15 avril 2011

Jean Teulé, une grosse tendresse pour les gentils fourvoyés



« J'ai, l'autre nuit, eu un songe dans lequel je vis ma conscience en face ou du moins son image qui avait les traits de mon visage. Elle m'a pris la main en me disant : «Comment as-tu pu faire ces choix ? »

Sous ses airs de ne pas y toucher, Jean Teulé n'a pas son pareil pour explorer, d'un roman à l'autre, la bêtise et la cruauté de ses frères humains. Et pour se faire le chantre de ces êtres fondamentalement bons qui, pour avoir pris un jour le mauvais embranchement, par candeur, naïveté ou malchance, le paient au prix fort. Certains romans de Teulé sont des tours de force, en particulier Je, François Villon dont je ne parlerai pas ici mais qui est une variation éblouissante sur la vie vagabonde d'un poète libertaire comme on n'en fait plus. Aujourd'hui, je vais vous parler de trois romans, trois chemins de croix servis par un style d'orfèvre faussement nonchalant où l'humour le plus débridé se brise sur la peine la plus tranchante, et où la poésie vient nous arracher in extremis au désespoir et à la cruauté des hommes.

Au commencement était Darling. Infortunée gamine née dans une famille de culs terreux normands égoïstes et sadiques. Elle a des rêves, Darling, des rêves de Cendrillon accrochés à la nationale qui jouxte la ferme de ses parents. L'objet de ses fantasmes de midinette, ce sont ces routiers aux yeux « noyés d'Indonésie » et aux « visages brûlés comme des châteaux en Espagne qui la faisaient vibrer vers des profondeurs qu'elle ne comprenait pas. » Ses parents la veulent fermière ? Elle se prend d'amour pour le premier Roméo qui passe, un routier pour l'aider à rouler tambour battant vers un horizon forcément meilleur. Mais la fin du conte de fées sera aussi brutale que sans appel, et l'heure du désenchantement n'en finit pas de sonner aux tympans de cette pauvre Darling qui guettait les étoiles filantes en espérant que l'une d'elles lui était destinée. Son mariage ressemble à une méchante farce :

« Elle roulait dans leurs mots comme une sueur. Ils la martyrisaient et s'enfonçaient en elle comme des clous. »

A travers elle, Teulé nous parle de tous ces êtres qui vont morflant, toute leur vie, la faute à pas de chance, ou à une malignité du destin. Et pourtant, à travers cette épopée déchirante d'une brave fille qui en prend plein la gueule, l'admiration du narrateur devant la force de vie de son héroïne prend le pas sur la compassion, et fait naître celle du lecteur. Car cette Darling sur laquelle on tape depuis sa naissance reste debout contre vents et marées et persiste à chercher son horizon perdu, gamine têtue dans un corps de femme démoli, la mémoire en morceaux mais l'envie de vivre chevillée au ventre. Et les mots de Jean Teulé lui restituent toute sa noblesse et sa dignité.

« Cette fille me file le tournis... Elle remonte les pentes à des vitesses fantastiques et moi je ne comprends pas où elle puise cette énergie-là. Où va-t-elle chercher cette rage d'être encore verticale ? »

Alain de Monéys, jeune noble du Périgord et héros de Mangez-le si vous voulez, est un très gentil garçon. Bienveillant envers ses voisins, il se démène pour mener à bien un projet d'assainissement de la Nizonne qui profiterait à toute la région. Courageux et dévoué à sa patrie, il a exigé que le conseil de révision lève l'exemption qui prétendait l'écarter de la guerre de 1870 pour « faiblesse de constitution. » Il est vrai qu'il boîte, et qu'il n'est pas des plus épais. Sa mère, qui se désole de son entêtement à partir à la guerre, le dépeint comme un « bel enfant fort peu compliqué, de bonne foi », « né pour plaire, toujours tout sourires et des cieux attendris dans le regard... »

Et pourtant, en un instant, ce mardi 16 août 1870, alors que la France a commencé à perdre sa guerre contre la Prusse, les choses vont tourner au plus mal pour Alain de Monéys. Parti à la foire d'Hautefaye, petit village aussi tranquille que la maison de pain d'épice d'Hansel et Gretel, il n'en reviendra jamais. Sur un malentendu à pleurer, la foule va s'emparer de lui, le lyncher, le torturer, le brûler vif et ira jusqu'à le manger ! Ce fait divers tristement célèbre de la fin du XIXème siècle, Jean Teulé s'en est emparé comme personne, et réussit la prouesse de nous conduire tout au long de cet interminable chemin de croix par la seule grâce de son style limpide et aérien, qui se charge de poésie et d'humour noir pour dire l'absurdité et la folie des hommes enfiévrés par le goût du sang, l'envie d'en découdre et de trouver, coûte que coûte, un responsable à leurs malheurs :

