31 décembre 2013

Confiteor de Jaume Cabré : ensorcelantes fleurs du mal



«Une fois qu’on a goûté à la beauté artistique, la vie change. Une fois qu’on a entendu chanter le chœur Monteverdi, la vie change. Une fois qu’on a contemplé Vermeer de près, la vie change. Quand on a lu Proust, on n’est plus le même. Ce que je ne sais pas, c’est pourquoi.»



Pourquoi, longtemps après avoir refermé Confiteor, le roman de l’écrivain catalan Jaume Cabré, a-t-on le sentiment d’avoir été le lecteur privilégié d’un de ces romans qui vous transforment et vous accompagnent une vie entière, que l’on pourra lire et relire sans en épuiser la richesse ? Peut-être parce qu’il embrasse plusieurs siècles et une infinité de destins plus fascinants les uns que les autres, et malaxe le temps comme une matière première au service de l’histoire qu’il raconte. Ou parce qu’il déploie une véritable originalité stylistique sans jamais sacrifier la profondeur humaine des personnages ni le rythme de son récit. Ou encore parce qu’il allie une construction vertigineuse et une haute exigence romanesque à une fluidité et à un humour qui font que sa lecture n’est jamais écrasante ou fastidieuse. C’est peut-être ça, le secret. Savoir écrire un roman éblouissant qui n’oublie jamais d’être simple et accessible, en un mot qui n’oublie jamais son lecteur. Et Jaume Cabré, qui ne nous prend pas pour des cerveaux atrophiés, s’adresse à notre intelligence autant qu’à notre sensibilité. Car si Confiteor demande au lecteur une qualité d’attention (Rêvassez en le lisant et vous passerez du XXème siècle au XIIIème dans la même phrase sans avoir compris comment !), il lui rend tout cela au centuple, l’émeut, le chamboule et le bouleverse tout en lui prodiguant les joies de l’esprit, multipliant les clins d’œil et les motifs dont le retour çà et là donne au roman des allures de symphonie aux mouvements virtuoses. Sans oublier qu’en jouant avec le je et le il, Jaume Cabré n'invente rien de moins que le zoom littéraire ! Et le temps de vous y habituer, vous savourerez la liberté qui se dégage de ce procédé, la  proximité qu'il offre avec les personnages.

Vous me direz tout ça est bien beau, mais de quoi s’agit-il ? Confiteor déploie des dizaines de destins à travers le temps, de récits dans l’histoire. Mais tous ces destins tournent telle la roue de l’univers autour d’Adrià Ardèvol, un personnage très attachant que nous suivons de l’enfance à la mort, un érudit qui, après avoir grandi tant bien que mal entre un père autoritaire et secret et une mère qui voulait faire de lui un violoniste, a tenté durant des années d’écrire un essai sur la nature du mal avant de reconnaître son échec, de retourner les pages du manuscrit et d’écrire sur l’envers le récit de sa vie avant que sa mémoire ne soit détruite par Alzheimer. C’est le thème central de Confiteor : l’impossibilité de parler du mal de manière abstraite, et que le seul moyen de le faire soit au travers d’une histoire, d'une myriade de récits enchâssés les uns dans les autres. La victoire de la fiction sur l’analyse intellectuelle. C’est pourquoi, bien que ce roman déborde d’érudition, il n’est jamais intellectuel et nous plonge sans cesse plus avant dans la matière romanesque. Avec le mal que l’on fait sciemment ou malgré soi, celui que l’on subit, vient le désir ou le refus de la rédemption. Dans ce roman se croisent différentes figures du mal qui se répondent à travers les siècles, de l’Inquisition à la Deuxième guerre mondiale en passant par l’Espagne franquiste : des profiteurs de guerre et de misère, des tortionnaires et des justiciers, mais également des hommes et des femmes en quête de rédemption. Le mal commis a-t-il un caractère irréparable ? Peut-on, comme le déclare un des personnages du livre, «réparer chez quelqu’un le mal qu’on a fait à quelqu’un d’autre ?» La beauté et l’art peuvent-ils nous consoler du mal, à défaut de nous en préserver ?


Dans ce roman balayé par le vent d’une histoire d’amour tourmentée, la chaleur de ces longues amitiés qui se plaisent à refaire sans cesse le monde, le déchirement de ce qui n’est plus, vous entendrez souvent parler d’un violon d’exception, le Vial, que son histoire jalonnée de convoitises et de crimes a marqué de cicatrices. Vous ferez la connaissance d’un Cow-boy et d’un Indien flegmatiques ponctuant de leurs commentaires sagaces les affres du héros. Vous compatirez aux blessures narcissiques d’un talentueux violoniste qui échoue à être un grand romancier et s’empale régulièrement sur les critiques littéraires acerbes de son meilleur ami, parce que la question Comment as-tu trouvé mon livre ? est «La seule qu’un auteur ne peut pas poser impunément, sans courir le risque qu’on y réponde.»

