexité.

[...]Angela avait posé ses deux mains sur le rebord de la cheminée et regardait le bouquet posé avec perplexité devant elle. Tous les deux se parlaient en se tournant le dos.
— C'est tout ?
— Non, attendez, reprit-il confus, ce que je vous savais que vous savez...Non...


— Mais ça ne va pas prendre toute la journée, allons bon, râla Madelaine Kwa en tapotant avec son plumeau sur la télécommande.


Elle s'adresse alors, furieuse, à Judith qui vient d'arriver :

"— Je ne sais pas pourquoi je regarde ça, ça m'énerve. Lui, vous l'avez vu ? C'est un homme, et ils l'appellent Christiane. Ridicule. Ça m'énerve. Vous regardez, vous ?
Ça m'énerve."


Un peu plus tard, on retrouve Madeleine Kwa, amante de plus en plus brisée par la séparation d'avec son homme, en train de regarder... son feuilleton ! Et c'est une scène d'hôpital, cette fois. (Oui Thom !) Christian, le bellâtre un peu emmêlé dans les conjugaisons, est dans le coma, Angela en larmes à son chevet.
Survient Crooney Cartman, le riche héritier de Cartman & Cartman, qui aimerait, et c'est bien normal, savoir comment on en est arrivés là (nous aussi) :

" — Comment est-ce arrivé, Angela ? Que s'est-il passé ? Pourquoi est-il dans cet état-là ?
Angela renifla et regarda le pauvre Christian allongé, des tuyaux posés dans son nez, avec perplexité.

— Nous... nous discutions et... il essayait de me dire quelque chose et... il essayait, il essayait et... il est tombé, comme ça... il essayait... il s'est touché la tête et... il s'est écroulé sur le sofa... Alors qu'on ne s'y assied jamais !

Elle se mit la tête dans les mains et éclata en sanglots.

— Comme ça, balbutia-t-elle, il allait me dire quelque chose et...


— Il a essayé de réfléchir, railla Madeleine, pas l'habitude, voilà.

— Je n'ai pas eu le temps de lui dira que je l'aime, moi aussi.

— Comment ça, vous aussi ?... Vous aussi ?

Angela leva ses yeux incrédules sur Crooney.

— Pourquoi ?... Vous aussi ?
— Mais non ! Pas moi ! Mais vous ?
— Moi ? Oui.
— Et lui ?
— Lui aussi. C'est ce qu'il m'a dit.

Crooney se mit la main sur le front.

— Attendez, je ne comprends pas, il faut que je réfléchisse.


— Ouh là, deuxième coma en perspective, persifla Madeleine Kwa."


(Voilà Thom, c'est fini.)

Trêve de rigolades, Madeleine souffre vraiment, à force de côtoyer tous les jours un homme qu'elle ne sait plus pourquoi elle a quitté (mais nous si : sur un quiproquo !) et qui lui manque tant que son cœur n'est plus qu'une moitié de cœur. Lequel homme est tout aussi en manque, et se promène avec sa propre moitié de cœur qui saigne.

"Madeleine ne voulait pas le regarder. Elle était troublée. Elle sentait son demi-cœur battre plus, saigner moins. Un délice, ce soulagement. Elle en voulait encore, mais elle n'en voulait pas. Le cœur a sa maison, la raison a sa maison ; on n'habite pas deux maisons. Où aller ?"

On ne saurait mieux résumer l'éternel dilemme qui secoue la majorité des individus au moins une fois dans une vie humaine.

Quant à Judith, au moment où elle n'a plus qu'une obsession, quitter Bassebourg, l'amour lui tombe dessus par surprise. Et là nous avons une belle illustration de la cristallisation Stendhalienne par Murielle Levraud : ou comment parer un individu de toutes les qualités sous le prétexte foireux qu'on vient de tomber amoureux de lui :

"Heureuse, Judith. Il lui avait tendu une main franche, il avait un regard franc, un sourire franc, il devait s'appeler François.
[...] François (appelons-le François) avait un physique de gringalet. Mais il n'était pas chétif, il était juste plus petit que la moyenne, et ses muscles étaient longs ; [...] S'il était beau, ce n'était pas d'une beauté grecque, mais plutôt d'une beauté simple, du genre humain. Mais il avait bien deux bras, deux jambes, une tête avec deux yeux, un nez, une bouche et deux oreilles, chacune de son côté. Un regard franc, un sourire franc. "Beau comme un dieu".
[...] Elle s'était longtemps trompée en pensant que l'amour n'arrivait qu'au cinéma, et quand elle avait réalisé que la vie l'offrait aussi, que peut-être elle aussi, peut-être... Elle avait décidé de ne plus s'allonger là, de ne plus attendre que des mots d'amour pour elle. Bon, ils ne venaient pas, mais elle ne cédait pas non plus. Elle voulait des mots d'amour. Puis, quand elle serait bien sûre, rassurée, elle se laisserait aller aux gestes, puisqu'ils seraient d'amour. Avec François c'était différent. C'était trop différent. Elle était perplexe. Ses mots d'amour, elle s'en moquait bien, elle voulait ses gestes."


Allez y comprendre quelque chose, entre les mots et les gestes, les gestes et les mots (enfin moi je préfère quand il y a les deux, mais c'est personnel)... et après ça, étonnez-vous qu'il y ait tant de quiproquos en amour !

Allez, un dernier petit extrait : dans le tourbillon des aveux de la fin déclenchés par le commissaire Traquenard, les "faux clients de l'hôtel" mais vrais footballeurs se confessent :

" — C'est vrai, on n'est pas des vrais promeneurs égarés... Et puis, on ne peut pas marquer de but ; de la tête, ça décoiffe, et du pied, ça fait mal. On est fragiles."



Aux dernières nouvelles, Murielle Levraud élève toujours des escargots, fait pousser du safran et écrit un deuxième roman que j'espère pour ma part de la même veine que le premier. Des fou-rires sur plus de deux cent pages, ça ne se refuse pas.

Cette année, dans le couloir de l'abbaye, Jean Teulé l'a croisée et lui a dit :

— Murielle, tu viens de croiser ton plus grand fan.

Et elle de répondre :

— Ah bon, où ça ?


Si vous en voulez encore... il reste le roman !

Bonne nuit à tous.


30 octobre 2006

Michel Faber, le "Victorien" avant-gardiste

Bonjour à tous !

Me revoilà. Je déroge à mes devoirs pour venir écrire ici, alors il me fallait une bonne raison. Et quelqu'un qui ne rougisse pas trop de se retrouver à côté de Chandler.
Donc... Michel Faber.


Je vous vois d'ici : "Ça y est, elle va encore nous enquiquiner avec la Rose pourpre et le lys, je le vois d'ici !"

Euh... Vous n'avez pas tort, mais ce n'est pas tous les jours, dans une vie de lecteur, qu'un livre vous saisit avec la rapidité d'un aigle, vous fait visiter un monde qui n'a rien d'un décor peint où rien ne suinte, et finit par desserrer son étreinte juste assez pour vous laisser choir, épuisé et reconnaissant. Frustré aussi.

Car La Rose Pourpre et le Lys, ce chef-d'œuvre de "moderne victorien", vous laisse sur votre faim. L'auteur vous a savamment pris par la main pour vous transplanter en plein XIXème siècle à Londres, vous attacher aux pas de tous ses personnages, de Caroline la petite prostituée des bas quartiers à Sugar, celle qui est "mieux côtée", de Sugar et son monde âpre et vénéneux, de cette antre sans chaleur à l'univers feutré des bourgeois qui se pincent le nez mais vont au bordel, de William Rackham le parfumeur en pleine ascension sociale à sa femme Agnès, malade à crever pour une autre raison que ses nerfs ébranlés... d'Agnès à Sophie, la petite fille qu'elle a eue mais qui doit se cacher car elle est la preuve d'une impureté charnelle qu'Agnès ne peut souffrir... de Sophie aux petites bonnes de la maison, au peuple des cuisines qui recueille parfois cette enfant privée d'amour, comme une plante privée de lumière...
Et quand vous vous êtes étroitement attaché à ces personnages nombreux, complexes à l'envie, quand vous avez tremblé pour eux, éprouvé de la pitié, de la répulsion, de l'appréhension, du désir, du mépris.... hop, ils s'en vont, le narrateur vous congédie sans que vous ayiez votre mot à dire. Le rideau se baisse, les destins demeurent suspendus, pour certains.

