12 avril 2013

22/11/63, ou le battement d'aile du papillon



«Nous ne savons jamais quelles vies nous influençons ou non, ni quand ni pourquoi. Du moins, pas avant que l’avenir n’ait submergé le présent. Nous l’apprenons quand il est trop tard.»


Avec 22/11/63, Stephen King s’attaque au thème du voyage dans le temps et s’en tire avec les honneurs, embarquant son lecteur dans un suspense tenu sur plus de neuf cents pages en posant au passage quelques questions passionnantes. Son postulat est celui-ci : si l’on admet qu’il existe «des lignes de partage des eaux», instants décisifs ayant infléchi le cours de l’histoire des hommes dans tel ou tel sens — tels l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand en juin 1914 ou les attentats du 11 septembre — et que certains de ces événements ont entraîné une chaîne de conséquences funestes, remonterions-nous le temps pour les empêcher si cette chance nous était donnée ? Elle est offerte à Jake Epping, professeur de fac dans le Maine, par Al, un ami cuistot propriétaire d’une roulotte dont la cave recèle un dangereux secret : en descendre les marches vous conduit directement... en 1958, et «chaque nouvelle descente dans le terrier est une remise à zéro». Du moins Al en est-il persuadé... A tort, car il subsiste des scories de ces allées et venues dans le passé. Le cuistot se meurt d’un cancer. Convaincu que la mort de JFK a exacerbé les penchants les plus sombres de l’Amérique, il charge Jake d’exaucer sa dernière volonté : vivre dans le passé assez longtemps pour arrêter le bras de son assassin. Jake fait un premier voyage pour tenter d’empêcher un père de famille de trucider toute sa famille au marteau le soir d’Halloween 1958. En 2011, il s’est attaché à l’unique rescapé du massacre, un concierge estropié. Désirant changer son destin et sauver sa famille, Jake découvre deux variables avec lesquelles il devra composer : d’abord, que «le passé est tenace et ne veut pas être changé». Ensuite, que les conséquences de ce qu’on modifie nous échappent. La théorie du battement d’aile de papillon s’illustre ici de façon vertigineuse et terrifiante, au point que Jake Epping, devenu George Amberson, finira par ne plus oser bouger une oreille. Mais il sera alors trop tard. Trop tard pour éviter de tomber amoureux d’une jolie bibliothécaire et de mettre sa mission en péril. Trop tard pour arrêter l’avalanche des conséquences et empêcher les rouages de l’Histoire — sur lesquels veille l’ironie grinçante de maître King — de s’enclencher dans le mauvais sens.
Au long du roman, le voyage dans le temps multiplie les échos entre le passé et le présent, mettant en lumière ces archétypes chers à l’auteur : mères abusives et psychotiques, maris violents, gentils papas dont le regard froid dissimule des pulsions meurtrières, gamins attachants forcés de trouver en eux-mêmes l’énergie de leur survie, épouses vulnérables tentant d’échapper à un mauvais destin... Dans le monde de King, le mal est omniprésent, tapi dans l’ordinaire de la vie des petites gens, et il n’est pas anodin que le voyage commence à Derry, bourgade où se déroulait Ça, un de ses meilleurs romans. Ni que le papa meurtrier porte l’écho du Jack Torrance de Shining.

Si les sixties selon Stephen King demeurent résolument swinging et si la vie y est plus douce et insouciante, les belles voitures, les maisons ouvertes et la liberté de fumer n’occultent pas la ségrégation, la bêtise crasse et la malveillance... Dallas est une extension citadine de Derry, inhospitalière et haineuse. Le School Book Depositary, d’où Lee Harvey Oswald tira ses balles meurtrières, observe le passant tel un guetteur funèbre. Et pourtant, «les cinglés de ce monde ne devaient pas avoir le dessus.» Et « si Dieu ne se décarcasse pas plus que ça [...], alors c’est aux gens ordinaires de s’en charger. Ils doivent essayer, au moins.» Car toute l’obscurité du monde ne parvient pas à étouffer cette petite flamme d’humanité qui pourrait bien finir, quant à elle, par triompher de la nuit. Sait-on jamais.

«Le monde est un mécanisme parfaitement équilibré d’appels et d’échos de couleur rouge qui se font passer pour un système d’engrenages et de roues dentées, une horlogerie de rêve carillonnant sous la vitre d’un mystère que nous appelons la vie. Et au-delà de la vitre. Et tout autour d’elle ? Du chaos, des tempêtes. Des hommes armés de marteaux, des hommes armés de couteaux, des hommes armés de fusils. Des femmes qui pervertissent ce qu’elles ne peuvent dominer et dénigrent ce qu’elles ne peuvent comprendre. Un univers d’horreur et de perte encerclant cette unique scène illuminée où dansent des mortels, comme un défi à l’obscurité.»

Si certains d’entre vous pensent encore que Stephen King est un sous-romancier cantonné dans l’horreur, je n’ai qu’un conseil à leur donner : le lire ! Lire Shining, Misery, Sac d’Os, La Ligne Verte, Bazaar, l’Histoire de Lisey ou Dolores Clairborne... Et surtout 22/11/63, qui mérite sa place parmi ses meilleurs romans. Car si son œuvre est foisonnante et inégale, on y retrouvera toujours une puissance narrative rare, une réelle épaisseur des personnages, un art de tirer les ficelles du récit en maître du suspense, un humour caustique et salvateur, et surtout cette profondeur humaine, psychologique et émotionnelle qui est la marque des bons romanciers. Il serait dommage de vous en priver.

Gaëlle Nohant




5 mars 2013

Parlons boutique avec Stephen King


Bonjour à tous,

Comme je suis plongée en ce moment dans "22/11/63" du maître King, qui m'inspirera probablement un prochain billet, je vous propose pour patienter de (re)lire un billet que j'ai écrit il y a plusieurs années sur son petit traité d'écriture, "On writing a memoir of the craft", ou "Ecriture, mémoires d'un métier." Chaque fois que je suis plongée dans un bon roman de Stephen King, j'ai envie de relire tous ceux qui se sont inscrits dans mon imaginaire. Shining, Ça (dans le dernier, une incursion à Derry fait en guise de clin d'œil joyeux, mélancolique et inquiétant à la fois), Dead zone, Misery, Sac d'Os, La Part des Ténèbres, La ligne verte, Bazaar... Combien d'écrivains peuvent se vanter d'avoir créé autant d'histoires fortes, de personnages si denses qu'il nous semble les avoir fréquentés, d'avoir mêlé tant de scènes, d'images à la trame de nos vies et d'avoir su jouer en virtuose de nos hantises les plus profondes et de nos sentiments au point que le livre achevé, nous étions parfois aussi lessivés émotionnellement que nous l'avions vécu? Ils sont peu nombreux, vous l'admettrez. Alors pour tous ceux qui considéreraient encore Stephen King comme un auteur de seconde zone parce que les couvertures de ses livres sont noires, et pour tous les autres qui l'ont lu et et ont compris depuis longtemps qu'il étant un grand romancier aimant ausculter les abîmes de nos angoisses, petite visite chez un maître en écriture romanesque.