Enfin, vous apprendrez «qu’un livre qui ne mérite pas d’être relu ne méritait pas davantage d’être lu.» Et que ce qui le rend digne du privilège de la relecture, c’est «La capacité de fasciner le lecteur ; de le faire s’émerveiller de l’intelligence qui se trouve dans le livre qu’il relit, ou de la beauté qu’il génère.»
Je ne vois pas quelle meilleure définition je pourrais donner de Confiteor. Alors n’oubliez pas, pour commencer en beauté cette nouvelle année, de vous offrir ce bonheur de lecture en guise d’étrennes.


Gaëlle Nohant



23 octobre 2013

Accidents de parcours, vies déroutées








Rentrée littéraire oblige, je reviens vous parler de trois romans étrangers diablement séduisants, roués, savamment menés et brillamment écrits, qui ont en commun de distiller avec talent le venin subtil de l’angoisse. Mon premier, Esprit d’Hiver, est le dernier roman de Laura Kasischke, romancière américaine qui excelle à dépeindre ces atmosphères ouatées et somnolentes des vies américaines de la classe moyenne  qu’empoisonne souvent une angoisse indéfinissable cristallisée en pressentiment. Holly et son mari se réveillent trop tard un matin de Noël. Dehors, la neige tombe drue. Eric file chercher ses parents à l’aéroport, laissant Holly seule avec Tatiana, la fille qu’ils ont adoptée il y a treize ans après être allés la chercher dans un orphelinat sibérien. Rapidement, la neige devient blizzard, les coupant du monde et empêchant leurs invités de les rejoindre, tandis que le pressentiment d’Holly se fait insistant : «Quelque chose les avait suivi depuis la Sibérie jusque chez eux.» Tandis que le tête à tête mère fille se mue en huis-clos imprévisible et menaçant, Holly se remémore ses deux visites à l’orphelinat Pokrova n°2, et ces souvenirs font naître des questions insidieuses : l’orphelinat est-il seulement ce lieu déshumanisé, loin du monde clinquant des gens heureux, où son mari et elle tombèrent amoureux de leur petite fille, tout comme le conte de fées a besoin de commencer dans l’obscurité et la fange pour mieux souligner le miracle d’une fin heureuse ? Ou est-il plutôt une part inamovible de l’enfant qu’ils ont arrachée treize ans plus tôt à ses couloirs sinistres et glacés, pleins de secrets et de fantômes, quelque chose qui les aurait suivis tel un esprit mauvais s’insinuant dans l’existence douillette et heureuse offerte à celle qui devenait leur enfant, existence censée effacer le mystère sordide de sa première vie dont ils ignoraient tout ? Jusqu’à quel point un enfant adopté et passionnément aimé est-il nôtre ? Ce qu’il est nous échappe-t-il en définitive ? Tour à tour dérangeant et glaçant, voilà un roman qui nous tient sur son fil tendu de la première ligne à la dernière révélation, un consommé d’angoisse magistral que vient adoucir une poésie suspendue, suave et macabre, tandis que cette conteuse hors pair nous tient solidement par la main pour nous guider vers la source du malaise qui corrode et désagrège la vie aseptisée de son héroïne:

«Les infirmières de l’orphelinat Pokrova n°2 semblaient avoir fait vœu de silence. Il aurait été impossible de leur soutirer des informations par la torture, quel que soit le sujet — qu’il s’agisse des autres parents adoptifs, des autres bébés, des parents biologiques des bébés, ou de ce qui se trouvait derrière «cette porte-là» — celle qui était toujours close (et que Holly regretterait d’avoir ouverte, plus tard)— ou de ce qu’il advenait de tous ces bébés qui n’avaient pas été adoptés : 
Rien.»


 Dans Canada, Richard Ford nous attache au destin d’un adolescent arraché à une vie paisible et à ses projets par l’arrestation de ses parents, condamnés à la prison ferme pour avoir braqué une banque. Dell Parsons et sa sœur jumelle Berner ne pouvaient imaginer que leurs parents attachants et désassortis se mueraient du jour au lendemain en Bonnie & Clyde de pacotille, détruisant leur vie de famille pour un pauvre butin de deux mille dollars. Dans sa première partie, Canada se penche sur l’origine de ce désastre et interroge le virage énigmatique de deux êtres si dissemblables que seul l’amour avait pu les réunir en premier lieu pour, en s’estompant, leur rendre leur clairvoyance quant au piège qu’était devenue leur vie commune et aboutir à un constat d’impasse sentimentale et matérielle débouchant sur un acte aussi rocambolesque que le braquage d’une banque par deux amateurs. Voilà les adolescents abandonnés à leur sort et à l’indifférence de Great Falls, la petite ville où ils vivaient sans s’être vraiment assimilés. Tandis que Berner choisit de s’en aller seule vers l’inconnu, Dell passe la frontière canadienne grâce à une amie de sa mère. Commence alors un roman d’apprentissage au cœur des paysages superbes et désolés de la Saskatchewan, où Dell se construit comme il peut, affrontant des abîmes de solitude que rythment la plainte désolée du vent glacial et les coups de fusils des chasseurs. Recueilli par Arthur Remlinger, personnage insondable et ambigu, Dell ressent une fascination mêlée d’angoisse pour ce bon samaritain au passé opaque et aux troubles fréquentations qu’il voudrait voir comme son protecteur dans cet univers d’hommes brutaux et dangereux. Traversé du souffle des plus grands romans américains, Canada prend le temps d’installer atmosphères et personnages, donne la sensation de l’écoulement du temps, restitue la densité de l’errance et du désenchantement au sein d’une intrigue qui n’oublie jamais d’être captivante et se lit comme un page turner.