« Ô quels baisers, quels enlacements fous ! Genoux à terre, Alain en rirait lui-même à travers les coups et ses pleurs. C'est comme si le public avait, tout à l'heure, relâché un instant la pression, laissant du temps aux défenseurs, afin de mieux jouir ensuite de l'anéantissement des espérances. »

Alain de Monéys est le bouc émissaire par excellence, christique et dépourvu de méchanceté jusqu'en l'apothéose de sa souffrance. Il est juste ce brave gars qui passait par là au mauvais moment, qui croyait en la force de sa bonne foi et de son regard bienveillant sur le monde. Sa candeur semble née pour souligner la profondeur de l'obscurantisme, de la cruauté gratuite et souvent accidentelle. Dans son martyre, sans doute a-t-il réveillé l'ivresse cannibale des massacres de la Révolution encore fraîche.

Ce petit roman éprouvant et admirable est une véritable expérience de lecture et je ne saurais trop vous le conseiller, malgré la noirceur de son sujet. Je l'ai relu pour ce billet, et j'ai espéré jusqu'au bout que les « braves gens de Hautefaye» allaient se ressaisir à temps. Que les alliés horrifiés et impuissants de de Monéys — le curé qui tente de saouler la foule pour l'annihiler, ses amis qui s'efforceront jusqu'au bout de le sauver, l'aubergiste révolté ou sa nièce, la douce Anna Mondout, amoureuse d'Alain — allaient parvenir à déjouer le drame en train de se nouer. C'est toute la virtuosité de Jean Teulé de nous tenir suspendus aux rebondissements d'une tragédie dont la fin est par avance connue, et de nous permettre d'en supporter la lecture.

« Est-ce que ça lui fait mal ? Comment vous dire ?... Paupières écartées, il paraît dormir les yeux ouverts. L'espace se dilate dans ce dérèglement de l'ordre universel. Le ciel est transi d'éclairer tant d'ombres. »

Il était naturel que Teulé se penche sur la figure controversée de Charles IX, « roi de la loose » (mot de l'auteur) resté célèbre pour avoir ordonné le massacre de la Saint-Barthélémy, la nuit du 24 août 1572, dans un Paris où couvait le brasier des guerres de religion, en apparence assoupi le temps des noces d'Henri de Navarre le Protestant et de la catholique Marguerite de Valois. Ce qu'il fait dans son dernier roman, Charly 9, mêlant le tragique au burlesque pour mieux basculer dans le poignant quand il dépeint un roi hanté par son crime jusqu'à se laisser gagner par la folie et la maladie. Mais un roi assez lucide pour savoir ce qui le tue :

"— Une seule nuit a détruit ma vie. "

Charles IX était pourtant « un gentil garçon semblant à peine sorti de l'adolescence », quand il accepta l'écrasante responsabilité devant l'histoire d'avoir permis le massacre de trente mille Protestants enfermés dans Paris. Certes, il apparaît au long du roman comme la marionnette d'une famille dégénérée et assoiffée de pouvoir, pilotée par Catherine de Médicis, mère dévorante au naturel confondant qui ne s'embarrasse ni de scrupules ni de remords. L''auteur prête les répliques les plus savoureuses à cette mama terrible qui, ayant déjà perdu cinq enfants, parle de son fils mourant comme d'une « bouse de cire coulée d'une chandelle ». Mais tout de même, ici ce n'est pas « aux innocents les mains pleines », mais aux innocents les mains ensanglantées. Et le pape a beau célébrer la Saint-Barthélémy comme une sainte croisade, et le tout Paris catholique applaudir aux charniers huguenots, Charles IX pourchassé par le remords de sa conscience n'en finit plus de sombrer dans le long cauchemar qui aura sa peau. Comme il l'avoue à sa douce épouse autrichienne épouvantée :

"— Toujours en moi, Elisabeth, le remuement de la chose coupable dans ma solitude où s'écœure le cœur."