Dans un avant-propos à Ecriture, Stephen King nous dit d'entrée de jeu, et c'est honnête, vous en conviendrez :

"Ce livre n'est pas bien long, pour la simple raison que la plupart des livres qui parlent d'écriture sont pleins de conneries. Les romanciers, moi y compris, ne comprennent pas très bien ce qu'ils font, ni pourquoi ça marche quand c'est bon, ni pourquoi ça ne marche pas quand ça ne l'est pas. J'imagine qu'il y aura d'autant moins de conneries ici que le livre sera court."

Dans ce court manuel, Stephen King raconte les étapes qui ont peut-être fait de lui un écrivain, nous disons bien peut-être, parce qu'il ne suffit pas d'avoir souffert pour être écrivain, et encore moins pour être un bon écrivain... sinon, c'est bien simple, on marcherait sur des grands écrivains tant les rues en seraient jonchées, et tous les rescapés des camps seraient devenus Primo Levi.
Cependant, dans la vie d'un auteur, il y a des poteaux indicateurs. Un jour, on réalise qu'on a envie d'écrire des histoires. Un autre jour, on découvre qu'on peut captiver un public : Stephen King vendait des histoires horrifiques dans la cour du lycée, ce qui lui valut quelques savons de l'administration scolaire...
Et puis un jour, il écrivit Carrie.
On ne sait jamais à quel carrefour le destin attend un écrivain. Le carrefour de Stephen King s'appelait Carrie White, c'était une adolescente mal dans sa peau, douée de télékinésie, affligée d'une mère tyrannique et bigote. Il n'aimait pas trop ce personnage. Il avait connu deux Carrie White dans sa vie scolaire, il ne les avait pas défendues glorieusement contre la vindicte publique, il les avait regardées se défaire peu à peu sous le regard des autres :


"Sondra et Dodie étaient toutes les deux mortes le jour où j'ai commencé à rédiger Carrie. Sondra [...] était atteinte d'épilepsie et mourut pendant une crise. Elle vivait seule, si bien qu'il n'y avait eu personne pour lui porter secours lorsque sa tête s'était tordue dans le mauvais sens. [...] Peu après la naissance de son deuxième enfant, Dodie descendit dans la cave et se tira une balle de 22 dans l'abdomen. Ce fut un coup heureux (ou malheureux, selon le point de vue que l'on adopte) qui toucha la veine porte et la tua. En ville, on attribua ce suicide à la dépression post partum. Comme c'était triste. Moi, je me suis demandé si un blues post-lycée tenace n'avait pas aussi quelque chose à voir là-dedans.

Je n'ai jamais aimé Carrie, [...] mais grâce à Sondra et à Dodie, j'ai fini par la comprendre un peu. J'ai pitié d'elle, mais j'ai aussi pitié de ses camarades de classe, car j'ai jadis été l'un d'eux."


L'un d'eux. Pas meilleur, pas le pire. Mais celui qui prit sa machine à écrire pour parler à la place de toutes les Sondra et les Dodie du monde. Le personnage de Carrie est déchirant et inaccessible. Le lecteur impuissant ne peut la sauver de sa descente aux Enfers, pas plus que Stephen ne pouvait sauver les pauvres filles de sa classe. Mais l'auteur la venge, et il nous enchaîne à elle de manière à ce que nous ne puissions plus l'oublier.



Depuis, il y a eu le massacre de Columbine, d'autres tueries, d'autres ados parias. Mais tout était déjà là, des années plus tôt, entre les pages de Carrie.

Et ce livre fit de Stephen King un écrivain.


Un livre où il parlait d'une fille qu'il n'avait pu aimer, mais à laquelle il avait consacré des centaines de pages... ce qui était quand même une façon de l'aimer.

Dans la suite de son livre, il aborde précisément les personnages. Et il est certain qu'avec Carrie, il a appris qu'un personnage pouvait avoir sa vie propre, qu'on pouvait ne pas le trouver sympathique mais s'attacher à ses pas, parler pour lui, être assez près pour entendre son cœur battre :

"Pour moi, ce qui arrive aux personnages au fur et à mesure que progresse une histoire dépend seulement de ce que je découvre sur eux tandis que j'avance : autrement dit, de la manière dont ils se développent. Parfois, ils se développent peu. S'ils se développent beaucoup, ils commencent à influer sur l'histoire au lieu que ce soit le contraire. [...] J'estime que les meilleurs romans finissent toujours par avoir les gens pour sujets, plutôt que les événements ; autrement dit, que les histoires sont cornaquées par les personnages. [...] Et si vous faites bien votre boulot, vos personnages commenceront à faire des choses d'eux-mêmes. Je sais qu'on trouve cela un peu inquiétant quand on n'en a pas fait l'expérience soi-même, mais c'est sensationnel quand ça vous arrive."

Il donne un très bon exemple de cette chair dont s'étoffent les personnages, comme s'ils s'éveillaient à la vie au cours de l'histoire, cessaient d'être des pantins pour devenir de vraies personnes : celui de Paul Sheldon, l'écrivain de Misery. Au départ, Misery était une situation dont il avait rêvé... (je donnerais cher pour hériter de quelques rêves de Stephen King ! Bon pas TOUTES les nuits, mais juste de temps en temps) : un écrivain handicapé, séquestré par une infirmière psychotique décidée à le forcer à écrire un nouvel épisode de la vie de Misery Chastain, son héroïne préférée. Cette situation de départ était pour King une excellente idée de nouvelle. Paul Sheldon finirait assassiné, et sa peau fournirait la reliure du nouveau Misery... Mais en cours de route, le personnage prit corps et modifia l'histoire :

"...mais en fin de compte ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées. Paul Sheldon se révéla être un personnage plein de ressources, beaucoup plus que ce que j'avais tout d'abord crû, et ses efforts pour jouer les Shéhérazade et sauver sa vie me donnèrent l'occasion de dire certaines choses sur le pouvoir rédempteur de l'écriture que je ressentais depuis longtemps, mais n'avais jamais pris le temps de mettre au clair."