«Ce qu’on a fait, ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on a rêvé de faire, un beau jour tout se rejoint.»



Finissons en beauté avec Comme les amours, roman hitchcockien et vertigineux de Javier Marias, romancier madrilène qui ausculte comme personne les ressors psychologiques des êtres et la manière dont nos conjonctures, nos aspirations, nos pensées et nos désirs les plus insaisissables influencent le cours de nos vies, déclenchant accidents et drames comme autant d’ailes de papillons. Chez Javier Marias, les personnages sont des êtres en changement perpétuel, et si nous les trouvons inconséquents ou infidèles ce n’est qu’un raccourci, un défaut d’attention de notre part. Dans Comme les amours, une éditrice madrilène s’attache au «couple parfait» qu’elle observe chaque matin en prenant son petit déjeuner dans une cafétéria. Un jour, elle apprend que le mari est mort, lardé de coups de couteau en pleine rue. Ce drame l’autorise à entrer dans la vie de sa veuve et à quitter son rôle de spectatrice. Elle y fait la connaissance de Javier Diaz-Varela, un ami du défunt qui veille sur sa femme et ses enfants. L’éditrice noue une liaison avec Javier qui lui confie être amoureux de la veuve et attendre le pied ferme qu’elle se console de son deuil. Le soupçon lui vient alors que cet amoureux transi a peut-être joué son rôle dans la mort du mari. Autour de cette intrigue presque policière, ce romancier à l’intelligence virtuose articule une réflexion passionnante sur l’amour et la mort, la place des morts dans la vie des vivants, revisite brillamment Le Colonel Chabert et dialogue au passage avec Dumas et Shakespeare. Un exercice romanesque de haute voltige qui tient toutes ses promesses :


«Les morts doivent rester à leur place et rien ne doit être rectifié. Nous nous permettons de les regretter parce que nous pouvons le faire en toute sécurité  : nous avons perdu telle personne, et comme nous savons qu’elle ne va pas réapparaître ni réclamer le lieu qu’elle laissa vacant et qui fut occupé sans retard, nous sommes libres de désirer ardemment son retour.»


A bientôt, et belles lectures !


Gaëlle Nohant








18 septembre 2013

Céline Minard à la conquête de l'Ouest

                                      

"Je tiens beaucoup à la fiction, à la narration. Par contre il faut que ça sonne. La phrase ne peut pas être plate, sinon ça ne m'intéresse pas. Ce n'est ni l'histoire avant tout et puis la langue après, ni la langue avant tout et puis l'histoire après. C'est intimement lié."

Si vous ne connaissez pas Céline Minard, voilà une une fine gâchette de la littérature française qui n'est jamais où l'on l'attend et que vous n’oublierez pas de sitôt. En six coups, elle vous aligne Faillir être flingué, un western superbe et prenant à chaque page, où souffle le vent des plaines immenses qui roule la poussière avec les plumes perdues et porte le murmure des forêts opaques. Son écriture ample comme la respiration d’un cavalier, poétique et charnelle, n’a pas son pareil pour restituer la longue errance des desperados solitaires, le galop à bride abattue d’un traqueur ou d’un réfugié aux abois, mais elle excelle tout autant dans l’art de mettre en scène ces moments sacrés du western où le temps s’éternise soudain dans un face à face qui peut basculer d'une seconde à l'autre, à la prochaine parole prononcée, au premier geste. Dans ce texte d’une beauté sauvage, il y a cette âpreté, cet humour et cette douceur mêlée que l’on aime chez les auteurs américains de Nature Writing chers à Gallmeister, il y aussi ces relations d’hommes habitués à chevaucher des journées entières sans prononcer plus de trois mots d’affilée, vous savez, ces conversations réduites à leur quintessence où deux cowboys se toisent, se flairent, se jaugent pour évaluer s’ils sortiront de là en sang ou scelleront en fumant au coin du feu un début d’amitié. Il y a les Indiens et le mystère qui les auréole, ce mélange d’art guerrier, d’instinct et de sagesse millénaire, ces mains qui savent tuer et soigner, ce reflet de l’étrangeté absolue de l’autre qui fascine et effraie, ces noms qui exhalent la  rêverie en même temps que la fumée de pipe, Eau-qui-court-dans-la-plaine, Orange-grondant... 


Si la première partie du roman est placée sous le signe de l’errance et voit plusieurs personnages solitaires se croiser, s’affronter et faillir (ou réussir à) se flinguer au cœur de ces paysages à couper le souffle où l’homme fait corps avec le cheval et où le respect mutuel s’établit selon des codes d’honneur et de bravoure qui ne s’embarrassent pas forcément de morale (et encore moins du respect de la propriété), la seconde voit nombre de ces personnages converger vers un embryon de ville où balbutie le début de la civilisation, de la sédentarité et du commerce. Entre le saloon et le salon de Silas le barbier, des amitiés et des amours se nouent entre les baraques de planches clouées, Zébulon lance un établissement de bains où l’on s’essaie à la philosophie, et la belle Sally remplit les verres en gardant un œil sur les mauvais sujets. Dans ce bout du monde où chaque personnage a été conduit par une histoire aux allures de bombe à retardement, où l’on dégaine aussi vite qu’on tend la main à un inconnu en mauvaise posture, le sentier de la guerre côtoie le désir de s’établir en paix et de protéger la communauté de fortune où l’on a trouvé sa place. 






