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9 novembre 2009

Jean-Philippe Toussaint ou l'art de la fugue

Bonjour,

Rien ne me destinait à venir vous parler de Jean-Philippe Toussaint. Parce que le Nouveau Roman est moi, on est un peu fâchés, depuis longtemps. Parce que je suis volontiers de celles qui râlent qu'en France, le style s'épanouit souvent au détriment de l'histoire, et vice-versa... Parce que ma tasse de thé c'est plutôt les écrivains anglo-saxons, et pas trop les histoires qui ressemblent à de la musique de chambre.

Oui mais voilà. J'avais lu quelques petites choses sur cet auteur belge qui m'avaient séduite. Notamment une interview où il disait que non, il ne prenait pas grand plaisir à écrire, ou alors si, mais un plaisir un peu masochiste, tellement c'était difficile. Parce qu'il fallait descendre si profond en soi. Et qu'il n'est pas naturel de descendre en soi comme au fond d'une mine, c'est difficile, regardez le nombre de gens qui restent en surface et s'en trouvent très heureux. Comme ça m'agace d'entendre un auteur dire qu'il a écrit un livre avec facilité et jubilation, moi qui peine sur chaque phrase péniblement extraite... je l'ai trouvé sympathique. Et surtout, il ajoutait quelque chose qui m'a touchée : que l'on écrit parce qu'on est un peu inadapté au monde, un peu en marge, et qu'alors, l'écriture accomplit ce miracle (dès lors que vous touchez des lecteurs) de vous ramener au monde, de vous y donner une place de par votre marginalité, une vraie place qui vous réconcilie avec lui. Du coup, ça m'a donné envie de lire ses romans. En plus, il est drôle. Si si. ça rit aussi, un auteur Minuit. Regardez sa photo, ce petit air de se payer gentiment votre tête. C'est pareil dans ses romans. Il a beau les écrire dans la douleur, il s'amuse et nous amuse.


J'ai donc lu son tryptique sur Marie, qui commence par Faire l'amour, se poursuit avec Fuir ( prix Médicis 2005), et se conclut (provisoirement) avec La Vérité sur Marie (qui était au coude à coude avec Marie Ndiaye pour le Goncourt et s'est vu décerner le prix Décembre 2009), qui est tout sauf la vérité sur Marie, mais on s'en fiche. Et peu à peu, d'un roman à l'autre, tandis que ma fascination allait grandissante, et mon admiration avec, j'ai commencé à me dire, ma foi, que Jean-Philippe Toussaint devait avoir quelque pouvoir d'ensorceleur. Car partant sur la réserve, comme on trempe le bout du pied dans l'eau d'une piscine pour chercher une raison objective de ne pas y plonger, j'ai fini ma lecture complètement envoûtée, avec l'envie de tout relire. Plus j'entrais dans le texte plus l'écriture de Jean-Philippe Toussaint m'emportait, à la manière d'un bain de musique, là où elle voulait, sans que je tente de me tenir au bord des pages, je me laissais glisser dans le torrent furieux, d'un moment angoissant à une contemplation radieuse, d'un battement de coeur affolé à une respiration sereine ou à un murmure amoureux. Car le style de Toussaint est si virtuose et limpide qu'il charrie avec lui le crépuscule et le plein soleil, la musique et le silence, ce qui ne se dit pas, ce qui ne peut se dire mais qu'on lit dans un battement de cil, une larme, le frôlement d'un verre à pied contre un autre verre, la posture rebelle d'une jeune femme à l'enterrement de son père. Son écriture est une respiration, tantôt haletante et épuisée, tantôt lente et douce, sensuelle et murmurante.


Mais parlons de cette histoire d'amour fatale et inéluctable qui court le long des trois romans tel un fil invisible, et que résume cette phrase qui ouvre Fuir : "Serait-ce jamais fini avec Marie ?" Dans la chronologie un peu bousculée des romans, le narrateur rompt avec Marie dans le premier et la retrouve dans le troisième (enfin ils se retrouvent mais pour découvrir que finalement, c'est séparés qu'ils s'aiment le mieux), tandis que le second revient à l'été précédent leur rupture. Au fil de ces trois romans, de Tokyo au musée du Louvre, de la Chine à l'ïle d'Elbe, d'une nuit caniculaire dans Paris au tarmac de l'aéroport de Narita, le lien entre ces deux êtres perdure malgré les avanies de leur amour. Et survit à la rupture, aux deuils, aux liaisons intermittentes. En réalité, dans chaque roman, Marie et le narrateur s'aiment surtout dans le manque, le télescopage, la distance, y compris lorsqu'ils sont à côtés l'un de l'autre. La clé de cette relation est peut-être, bien qu'elle soit aussi insaisissable que Marie elle-même, dans ce constat du narrateur de Fuir :

"Nous nous aimions, mais nous ne nous supportions plus. Il y avait ceci, maintenant, dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire dans l'ensemble plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions nous était devenu insupportable."