Cette chose-là est toujours difficile à comprendre : que lorsque les personnages attrapent l'envie d'exister, ils ne vous demandent pas la permission, et c'est peine perdue de les forcer à respecter votre volonté. Ils vous narguent, parce qu'ils savent bien que les torgnoler, les attraper par le col et les faire rentrer dans les clous prévus pour leurs déplacements les rendra moins vivants, ce qui desservira l'histoire. Donc l'auteur est piégé, et doit modifier son histoire en fonction des personnages, et non l'inverse... Stephen King se définit comme le premier spectateur de ses histoires. Ma petite expérience va dans le même sens, et c'est en quoi l'écriture est grisante. Car s'il ne s'agissait que de faire s'agiter des poupées de chiffon de droite et de gauche, qui parleraient comme vous, seraient d'accord avec vous, feraient tout ce que vous leur soufflez, quel serait l'intérêt?



Il y a pas mal d'anecdotes réjouissantes dans ce livre, on y apprend que "La vérité est que tous les écrivains sont pompants. En particulier entre la première et la deuxième mouture, quand la porte du bureau s'ouvre et que la lumière du monde vient l'inonder"...
Bien sûr, ce sont de basses calomnies. L'écrivain est par essence charmant, d'humeur égale, et il est difficile de trouver moins susceptible.
On y apprend aussi que Stephen King s'est choisi une lectrice fétiche qui n'est pas toujours tendre, voire résolument vache : sa femme. Enfin, c'est son choix, et nous le respectons.

Pour finir, trois conseils qui me ravissent par leur humour ET leur exactitude : le premier concerne les dialogues. L'auteur explique que ce qui compte, ici comme dans tout le texte, c'est l'honnêteté, éthique de romancier qu'il partage, entre autres, avec Chandler :



"Si vous êtes honnête quant aux mots que vous faites sortir de la bouche de vos personnages, vous découvrirez que vous vous exposez aussi à pas mal de critiques. Pas une semaine ne passe sans que je reçoive au moins une lettre furibarde (et la plupart du temps, plusieurs) m'accusant d'être grossier, bigot, homophobe, assassin, frivole ou carrément psychotique. Dans la plupart des cas, ce qui a échauffé la bile de mes correspondants figure quelque part dans un dialogue : 

"Tirons-nous de ce putain de bled", ou "On n'encaisse pas trop les nègres, dans le coin", ou encore : "Où tu te crois, sale con de pédé ?"
[...] Ce qui compte est de laisser chaque personnage s'exprimer librement, sans s'occuper de ce que pensent les gens bien-pensants ou les dames de la paroisse. Faire autrement serait de la couardise ou de la malhonnêteté ; et croyez-moi, écrire de la fiction en Amérique en ce début du vingt et unième siècle n'est pas un boulot pour les froussards intellectuels."


Petit apparté : Aujourd'hui, même en France, ce pays si exemplaire de libertés protégées, si vous créez un personnage pédophile, raciste ou simplement cinglé, il y a de grandes chances pour qu'on vous accuse d'être vous-même, forcément, puisque la créature est sortie de votre cerveau malade, un pédophile (au moins un peu, allez ! Y a pas de fumée sans feu...), un raciste (sur les bords) ou un cinglé (si, allons quoi, vous écrivez de ces trucs !). Ce qui est une preuve de courte-vue, car si on ne plonge pas un peu dans leur crâne, comment comprendre les pédophiles, les cinglés ou les racistes ?... Hein, je vous le demande ?

Deuxième exemple : les adverbes. Toute personne prétendant écrire un livre se trouve confronté à ces bestioles, et croyez-moi, c'est une sale engeance. Comme le dit Stephen King avec une bouleversante justesse :

"Comme la voix passive, ils donnent l'impression d'avoir été créés pour le bonheur des écrivains timides. Lorsqu'il utilise la voix passive, l'écrivain trahit en général sa peur de ne pas être pris au sérieux ; elle est la voix des petits garçons à la moustache dessinée au cirage et des petites filles clopinant dans les talons hauts de maman. Avec l'adverbe, l'écrivain trahit le fait qu'il craint de ne pas s'être exprimé avec clarté, d'être passé à côté de ce qu'il voulait souligner."


La voix des écrivains timides... c'est trop joli, et tellement vrai (foi d' écrivain timide). Et il ajoute :

"J'estime que la route menant en enfer est pavée d'adverbes et je le crierai sur les toits. Pour le dire autrement, les adverbes sont comme les pissenlits. Un seul et unique sur votre pelouse, c'est ravissant. Oubliez de l'arracher et, quelques jours plus tard, vous en aurez cinq, puis cinquante le lendemain et, mes chers frères et sœurs, votre pelouse sera recouverte totalement, complètement et superlativement de pissenlits."

Juste avant d'aller retrouver ma corvée quotidienne de desherbage... pour le cas où certains espèreraient se passer de pissenlits en abusant de synonymes puissants en guise de verbes déclaratifs, je vous préviens : attention, maître King vous a à l'œil, les petits pères :


"Certains écrivains tentent de contourner la règle pas-d'adverbes en shootant le verbe déclaratif aux stéroïdes anabolisants. Le résultat est bien connu par les amateurs de littérature de gare :


"Pose ce révolver, Utterson !" grinça Jekyll.
"Continue de m'embrasser !" hoqueta Shayna.
"Espèce de sale allumeuse !"éructa Bill."



N'écrivez pas comme ça... s'il vous plaît !
Le verbe déclaratif le plus courant est dit, comme dans dit-il, dit-elle, dit Bill, dit Monica."




"Ok, ok, Stephen ! Si tu le prends comme ça !" explosa Gaëlle.

Sur ce, elle claqua la porte vertement, la rouvrit plus délicatement, dit au-revoir et merci, gentiment, demanda poliment si on en avait terminé pour la leçon du soir, et si elle pouvait aller de ce pas retrouver son manuscrit horriblement raturé... et Stephen King lui répondit chaleureusement, avec un éclair de malice dans l'œil :

"Il y a eu des moments pour moi où écrire a relevé de l'acte de foi, a été un crachat dans l'œil du désespoir. La deuxième partie de ce livre a été rédigée dans cet esprit. Je me la suis sortie des tripes, comme nous disions quand nous étions gosses. L'écriture n'est pas la vie, mais je crois qu'elle peut être parfois le moyen de revenir à la vie. C'est quelque chose que j'ai découvert pendant l'été 1999 lorsqu'un homme, au volant d'un van bleu, a bien failli me tuer."