Donc ce livre vous laisse essoré et hanté pour longtemps. Il y en a peu, des comme ça, de nos jours. On peut les compter sur les doigts d'une seule main ; des deux mains, ce n'est pas sûr.




Il était temps, par conséquent, que je me penche avec vous sur l'homme qui a réussi cette magie, dont je n'étais pas sûre qu'elle fût possible avant de croiser son livre: à la fois un roman parfaitement fidèle à l'époque victorienne, à tel point qu'on croirait que l'auteur en revient, et si moderne dans la forme, dans le propos. Nul anachronisme.
Mais Dickens, dont on sent si fort l'influence et l'humanité derrière celle de l'auteur, eût rougi à chaque page, et/ou applaudi, et craint deréchef un procès destiné à perdre cet auteur audacieux. Il eût envié cette facilité à entrer dans le cerveau d'une femme "folle", dans celui d'une prostituée, ce "bas du bas" de toutes les sociétés, et même dans celui de cet homme qui croit qu'une femme s'achète comme un cheval, et que c'est sans conséquences...

En réalité, ce billet aurait aussi bien pu s'intituler :
DES CONSÉQUENCES D'UN TRÈS BON LIVRE SUR SES LECTEURS... ET SUR L'AUTEUR.

Michel Faber a plus de quarante-cinq ans, il est né en Hollande. De là, il a migré tôt avec sa famille en Australie, et vit maintenant en Ecosse, dans une gare désaffectée des Highlands.
Il a mis 20 ans à écrire La Rose pourpre et le Lys : le titre anglais, The crimson petal and the white, est tiré du début d'un poème de Lord Alfred Tennyson :

" Now sleeps the crimson petal, now the white;
Nor waves the cypress in the palace walk;
Nor winks the gold fin in the porphyry font:
The fire-fly wakens: waken thou with me.

Now droops the milkwhite peacock like a ghost,
And like a ghost she glimmers on to me.

Now lies the Earth all Danaë to the stars,
And all thy heart lies open unto me.

Now slides the silent meteor on, and leaves
A shining furrow, as thy thoughts in me.

Now folds the lily all her sweetness up,
And slips into the bosom of the lake:
So fold thyself, my dearest, thou, and slip
Into my bosom and be lost in me."


Holly, si tu veux traduire, comme je sais combien tu aimes traduire la poésie... tu es la bienvenue !





Michel Faber dit que son titre, inspiré par le début du poème, n'est pas directement relié au roman, ou plutôt que c'est plus complexe :

Littéralement, "The crimson petal", le pétale écarlate, pourrait être Sugar, la prostituée, et tout ce qu'elle représente, le désir, la noirceur, la passion sensuelle. Et le pétale blanc serait Agnès, la femme de William Rackham, atteinte d'une tumeur au cerveau, information que seul détient le lecteur, tandis que ses contemporains ne voient en elle qu'hystérie, ébranlement nerveux grandissant. Ce "pétale blanc", ce lys, ne se rêve que pur, convoyé par des religieuses surnaturelles vers un au-delà paradisiaque. Le sang menstruel est pour elle une atteinte satanique répétée, un châtiment sans doute mérité, dont on ne peut parler. Ainsi le pétale blanc devient-il sanglant chaque mois, stigmates d'une tâche originelle, tandis que le pétale écarlate, Sugar, apparaît une nuit à Agnès comme son ange gardien. Elle n'en démordra plus, en cherchant partout la trace en vain, en guettant la silhouette.

Ajoutons que William Rackham, homme à la veulerie ordinaire, serré entre ses deux femmes, une qui ne se laisse pas toucher et l'autre qui se laisse toucher à des fins précises, est parfumeur, comme le souligne Faber : son métier est donc de manier toutes sortes de pétales pour en extraire le suc. Il respire Sugar sans se douter de ce que son parfum recèle de ferme résolution. Il respire Agnès parce qu'elle lui appartient de droit, comme Sugar lui appartient car il l'a achetée, mais sans se douter que dès qu'il approche son épouse, elle le fuit, empruntant aussitôt le corridor de sa folie.

Bref. Autant vous dire que ce roman de 1200 pages se lit en un rien de temps, bien que superbement écrit. Dès les premières pages, on tente de freiner sa lecture de peur de le finir trop vite. Pour en savoir plus sur La Rose pourpre, vous pouvez lire ceci ou cela, bien mieux développé par Holly...

Mais revenons à l'auteur. Voilà qu'il publie aujourd'hui Les contes de la rose pourpre, une sorte de suite à l'histoire. Et dans la préface, il raconte pourquoi ce livre de nouvelles s'est en quelque sorte imposé à lui, bien que la raison soit sûrement et avant tout son envie de retrouver certains personnages, ou d'en explorer d'autres. Mais enfin voilà le constat qu'il nous livre :

"Je ne peux que présumer qu'il y eut très peu de lecteurs de mon roman, la Rose pourpre et le lys, pour être allés droit à la dernière page, car is ont été un trop grand nombre à me faire savoir combien ils se sont sentis orphelins une fois arrivés là."

Il ajoute ensuite qu'il a ressorti la caisse de lettres reçues de ses lecteurs, et en livre quelques extraits que je trouve exquis, même si je ne partage pas leur avis :

Ainsi, un habitant des Pays-Bas lui écrit ceci : "L'histoire se termine car, à l'évidence, vous avez dit tout ce que vous aviez à dire... Pourtant je voudrais vous demander une suite, pour les raisons suivantes : [...] Dans ma vie il y a eu un certain nombre d'adieux soudains et irrévocables, qui m'ont laissé des sentiments durables de douleur et de culpabilité. Pourquoi me faites-vous souffrir davantage ?"

Je trouve cette lettre à la fois touchante, et gonflée... Mais avant tout, elle dit bien comment un écrivain parvient, quand il est très bon, à insuffler tant de vie à ses personnages que le lecteur ne peut les quitter sans souffrance.

Faber poursuit, les extraits de lettres se succèdent, réclamant une suite tantôt avec colère : "Comment osez-vous, monsieur ? Quelle fin !" ou tantôt en suppliant : "J'aurais facilement pu lire mille pages de plus. Je vous implore donc, s'il vous plaît, s'il vous plaît, S'IL VOUS PLAÎT, écrivez une suite à l'histoire."

Là, on sent bien que la politesse est de pure forme, c'est un ordre déguisé !

Un autre affirme, péremptoire : "Les romans ne sont pas censés s'arrêter comme ça, tout simplement ! Les romans ne sont pas comme la vraie vie. Les romans sont censés avoir des fins satisfaisantes et bien ficelées."


Evidemment, là je pense aussitôt à Misery (ah, que feraient certains lecteurs s'ils pouvaient détenir Michel Faber quelques mois chez eux, et le forcer à écrire avec le bas du corps en bouillie...), mais aussi à Sir Arthur Conan Doyle forcé de ressusciter Sherlock Holmes devant un tollé général... Nous appellerons ça la tyrannie du lecteur.

A ces lecteurs tyranniques je préfère ceux qui respectent le bon vouloir de l'auteur (c'est LUI qui décide, bon sang !) et font avec... comme celui-ci, par exemple :

"Je viens à l'instant de faire mes adieux, sachant qu'il doit en être ainsi. Toute la semaine il a fallu que je me pince pour me rappeler que mes nouveaux amis ne dureraient pas toujours — seulement jusqu'à la fin de la semaine ou peut-être un peu plus longtemps. Maintenant ils sont partis — j'espère pour un destin meilleur."