Ils sont ensemble, même quand ils sont séparés par des océans ou par d'autres corps, des corps chauds et saignants, moribonds ou mis en bière. La puissance de leur amour emballe le mécanisme de la nature, fait surgir de terre des tremblements de terre, des incendies, des torrents de larmes de pluie, et n'hésite pas à tuer ceux qui se mettent en travers. Et il suffit d'un simple coup de téléphone au coeur de la nuit japonaise pour raviver chez le narrateur tous les sentiments mêlés qu'il avait pensé étouffer en prenant la fuite :

"Je ressortis de la cabine, bouleversé, le coeur serré, infiniment heureux et malheureux. Avec elle, en cinq minutes, je ne savais plus qui j'étais, elle me faisait tourner la tête, elle me prenait la main et me faisait tourner sur moi-même à toute vitesse jusqu'à ce que ma vision du monde se dérègle, mes instruments s'affolent et deviennent inopérants, tous mes repères étaient brouillés, je marchais dans l'air glacé de la nuit et je ne savais pas où j'allais, je regardais l'eau noire briller à la surface du canal et je me sentais happé par des pulsions contradictoires, exacerbées, irrationnelles."

Sera-ce un jour fini avec Marie ? Probablement jamais, même si le sablier sans pitié du temps précipite la fin de leur amour, et même si la mort omniprésente rôde, prête à frapper, comme dans un drame shakespearien. Chacun des trois romans fait courir une menace plus ou moins précise. Dans Fuir :

"J'avais fait remplir un flacon d'acide chlorhydrique, et je le gardais sur moi en permanence, avec l'idée de la jeter un jour à la gueule de quelqu'un."

Dans Faire l'amour, c'est la Chine qui porte cette menace, une Chine mystérieuse, en chantier permanent, où les protagonistes chinois échangent des propos sybillins dans cette langue que le narrateur ne comprend pas, où son "accompagnateur" un peu trop zélé a toujours un oeil sur lui et où il finit par l'emporter dans une course poursuite à moto, mais par qui sont-ils poursuivis ? Pourquoi ? Enfin, dans La Vérité sur Marie, cette phrase digne d'un thriller nous met en alerte dès les premières pages :

" Mais je préfère rester prudent quand à la chronologie exacte des événements de la nuit, car il s'agit quand même du destin d'un homme, ou de sa mort, on ne saurait pendant longtemps s'il survivrait ou non."


Entre thriller et roman d'amour, d'une poursuite en moto au calme étale d'un jour d'été sur l'Ile d'Elbe, Jean-Philippe Toussaint nous conduit avec humour, gravité, fantaisie, selon son bon vouloir. La Vérité sur Marie, bien malin qui peut la dire... Il est plus intéressant de glaner çà et là des indices qui dessinent un personnage entre ombres et lumière, Marie bordélique et insouciante, Marie en larmes des pages entières, Marie fière et butée, en tenue d'équitation, à la messe d'enterrement de son père... il y a quelque chose d'intraitable chez Marie, le fouillis qu'elle affectionne est arrimé à une détermination farouche. "Imprévisible et fantasque, tuante incomparable", telle est Marie, et même si c'est son homme qui fuit, en définitive c'est elle qui échappe, jusqu'à la mise en danger, entre vertige et orgueil.

Alors vous comprendrez qu'avec tout ça (et encore je me suis restreinte, j'aurais eu tant de choses à vous dire...), je ne peux que vous engager à faire la connaissance de Marie en savourant toutes les subtilités du texte de Jean-Philippe Toussaint. Et même si les trois romans peuvent se lire séparément, dans le désordre ou comme bon vous semble, les lire à la suite permet de voir la toile entière, de retrouver d'un livre à l'autre des motifs, des échos qui se répondent l'un à l'autre dans une alchimie irresistible.


A bientôt.


Gaëlle Nohant