— "Ah ouais, c'est sûr que c'est pas facile, tout ça... Non mais te bile pas, Stevie, je crois que je pige ce truc, là, enlever tous les mots inutiles, les orties, tout ça... dit-elle, conciliante.

— Et tu vois, du coup, t'as même plus besoin d'adverbes, ou de verbes à la con. Hop, disparus ! Au fait, tu sais que je n'suis pas vraiment là, hein ?... Juste dans ta tête, parce que tu es très fatiguée? Ok... Maintenant, tu peux aller dormir, va..."

Elle acquiesça, souriante, et éteignit la lumière du bureau.

Mais quoiqu'il en dise, il était là, dans le noir. Et il la regardait. Maintenant qu'elle y réfléchissait, son regard avait quelque chose d'anormal. Etait-ce le disque de la pleine lune ? Le hurlement rauque d'un chien sauvage dans le lointain ? La lueur furtive de phares qu'on eût dits ensanglantés ?

Elle se dit qu'il était temps d'aller dormir. Et plus vite que ça.




A bientôt.

15 février 2013

Le Seigneur des Porcheries : il suffira d’une étincelle



«Selon les termes de Dale Murphy, la plèbe de Baker est une foule surmenée, intarissablement mélancolique, de patriotes sectaires qui verraient volontiers tous leurs voisins bien-aimés se balancer au bout d’une cravate en fil de fer, pendus aux réverbères tout au long de la route du boulot. C’est le pays des autocollants «Jésus est parmi nous!» sur les râteliers à fusils, le pays où l’église est le pivot de la vie quotidienne, où la marque de sa voiture compte plus pour le prestige d’un homme que sa femme, où les racines familiales plongent, et parfois s’entrelacent, aussi profond que l’eau de source. La communauté tourne autour de mariages, d’enterrements, de rencontres sportives scolaires, de la maxime éternelle selon laquelle «ça ne peut pas merder si je bosse un max», et de l’absorption quotidienne d’une quantité aussi importante que possible de bibine.»

Si Tristan Egolf n’avait pas grandi dans la petite ville de Washington dans l’état du Kentucky, à la limite du Mid-Ouest et du sud profond, dans cette Corn Belt truffée de fondamentalistes et de nerveux de la gâchette, il ne serait sans doute pas devenu ce romancier virtuose dézinguant de son style aux accents céliniens, entre désespoir et humour féroce, la bêtise crasse d’une certaine Amérique. Si on ne sait jamais trop ce qui fabrique un écrivain, il y a fort à parier que passer ses premières années dans la peau d’un paria, se sentir étranger au monde qui vous entoure est une bonne école. Si Tristan Egolf avait grandi à New York ou à San Francisco, il n’aurait peut-être pas écrit Le Seigneur des Porcheries (Lord of the Banyard), éblouissant premier roman à l’odeur de soufre à côté duquel le gros de la production littéraire de ces vingt dernières années apparaît tiède et sans saveur.

 Âgé d’une vingtaine d’années, Egolf débarque à Paris avec son manuscrit sous le bras. Alors qu’il joue de la trompette sur un pont, Marie Modiano, la fille du romancier, le rencontre et l’héberge un temps. S’attachant chaque jour davantage à ce garçon singulier, les Modiano découvrent en lisant son manuscrit qu’ils ont affaire à un écrivain prodige. Le Seigneur des Porcheries ayant été refusé par soixante-dix éditeurs américains, Patrick Modiano le recommande chez Gallimard qui le publie. C’est le début de la légende d’un écrivain météore qui sortira trois romans-dynamites avant de regagner son pays natal et d’y mettre fin à ses jours le 7 mai 2005, à trente quatre ans, quelques mois après la réélection de Georges Bush. Comme si voir triompher à nouveau cette Amérique-là, celle qu’il s’était appliqué à vitrioler si talentueusement, était la goutte qui faisait déborder le vase du désespoir.
Disparaissant à peine surgi, Egolf s’est inscrit au panthéon des auteurs cultes dont les romans circulent sous le manteau, aux côtés de John Kennedy Toole ou de Salinger. Il partage avec Quentin Tarantino une certaine jubilation pour les jeux de massacres, excelle dans la peinture du chaos et de la déliquescence de sociétés avariées, consanguines, pourries de l’intérieur par des décennies en vase clos, ruminant une culture faite de violence, d’intolérance et de préjugés.

Le Seigneur des Porcheries a pour héros un paria souffre-douleur, John Kaltenbrunner, dont la prouesse a été de survivre à son enfance à Baker, au fond de la Pullman Valley, dans cette Corn Belt profonde où le système éducatif est un «reliquat pétrifié du principe de Satan le Malin géré par des créationnistes irréductibles, des paranoïaques de la guerre froide, et, selon les propres termes de John, «des cas d’école d’arriération mentale.» Les habitants y croient «dur comme fer que les dinosaures ont disparu parce que Noé n’avait pas assez de place pour eux sur l’arche.» L’alcool y coule à flots, le shérif Tom Dippold s’y fait réélire chaque année grâce à sa gestion minimaliste et à sa politique de non intervention dans les affaires de violences domestiques, et un gang de «harpies fondamentalistes» y sévit impunément, hantant les hôpitaux à la recherche de malades au dernier stade à dépouiller de leurs biens terrestres. Orphelin de père et en charge d’une mère atteinte du syndrôme de Cushing, John livrera une bataille sanglante contre les harpies et en particulier contre Hortense, leur sinistre chef de file. Contraint de s’exiler sans un sou, il revient des années plus tard, endurci et décidé à régler ses comptes avec ces bonnes gens de Baker. C’est en prenant la tête des Intouchables de la ville, les «torche-colline» employés à la décharge municipale, qu’il déclenchera une apocalypse jouissive et méritée. «On ne peut pas tuer ce qui ne veut pas mourir», ce mantra rythme le roman comme une injonction à relever la tête, à défendre sa dignité coûte que coûte, fût-ce des profondeurs de la fosse d’égoût où la société vous a précipité :

«L’ultime assertion de John : obligés de subir le supplice de la planche, nous conservions la prérogative, le droit inaliénable de faire une bombe dans les eaux infestées de requins qui nous attendaient.»

Je vous invite à vous jeter sur ce roman désopilant, féroce et poignant, à vous attacher à votre tour à ce héros malmené venu sonner la révolte des Boueux. Et je vous prédis que vous le refermerez avec la gorge serrée, parce qu’un écrivain prodige qui met fin à ses jours rend tout le monde orphelin.