Ou ce dernier lecteur, ma lettre préférée entre toutes :

"Quelques jours avant Noël, j'étais à moitié éveillé et la première pensée qui m'est venue était ce que je pourrais offrir comme cadeaux de Noël à Miss Sophie, Sugar et Mrs Fox. Puis je me suis rappelé qui elles étaient."



Pour comprendre combien Faber s'attendait peu à ce mouvemement de masse de ses lecteurs, il faut se pencher sur une interview passionnante qu'il a donnée à C. P. Farley, en compagnie de sa compagne Eva, partenaire attentive durant toute l'écriture de la Rose pourpre, et dont vous trouverez l'intégralité ici.

L'auteur y explique qu'il a écrit trois versions successives de son roman, et que durant les vingt ans qui ont abouti à la version finale, il a évolué en même temps que son histoire. Il faut dire qu'il a commencé très jeune, à une vingtaine d'années... autant dire au berceau, pour un écrivain ! (Oui Thom, la vingtaine, pour un romancier, c'est le berceau.) Longtemps, il a écrit pour ce qu'il appelle le "Dieu de la littérature", cette entité qui "lit vos trucs et dit soit "Ouais, ça va faire l'affaire" ou "Non, ce n'est pas assez bon." Il ajoute "Je n'avais pas idée de toucher des lecteurs, de vrais êtres humains."

Peu à peu, au fil de longues conversations nocturnes avec sa patiente Eva, à 4h du matin, nous est-il précisé... (Eva, tu as toute mon admiration), s'est posé le débat suivant : doit-on inclure le lecteur dans le processus d'écriture ?

C'est toute la question de la littérature actuelle qui est posée, en fait, et même de l'art en général. On écrit d'abord pour SOI, en principe. Pour nombre de raisons : répondre à ses propres questions, régler d'anciens comptes, comprendre un peu mieux comment marche le monde, se démultiplier à travers d'autres vies que la sienne ou mieux trouver sa place microscopique dans l'univers... allez savoir.

Puis, la maturité venant, les romanciers commencent à prendre en compte le lecteur. Hitchcock écrivait ses scénarios en incluant systématiquement le spectateur, et en jouant avec lui. Beaucoup d'auteurs font de même. Mais ça nécessite de se poser toutes sortes de questions techniques (quel point de vue adopter ? Quelles sont les informations que le lecteur doit connaître pour ne pas être trop perdu ? Lesquelles doit-il impérativement ignorer, sans qu'il nous en veuille au final de les lui avoir cachées ? Doit-on le supposer très intelligent ou très bête ? etc.) et éthiques : la fameuse question de la sincérité dont parle beaucoup Chandler : écrire, c'est forcément truquer un peu. Mais on peut truquer plus ou moins sincèrement. Chandler dit que le lecteur ne supporte pas qu'on l'ait complètement roulé dans la farine par des procédés douteux, par exemple en lui cachant des informations capitales, ou en le lançant sur de fausses pistes sans autre but que de le leurrer pour faire sa petite affaire sans lui.

On peut aussi écrire sans songer un instant au lecteur : qu'il aille se faire pendre celui-là, s'il ne comprend pas les fabuleux méandres de mon cerveau, s'il ne connaît pas sa trigonométrie, s'il n'est pas foutu de s'élever jusqu'à moi. Je ne m'intéresse, comme un prof pète-sec, qu'à ceux qui ont un cerveau de taille suffisante pour me suivre. Les autres rateront l'examen d'office et iront lire du Harlequin.

En d'autres termes, il y a les romanciers qui écrivent pour des agrégés de lettres, au minimum.... d'autres qui écrivent avec des phrases de cours primaires, histoire d'être sûrs d'accrocher le public moyen d'un jeu télévisé, (ce qui n'est pas toujours un bon pari)... et ceux qui tentent de naviguer entre les deux, et partent du principe qu'on peut donner le meilleur de soi-même, aller le plus loin possible, sans pour autant exclure la majorité des lecteurs, lesquels ne demandent qu'à être mieux nourris que ce qu'on leur sert en général. Michel Faber appartient à la dernière catégorie, vous l'aurez deviné.

Toutes ces questions, Faber se les est si bien posées, qu'à la fin il écrit un livre qui prend le lecteur par la main dès la première page :

"Faites attention où vous posez les pieds. Gardez toute votre tête ; vous allez en avoir besoin. La ville où je vous emmène est vaste et compliquée, et vous n'y êtes jamais allé. Vous croyez peut-être, de par certaines histoires que vous avez lues, que vous la connaissez bien, mais ces histoires vous ont flatté, vous accueillant comme un ami, vous traitant en familier. La vérité, c'est que vous êtes un étranger venu d'une époque et d'un lieu complètement différents."




Et à la fin, quand tout est consommé, il le congédie ainsi :

" Et à vous aussi : adieu.
Une séparation brusque, je sais, mais il en est toujours ainsi, n'est-ce pas ? Vous pensez que cela durera toujours, et soudain, c'est fini. Je suis content que vous m'ayiez choisi, cependant ; j'espère que j'ai satisfait tous vos désirs, ou au moins que je vous ai fait passer un bon moment. Nous avons été si longtemps ensemble, et nous avons vécu tant de choses, et pourtant je ne connais même pas votre nom !
Mais maintenant il est temps de me laisser partir."


Quand j'en suis arrivée là, j'ai applaudi silencieusement. Un artiste accompli ne fait que ce qu'il veut. Il peut bien employer à sa guise le langage de Sugar "J'espère que j'ai satisfait tous vos désirs", il fait comme elle : il n'en fait qu' à sa tête. Il ne cède jamais à la complaisance. La générosité littéraire, c'est de "se vider de son sang à chaque page", comme dit Chandler. Pas de servir les plats, ni de faire en sorte que le lecteur, toutes ses questions apaisées par de fausses réponses, puisse s'endormir comme un enfant de trois ans.


Bref. Devant tout ce courrier de lecteurs "orphelins", "sonnés" par sa fin, comment a réagi Faber ? S'est-il laissé fléchir ?
Hé hé hé. Là, je vous tiens. Suspense...

Et je m'offre une anecdote, tiens, pour le faire durer : Charlotte Brontë écrivait son dernier livre, Villette, lorsque son père lui demanda si pour une fois elle ne pourrait pas faire en sorte de le terminer sur un happy-end, et que le héros et l'héroïne, comme dans les contes, "se marient et aient beaucoup d'enfants".
Elisabeth Gaskell nous révèle dans sa biographie comment Charlotte résolut ce dilemme:

"Mais l'idée de la mort de M. Paul Emmanuel dans un naufrage s'était imposée à son esprit de telle sorte qu'elle semblait presque réelle, et elle ne pouvait pas plus changer la fin de son récit qu'elle n'aurait pu changer la réalité.
Tout ce qu'elle put faire pour satisfaire au désir de son père fut de voiler le destin de son personnage par des paroles sibyllines et de laisser au lecteur, selon son discernement et son caractère, le soin d'interpréter leur sens."


Et... que croyez-vous qu'ils firent, les lecteurs ? Ils écrivirent à Charlotte... pour se plaindre ! Ils voulaient savoir, sur le champ, ce qui arrivait vraiment A LA FIN.
Comme quoi... rien ne change... C'est l'éternel jeu entre le romancier et son lecteur : Je te dirai ce que je veux bien te dire, et tu me réclameras ce que tu veux despérément savoir. Car il te faut des certitudes, et moi j'aime le flottement, ce qui n'est pas dit, à peine suggéré. Et puis parce que tu es un peu feignant (si si) et que moi, je veux que tu t'appropries si bien les personnages que tu sois capable, comme lorsque tu étais enfant, de leur imaginer une vie entière après avoir refermé le livre.