Gagné par le vertige et la déraison, transpirant du sang par tous les pores de sa peau, Charles IX, préfigurant Lady Macbeth, n'est plus qu'un stigmate vivant en proie aux hallucinations, terrassé par ses fantômes :

« Toujours transpirant écarlate dans une fièvre cathartique qui est tantôt quarte, tantôt continue, cette plaie sanguinolente de Charly 9 — jeune homme stigmate — étend ses bras en croix. Extrémité des doigts dans l'eau de chaque côté de la barque, la lumière, entre les feuillages des arbres, peint sur sa peau des vitraux. »

Si l'auteur dresse un constat implacable contre l'intolérance religieuse, c'est avec sa légèreté habituelle et la cocasserie de ses dialogues, sans en rajouter, et il en profite pour nous régaler au passage de quelques morceaux d'anthologie. Comme cette conversation entre le roi et son bourreau où Charles IX déclare :

"— Je pourrais aussi faire assassiner mes proches. Enfin, ceux qui me restent parce que j'en ai déjà fait buter pas mal. Ce matin, par exemple, j'ai failli trucider ma sœur et un frère !

— Et pourquoi ne pas l'avoir fait ?


— J'ai hésité et puis je n'ai pas osé...


— Allez, Majesté, ressaisissez-vous ! »


On sent que Jean Teulé a de la tendresse pour ce souverain malchanceux dont toutes les entreprises échouèrent lamentablement, qui ne fut bon qu'à engendrer un massacre et qui semble se demander quel destin malin l'a poussé sur ce trône si peu fait pour lui. D'autant que l'auteur de la nuit de la Saint-Barthélémy — et c'est toute l'ironie de la chose, — nourrissait de l'affection pour quantité de Protestants, et que le massacre lui ravit nombre de ses amis.

J'espère vous avoir donné envie de vous plonger dans la poésie tendre et macabre de ce grand romancier. A bientôt.

Gaëlle Nohant.

18 février 2011

John Irving et l'enfance volée


"Notre enfance est toujours volée. Il y a des expériences qui transforment les enfants en adultes bien plus tôt qu'ils ne devraient l'être."

J'ai pour John Irving un mélange d'affection et d'admiration, depuis ma rencontre avec T.S. Garp un jour de grisaille angevine, il y a de ça dix-huit ans. Depuis j'ai à peu près tout lu de lui, de l'Hôtel New Hampshire à Une veuve de papier, en passant par Une prière pour Owen ou l'Œuvre de Dieu, la part du diable, gardant une tendresse toute particulière au Monde selon Garp. Nombre de ses personnages, comme Jenny Fields, le docteur Larch, Homer Wells, Owen Meany ou Ruth Cole, se sont gravés dans ma mémoire comme si je les avais rencontrés en chair et en os. J'aime John Irving parce qu'il fait partie de ces romanciers qui n'ont pas peur de créer une fiction avec des personnages plus réels que ceux de la vraie vie ; une fiction remplie de souffle et de générosité, embrassant des vies entières, et où un instant de burlesque pur peut basculer sans crier gare dans l'émotion la plus poignante. J'aime Irving parce qu'il appartient à la famille de ces grands conteurs qui savent tricoter une intrigue maille après maille pour se concentrer ensuite sur l'écriture seule, ce flux intuitif et rationnel, angoissant et magique qui donne vie à l'ensemble et a le pouvoir de faire oublier le réel au lecteur. Je l'aime car, comme tous les grands auteurs, il ne peut se défaire de ses obsessions, qui sont autant de repères fléchant le chemin dans toute son œuvre. Les lecteurs épris de sa prose, repèrent tous ces motifs en forme de clins d'œil inimitables qui se retrouvent d'un roman à l'autre : c'est ainsi que dans un roman d'Irving on a de grandes chances de croiser des ours, des femmes fortes et plantureuses, des chiens hargneux, des "suspects sexuels", des accidents fatals ou des enfants élevés par un seul parent. Plus profondément, John Irving écrit sur ses peurs viscérales, en particulier celle de perdre les siens. Ou sur ces blessures de l'enfance qui s'inscrivent en nous comme des tatouages invisibles, infléchissant le cours de nos existences.