«Pour nous autres, nous aurions le temps de parvenir à nos propres conclusions. En commençant par cette soirée de la fin mai où il apparut pour la première fois sur notre décharge dans son pantalon déchiré et ses chaussures noires orthopédiques, nous ressasserions chacun des souvenirs dont nous disposions, à la recherche d’un indice qui nous permette de comprendre comment un être aussi jeune et étrange avait pu croiser notre chemin, puis le dynamiter aussi complètement, et nous quitter subrepticement pour nous laisser imaginer le reste.»

Gaëlle Nohant

4 février 2013

Ecrire, dit-elle



"L'écrivain a deux vies : une, celle à la surface de soi, qui le fait parler, agir, jour après jour. Et l'autre, la véritable, qui le suit partout, qui ne lui donne pas de repos."


Il y a bien longtemps que je n'avais pas relu Marguerite Duras. Cela datait d'une époque où j'avais lu et relu l'Amant, où j'étais allée voir le film, où j'avais enchaîné avec Barrage contre le Pacifique, La Douleur, Les petits chevaux de Tarquinia et Hiroshima mon amour. J'avais alors pratiquement l'âge de l'héroïne de l'Amant, la fièvre de ces personnages et des paysages du Mékong me parlait, toutes ces images surgies de la lecture entraient en moi comme dans du beurre et je les mélangeais aux miennes. D'emblée, cette écriture s'est imposée à moi par son caractère hypnotique, la force des silences  qui rendaient les mots plus puissants tandis qu'ils se tenaient là, détachés du texte comme des morceaux de glaces sur la mer.
Il a fallu la pièce de Christophe Honoré, Nouveau Roman, — petit bijou aux ambitions parfaitement tenues —, pour me donner l'envie de relire Duras. Je n'ai pas relu l'Amant car il est toujours gravé dans ma mémoire, le chapeau, le bac, la limousine noire, "à quinze ans, j'avais le visage de la jouissance et je ne connaissais pas la jouissance", la violence du frère, la douceur d'Hélène Lagonelle, la pension, l'amour déchiré pour la mère, la dureté de la jeune fille fondant sur le bateau du retour, devenant détresse, reconnaissance  d'un sentiment chargé d'ambiguïté. J'ai découvert Le ravissement de Lol V Stein, Le marin de Gibraltar, relu les Petits Chevaux. Et retrouvé ce style si particulier dont Marguerite Duras parlait à Bernard Pivot, dans l'émission Apostrophes, comme d'une écriture où ce qui importait, c'était attraper les mots avant qu'ils ne s'échappent. Et que la phrase, ensuite, s'organisait autour. Une écriture "presque distraite, qui court, qui est plus pressée d'attraper les choses que de les dire, vous voyez, je parle de la crête des mots, qui court sur la crête, pour aller vite, pour ne pas perdre."

Dans La passion suspendue, recueil d'entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre qui vient d'être réédité, Marguerite Duras évoque son enfance, son travail, la littérature et le théâtre, le cinéma et la passion amoureuse, l'addiction à l'alcool et le communisme où elle s'est égarée un temps. Elle s'interroge sur ce qui fait qu'on écrit, ou qu'on n'écrit pas. S'interroge sur les gens qui n'écrivent pas, "comment font-ils ?" Ce qui signifie, comment font-ils pour n'avoir qu'une vie, être pleinement dans cette vie, ne pas se sentir dédoublés comme les écrivains ? Je comprends cette interrogation car chaque fois que j'ai songé à arrêter d'écrire, j'ai eu le sentiment de perdre quelque chose de vital. L'idée de me résoudre à n'avoir qu'une seule vie m'était insupportable. Mais peut-être ceux qui écrivent n'ont-ils ce ressenti que parce qu'ils se sentent toujours dédoublés, justement. Peut-être ce besoin de multiplier les existences, d'avoir des vies imaginaires, vient-il d'une carence de départ. Vous vivez votre vie, et en même temps vous n'y êtes jamais tout à fait, comme si vous étiez sur la photo sans y être, et qu'une partie de vous s'en était détachée pour observer la scène.

"Souvent, dans la vie, j'ai eu le sensation de ne pas exister — sans modèle aucun, sans référence aucune —, toujours en quête d'un lieu, sans jamais me retrouver là où j'aurais voulu être, toujours en retard, toujours dans l'impossibilité de jouir des choses dont jouissaient les autres. Maintenant l'idée de cette multiplicité me plaît : on se force toujours à atteindre une unicité qui nous appartient, alors que notre richesse, elle se situe dans ce débordement même."

D'un handicap de départ, il s'agirait donc de faire une richesse, une force à laquelle appuyer sa vie pour s'y ancrer davantage, un pont entre sa solitude et celle des autres. A moins que cette difficulté à être tout à fait présent à sa vie et ce besoin d'inventer d'autres existences ne soient dès le départ une valeur ajoutée qu'il faudrait accepter comme telle. Le talent donné à une fragile petite existence humaine d'entrer en résonance avec des milliers d'autres, d'atteindre à l'universel à partir d'un soi modeste et minuscule. Tout comme les musiciens ressentent aussi le monde en musique, les peintres en lignes continues ou heurtées, taches de couleurs et de lumière.

Allez Marguerite, une petite dernière :

"Je crois qu'on écrit vraiment que lorsqu'on croit ne plus écrire, ne plus être tout à fait maître de ce qu'on fait. En général tout le début est jeté. C'est quand je me laisse aller qu'il se passe quelque chose. Il y a à ce moment-là une sorte de désespoir de l'écrivain, d'abdication même : l'écrit arrive seul, dirait-on, fait."

 J'ai connu ces moments de fièvre où l'on sent le livre s'écrire à travers soi. C'est d'ailleurs ce que Jean-Philippe Toussaint appelle "l'urgence", dans un très bel essai paru récemment chez Minuit, L'Urgence et la patience :




«L’urgence est un état d’écriture qui ne s’obtient qu’au terme d’une infinie patience. Elle en est la récompense, le dénouement miraculeux. Tous les efforts que nous avons consentis au préalable pour le livre ne tendaient en réalité que vers cet instant unique où l’urgence va surgir, le moment où ça bascule, où ça vient tout seul, où le fil de la pelote se dévide sans fin. Comme au tennis, après les heures d’entraînement, où chaque geste est analysé, décomposé, et refait à l’infini, mais reste raide, figé et sans âme, il arrive un moment, dans la chaleur du match, où on commence à lâcher ses coups et où on réussit certaines choses qui auraient été inimaginables à froid et n’ont été rendues possibles que par la rigueur et la ténacité de l’entraînement qui a précédé. Dans ces moments-là, dans la chaleur de l’écriture, on peut tout tenter, tout nous réussit, on effleure le filet, on frôle les lignes, on trouve tout, instinctivement, chaque position du corps, le fléchissement idéal du genou, la façon d’armer le bras et de lâcher le coup, tout est juste, chaque image, chaque mot, chaque adjectif pris à la volée et renvoyé sur le terrain, tout trouve sa place exacte dans le livre.»