Céline Minard enchante et captive tout au long de ce roman chargé de suspense et d’humanité qui étincelle à chaque page telle une pépite d’or dans l’eau troublée de cette rentrée littéraire, et autant vous dire que Faillir être flingué est le genre de livre dont vous n’accepterez de vous séparer que pour le confier à quelqu’un que vous aimez beaucoup,  et à condition qu’on vous le rende. Je vous offre un petit extrait pour la route: 

« La nuit tombait en pleine après-midi. Les mouches et les taons avaient disparu. Un silence de plomb ajoutait à l’écrasement et au sentiment d’attente. Le premier éclair qui traversa l’espace lui révéla une troupe de cavaliers lancée au grand galop. Ils couraient devant la tempête comme pour l’attirer et se dirigeaient droit dans sa direction. Bird se rendit compte que c’était eux qui produisaient ce grondement de tonnerre retenu. Il le discernait de mieux en mieux à mesure qu’ils approchaient et que le vent lui portait le bruit de leur course. Le deuxième éclair lui montra les lances tournées et agitées vers le ciel, ornées de scalps. Puis les éclairs se succédèrent à une telle cadence que le jour semblait de retour et il vit des plumes, des corps nus et peints, un homme blanc, des bouches ouvertes et bientôt les cris de guerre lui parvinrent avant qu’ils ne soient lancés comme lui était parvenu le fracas de l’orage avant qu’il n’éclate. Nu dans la prairie dont les vagues lui arrivaient à la poitrine, Bird regardait venir sur lui une horde de sauvages qui allait l’écraser sans s’en rendre compte. Le spectacle était tel, de ce tourbillon de corps et de plume pris entre la terre liquéfiée et le ciel bourré de rouleaux noirs, qu’il décida que c’était une vision. Il se coucha à plat ventre sur ses vêtements dans les vagues hurlantes et aussitôt, la pluie lui cingla le dos en même temps que les Indiens passaient de tous côtés par-dessus lui dans un bruit qui faisait trembler le sol. Cette guerre se déchaîna sans frein durant une dizaine de minutes et cessa d’un coup. Bird eut le temps de courir à sa fin et à celle du monde. il eut même le temps de regretter l’une et l’autre et de serrer sous lui son fusil comme un ami. Il ne sentait plus son dos sous la mitraille de la pluie et se croyait déjà à demi enterré. Il lui fallut de longues minutes pour reprendre conscience de sa respiration et la trouver normale. Peu à peu, il sentit le sang revenir dans ses membres et sa peau commença à le piquer partout où elle avait été frappée et refroidie. Il eut la sensation d’une onglée étendue à tout son corps et se mit à frissonner comme un cheval. Lorsqu’il comprit que rien ne l’avait piétiné sinon l’orage, il sauta sur ses pieds et se bouchonna vivement avec sa chemise.»

Bonne lecture, et à bientôt.

Gaëlle Nohant

5 septembre 2013

This is not a love song




En cette rentrée, je vous invite à vous plonger dans trois romans qui évoquent la guerre, de sa puissance d’attraction, de ce qu’elle transforme et abîme en soi, et auscultent l’impossible retour à la vie d’avant, la vie tendre de ceux qui ne savent pas ce qu’est la guerre, qui ne l’ont pas éprouvée dans leur chair ou dans celle des autres. Parmi ces trois livres puissants et talentueux, Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer, est un premier roman plein de fougue et de force, à l’écriture nerveuse, virile et féminine. Derrière ce titre provocateur, Paulina Dalmayer nous invite à suivre l’aventure Hanna, correspondante d’un journal européen à Kaboul qui a adopté par choix la vie des exilés dans un des pays les plus dangereux au monde. Aventure d’une vie de perpétuel qui-vive où un instant d’inattention peut vous tuer, et aventure sentimentale car Hanna est éprise de deux mercenaires et que ce Jules et Jim en temps de guerre a tout des montagnes russes. Au fil d’un récit haletant, Hanna nous fait ressentir les ambiguïtés d’un pays âpre et sans merci qu’elle a pris le risque d’aimer, comme elle aime ces hommes de guerre dont le corps couturé, marqué de cicatrices «ressemble à une mappemonde ancienne par endroits illisible.» Et pose en route quelques questions passionnantes sur la nécessité d’accepter la violence comme constitutive de la nature humaine, l’héroïsme et la loyauté des mercenaires, l’intensité d’une vie sans cesse sur la brèche et dans la proximité vertigineuse de la mort : 

«Nous appartenions au cercle restreint de ceux qui savent que «les hommes meurent et ne sont pas heureux.» Et c’est probablement ce qui nous incitait à accélérer le tempo, à feindre la folie et à nous abandonner à l’extravagance.»