Revenons à Faber. Voilà comment il s'en est tiré. Avec maestria, ce qui n'étonnera pas ses lecteurs :

"Je n'ai pas répondu à autant de lettres que j'aurais voulu, parce que je me suis fatigué d'expliquer qu'il n'allait pas y avoir de suite. [...]
Quoiqu'il en soit, la fin de la Rose pourpre n'est pas si soudaine qu'il peut sembler à première vue. Relisez les derniers chapitres, et vous verrez qu'il s'y déroule un processus graduel de séparation, de baissers de rideaux, que la narration tire successivement sa révérence à chacun des personnages principaux. Oui, leur avenir est incertain ; mais ainsi est le nôtre.

Me voici donc, en 2006, en train de présenter un recueil d'histoires issues de La Rose pourpre. Ai-je changé d'avis à propos des suites ?

Non. C'est un livre d'histoires dont les héros sont des personnages de la Rose pourpre et le Lys. Vous n'avez pas besoin d'avoir lu ce livre afin d'apprécier celui-ci. Les histoires sont, ainsi qu'elles devraient être, de petits mondes en soi.

Certains personnages de ces nouvelles histoires sont beaucoup plus jeunes qu'ils ne l'étaient dans le roman, certains sont beaucoup plus vieux. L'un des contes met en scène le fils de l'un des personnages de la Rose pourpre, qui évoque l'époque édouardienne dans les années 1990 — pour nous rappeler que quelques vies suffisent à nous relier aux siècles lointains."


Élégante parade, n'est-ce pas ? Et il ajoute, futé :

"Les conte rassemblés ici possèdent une intégrité narrative, et si la Rose pourpre n'avait jamais existé, j'aurais voulu les écrire quoiqu'il en soit.
[...] Mais pourquoi ces personnages, et pas d'autres ? Pourquoi ce mince volume, et pas plus ? Parce que c'étaient les contes qui exigeaient d'exister. D'autres personnages excitaient ma curiosité, des personnages avec lesquels j'aurais aimé passer plus de temps. Ils ont poursuivi leur route, disparu dans L'Histoire. J'ai dû les laisser partir.
Mon seul regret est de ne pas être parvenu à écrire une histoire sur Henry Rackham, un homme bien qui méritait bien plus qu'il n'a eu dans la Rose pourpre. Je lui ai donné une chance de vivre à nouveau, plus jeune, enfant même. Je l'ai supplié de saisir l'occasion d'exprimer ce qu'il avait été trop timide pour exprimer la première fois. Il est resté trop timide.
Il faut respecter de telles choses."


Là, un lecteur qui n'a jamais écrit de fiction pourrait croire qu'il joue. Mais non, j'affirme qu'il est sincère, et qu'il vient de découvrir avec La Rose pourpre une drogue dont on ne peut plus se passer une fois qu'on y a goûté : la liberté des personnages qui échappent à leur créateur. Je l'ai vécue il y a peu, et n'envisage plus de m'en passer, je sais de quoi je parle. Et pour Faber, je me permets d'affirmer, oui. Sur la foi de cette interview dont je parlais. Parce qu'il n'en fut pas toujours ainsi pour lui, de son propre aveu.
Quand on commence à écrire des romans, durant son "enfance de romancier", il l'explique fort bien (cela concerne les premières versions de son roman, et pas mal d'années), on pense qu'on peut faire ce qu'on veut des personnages, les tordre dans un sens ou dans l'autre pour faire fonctionner son scénario selon ses plans. Faber l'exprime ainsi :

"I think in the first version of the book I saw the characters very much as tools, as puppets. Because I'm good writer I was able to make them credible, to give them an aura of being human. Whereas, if i'd been a less talented writer, they would have been ciphers or chess pieces. But deep down they really were still puppets of a certain very dark, negative, deterministic worldview.
I think in the last version, it really feel as if I was giving them free will, as if I was allowing them their humanity, and was sort of watching to see what they would do with it."


Il ajoute que dans la dernière version du livre, et jusqu'à la fin, il ne savait pas, en toute sincérité, si Sugar allait survivre ou non, si elle y parviendrait.

Les lecteurs pensent souvent qu'on plaisante quand on s'étonne de ce qu'un personnage ait pris chair si fermement qu'il fout en l'air une partie de notre histoire, qu'il faut alors reconstruire selon ses désidératas, respectant sa "volonté humaine", son existence propre, et sinon... le forcer à respecter l'histoire et étouffer son existence, le rendre aussi docile qu'une marionnette...

Cela a beaucoup à voir avec la manière d'être des parents, en fait. On peut vouloir à toute force que son rejeton rentre dans le moule prévu à son intention, pour son bonheur ça va de soi... Qu'il soit énarque, avocat, médecin, épouse telle ou telle fille, ait tant d'enfants etc... ou bien on peut considérer qu'on est là pour l'aider à devenir lui-même le mieux possible, comme un tuteur sur un arbuste, destiné à disparaître le jour où l'arbre prendra toute son amplitude.

Autant dire que je préfère, dans les deux cas, qu'on ait l'humilité d'admettre qu'on n'est que le vecteur qui permet à une vie de prendre force et consistance, et que le reste ne nous appartient pas. Ce qui, par contre, nous incombe, c'est de donner à cette vie tous les moyens possibles d'advenir et de s'exprimer avec sa voix singulière. Ainsi, nous quittons l'état flatteur de Dieu-tout-puissant pour devenir le spectateur étonné de ce qui se passe et se sert de nous, pour arriver sur la page ou dans le vrai monde.


C'est à ce genre d'évolution, qui demande beaucoup d'années, de doutes, de questionnements à 4 heures du matin... (seul ou accompagné), que l'on reconnaît un vrai romancier. Si ses personnages sont des pantins, si son histoire seule compte, s'il est au centre de cette histoire et veut nous imposer son avis sur telle ou telle question et que les personnages ne sont que de pauvres satellites, alors, c'est raté.

Bon, il est temps de vous offrir un extrait de ces fameuses nouvelles, qui sont un régal... Les lecteurs de la Rose Pourpre y retrouveront le Londres de Faber, les rues crasseuses, les prostituées, la façon dont on raille les vieilles filles au grand cœur qui veulent changer le monde, les bizarreries sexuelles des clients, l'humour, la noirceur, et l'esprit des suffragettes...

Dans une des nouvelles, "The Apple", qui donne son titre anglais au recueil, on retrouve Sugar, des années avant que son destin ne croise celui de William Rackham. Un incident fâcheux mettant en jeu une pomme et un enfant maltraité la pousse à se découvrir physiquement mais surtout, ce qui est bien plus grave pour elle, à dénuder cette fragilité qu'elle cache avec un soin maniaque. Il lui fait alors calmer son cœur qui s'emballe, se ressaisir, parce qu'un jour, elle le sait, viendra LE moment qu'il lui faudra saisir sans trembler :

"Une fois encore, Bon Dieu, elle s'est laissée emporter. Elle ne sortira jamais de Silver Street si elle continue comme ça. Seule la résolution la plus ferme et le cœur le plus froid la sauveront de cette vie de sujétion. Un jour viendra, sans se faire annoncer, où une occasion d'échapper à son destin lui sera offerte, et elle doit être prête pour ce jour-là. Un homme puissant entrera par hasard dans sa vie, avec l'intention de l'utiliser une fois avant de disparaître de nouveau dans ses hautes sphères. Mais dans la chaleur du moment, il lui échappera une confession, ou il lâchera un nom qu'il désirait garder secret, ou peut-être que simplement elle lui tapera dans l'œil et voilà qu'il sera attrapé. Cela pourrait arriver de n'importe laquelle d'une centaine de façons qu'elle ne peut même pas imaginer en cette matinée comme les autres dans sa chambre horriblement familière au papier défraîchi, aux plinthes pourries et aux draps froissés. La seule certitude est que cette occasion ne se présentera qu'une seule fois et son esprit devra être clair et ses émotions muselées."


Voilà, vous venez de faire la connaissance de Sugar. Vous pouvez maintenant, si vous ne l'avez pas fait, bande de petits veinards, attaquer la Rose pourpre en version poche...







Quant à ceux qui l'ont fait, consolez-vous de l'avoir fini... avec ces nouvelles. Vous n'aurez pas tout perdu, au contraire. Voilà du rab. Et il est délicieux.