Dans Dernière Nuit à Twisted River, le jeune Danny Baciagalupo — qui vit seul avec son père dans un pays rude de bûcherons et de draveurs du nord de l'Amérique, voit sa vie basculer suite à une méprise tragique : il tue par erreur la maîtresse de son père, la prenant pour un ours ! A la suite de cet accident, la vie du père et du fils devient une cavale pour échapper à la vengeance du mari de la morte, le Cowboy, personnage rusé et cruel qui les traque sans fin. Ce second accident fait suite à celui qui causa la mort de la mère de Danny, noyée dans la Twisted River pour avoir voulu danser sur la glace. Ces deux blessures sont au cœur de l'homme que deviendra Danny, et ne sont sans doute pas étrangères à sa vocation d'écrivain. Ecrivain qui restera toujours un mystère pour ceux qui l'aiment et s'interrogent sur la part d'autobiographie dans sa fiction, homme volontiers en retrait de sa propre vie, mais aussi père célibataire d'un petit Joe pour lequel il se fait, comme tous les parents chez John Irving, un sang d'encre. "J'écris sur ce dont j'ai peur et non sur les événements qui me sont arrivés. Mais je soutiens que ce dont vous avez peur, ce qui ne vous est jamais arrivé mais que vous redoutez, fait partie de votre autobiographie", dit Irving en interview. Dans Dernière nuit à Twisted River, Danny découvre une nuit le petit Joe sur la chaussée ; il était sorti de son lit pour voir les étoiles et ne doit sa survie qu'au fait que le routier qui allait l'écraser a eu l'œil attiré par le blanc de la couche de l'enfant. Pour son père, c'est comme si l'enfant était mort une première fois cette nuit-là et était désormais en sursis :
"Il emporta Joe dans sa chambre, et le changea. Il avait du mal à le regarder dans les yeux, car il les voyait grands ouverts et aveugles, comme il les aurait trouvés s'il avait découvert le petit mort dans sa couche blanche, sur la chaussée."

Dans l'univers romanesque d'Irving, les accidents mortels sont légion et les cauchemars semblent voués à se réaliser : la mère du narrateur d'Une prière pour Owen mourait atteinte à la tempe par une balle de base-ball, et dans Je te retrouverai, celle d'Heather Burns se fait renverser par un camion à Edimbourg parce qu'elle a oublié de regarder à droite en traversant. Pour avoir vu la mort frapper à l'aveugle, de façon aussi gratuite qu'absurde, les héros d'Irving sont des angoissés hantés par la peur de perdre l'autre. "Tiens bon, Daniel, et évite de te faire tuer", répète Dominic Baciagalupo à son fils comme un mantra. Cette terreur vertigineuse, c'est le boulot de l'écrivain d'avoir le courage de l'ausculter, comme l'explique Ketchum, ami bûcheron et ange-gardien des deux fugitifs, à son protégé Danny :

" — Tu tournes autour du pot, tu as l'art de contourner les sujets scabreux.
— Tu trouves ?
— Je trouve. On dirait que tu cherches à éviter de parler de ce qui fâche. Il faut plonger dedans au contraire, il faut tout imaginer, Danny."

S'il était un sujet scabreux, ou douloureux par excellence pour John Irving, car touchant à son histoire personnelle, c'était bien celui d'un père abandonnant son enfant. Et c'est magistralement qu'il l'affronte dans Je te retrouverai, roman-fleuve centré sur le personnage de Jack Burns, petit garçon abandonné par son père et élevé par une mère tatoueuse, qui découvre à trente ans que sa mère a manipulé ses souvenirs d'enfance pour servir ses propres intérêts. Il se met alors en quête de la vérité, et part à la recherche de ce père dont l'absence n'a cessé de peser sur sa vie :
"La plupart de nos souvenirs mentent, comme les photos des cartes postales. La neige, intacte et immaculée ; les bougies de Noël, aux fenêtres des maisons où le mal qu'on fait aux enfants est invisible et ignoré."

Si les romans d'Irving nous rappellent à la fragilité de l'existence et au poids terrible des blessures de l'enfance, ils sont surtout des odes à la vie, à l'amitié, à l'amour et à la chaleur humaine. L'humour et la cocasserie ne cessent de disputer leur part au tragique, et vous n'oublierez pas de sitôt certaines scènes d'anthologie, comme la messe d'enterrement très particulière de la mère de Jack, dans Je te retrouverai, où une trentaine de motards tatoués intiment le silence à un pasteur zélé qui comptait leur imposer un sermon en passant outre les dernières volontés de la défunte... Et même après avoir traversé des épreuves terribles, rien n'est jamais joué définitivement, comme le rappelle Mme Mc Quat (dite le Fantôme gris) au petit Jack Burns dans Je te retrouverai :

— "Parce que, sauf en cas de catastrophe naturelle, le rôle de victime se choisit, dit le Fantôme gris."
Si vous n'avez pas encore lu John Irving, vous êtes de sacrés veinards. Et si vous le connaissez, ne passez pas à côté de ses deux derniers romans, preuve éclatante que s'il prend de l'âge, le meilleur romancier-lutteur américain ne perd pas la main.