Ces moments condensent une telle intensité, un tel plaisir d'écrire, qu'ils peuvent vous rendre accro à l'écriture à jamais, quand bien même vous devriez rouler indéfiniment des rochers comme un Sisyphe besogneux pour toucher à nouveau cette incandescence. Cela se mérite. Ce sont des heures qui nous semblent durer le temps d'un battement de cil. C'est d'ailleurs ainsi qu'en général on s'imagine l'artiste, fiévreux, possédé par sa muse. Sauf que contrairement à l'imagerie populaire, il ne suffit pas d'attendre que cela se produise en sirotant une absinthe...Non, on ne l'atteint que par un travail souterrain et sans grâce, souvent assez ingrat et desespérant. 

Sur ce, je vous laisse... J'ai quelques rochers à rouler. 


Gaëlle Nohant

4 janvier 2013

L'Amant de Lady Chatterley : Il faut bien que le corps exulte...




«Il faut bien que nous vivions, malgré la chute de tant de cieux. Telle était à peu près la situation de Constance Chatterley. La guerre avait fait écrouler les toits sur sa tête. Et elle avait compris qu’il faut vivre et apprendre.»

En 1960 à Londres eut lieu un des procès les plus importants dans l’histoire de la libération des mœurs. Il opposait les éditions Penguin à la couronne d’Angleterre, et devait établir si L’Amant de Lady Chatterley, roman interdit depuis plus de trente ans, était de nature à dépraver ou à corrompre son lectorat. Au terme d’un procès très médiatisé où des dizaines de témoins célèbres  — parmi lesquels E.M Forster, Helen Gardner, Cecil Day Lewis ou Rebecca West — défilèrent à la barre pour défendre le roman de D.H. Lawrence, le jury répondit non à ces deux questions et le livre put enfin paraître au grand jour. Dans les heures suivant le procès, le grand public se rua dans les librairies qui se retrouvèrent en rupture de stock, et L’Amant de Lady Chatterley se vendit en quelques semaines à plus de trois millions d’exemplaires, permettant aux éditions Penguin de réaliser leur plus grand coup littéraire.


Pourtant, il y avait de quoi choquer dans cette histoire, et pas uniquement parce qu'elle racontait une liaison passionnée entre un garde-chasse et la femme de son maître. Imaginez une jeune aristocrate dépérissant auprès d’un mari rentré invalide de la guerre de 14. Imaginez Constance Chatterley, jadis pulpeuse et féminine, vieillissant avant l’âge dans un corps devenu inutile et sec, forcé à l’abstinence. Imaginez-la, au bout d’un hiver sans fin, retrouvant soudain la sève de sa vie au moment même où la douceur du printemps réveille le bois. Au lieu de sacrifier sa vie à son mari et de trouver des joies spirituelles à son mariage, cette «longue union de toute une vie», cette «chose longue, lente, durable» dont Clifford, son époux, prétend qu’elle peut se passer de l’intimité sexuelle, imaginez la vibrant d’un désir de liberté, aspirant à défaire un à un les fils qui l’arriment à Clifford et à revenir à la vie.

«Elle sentait qu’elle allait mourir si rien de nouveau ne survenait.»

Le bois l’appelle, débordant de la vitalité sensuelle de la nature. Au détour d’une promenade, Constance y rencontre l’Homme des Bois au contact duquel elle va reprendre goût à la vie. Une vie où le désir ne sera plus caché, malade ou honteux, mais fécond, profondément libre et confiant d’avoir chassé les peurs profondes de l’être.

«Constance rentra lentement, comprenant la profondeur de cette autre chose qui était en elle. Un autre moi vivait en elle, fondant, brûlant et doux dans ses entrailles ; et, de tout ce moi, elle adorait son amant. Elle l’adorait jusqu’à sentir en marchant faiblir ses genoux.»

Au procès de 1960, un archevêque déclara à la barre qu’il aimait que D.H. Lawrence, dans ce roman, ait redonné son caractère sacré à l’acte sexuel. Il est vrai que ce grand romancier anglais longtemps ravalé au rang de pornographe partageait avec Victor Hugo la conviction qu’une rencontre sexuelle profonde et amoureuse atteignait à la transcendance. Que cette expérience charnelle et mystique avait le pouvoir de régénérer les amants, de les rendre à leur moi véritable. La vérité des êtres révélée par le sexe. Dieu effleuré en baisant. Saluons cet archevêque qui fut capable de lire un grand roman autrement qu’à travers le prisme d’un moralisme étroit, et d’en exprimer la beauté sans détours.

«La vie n’est acceptable que si l’esprit et le corps vivent en bonne intelligence, s’il y a un équilibre entre eux, et s’ils éprouvent un respect naturel l’un pour l’autre», écrivait Lawrence en préface de son roman. En tant que romancier, il observait avec crainte la déshumanisation du monde, ce glissement de l’homme vers la machine qui allait de pair avec l’industrialisation, le rétrécissement des forêts, le recul de la part sauvage en chacun de nous. Dans L’Amant de Lady Chatterley, la forêt est mangée par les mines, les usines crachant leur sinistre fumée, et cet univers de sueur et de grisaille abrite des êtres qui ne vivent plus que mécaniquement, à l’aveuglette. Dans ce qui reste de bois, protégés par cette enclave éphémère, Constance Chatterley et Oliver Mellors peuvent se rencontrer, se désirer et finalement s’aimer, affirmant la persistance d’un bonheur terrestre délivré des convenances et de tout ce qui tue le corps et l’âme.

«Ce n’était pas vraiment de l’amour. Ce n’était pas de la volupté. C’était une sensualité aiguë et brûlante comme le feu, et qui transformait l’âme en amadou. Et ce feu brûlait et détruisait les hontes les plus profondes, les plus vieilles hontes, aux endroits les plus secrets.»