Et pour les incorrigibles qui resteraient insatisfaits après avoir dévoré les Contes de la rose pourpre, je ne vois plus d'autre solution que de vous laisser en tête-à-tête avec la conclusion de la préface de Michel Faber :

" Et voilà tout. Je comprends que des lecteurs persistent à vouloir en savoir plus [...]. En relisant ma correspondance, j'aimerais connaître ce qu'il est advenu de certains lecteurs qui ont pris la peine de m'écrire. L'homme qui avait un cancer et lisais La Rose pourpre à l'hôpital, est-il en vie ? La prostituée qui m'a dit qu'elle abandonnait la partie pour retourner à l'enseignement, l'a-t-elle fait ? Et ainsi de suite. Je ne le saurai peut-être jamais."


Avouez qu'il se défend remarquablement, cet homme-là.

Sur ce... bonne lecture !

20 octobre 2006

Chant d'amour à Raymond Chandler

Bonjour à tous !

Ce petit billet est dédié à C.F. et à M.L., en espérant qu'ils se reconnaîtront et en feront leur miel.

Je sais, je me fais rare... Mais je dois rendre ma copie fin novembre, et je corrige, j'enlève quelques petites choses par-ci, j'en rajoute par-là... et pour me délasser, je lis James Matthew Barrie, et Raymond Chandler. Figurez-vous que je dois me battre pied à pied pour que le jeune héros de mon roman continue à lire du Chandler. Ça m'agace. Alors pour narguer un peu ceux qui tiennent à faire sauter ce nom (qui ne sautera pas, je suis têtue !), j'ai décidé de vous parler de cet auteur que je vénère, bien qu'il soit mort depuis un bail. J'ai fait sa connaissance (pas en chair et en os, je ne suis pas si veinarde) à l'âge de 14 ans. Sa fréquentation m'a fait un bien fou, tant il était élégant, spirituel. Assez vite, je me suis aperçue que ses livres étaient mieux traduits par Boris Vian... Ce qui limitait le choix, à moins se pouvoir se délecter en anglais (problème récurrent chez moi !) de son style inimitable. Donc Holly, après avoir traduit tout Barrie et tout Lewis Carroll, que dirais-tu de t'attaquer à Chandler ?




Si j'ai décidé de vous parler aujourd'hui de mon ami Raymond Chandler (car tous les écrivains qui m'ont un jour consolée deviennent mes amis, même si la majeure partie l'ignorent parce qu'ils sont morts, et que les vivants ne le savent pas non plus, pour la plupart, étant donné qu'on ne s'est rencontrés qu'à travers leurs livres...), c'est parce que je viens de tomber sur sa correspondance, qu'on ne trouve plus guère qu'en occasion, et que c'est une mine d'or. Il y parle de lui, de ses amis, de sa femme qu'il a aimée jusqu'à sa mort et dont il disait :

"Ce n'est pas par principe que j'ai été fidèle à ma femme mais parce qu'elle était tout à fait adorable, et que je n'ai jamais été touché par ce besoin de changement qui afflige beaucoup d'hommes à un certain âge, quand ils croient avoir manqué beaucoup de jolies filles. J'avais déjà trouvé la perfection. Plus jeune, elle avait des accès soudains et brefs de mauvaise humeur, et elle me lançait des oreillers à la tête. Cela me faisait juste rire, j'aimais cette fougue. [...] Et elle gagnait toujours, non pas parce qu'elle usait délibérément de son charme au moment crucial, mais parce qu'elle était simplement irrésistible sans même le savoir ou s'en soucier. Et il lui a fallu mourir centimètre par centimètre. Je suppose que, d'une manière ou d'une autre, il faut payer."

Avouez que c'est à tomber, même si la fin est tout à fait glaçante.... Allez, une petite dernière à propos de sa femme perdue :

" Pendant trente ans, elle fut le battement de mon cœur. Elle était cette musique que l'on entend, au bord de l'inaudible. Mon plus grand regret, maintenant inutile, est de n'avoir jamais rien écrit digne de son intérêt, de ne pas avoir fait un livre à lui dédier. J'y ai songé, mais je ne l'ai pas fait. Peut-être n'aurais-je pas pu l'écrire. Peut-être comprend-elle maintenant que j'ai essayé, et que le sacrifice de plusieurs années d'une carrière littéraire assez insignifiante m'a semblé un petit prix à payer, si j'ai pu la faire sourire quelques fois de plus."

Il y a vraiment de quoi émouvoir un fantôme, non ? On a pu appeler Chandler "le gentleman de Californie", et il ne l'avait pas volé. Les gentlemen, les vrais, ont toujours été une espèce rare... Voyez comme je suis maligne. Je vous ai attachés d'office à la personne de Chandler. Au moins les filles. Je me trompe ?

Mais il y parle surtout de son métier, et il est certain qu'il avait plus d'un tour dans sa manche, une idée claire de ce que devait être un bon livre, une dent contre les interviews et les classifications littéraires... bref un homme d'une sympathie exquise.

D'abord, voici comment Chandler décrivait son personnage, le célèbre détective Philippe Marlowe :


"Le long de ces rues vicieuses, un homme doit marcher, qui n'est pas lui-même vicieux, ni souillé, ni craintif... Il est le héros ; il est tout. Il doit être un homme complet et un homme commun et, cependant, un homme inhabituel. [...] Il doit être le meilleur dans son monde et suffisamment bon pour n'importe quel monde. Je me fous pas mal de sa vie privée ; ce n'est pas un eunuque ni un satyre ; je pense qu'il pourrait séduire une duchesse et je suis sûr qu'il n'abîmerait pas une vierge ; s'il est un homme d'honneur dans son domaine, il l'est dans tous.
" C'est un homme relativement pauvre, sinon il ne serait pas détective. C'est un homme du peuple, sinon il ne pourrait pas se mêler au peuple ; il possède une certaines psychologie des hommes, sinon il ne pourrait pas exercer son métier. Il n'acceptera pas de l'argent malhonnêtement et il n'acceptera aucune insolence. [...] C'est un homme solitaire et fier et il attend de vous que vous le traitiez en homme fier, sinon vous serez désolé de l'avoir jamais rencontré. Il parle le langage de son temps — c'est à dire avec un humour brutal, un sens vivant du grotesque, le dégoût de la vulgarité, le mépris de la petitesse.
" Notre histoire est l'aventure de cet homme à la recherche d'une vérité cachée et ce ne serait pas une aventure si elle n'arrivait pas à un homme fait pour l'aventure."


Lui-même était né à Chicago en 1888, mais il était parti à l'âge de huit ans pour Londres avec sa mère divorcée, et quand il regagna les Etats-Unis à l'âge de vingt-quatre ans, il avait assimilé toute une culture classique et européenne, qui lui donnait certaines armes pour se défendre, par exemple, contre les correcteurs des maisons d'édition (non, je ne jubile pas en écrivant ça) :

"Veuillez, écrivait-il, présenter mes devoirs au puriste qui lit vos épreuves et lui dire que j'écris une espèce de patois un peu comme la langue parlée par un maître d'hotel suisse, et que lorsque je semble faire des fautes de grammaire, nom de Dieu c'est exprès, et quand j'interromps le développement velouté de ma syntaxe plus ou moins élégante avec un mot ou deux de l'argot des bars, je fais ça avec les yeux grands ouverts, l'esprit tranquille mais sur le qui-vive. La méthode n'est peut-être pas parfaite, mais je n'ai pas mieux. Je trouve que votre correcteur est bien gentil de vouloir me remettre dans le droit chemin, et je lui suis bien reconnaissant, mais je crois être capable de me diriger tout seul, à condition d'avoir les deux trottoirs et la chaussée à moi."

Vous comprenez, j'en suis sûre, pourquoi je me détends beaucoup, ces temps-ci, à la lecture de Chandler...