A bientôt.

Gaëlle Nohant

18 novembre 2010

R.J. Ellory, Entretien avec un tueur

«Me comprendre, à la fois en tant qu'enfant et en tant qu'homme, c'est comprendre des choses sur soi-même auxquelles on ne peut supporter de faire face. On fuit de telles révélations, car les voir, c'est renoncer à l'ignorance, et renoncer à l'ignorance, c'est savoir que tout est possible. Nous avons tous nos côtés sombres ; nous sommes tous capables d'actes inhumains et dégradants ; nous avons tous dans les yeux une lumière sombre qui, lorsqu'elle s'allume, peut inciter au meurtre, à la trahison, à l'infidélité, à la haine. Nous avons tous arpenté les bords de l'abîme et, bien que certains d'entre nous aient perdu l'équilibre, rares sont ceux qui — vitaux et nécessaires — sont tombés dans les ténèbres. »

C'est un tueur qui prononce ces mots dans Vendetta (A quiet Vendetta), deuxième roman de R.J. Ellory paru en France. Mais elle irait aussi comme un gant aux narrateurs de ses deux autres romans. R.J. Ellory, romancier anglais très inspiré par l'Amérique et ses convulsions, des tueurs en série à la mafia et aux complots politiques, aime nous faire entendre des confessions, et plus elles sont embarrassantes, piégées, dangereuses, mieux c'est. Prenez Ray Hartmann par exemple : flic ordinaire, mari séparé, ancien alcoolo déprimé, voilà un homme qui ne désirait rien tant qu'on lui fiche la paix. Un beau jour le FBI le réquisitionne dans le cadre d'une sombre histoire de meurtre et d'enlèvement. On a enlevé Catherine Ducane, fille du gouverneur de Louisiane, et assassiné son garde du corps. Un homme prétend la détenir mais exige pour parler qu'on fasse venir Ray Hartmann. Pourquoi lui ? Le FBI n'a pas le temps de se pencher plus avant sur ce mystère, une pauvre fille est séquestrée quelque part et le temps leur glisse entre les doigts, tic tac tic tac, alors Ray n'a que le choix de sauter dans le premier avion pour la Nouvelle-Orléans, sa ville de naissance qu'il avait fuie pour ne jamais y revenir. Une Nouvelle-Orléans d'avant Katrina, « ville facile » et « briseuse de cœurs » où prospèrent des truands aussi glaçants que Papa Toujours Feraud, que l'on n'oublie jamais si l'on a eu la malchance de croiser sa route :

« Ses yeux ressemblaient à des pierres délavées sur le lit d'une rivière et étaient presque transparents, perçants et hantés. »

Une fois Hartmann rappelé, l'homme se livre au FBI. Il a des choses à dire à Ray, et ce n'est qu'ensuite qu'il dévoilera où est la fille du gouverneur. Situation tragi-comique : voilà toute une brochette d'agents du FBI et un flic qui se demande bien ce qu'il fait là, obligés d'écouter par le menu le récit de la vie d'Ernesto Perez, né à la Nouvelle-Orléans, tueur pour la mafia depuis plus de trente ans. Ray est tour à tour gêné par cette confession qu'il n'a pas cherchée, vaguement horrifié, pressé d'en finir, puis peu à peu fasciné, hameçonné, et pour finir submergé par une empathie dont il se passerait bien. Car enfin, cet homme est un monstre, un rebut de l'humanité ! D'ailleurs, quel but poursuit-il au long de cette confession ? Et pourquoi avoir choisi Ray ? Tandis que se déroule, derrière ces questions, le déroulement implacable d'un thriller embrassant l'histoire de la mafia américaine de Capone à nos jours, le monstre qu'on voulait tant écarter de soi se rapproche, se fait homme, presque frère par instants, et il semble que tout le sang qu'il a sur les mains nous imprègne à notre tour.

Dans le panthéon du roman noir contemporain, où brillaient déjà les James Ellroy (à ne pas confondre avec notre auteur même si son nom en est l'anagramme), David Peace et autres Dennis Lehane, R. J. Ellory, même s'il lui aura fallu patienter plus de treize ans pour trouver un éditeur, s'est taillé d'entrée de jeu une place méritée. Sans doute parce que, comme ses illustres collègues, la mécanique précise et huilée de ses intrigues est pour lui un prétexte pour entraîner le lecteur sur les terres vertigineuses de la psyché humaine, de ses rêves et de ses cauchemars, là où les impressions de l'enfance se gravent pour toujours et où les mauvais embranchements, les rêves piétinés, les illusions, se paient au prix fort.