«Mieux vaut être une météorite irradiant de mille feux qu’une planète éteinte.», écrit Jack London. La guerre, dans sa réalité brutale et carnassière, rappelle aux hommes ce qui fait le prix de leur vie. Dans le Quatrième Mur, le dernier roman de Sorj Chalandon, Georges, qui s’est forgé dans le Paris soixante-huitard, va voir son existence entière se fendiller suite à la promesse faite à son ami Samuel Akounis, metteur en scène grec et juif qui a résisté à la dictature des colonels et se meurt d’un cancer : monter l’Antigone d’Anouilh à Beyrouth en pleine guerre du Liban pour une représentation unique sur la ligne de démarcation, en prenant un acteur dans chacun des camps. Ce pari fou, utopie fraternelle d’un résistant convaincu que «la violence est une faiblesse», ce rêve d’un répit arraché aux bombes et aux snipers où les ennemis se parleraient à travers les mots du théâtre, Georges l’endosse tel un «devoir fraternel», laissant là sa vie casanière, sa femme et sa petite fille.  A Beyrouth, conduit par un chauffeur druze, il rencontre son Antigone palestinienne, Hémon le Druze, Créon le maronite, trois acteurs Chiites. Le danger entre dans sa vie à la faveur d’un trajet en voiture qui fait de lui une cible, au cœur d’une nuit étrange recroquevillé contre la jambe d’un sniper qui récite du Victor Hugo entre deux tirs. Il découvre la densité physique de la peur, la tension de chaque instant, mais aussi l’étrange exaltation de vivre «au profond de la guerre» :

«Avant le cri des hommes, le sang versé, les tombes, avant les larmes infinies qui suintent des villes, les maisons détruites, les hordes apeurées, la guerre était un vacarme à briser les crânes, à écraser les yeux, à serrer les gorges jusqu’à ce que l’air renonce. Une joie féroce me labourait. J’ai eu honte. Je n’avais pas peur. J’ai eu honte. J’étais en enfer. J’étais bien. Terriblement bien. J’ai eu honte. Je n’échangerai jamais cet effroi contre le silence d’avant.»

Mais entrer dans la guerre et goûter à son exaltation, c’est laisser la guerre entrer en soi et tout y ravager, n’épargnant rien de l’homme qu’on était avant. C’est être condamné, tel Ulysse, à un impossible retour, errer dans ce monde en paix auquel on n’appartient plus, ne pas arriver à recoller les morceaux de sa propre humanité, se cogner aux fantômes. Avec le Quatrième Mur, Sorj Chalandon signe un roman magnifique et déchirant sur la fraternité, la résistance, où la tragédie d’Anouilh résonne à travers les ruines, nouant les destins avec une tranquille noirceur.


«Quand l’armistice devint une perspective raisonnable, l’espoir d’en sortir commença à tarauder les plus pessimistes. En conséquence de quoi, question offensive, plus personne ne fut très chaud.»

Ainsi commence le roman de Pierre Lemaître, Au-revoir là-haut, dans les derniers jours de la guerre de 14. Quelques jours avant l’armistice, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle déclenche une offensive dans le but de monter en grade in extremis. Albert Maillard, un soldat témoin de cette malhonnêteté, y gagne l’opportunité de mourir enterré vif. Mais c’est compter sans Edouard Péricourt, un camarade qui lui sauve la vie juste avant de se faire emporter la figure par un éclat d’obus. Dès le départ, ce roman est donc placé sous le signe de l’arnaque, et d’autres arnaques découleront de la première dans cet après-guerre qui vénère les morts mais traite bien mal les survivants. Car à la guerre, «on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas.» Dans ce bal des faux-culs où s’épanouit la mode des monuments aux morts tandis que les gueules cassées se voient refuser une pension ou un boulot décent, nos trois protagonistes avancent sur les fils d’une intrigue menée de main de maître, savoureuse et poignante. Avec un art consommé du portrait, l’auteur nous captive dès la première ligne de cette histoire féroce et originale où l’on croise des salauds sans scrupules mais pourvus d’un solide sens du commerce, des antihéros cassés par la guerre à la recherche d’un peu d’amour ou d’un dernier pied de nez à cette société qui les préfèrerait tombés au champ d’honneur, un père réalisant son attachement à son fils après la mort de ce dernier, ou encore un terne fonctionnaire prêt à saborder sa laborieuse carrière pour rendre aux Poilus un peu de leur honneur perdu.



Rien de tiède dans cette sélection de rentrée, alors laissez-vous essorer, émouvoir et captiver !

Gaëlle Nohant



28 mai 2013

L'ange et le réservoir de liquide à frein : la messe est dite !




«Quand je suis au milieu des cathos, je me sens comme une espèce d’agent double», confesse Alix de Saint-André. Catho parmi les athées, agent double au milieu des Cathos, voilà en tout cas une vraie romancière, à la plume tendre et féroce, trempée dans l’ironie et la poésie. A l’entendre parler avec tant d’esprit (dans tous les sens du terme) du chemin de Saint-Jacques ou de Françoise Giroud, m’est venue l’envie de relire le délicieux roman qu’elle avait publié à la série noire en 1994, au titre intrigant de «l’Ange et le réservoir de liquide à frein.»  