Cet auteur dont la valeur n'est plus à prouver se battait contre les classifications littéraires, ce qui me parle en profondeur : je veux dire par-là qu'aujourd'hui, quand vous entrez dans une librairie, si vous cherchez le rayon fantastique par exemple (exemple tiré au hasard, bien sûr), vous avez le choix entre l'héroïc Fantasy (Tolkien, Robin Hobb et autres bons auteurs, mais qui n'appartiennent en rien à la définition historique du fantastique), de la science fiction (Ah, Frank Herbert...) et de l'horreur. Mais Edgar Poe, Balzac, Mary Shelley, tout ça, vous pouvez toujours chercher, vous les trouverez en littérature classique. Ce qui est bien, mais alors que fiche Stephen King sur l'étagère horrifique, dans ce placard où des couvertures noires et moches découragent les lecteurs émotifs, alors que c'est un écrivain, un vrai, et que nombre de ses livres épuiseraient plusieurs catégories à la fois ?

Et le polar, parlons-en, puisque Chandler en est un des maîtres incontestés. La peau de Chagrin est un polar, certains romans de Zola aussi. Sans parler du Nom de la Rose, ni prétendre épuiser la liste.

Mais non, l'étiquette polar, comme toutes ces étiquettes dont chacune est plus imbécile que l'autre, est réservée aux auteurs décrétés "mineurs", au nom d'un snobisme littéraire tellement stupide que je vais laisser Chandler vous en parler mieux que moi :

"Tous ces gens que l'on rencontre aujourd'hui, qui ont reçu une éducation et sont à demi-illétrés, me répètent tout le temps ce genre de choses : "Vous écrivez si bien que vous devriez vous mettre à un roman sérieux." Ils se croiraient sans doute insultés si on leur faisait remarquer que le fossé artistique entre un très bon roman policier et le meilleur roman sérieux de ces dix dernières années est à peine mesurable, comparé au fossé qui sépare ce roman sérieux d'une œuvre quelconque représentative de la littérature grecque au quatrième siècle avant Jésus Christ."


Voilà qui remet les choses bien à leur place, n'est-ce pas ?
Je ne résiste pas à vous faire lire la réponse qu'il envoya à son ami Erle Stanley Gardner, qui se plaignait d'écrire des nullités :

"... Je m'adresse maintenant à la Cour, à propos d'un certain Gardner, auteur de fictions policières. La masse des lecteurs est, en mettant les choses au mieux, adolescente... [...] Et il est évident que, puisqu'on a enseigné à lire de force à ce public, il voudra, entre deux tentatives pour ingérer le dernier best-seller "sérieux", lire des livres qui l'amusent ou le passionnent. Aussi [...] il s'adressera avec soulagement à celui qui raconte une histoire et rien d'autre. En conclure que ce que cet homme écrit ne saurait être de la littérature revient à dire qu'un livre ne peut être bon si vous avez envie de le lire.
Quand un livre, n'importe quelle espèce de livre, atteint un certain degré de réussite artistique, c'est de la littérature. Cette intensité peut être affaire de style, de situation, de caractère, de ton d'émotion, ou d'idée, ou d'une demi-douzaine d'autres choses. Cela peut également être une parfaite maîtrise du mouvement de l'histoire, comparable à la maîtrise qu'un grand joueur de base-ball a de la balle. C'est à mon avis la qualité que vous possédez plus que tout autre...
[...] Donc, plus de ces blagues du genre de "en tant que littérature, ce que je fais ne vaut pas un clou"."


Voilà qui devrait consoler bien des auteurs à succès vilipendés par la critique ( parce qu'il faut bien qu'elle s'amuse, et qu'il est toujours plus valorisant de tailler dans un auteur à coups de serpe que de dire son admiration pour quelqu'un, et que ce soit crédible sans être mièvre ou plat). Il y a toujours une raison au succès, et ce n'est pas forcément un "malentendu", comme certains voudraient le croire.

Enfonçant le clou, Chandler ajoute plus loin :

"Je crains que notre goût de la classification ne soit trop fort. Je crains que notre ignorance intellectuelle fondamentale ne soit trop grande. [...] J'admets que trop de romans policiers sont médiocres, mais si l'on est un peu difficile, il y a trop de livres médiocres dans tous les genres. Mais le plus mauvais d'entre nous s'arrache les tripes à chaque chapitre. Et à chaque nouveau livre, le meilleur d'entre nous repart à zéro.
[....] Il se trouve que je suis un des veinards, et, croyez-moi, il faut vraiment de la veine..."



Bon, on a parlé de choses sérieuses, là, mais je ne voudrais tout de même pas oublier l'humour ravageur de Chandler. Sa correspondance est truffée d'humour. Il reproche à certain auteur de ne s'être pas assez documenté sur les poisons et leurs antidotes, en profitant pour livrer le fruit de ses propres recherches... et je ne résiste pas au plaisir de vous citer certaines de ses Remarques sur le roman de mystère, écrites en 1949:

"1. La situation originale et le dénouement doivent avoir des motifs plausibles. On doit y trouver les actes plausibles de personnages plausibles dans une situation plausible, en se souvenant que la vraisemblance est en grande partie une question de style. Cela interdit la plupart des fins truquées, et ces histoires où l'on prétend "boucler la boucle", et dans lesquelles le personnage le moins probable se révèle être le criminel, sans pour autant convaincre personne. [...]

2. Il ne doit pas y avoir d'erreurs techniques sur les méthodes de meurtres et d'enquête. On ne doit pas utiliser de poisons fantastiques ou se tromper sur la dose mortelle etc. On ne doit pas mettre de silencieux sur un révolver (parce que ça ne marcherait pas, puisqu'il y a discontinuité entre le canon et le barillet), on ne doit pas voir de serpents grimpant à des cordons de sonnette. [...]

5. Le dénouement idéal, c'est celui où tout s'éclaire au cours d'une scène fulgurante. D'autres bonnes idées sont toujours rares, et un écrivain qui réussit cela mérite d'être félicité. Il n'est pas nécessaire que l'explication soit courte, et c'est souvent impossible. Ce qui importe, c'est que cette explication soit intéressante en elle-même, quelque chose que le lecteur attend avec impatience, et non pas une nouvelle histoire avec tout un groupe de personnages nouveaux ou méconnaissables, entraînés là pour justifier une intrigue qui fait eau. [..]

6. [...] Cela flatte la vanité du lecteur d'avoir un peu éclairci le brouillard. L'important, c'est qu'il reste un peu de brouillard à la fin, pour que l'auteur puisse le disperser. [...]

9. Il faut que d'une façon ou d'une autre le criminel soit puni, pas forcément par un tribunal. Contrairement à la croyance populaire, cela n'a rien à voir avec la moralité. Cela fait seulement partie de la logique du genre. C'est comme une dissonnance qui irrite."



Et il ajoute, le rusé personnage : "l'amour affaiblit presque toujours un roman policier, car cela introduit une sorte de suspense contraire à la lutte du détective pour résoudre le problème. Cela truque les cartes, et neuf fois sur dix, au moins deux suspects inutiles sont éliminés. La seule forme d'amour efficace est celle qui ajoute un élément de rique personnel pour le détective. Mais en même temps, on sent instinctivement qu'il ne s'agit que d'un simple épisode. Un bon détective ne se marie jamais."





Pour terminer en beauté, quelques morceaux choisis de ses romans, quand même ! Afin que ceux qui ne le connaissent pas encore rencontrent Philippe Marlowe, et puissent savourer cette "magie" de l'écriture chandlerienne que seule Boris Vian a su approcher, car c'était un poète et un musicien ayant l'attention et l'amour requis pour entendre et traduire la musique de l'autre. J'ai beaucoup cité la correspondance de Chandler, parce qu'elle le méritait et qu'on ne la trouve plus en librairie... pour les romans, je ne vais vous offrir que de courts extraits, tous traduits par Boris Vian, histoire de vous allécher et d'allonger votre LAL....