Chez Ellory, les confessions ne sont jamais extorquées — du reste les policiers n'y ont pas la perspicacité éclair des experts de séries télé — mais librement offertes ou imposées dans un but précis. Elles sont à la fois minées et profondément mélancoliques, sincères et machiavéliques. Leurs auteurs ont l'âme brisée d'Orphées revenus des Enfers, détenteurs d'un savoir capable de faire voler en éclats l'insouciance qui sous-tend nos vies ordinaires.

Tel Joseph, le héros de Seul le Silence (A quiet belief in angels), écrivain hanté assis près du cadavre d'un homme assassiné et qui, arrivé au « dernier chapitre » de sa vie, désire « remonter au tout début » et supplie presque le lecteur : « Accompagnez-moi, si vous le voulez, car c'est tout ce que je peux vous demander, et malgré mes torts, je crois en avoir assez fait pour que vous m'accordiez ce temps. » Sa confession douloureuse nous plongera au cœur de son enfance en Géorgie, dans une Amérique profonde à la Harper Lee, pétrie de superstitions et de préjugés, qu'ensanglante une série de meurtres de petites filles. Joseph, à l'âge de douze ans, trouve le corps de l'une d'elles et dès lors ces gamines mortes vont le hanter. Il n'aura de cesse que de retrouver le meurtrier qui a brutalement mis fin à son enfance. Tandis que ses yeux dessillés scrutent le monde qui l'entoure à la recherche d'indices, les adultes « disent une chose et en font une autre », tout le monde dissimule et triche et il est périlleux de savoir à qui se fier. Tels les flics d'Ellroy obsédés par l'énigme du Dahlia Noir, Joseph est possédé par son enquête qui est comme une fleur carnivore poussant au-dedans de lui, une « part d'ombre » grandissante qui le rattrapera où qu'il fuie, au risque de dévaster sa vie :

« Une vie à retenir, ou à voir glisser entre des mains indifférentes et inattentives, mais toujours une vie.

Et lorsqu'on nous en donne une, nous en souhaitons deux, ou trois, ou plus, oubliant si facilement que celle que nous avions a été gaspillée. »

Dans Les Anonymes(A simple act of violence), dernier roman paru chez nous, la police de Washington trouve quatre cadavres de femmes battues à mort, meurtres qui semblent signés par un même tueur en série. L'inspecteur Miller est sur la piste de ce qui devrait être une enquête classique. Sauf que dès le début du livre, Ellory entrecroise très habilement les chapitres sur l'enquête avec des passages où le tueur lui-même se raconte. A qui ? Au lecteur, aux policiers, au monde ? Et dans quel but ? Ellory use ici d'un suspense haletant dans la pure tradition hitchcockienne. Hitchcock définissait en effet le suspense en donnant l'exemple de deux hommes attablés conversant ensemble. Ensuite, ajoutait-il, prenez la même scène, mais au démarrage vous aurez montré au spectateur qu'il y a une bombe cachée sous la table. Vous venez de créer le suspense. Dans Les Anonymes, le tueur a toujours au moins deux longueurs d'avance sur la police qui le traque, mais le lecteur aussi ! Il sait dès le début qui tue et pourquoi, il a vu la bombe nichée au cœur de l'enquête, et assiste fasciné aux efforts acharnés de l'inspecteur Miller pour s'enfoncer jusqu'au cou dans un piège dont il ne soupçonne pas le danger. Quand je parle de bombe, c'est une image. L'intrigue de ce roman est bien plus large que ça, elle est vertigineuse et il serait criminel de vous la dévoiler ici. Mais sachez que sa construction virtuose, véritable mécanique d'horloger, sert admirablement le propos du livre et met en lumière la confession d'un tueur hors normes, personnage que vous n'oublierez pas de sitôt.

« C'est à partir de là que tout est devenu personnel : alors qu'avant je pouvais laisser les morts là où ils étaient tombés, après cette nuit-là ils ont commencé à me suivre partout. »

R.J. Ellory aime et admire aussi bien Norman Mailer et Truman Capote que Stephen King, et il a hérité d'eux la noirceur, l'humanité, la densité des histoires et des personnages et cette charge de mélancolie dont je parlais. Mais il sait aussi, à partir d' une matière riche et ambitieuse, tisser des récits qui vous attrapent et vous tiennent jusqu'à la dernière page. Gare à l'addiction une fois que vous y aurez goûté !