«Il ne faudrait jamais regarder couler la Loire, c’est une chose fatale : après on ne sait plus faire que ça, et le reste est sans importance.» Ainsi commence ce roman de Loire élégant et irrévérencieux, où l’on croise un ange tout sauf flambant consigné sur terre le temps d’une mission épineuse, des religieuses accidentées, une série de morts suspectes dans un pensionnat religieux, un beau prêtre béninois au «rire africain» et deux fillettes attachantes jouant les Sherlock Holmes avec les moyens du bord. L’histoire commence dans les années 70, juste après le concile Vatican II, véritable révolution dans le catholicisme. Voici venu le temps des «célébrations de la foi», des «sacrements de réconciliation» collectifs où l’on écrit des péchés inventés sur des petits bouts de papier pliés que le prêtre brûle ensemble, le temps des panneaux illustrés où Jésus est un copain en baskets qui se déplace rarement sans ses amis Gandhi et Luther King, le temps des premières opérations bol de riz, des messes en français, du catéchisme «senti avec le cœur» remplaçant les rudiments de théologie récités par cœur... Tout cela donne lieu dans le roman à des scènes irrésistibles... Ceux qui les ont vécues les reconnaîtront !

Il y a forcément beaucoup de l’auteur dans ce roman plein de fantaisie, hilarant et sombre où les petites filles redoutent que la Sainte Vierge leur apparaisse pour leur demander de bâtir une basilique dans le jardin, où les parents d’élèves sont terrorisés par la Mère Supérieure et où chaque année les troisièmes sont priées de rattraper les impasses du programme quelques jours avant le BEPC.  Sa plume limpide qui restitue les parlers régionaux aussi finement que les joutes en latin, instillant de la poésie au détour d’une page avant de resserrer autour du lecteur les nœuds d’angoisse d’une intrigue vraiment noire, est un régal pour gourmets littéraires. Alix de Saint-André n’a pas tort de se qualifier d’agent double, car il faut avoir grandi «à l’intérieur» pour brocarder avec tant d’humour ravageur et de tendresse mêlées les travers d’une religion catholique capable du pire et du meilleur, le pire étant ce jansénisme mortifère qui n’a pas fini d’y sévir. Parce que qui bene amat bene castigat, il fallait une Alix de Saint-André pour restituer au personnage de la religieuse toute sa dimension tragi-comique, ou pour dépeindre les grandeurs et les faiblesses de ces gens de Loire auxquels elle est si profondément attachée.
Après avoir refermé à regret l’Ange et le réservoir de liquide à frein, vient l’envie de réclamer à l’auteur un nouveau roman noir, même si elle a largement prouvé depuis qu’elle savait raconter des histoires sous d’autres formes littéraires. 

Alors, Alix, à quand un autre roman noir ?


En attendant qu’elle s’exécute (et en espérant qu’elle n’attendra pas qu’un ange vienne le lui demander en personne) je vous invite à ne pas bouder votre plaisir et à lire ou relire l’Ange et le réservoir de liquide à frein. Comme il existe en poche, vous pouvez même l’emporter en pèlerinage à Compostelle. 


Gaëlle Nohant





Dans l’extrait suivant, la redoutable directrice de la pension, Mère Adelaïde, fait une tournée d’inspection surprise chez les sixièmes qui se préparent à la profession de foi. Interrogeant la première de la classe, Agnès, elle va constater que la catéchèse d’après Vatican II est plus flottante que le bon vieux catéchisme d’antan :

«— Bon, Agnès, croyez-vous en Dieu ?
— Oui, ma Mère.
— Voilà un début encourageant, et qu’est-ce que Dieu ?
— Dieu est amour... répondit Agnès sans se mouiller.
— Mais encore ?
— C’est notre Père.
— Bien sûr, mais ensuite ? Quelle est Sa nature ? Qu’a-t-Il fait ? Quelle est Sa volonté?
— Bah, il a créé tout l’univers, il nous aime... Il est gentil...
— ... GENTIL ? GENTIL ! Comment pouvez-vous dire une chose pareille, malheureuse!  Vous avez entendu, Mère Antoinette : Dieu est gentil... C’était gentil, peut-être, petite sotte, de détruire Sodome et Gomorrhe ? C’était gentil, le déluge ? C’était gentil de demander à Abraham de sacrifier son fils ?

Et un grand coup de béquille sur le bureau. Silence.


— Sachez, jeunes filles, que Dieu n’est pas gentil, il est bon. Dieu n’est pas niais... Qu’est-ce qu’on leur a appris, à ces petites, excepté à découper le journal ?»



7 mai 2013

Le Gardien invisible, ou la puissance des racines






«L’enquête devait avancer, et Amaia regagna l’épaisseur du Baztan. Les derniers coups de griffe de l’hiver étaient plus perceptibles dans la forêt que n’importe où ailleurs. La pluie, tombée pendant toute la nuit, respectait maintenant une trêve laissant l’air froid et lourd, fécondé par une humidité qui transperçait les vêtements et les os, la faisant frissonner, malgré la grosse doudoune en plume que James l’obligeait à porter. Les troncs, noircis par l’excès d’eau, brillaient sous le soleil incertain de février comme la peau d’un reptile millénaire. Les arbres qui n’avaient pas perdu leurs manteaux resplendissaient d’un vert usé par l’hiver, dévoilant sous la brise légère le reflets argentés de leurs feuilles. La présence de la rivière se devinait en bas de la vallée, serpentant entre les bois, témoin muet de l’horreur dont l’assassin ornait ses rives.»