Les premiers extraits sont tirés de la Dame du Lac, publié en 1943 :












"Je lui fis un sourire méchant. La petite blonde dressa l'oreille, un petit coquillage rose, et sourit, d'un sourire doux comme un duvet. Elle paraissait enjouée et empressée, mais pas très sûre d'elle. Tout à fait le petit chat débarquant dans une maison où l'on se fout éperdument des petits chats."



"Les minutes défilaient sur la pointe des pieds, un doigt sur les lèvres. J'avais beau examiner l'endroit : on ne pouvait rien en dire."



"Même en faisant tous mes efforts pour être gentil, je finis toujours le nez dans la mélasse et le pouce dans l'œil de quelqu'un."


"M. Grayson était un long bonhomme voûté au visage jaune, avec des épaules en porte-manteau, des sourcils hérissés et presque pas de menton. Le haut de sa figure parlait affaires et le bas fichait le camp. Il portait des lunettes à double-foyer et il grignotait d'un air maussade les dernières nouvelles du soir."


"Nous atteignîmes la longue montée de San Dimas qui mène jusqu'à une crête et redescend sur Pomona. C'est la limite des brouillards et le commencement d'une région à moitié désertique où le soleil est sec et léger comme du vieux porto, le matin, aussi chaud qu'un haut-fourneau à midi et s'effondre comme un type en colère au crépuscule."



"Doucement, Degarmo me demanda :

— Mon vieux, comment vous êtes-vous arrangé pour vivre aussi longtemps ?

Je répondis :

— En ne gobant pas toutes les blagues et en ne me laissant pas trop impressionner par les durs professionnels."


Mon dernier choix livresque du jour sera le Grand Sommeil.

Une anecdote est restée fameuse à son sujet : lors de son adaptation au cinéma, Humphrey Bogart, qui jouait Marlowe, demanda à Chandler "qui avait fait le coup, finalement", parce que cette question le travaillait depuis le début du tournage. L'écrivain lui rétorqua qu'il n'en avait aucune idée...

Alors que Marlowe rend visite au vieux général Sternwood, à demi-paralysé, le détective l'interroge sur ses deux filles :

"— Dois-je rester poli ? demandai-je. Ou puis-je simplement me montrer naturel ?

— Je n'ai pas remarqué que vous souffriez d'aucune inhibition, monsieur Marlowe.

— Vos deux filles ont-elles l'habitude d'être ensemble ?

— Je crois que non. J'ai l'impression qu'elles vont à leur perte, séparément, par des routes légèrement divergentes. Vivian est gâtée, exigeante, intelligente et parfaitement impitoyable. Carmen est une enfant qui aime arracher les ailes aux mouches. Ni l'une ni l'autre n'ont plus de sens moral qu'une chatte."


Et le vieux général d'ajouter :

— "Si je vous semble un peu sinistre comme père, monsieur Marlowe, c'est parce que le lien qui me rattache à la vie est si frêle que je peux me permettre d'éviter l'hypocrisie victorienne.
[...] Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'homme qui a la faiblesse de devenir père pour la première fois à l'âge de cinquante-quatre ans n'a que ce qu'il mérite."


Allez, deux petites dernières, pour finir en beauté : la première tirée toujours du Grand Sommeil, la seconde... de The king in yellow :


« Les cadavres sont plus lourds que les coeurs brisés. »


« Je suis un buveur occasionnel, le genre de type qui sort boire une bière et qui se réveille à Singapour avec une barbe. »


Ici, parlait-il de Marlowe, qui a une bonne descente, ou de lui, plutôt?... Je penche pour la deuxième solution, mais avec ce pince-sans rire, allez savoir !



Dans la préface à sa correspondance, j'apprends que Raymond Chandler, ce grand sentimental à l'humour féroce, mourut à soixante-huit ans, "de fatigue, de vieillesse, de pneumonie, d'alcoolisme, de solitude et d'abandon."

Gilles Deleuze disait que certains écrivains, en particuliers les auteurs américains, épuisent leur propre existence en se tuant à la tâche, pour ainsi dire. Parce que leur lucidité et leur sensibilité au monde ont un prix. Parce qu'il faut bien quelques cigarettes, quelques verres d'alcool fort pour éponger tant de chagrins et survivre à ce métier bizarre où l'on se "saigne à blanc" à chaque chapitre.
D'ailleurs, ce n'est pas vrai des seuls écrivains, mais de beaucoup d'artistes. En témoigne ce film magnifique de Bertrand Tavernier, Autour de Minuit, où un l'admirateur éperdu d'un jazzman (superbement incarné par François Cluzet) tente de sauver son idole d'une fuite éperdue à travers l'alcool et la drogue, refusant d'admettre que cette auto-démolition est la seule béquille qui lui permet d'aller chercher, jusqu'au bout, sa musique.



Mais aujourd'hui, quand on lit Chandler, on ne voit plus la souffrance qui sous-tend la fluidité du texte. On ne voit ni le chagrin ni la solitude, seulement l'humour, la clairvoyance, l'élégance du désenchantement, et une bouffée d'amour qui vous prend par surprise, comme ça, entre deux coups de feu.

Et je vais vous laisser sur ces mots de lui, parce qu'ils ont toute leur place ici et que je pourrais les dédier à beaucoup d'entre vous, écrivains en devenir ou déjà accomplis... j'aime particulièrement ces mots parce que je ne crois pas, et n'ai jamais crû, à la rivalité entre les artistes. Si elle existe trop souvent, elle n'est que le fruit de la petitesse et de la fragilité de l'homme, qui place sa vanité là où elle n'a aucun sens, et fait d'une émulation (où les artistes se nourrissent naturellement les uns les autres) une compétition ridicule :

« Toute personne capable d’écrire une page de prose vivante ajoute quelque chose à nos vies, et celui qui le peut, comme moi, est certainement le dernier à s'offenser de rencontrer un autre écrivain qui peut faire encore mieux. [...] Si vous croyez à un idéal, vous ne le possédez pas, c'est lui qui vous tient, et vous ne voudrez certainement pas l'arrêter à vos propres limites pour des motifs commerciaux. »

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. J'espère que tout ça vous a donné envie de lire Chandler, ou d'écrire, pourquoi pas, des "romans de mystères" ?

A bientôt, et bon week-end à tous !

Gaëlle

12 octobre 2006

Réponse à l'invitation de Choupynette

Bonjour à tous !

Je suis donc sortie du couvent, et comme Choupynette m'a invitée à répondre au questionnaire d'Agapanthe, je m'y colle...

Mais je voulais vous préciser une chose ou deux : en principe, ce café n'est pas censé parler de moi mais des autres, les vrais grands auteurs, les cinéastes talentueux, tout ça. Or depuis ma retraite j'ai dû vous dévoiler le début de ma petite carrière d'écrivaillonne, histoire de me faire pardonner de vous lâcher si près des vacances. Mais maintenant, on va recommencer à parler des grands romanciers, si vous êtes d'accord. C'est juste que comme j'ai pas mal de boulot en ce moment en dehors de mon petit café, et que Choupynette m'a si gentiment proposé son questionnaire, je m'y colle. Mais dès la semaine prochaine, j'espère trouver mieux à vous mettre sous la dent !

Maintenant que j'ai reprécisé mes objectifs, en piste pour le questionnaire :


1)Attrapez le livre le plus proche, allez à la page 18 et écrivez la 4ème ligne:


"Et un cercueil est plus valorisant qu'un bébé aux yeux des autres enfants ; cela confère une once de prestige"...Si vous voulez savoir le fin mot de cette énigme sybilline, rendez-vous dans la plus proche librairie pour vous procurer "le Petit Oiseau blanc" de James Matthew Barrie, l'auteur de Peter Pan, traduit par miss Holly Golightly. Ces mots font partie de la superbe préface qu'elle a écrite pour ce livre, dont je reparlerai sûrement ici quand je l'aurai fini !


2)Sans vérifier, quelle heure est-il?

11h

3)Vérifiez:

11h20 ! En voilà une question intéressante : maintenant je comprends pourquoi il m'arrive d'être en retard chez le dentiste. J'ai un sens approximatif de l'heure, sans compter mon sens de l'orientation, totalement défaillant.