Bonne semaine.

Gaëlle Nohant

PS : comme je vous l'avais annoncé, j'ai la joie de vous annoncer la parution d'un recueil de mes nouvelles, l'Homme Dérouté, aux éditions Géhess. Il ne sera disponible en librairie que fin novembre et je lui consacrerai un petit billet, mais vous pouvez d'ores et déjà vous le procurer ce week-end à la fête du Livre de Toulon, où je dédicacerai pendant trois jours. Je vous y accueillerai avec un grand plaisir.

15 octobre 2010

Petite Balade de l'Estonie Occidentale à la Nouvelle-Orléans

Bonjour à tous,

Si j'arrive avec un peu de retard au rendez-vous que je vous avais fixé, c'est que j'étais occupée à ripoliner quelques nouvelles (parmi lesquelles un petit roman policier) dont je vais faire paraître un recueil dans moins d'un mois. Mais je vous en reparlerai au moment de sa sortie.

Cette semaine j'ai trois coups de cœur, et je vous les conseille tous sans réserve, même si deux d'entre eux sont des chocs. Laissez-vous choquer, bouleverser, renverser par ces histoires. Et revenez me voir si vous n'en ressortez pas pleins de gratitude.

On commence avec Purge, de Sofi Oksanen, laquelle appartient au cercle très fermé de ces romanciers au talent précoce et fulgurant, ces écrivains qui à trente ans ont déjà plus de talent dans leur petit doigt que la plupart d'entre nous à la cinquantaine (je dis la cinquantaine car c'est souvent le moment où un écrivain atteint son apogée, livre ses meilleurs romans.). On se demande ce qu'elle écrira à cinquante ans, tant son dernier roman est rempli de force, de profondeur et de maturité. Embrasser plus de soixante ans de l'histoire de son pays à travers un roman palpitant qu'on ne peut lâcher, c'est un tour de force ! Voici donc Aliide Truu, vieille cachottière paranoïaque qui habite une ferme dans un village paumé au fin fond de l'Estonie Occidentale. Si vous ignorez où se trouve l'Estonie vous n'êtes pas les seuls, rassurez-vous l'éditeur a pensé à nous et vous trouverez une carte au début du livre. Mais en gros, l'Estonie est un minuscule pays pris en sandwich dans le bloc soviétique, et on devine que le rapport de forces n'a jamais été en sa faveur. Un beau matin, donc, Aliide trouve une jeune-fille couchée dans sa cour, et on ne peut pas dire que ça lui fasse plaisir. Elle se doute que cette irruption annonce des ennuis. Il faut dire que la jeune Zara a le corps marqué de cicatrices et transpire la peur. Qui est-elle, que fuit-elle ? A son contact, Aliide retrouve une vieille amie dont elle pensait s'être débarrassée :

"Pour Aliide, la peur était censée appartenir à un temps révolu. Elle l'avait laissée derrière elle et ne s'était pas intéressée le moins du monde aux jets de pierres. Mais maintenant qu'il y avait dans sa cuisine une fille qui dégoulinait la peur par tous les pores sur sa toile cirée, elle était incapable de la chasser de la main comme elle aurait dû le faire, elle la laissait s'insinuer entre le papier peint et la vieille colle, dans les fentes laissées par des photos cachées puis retirées. La peur s'installait là, en faisant comme chez soi. Comme si elle ne s'était jamais absentée. Comme si elle était juste allée se promener quelque part et que, le soir venu, elle rentrait à la maison."

Bienvenue dans un monde où les faibles femmes déploient des forces insoupçonnées, un monde où règnent l'espionnite et la terreur des Volga Noires aux vitres teintées, où il peut être dangereux d'aller chercher des champignons en forêt et où "un chien ne rompt pas avec ses crocs la chaîne de l'hérédité." C'est un roman qui se place résolument du côté des femmes, parce qu'elles sont toujours en première ligne dès qu'un nouveau pouvoir s'installe, qu'il soit politique ou économique, religieux ou mafieux. Quelle qu'en soit la justification, et elle est souvent de pure forme, il y a toujours un tribut sexuel à payer, un asservissement à endurer. Mais il est difficile de briser complètement une femme, tant elle ressemble au roseau de la fable qui ploie mais ne rompt pas. Vous n'oublierez pas de sitôt Aliide Truu et la jeune Zara, elles vous entreront dans le cœur et s'y graveront profondément. Les romans de cette force ne sont pas légion, ne le manquez pas.