Je dirais qu’un bon polar, c’est d’abord une atmosphère qui rend l’histoire singulière et fait qu’elle n'est pas «une histoire de serial killer parmi tant d’autres.» Si je vous dis Millénium, vous pensez à des étendues de neige, à des cabanes de bois où l’on traque des secrets macabres en se faisant réchauffer un café, à des lacs miroitants tels des regards de jeunes filles perdues. Dans le Gardien Invisible, de la jeune romancière espagnole Dolorès Redondo, il est question d’une forêt, et d’une rivière, dans un coin de terre basque où les superstitions demeurent profondément enracinées. C’est une petite communauté où tout le monde se connaît, où les rumeurs vont bon train et où les filles un peu trop libres, si elles ont la peau claire et sans taches, sont appelées belagiles : sorcières. Un pays âpre comme son climat, où les hommes doivent travailler durement, et souvent partir loin, laissant derrière eux des matriarches dures au mal qui élèvent les enfants et font parfois tourner l’usine. 
Ces femmes de caractère, parfois dures mais aussi fécondes et lumineuses, transmettent aussi bon gré mal gré l’héritage des névroses familiales, l’ombre portée des secrets enterrés au fond de la mémoire et les légendes qu’elles ont elles-mêmes, en leur temps,  «tété avec l’enfance». 

Dans ce village nommé Elizondo, plusieurs jeunes filles sont retrouvées assassinées, leurs corps disposés en un rituel macabre très particulier qui évoque les postures des vierges : bras écartés, cheveux dénoués, mains ouvertes vers le ciel. Pour traquer ce tueur en série, on fait appel à l’inspectrice Amaia Salazar, d’une part parce qu’elle est douée, d’autre part parce qu’elle est originaire de ce village. Cette promotion qui lui vaut la jalousie de ses collègues se révélera un cadeau empoisonné, à la manière de cette belle pomme rouge que la sorcière offre à Blanche Neige dans une autre histoire de forêt. Car l’inspectrice Salazar est une femme complexe qui cache des blessures béantes dont le symptôme principal est une incapacité à concevoir un enfant avec son mari adoré, un artiste américain. Cette enquête va la forcer à se confronter à tous les fantômes qu’elle s’est appliquée à fuir toute sa vie : fantômes du passé, et fantômes bien vivants des êtres qu’elle a laissés en quittant Elizondo pour se réinventer ailleurs. 

Au fil de l’enquête, les cauchemars qui hantent ses nuits se font de plus en plus obsédants et la fragile frontière entre le réel et le magique s’estompe jusqu’à la faire douter de sa propre raison, tandis que l’enquête s’oriente autour d’un tueur qui aurait revêtu les atours mythologiques du basajaun, sorte de faune gardien de l’équilibre des forêts. Amaia, qui reste cette petite fille qui avait «le don de percevoir le mal», redevient poreuse à ces croyances surnaturelles que repousse son esprit rationnel en même temps qu’elle doit affronter son enfance, qui comme chacun sait, est le lieu des violences les plus primitives. Robert Goolrick disait que l’enfance est un lieu dangereux, et que si l’on devait y vivre toute sa vie on ne ferait pas de vieux os. L’enfance d’Amaia Salazar est un lieu de ténèbres où l’on retient son souffle, où le cœur des petites filles bat jusqu’à se briser. C’est pourtant dans ce lieu si redouté qu’il lui faut retourner pour permettre à son intuition de se frayer un chemin parmi les ombres. 




Le gardien invisible entraîne son lecteur au cœur d’une nature fascinante où le magique est comme chez lui, où le silence de la forêt enveloppe l’insaisissable, où il convient de ne pas effrayer l’invisible si l’on veut avoir une chance d'attraper le réel. De la Nouvelle Orléans au cœur du pays basque espagnol, la science policière se mêle au souffle des morts et au murmure de ce sixième sens qui n’est peut-être, après tout, que la faculté d’accueillir en soi cette sagesse élargie de ce qu’on ne sait nommer ni expliquer. 

«Le mal m’a obligée à revenir, les fantômes sont sortis de leurs tombes, encouragés par ma présence, et ils m’ont retrouvée.»

Ne craignez pas de vous perdre dans la forêt du Baztan. Vous ne le regretterez pas. 

A bientôt.



Gaëlle Nohant



12 avril 2013

22/11/63, ou le battement d'aile du papillon



«Nous ne savons jamais quelles vies nous influençons ou non, ni quand ni pourquoi. Du moins, pas avant que l’avenir n’ait submergé le présent. Nous l’apprenons quand il est trop tard.»