Je vous encourage à (re)découvrir ce superbe roman, que l’on ne saurait réduire à un roman érotique bien qu’il le soit puissamment, car il est avant tout l’histoire de la renaissance d’une femme et de l’homme libre que cette femme débusqua au fond des bois pour le ramener au monde. De quoi bien démarrer cette année qui, je l’espère, sera heureuse et féconde pour le corps et pour l’esprit.

  
Gaëlle Nohant




31 octobre 2012

Emily Brontë et Les fantômes de Hurlevent


(crédit photo mypennines.co.uk)

«Avant d’arriver en vue de Hurlevent, il ne restait du jour qu’une faible lueur ambrée qui marquait l’horizon à l’ouest, mais grâce à cette lune splendide, je pouvais voir chaque caillou et chaque brin d’herbe dans le sentier.»


...Vous souvenez-nous de moi, Mrs. Dean ? Je suis ce visiteur qui eut l’idée saugrenue de venir chercher en ce lieu si beau et âpre une solitude choisie. Je ne connaissais pas Mr. Heathcliff. Les noms de Hindley Earnshaw et de Catherine Linton ne signifiaient rien pour moi, je ne croyais pas aux fantômes et n’en avais jamais croisé sur mon chemin. Emily Brontë, à qui vous et moi devons tout, m’avait fait entrer dans cette histoire comme une tempête attire dans son œil un paisible promeneur pour qu’il puisse témoigner de sa puissance. Je n’étais là que pour être saisi par la plainte du vent, les hurlements des chiens du Maître des lieux, l’hostilité de la radieuse jeune femme qui se terrait dans cette maison sans âge, sous la surveillance d’un tyran et d’une poignée d’êtres frustes. Je n’étais là que pour être pris au piège d'une tempête de neige et contraint de me réfugier dans l'étrange lit à panneaux de la chambre du haut, en cette nuit lugubre où après avoir étudié les noms gravés sur le bois, Catherine Linton, Catherine Earnshaw, le bruit tenace d’une branche cognant contre la vitre me tira d’un sommeil troublé. Vous souvenez-vous ? Mais si... je suis certain de vous l’avoir raconté :

  «Il faut absolument que cela cesse !» murmurai-je, et, passant mon point au travers de la vitre, j’étendis le bras pour saisir cette odieuse branche. Mais, au lieu de cela, mes doigts se refermèrent sur les doigts d’une petite main glacée ! L’affreuse horreur du cauchemar m’oppressa, j’essayais de retirer mon bras, mais la main s’y accrochait, et une voix déchirante sanglotait : «Laissez-moi entrer... laissez-moi entrer !.. — Qui êtes-vous ?» demandai-je tout en me débattant pour me dégager. «Catherine Linton», répondit la voix en grelottant, «je rentre à la maison, j’avais perdu mon chemin dans la lande !» Tandis qu’elle parlait, je distinguais obscurément une figure enfantine regardant à travers la fenêtre. La terreur me rendit inhumain et, voyant l’inutilité de mes efforts pour me défaire de cette créature, j’attirai son poignet contre le carreau cassé et le frottai en tout sens jusqu’à ce que le sang vînt inonder les draps. Cependant elle gémissait : «Laissez-moi entrer», sans desserrer une étreinte tenace qui me rendait presque fou de peur.»



A l’aube, je fuyais cette maison inhospitalière pour me réfugier à la Grange, dont vous étiez la femme de charge, Mrs Dean. J’ignorais que vous étiez si profondément imbriquée dans la vie de ces gens, que les vivants et les morts vous avaient confié tant de secrets empoisonnés au fil du temps. Il vous fallut l’art d’une conteuse pour me faire entrer dans les méandres d’une histoire qui avait lié dans la passion et le souffre deux anciennes familles de ce coin retiré du Yorkshire, les Earnshaw et les Linton. Je me dis parfois que ces gens auraient vécu des vies tranquilles si le père Earnshaw n’avait pas ramené de son voyage ce petit bohémien noiraud dont personne ne voulait. Je sais que vous vous êtes parfois interrogée sur la nature de cet être par lequel le malheur était arrivé sur la lande, et qui jouissait du mal qu’il infligeait aux autres. Seule Emily Brontë aurait pu nous renseigner sur cet Heathcliff démoniaque et écorché vif, que nous haïssions si volontiers avant d’être saisis de compassion devant la souffrance de son amour inconsolable et rageur pour Catherine Linton. Miss Brontë nous aurait peut-être confié, Mrs Dean, qu’elle avait donné à ce personnage la part inflexible et autodestructrice de son frère Branwell, ces mauvais penchants qui l’avaient entraîné à sa perte. Elle qui aimait son frère de cet amour farouche et entier qu’elle réservait à de rares êtres, ne songea jamais à racheter le personnage d’Heathcliff. Non, elle se contenta de le rendre si vivant, si terrifiant et poignant à la fois que nous ne pouvons jamais ni l’aimer ni tout à fait le haïr. Les critiques, vous le savez, lui reprochèrent vertement de s’être attachée à des personnages cruels, pervers, complexes et ambigus sans justifier ce choix étrange par une morale. Dieu merci, ils ignoraient que ce roman avait été écrit par une jeune femme secrète et solitaire, élevée par un pasteur dans un presbytère à l’écart du monde ! Ils pensaient avoir à faire à Ellis Bell, frère de Currer et d’Acton Bell, tous romanciers désireux de garder leur anonymat. Ils furent déroutés par la force de cette histoire, sa férocité, sa langue poétique et crue qui ne s’encombre pas de fioritures, et mirent des années à percevoir l’éclat de ce diamant brut. Quand ils le firent, Emily Brontë reposait sous cette terre battue des vents qu’elle avait tant aimée. Bah, ce n’est pas grave, Mrs Dean... Nous autres n’avons pas attendu ces gratte-papiers versatiles pour être conscients du talent de miss Brontë !

Nous qui avons vécu tout cela de l’intérieur, au point d’en être ébranlés dans notre raison, nous savons que certains amours sont des chemins de croix païens qui convoquent les fantômes. Ou que la vengeance la plus inexorable peut s’arrêter un jour comme un bras qui retombe, lassé de sa propre violence. Nous savons que certains êtres ne sont doués pour le bonheur ni dans ce monde ni dans l’autre, et qu’il faut leur garder un peu de cette compassion qu’ils n’ont pas su avoir pour eux-mêmes. Nous savons enfin, ma chère, que la douceur peut venir de là où on ne l’attend pas, après les ravages de l’orage et de la foudre. C’est pourquoi nous aimons ce pays pelé, aride, où l’hiver est épouvantable et l’été enchanteur, où les petits bergers confient en tremblant qu’ils ont croisé un défunt sur la lande, et où il faut savoir surprendre la beauté sous la tourbe ou dans les encoignures de roche. Ses habitants sont un peu rudes, leur humour à froid n’a d’égal que leur franc parler, mais ils pourraient bien vous venir en aide si vous errez dans la lande sans retrouver votre chemin. Ou pas.
Bonne nuit, Mrs. Dean. Pensez à rallumer le feu, il fait un froid glacial, et si Mr. Heathcliff ne peut se réchauffer en rentrant de la lande, il pourrait vous en cuire...