4)Que portez-vous?

Ce questionnaire a été composé par un homme, non ?...un jean, un tee-shirt vert olive, une veste violette et un pendentif violet. Ah, et des chaussettes chaudes, car l'été est derrière nous, ma bonne dame !

5)Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?

Les centaines de pages de mon manuscrit à réécrire, ne sachant par quel bout le prendre. Ce qui fait que prise de vertige, j'ai préféré répondre à ce questionnaire.

6)Quel bruit entendez-vous à part celui de l'ordinateur ?
La bande son des Aristochats, le film favori de ma fille, dont je connais à présent par cœur chacune des répliques.
J'ai essayé de proposer une variante Belle et le Clochard, mais ça n'a pas marché. Rien ne remplace le jazz de Scat Cat et le charme d'O'Malley. Du coup j'ai toute la journée dans la tête : "A jouer du jazz on devient vite un acrobate... mais tout le monde veut devenir un cat..." ce qui est toujours mieux que le générique des Télétubbies, croyez-moi.

7)Quand êtes-vous sortie la dernière fois, qu'avez-vous fait ?

Je suis allée acheter un livre, comme si je n'en avais pas déjà assez dans ma PAL ! Mais comment résister à un roman de Jack London qui porte le titre alléchant du "Bureau des assassinats" ? Je suis faible, je sais. Mais la PAL d'Holly m'a trop décomplexée.

8)Avez-vous rêvé cette nuit ?

Je rêve toutes les nuits, essentiellement des cauchemars, on s'y fait, si si... mais là c'était un rêve sympathique, pour changer... on se serait crû dans un film de Jane Austen avec moi en héroïne. Je voudrais bien qu'il devienne récurrent, ce rêve, mais la statistique est contre moi.

9)Quand avez-vous ri la dernière fois ?

Ce matin, en me rappelant une réplique que m'a servie un de mes éditeurs (ils sont frères, voilà pourquoi j'en ai plusieurs) dans mon couvent : "Toi, si tu n'écrivais pas, tu serais folle, je pense". j'ai trouvé ça immédiatement très flatteur, vu que ça me mettait dans la même catégorie que Stephen King... Ensuite j'ai pris un fou-rire, juste avant de me demander ce qui, dans mon roman, lui avait donné ce sentiment ! Depuis, ça reste un moment drôle.

10)Qu'y a t'il sur les murs de la pièce où vous êtes?

Mon bureau est couvert de livres, il y a aussi des gravures de La Divine Comédie de Dante par Gustave Doré, des cartes postales de l'Adèle Blanc Sec de Tardi (j'adore), un grand tableau breton...

11)Si vous deveniez multimillionnaire dans la nuit, quelle est la première chose que vous achèteriez ?

Je dévaliserais le centre ville de Lyon à commencer par les librairies, vendeurs de DVDS, quelques boutiques de fringues histoire de m'offrir une tenue un peu plus affriolante et de faire quelques cadeaux vestimentaires à mon homme, un ou deux magasins de jouets (non pas que ma fille en manque)... je penserais probablement à acheter un appartement introuvable en centre ville avec terrasse cachée sur un toit et assez grand pour y planquer tous mes nouveaux achats... J'achèterais illico l'intégrale de la Saison Oz aux Etats-Unis, celle de Twin Peaks... bref j'ai plein d'idées. Voilà pourquoi je ne joue jamais au loto, car ça me scierait le moral de ne jamais gagner!

12)Quel est le dernier film que vous ayez vu ?

Le monde selon Garp. Pas aussi bien que le livre, qui fait partie de ma liste fétiche... mais quand même un bon film !

13)Avez-vous vu quelque chose d'étrange aujourd'hui ?

Ma fille m'a dit "les boules !", mot que nous ne prononçons JAMAIS en sa présence, et qu'elle a employé avec beaucoup d'à propos. Elle a 2 ans. Ce n'était pas seulement étrange, c'était inquiétant. Comprenez-moi.

14)Que pensez-vous de ce questionnaire ?

Franchement ? Que c'est un très bon moyen de s'empêcher de travailler. Bien plus sympa que de faire le ménage, par exemple, ou de se culpabiliser bêtement.

15)Dites-nous quelque chose de vous que ne savons pas encore :

Quand j'étais enfant, la raison en reste mystérieuse, j'avais une peur panique d'avoir une Apparition. Parce qu'après, on sait bien que les ennuis commencent, et je n'avais aucune envie de finir tuberculeuse au Carmel, ou tabassée par le Diable dans un bled paumé de la Galaure. Depuis ça m'a passé, mais j'ai gardé une grande méfiance envers les Apparitions, et j'évite si possible de passer par Lourdes.

16)Quel serait le prénom de votre enfant si c'était une fille ?

Je tenterais bien Scout-La-Rue, Apple, Coco ou Shiloh-Nouvel, juste pour voir si elle a l'instinct de survie chevillé au corps.

17)Quel serait le prénom de votre enfant si c'était un garçon ?

Judas ou Jesus, pour la raison précédemment citée au sujet de la petite fille. Soyons égalitaires !

18)Avez-vous déjà pensé à vivre à l'étranger ?

Oui, à Prague quand j'étais étudiante, mais j'ai très peur de la solitude de l'individu dépeuplé. Je suis casanière et j'ai l'esprit caravane. Donc si tout le monde ne veut pas venir habiter avec moi en Angleterre, à New York (encore que de nos jours, je ne suis pas sûre que ça soit si sympa), en Toscane... je préfère rester chez moi !


19)Que voudriez-vous que Dieu vous dise lorsque vous franchirez les portes du paradis ?

"Tu vois, j'ai exaucé ton vœu, rassure-toi, tu es très loin d'être une sainte !"

20)Si vous pouviez changer quelque chose dans le monde en dehors de la culpabilité et la politique, que changeriez-vous ?

L'incapacité de l'individu moyen à se mettre dans la peau de son voisin, ne serait-ce que quelques minutes, de temps en temps.


21)Aimez-vous danser ?

J'aime beaucoup. Mais en fait mon rêve aurait été de savoir danser dans la troupe de Baryshnikov.

J'ai quelques ambitions rentrées, comme on voit. Hélas très vite il s'est avéré qu'il aurait fallu y songer dès ma conception, et me fabriquer autrement.



22)Georges Bush ?

Je pense toujours à lui comme au gouverneur du Texas qui a osé dire à la télé à propos d'une jeune femme sur le point d'être exécutée et en attente d'une hypothétique grâce : "I prayed to God, and he told me : she must die". Ce jour-là je me suis demandé quel genre de dieu il priait, ce gars.




23)Quelle est la dernière chose que vous ayez regardée à la télévision ? :

Les Experts, une série qui est un de mes péchés mignons : j'y ai appris, incidemment, qu'une jeune fille vierge pouvait devenir enceinte, "par frottement". Je n'ai pu m'empêcher de me demander si on avait transmis l'info au Vatican. Non parce que la théorie de la Vierge Marie en prend un sacré coup, mine de rien.


24)Quelles sont les 4 personnes qui doivent prendre le relais sur leur blog ?

La Trollette, Free, Lamousmé et Wictoria, si elles ne m'en veulent pas trop de leur refiler la patate chaude !!

Sur ce, bonne journée, mes petits. A très vite pour quelque chose d'un peu sérieux.

DERNIÈRE MINUTE : Wictoria ayant déjà répondu au questionnaire au mois d'avril (alibi incontournable)... je propose deux remplaçantes ex aequo : Nziem et Holly. Au cas où l'une d'elle l'aurait déjà fait. Hé hé.

Gaëlle

PS : si vous voulez voir les réponses de mes petits camarades, outre Choupynette ça se passe chez Loupiote, chez Thom bientôt (paraît-il...), et chez Anne un de ces quatre (ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Anne, je sais que tu es surbookée, mais ce questionnaire est tenace et va si bien te trotter dans la tête qu'un beau matin tu vas être obligée d'en finir et d'y répondre. J'en ai peur.)