Avec 22/11/63, Stephen King s’attaque au thème du voyage dans le temps et s’en tire avec les honneurs, embarquant son lecteur dans un suspense tenu sur plus de neuf cents pages en posant au passage quelques questions passionnantes. Son postulat est celui-ci : si l’on admet qu’il existe «des lignes de partage des eaux», instants décisifs ayant infléchi le cours de l’histoire des hommes dans tel ou tel sens — tels l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand en juin 1914 ou les attentats du 11 septembre — et que certains de ces événements ont entraîné une chaîne de conséquences funestes, remonterions-nous le temps pour les empêcher si cette chance nous était donnée ? Elle est offerte à Jake Epping, professeur de fac dans le Maine, par Al, un ami cuistot propriétaire d’une roulotte dont la cave recèle un dangereux secret : en descendre les marches vous conduit directement... en 1958, et «chaque nouvelle descente dans le terrier est une remise à zéro». Du moins Al en est-il persuadé... A tort, car il subsiste des scories de ces allées et venues dans le passé. Le cuistot se meurt d’un cancer. Convaincu que la mort de JFK a exacerbé les penchants les plus sombres de l’Amérique, il charge Jake d’exaucer sa dernière volonté : vivre dans le passé assez longtemps pour arrêter le bras de son assassin. Jake fait un premier voyage pour tenter d’empêcher un père de famille de trucider toute sa famille au marteau le soir d’Halloween 1958. En 2011, il s’est attaché à l’unique rescapé du massacre, un concierge estropié. Désirant changer son destin et sauver sa famille, Jake découvre deux variables avec lesquelles il devra composer : d’abord, que «le passé est tenace et ne veut pas être changé». Ensuite, que les conséquences de ce qu’on modifie nous échappent. La théorie du battement d’aile de papillon s’illustre ici de façon vertigineuse et terrifiante, au point que Jake Epping, devenu George Amberson, finira par ne plus oser bouger une oreille. Mais il sera alors trop tard. Trop tard pour éviter de tomber amoureux d’une jolie bibliothécaire et de mettre sa mission en péril. Trop tard pour arrêter l’avalanche des conséquences et empêcher les rouages de l’Histoire — sur lesquels veille l’ironie grinçante de maître King — de s’enclencher dans le mauvais sens.
Au long du roman, le voyage dans le temps multiplie les échos entre le passé et le présent, mettant en lumière ces archétypes chers à l’auteur : mères abusives et psychotiques, maris violents, gentils papas dont le regard froid dissimule des pulsions meurtrières, gamins attachants forcés de trouver en eux-mêmes l’énergie de leur survie, épouses vulnérables tentant d’échapper à un mauvais destin... Dans le monde de King, le mal est omniprésent, tapi dans l’ordinaire de la vie des petites gens, et il n’est pas anodin que le voyage commence à Derry, bourgade où se déroulait Ça, un de ses meilleurs romans. Ni que le papa meurtrier porte l’écho du Jack Torrance de Shining.

Si les sixties selon Stephen King demeurent résolument swinging et si la vie y est plus douce et insouciante, les belles voitures, les maisons ouvertes et la liberté de fumer n’occultent pas la ségrégation, la bêtise crasse et la malveillance... Dallas est une extension citadine de Derry, inhospitalière et haineuse. Le School Book Depositary, d’où Lee Harvey Oswald tira ses balles meurtrières, observe le passant tel un guetteur funèbre. Et pourtant, «les cinglés de ce monde ne devaient pas avoir le dessus.» Et « si Dieu ne se décarcasse pas plus que ça [...], alors c’est aux gens ordinaires de s’en charger. Ils doivent essayer, au moins.» Car toute l’obscurité du monde ne parvient pas à étouffer cette petite flamme d’humanité qui pourrait bien finir, quant à elle, par triompher de la nuit. Sait-on jamais.

«Le monde est un mécanisme parfaitement équilibré d’appels et d’échos de couleur rouge qui se font passer pour un système d’engrenages et de roues dentées, une horlogerie de rêve carillonnant sous la vitre d’un mystère que nous appelons la vie. Et au-delà de la vitre. Et tout autour d’elle ? Du chaos, des tempêtes. Des hommes armés de marteaux, des hommes armés de couteaux, des hommes armés de fusils. Des femmes qui pervertissent ce qu’elles ne peuvent dominer et dénigrent ce qu’elles ne peuvent comprendre. Un univers d’horreur et de perte encerclant cette unique scène illuminée où dansent des mortels, comme un défi à l’obscurité.»

Si certains d’entre vous pensent encore que Stephen King est un sous-romancier cantonné dans l’horreur, je n’ai qu’un conseil à leur donner : le lire ! Lire Shining, MiserySac d’Os, La Ligne Verte, Bazaar, l’Histoire de Lisey ou Dolores Clairborne... Et surtout 22/11/63, qui mérite sa place parmi ses meilleurs romans. Car si son œuvre est foisonnante et inégale, on y retrouvera toujours une puissance narrative rare, une réelle épaisseur des personnages, un art de tirer les ficelles du récit en maître du suspense, un humour caustique et salvateur, et surtout cette profondeur humaine, psychologique et émotionnelle qui est la marque des bons romanciers. Il serait dommage de vous en priver.

Gaëlle Nohant