 Gaëlle Nohant.


19 octobre 2012

Jane Eyre, petite âme droite et fiévreuse




                                           (crédit photo mypennines.co.uk)

«Je vais te laisser, pâle rêve ! dis-je. J’ai la fièvre, j’entends le vent souffler, je vais sortir pour sentir son haleine.»

La nuit était tombée sur la lande où le vent soufflait sans discontinuer, comme sur le presbytère et le jardin de tombes. Les centaines de freux qui nichaient dans les arbres tordus s’étaient enfin tus. A cette heure, le révérend Patrick Brontë était couché, ses filles Emily et Anne attendaient avec anxiété le retour de leur frère Branwell et Charlotte, son aînée, écrivait dans une sorte de fièvre l’histoire de Jane Eyre, puisant la sève de ce roman au plus profond de sa détresse, de ses déceptions et de ses échecs. «J’aurai trente et un ans à mon prochain anniversaire, avait-elle écrit à une amie. Ma jeunesse a disparu comme un rêve et je n’ai rien fait.» Il était sa revanche éclatante, sa façon de redresser la tête, de ne pas se résigner à l’insignifiance.

Ils avaient bâti tant de rêves, le frère et les sœurs, échafaudant les royaumes d’Angria et de Gondal avec cette ivresse, cette toute puissance des virtuoses. Ils sentaient en eux la pulsation impérieuse d’une vocation artistique dont aucun pragmatisme n’avait pu les détourner. Qu’en était-il aujourd’hui ? Les romans d’Emily et d’Anne avaient été acceptés par un éditeur à des conditions indignes, tandis que Charlotte avait eu la douleur de voir le sien refusé. Branwell, le fils choyé, l’enfant des fées, doué de tous les talents, semblait condamné à les dilapider et à ruiner sa vie. A cette heure tardive, il noyait son chagrin dans l’alcool et l’opium à la taverne du Black Bull, où Emily irait le chercher  tout à l’heure pour le ramener au presbytère. Emily aimait les âmes blessées, les animaux. Elle était la plus farouche et la plus libre des enfants Brontë. Les critiques avaient éreinté son roman les Hauts de Hurlevent, le taxant d’immoralité. Anne quant à elle, si menue et si douce, espérait juste faire quelque chose de son passage sur la terre. Et Charlotte... Charlotte jetait dans ce roman ses dernières forces, ses aspirations à une autre vie, le chagrin d’un amour impossible. Comme elle, son héroïne n’était ni belle ni riche, c’était une petite personne frêle, un roseau qui refusait de casser, exigeait qu’on lui reconnût le droit de sentir et d’aimer. Elle l’avait jetée dans les rapides d’une vie malchanceuse, orpheline et mal aimée, mais lui avait donné la force de changer son destin. Sa Jane Eyre incarnait la rébellion de tous ces petits qui aspirent aux miettes de la table des riches, parlant d’égal à égal avec ceux qui prétendaient diriger sa vie. Ce n’était pas un roman pour jeunes filles, c’était un livre puissant et sulfureux nourri à la source de ses lectures viriles, de Lord Byron et de Walter Scott. Il était plein de l’âpre poésie de la lande solitaire où se déchaîne ce vent dont la colère vous rend à vous-même. Elle le publierait sous un nom d’homme, pour qu’il soit jugé équitablement par ses pairs.

«C’est une sensation très étrange pour un être jeune et sans expérience que de se sentir tout à fait seul dans le monde, emporté à la dérive, tous liens rompus, incertain d’atteindre le port vers lequel il fait route, empêché par de nombreux obstacles de revenir vers ce qu’il a quitté.»


S’arrachant à la monotonie de la misère, Jane Eyre avait rendez-vous avec son destin dans un manoir lugubre dont les corridors glacés dissimulaient un terrifiant secret. Elle qui avait soif d’action devrait embrasser la terne condition de gouvernante chez le maître de Thornfield Hall. Charlotte Brontë avait offert à Jane un adversaire à sa hauteur : un héros byronien au caractère d’airain, sensuel et manipulateur, inquiétant, passionné, tourmenté et poignant. Bien avant Alfred Hitchcock, elle savait tremper une histoire d’amour dans le souffre et la peur, y insuffler le suspense, donner à une scène d’amour l’allure d’une scène de meurtre. Ce face à face entre Jane et Edward Rochester, dont la sensualité balançait sans cesse entre la rédemption et le rejet de l’ordre établi, Charlotte en sentait toute l’immoralité. Elle n’écrivait pas pour les ligues de vertu, mais à l’écoute de cette «influence qui s’éveillait en elle» et n’acceptait pas d’autre maître. Son Jane Eyre n’était pas un conte moral, il avait la puissance des bourrasques qui déracinent les arbres et l’infinie douceur des lendemains d’orage. L’amour dans Jane Eyre était cruel et bienfaisant, il passait par des cassures, des batailles et des redditions, il était «un plaisir comparable à celui que ressentirait un homme mourant de soif parvenu avec peine au bord d’une source qu’il sait empoisonnée et qui se penche cependant pour s’y abreuver de divines rasades.» Mais il avait le pouvoir de régénérer les êtres blessés, de leur prodiguer un bonheur d’autant plus intense qu’il arrivait tardivement.

«Si Jane Eyre a quelque valeur, il devrait pouvoir supporter une tempête», écrivait Charlotte Brontë. Le roman parut en 1847, avec un succès immédiat. Les plus grands romanciers s’inclinèrent avec admiration devant ce «Currer Bell» dont l’identité restait cachée. On parla d’un roman immoral dont il fallait protéger les femmes. Traversant le temps, ce roman «d’une âme parlant à une âme» a gardé toute sa modernité et sa force. Les grands romans ont le pouvoir de bouleverser nos vies et d’en infléchir le cours. Celui-ci a changé la mienne. J’espère vous avoir donné envie de le (re)découvrir.

Gaëlle Nohant