Les deux héros du roman de Jérôme Ferrari, Où j'ai laissé mon âme, incarnent deux positions bien distinctes face au dilemme posé aux militaires français par la guerre d'Algérie : le capitaine André Degorce, ancien résistant déporté à Buchenwald, ancien prisonnier des Viets durant la guerre d'Indochine, doublement survivant, est à présent chargé de superviser "l'interrogatoire" des suspects algériens. Le lieutenant Horace Andreani, qui fut autrefois le compagnon d'infortune de Degorce dans les camps du Viêt-Minh, dirige quant à lui les sinistres activités de la Villa Saint-Eugène, dont nul ne ressort jamais vivant car elle "n'était pas une villa, elle était une porte ouverte sur l'abîme, une faille qui déchirait la toile du monde et d'où l'on basculait vers le néant." Si le capitaine Degorce souffre de se retrouver dans la position du tortionnaire et aspire à un châtiment impossible, Andréani assume la mission qu'on lui a confiée dans cette guerre et peu en importe le prix exorbitant. La force de ce roman superbe, c'est de confronter deux personnages aussi réussis l'un que l'autre, et que le lecteur puisse les comprendre tour à tour et ressentir pour eux la même compassion. Car en acceptant ce rôle de bourreaux, chacun de ses deux hommes a rencontré son visage le plus sombre et le moins aimable, cette part de monstre qui les a abîmés à jamais et soustraits de la société des hommes. Tandis que le capitaine se coupe des siens car l'homme qu'ils aiment n'existe plus, Andréani est devenu cet étranger au sens camusien qui ne peut plus se sentir chez lui nulle part :
"Il n'existe aucun pays pour les hommes comme moi, ou comme vous, mon capitaine."

Accepter de participer à la torture, c'est ouvrir une faille béante en soi, une vraie boîte de Pandore. C'est quitter à jamais le rivage des innocents — ceux qui ne savent pas —, de leur fraternité, de leur amour et même d'un possible bonheur, pour se perdre dans ces limbes où les frontières entre le bien et le mal deviennent floues et perméables. Et le capitaine Degorce, qui veut tellement se dissocier des sadiques comme Andréani, est peut-être le plus dangereux des deux, car son expérience de la torture en tant que victime fait de lui un redoutable formateur :

"Messieurs, la souffrance et la peur ne sont pas les seules clés qui ouvrent l'âme humaine. Elles sont parfois inefficaces. N'oubliez pas qu'il en existe d'autres. La nostalgie. l'orgueil. La tristesse. La honte. L'amour. Soyez attentifs à celui qui est en face de vous. Ne vous obstinez pas inutilement. Trouvez la clé. Il y a toujours une clé."


Pour finir sur une note plus joyeuse, à la fois mélancolique et résolument cocasse, je vous invite à découvrir En attendant Babylone, le premier roman d'Amanda Boyden. Chassée de la Nouvelle-Orléans par l'ouragan Katrina, réfugiée un temps au Canada avant de rentrer chez elle et de participer à la reconstruction douloureuse de la ville, cette Américaine a eu envie d'écrire "un chant du cygne pour la Nouvelle-Orléans." Une ode à ce que cette ville ne sera plus jamais. Son roman se déroule donc un an avant l'ouragan, dans une petite rue de la ville-haute baptisée Orchid Street, ou vivent une poignée de familles dont aucune ne roule sur l'or. Si leur cohabitation n'est pas toujours facile, si c'est même un joyeux désordre où un instant de comédie loufoque peut sans cesse déboucher sur un drame, ces "tranches de vies" sont un petit régal de lecture. Amanda Boyden rentre avec talent dans la peau de chacun de ses héros, du petit voyou black du bout de la rue — qui s'est rebaptisé Fearius (Féroce) et démarre une carrière de caïd qui pourrait finir dans le sang — au couple bobo obsédé par l'environnement qui se cramponne à ses convictions libérales au cœur de la tempête qui fait voler leur famille en éclats. Il y aussi Cerise et Roy Brown, un vieux couple noir qui organise des barbecues pour toute la rue à ses risques et périls, et même une sorte de vieille-fille mariée un peu loufdingue, Philomenia Beauregard de Bruges, qui a entrepris "d'épurer la rue de tous ses éléments indésirables" en commençant par le Tokyo Rose, le bar d'en face, qu'elle entend neutraliser au moyen d'une intoxication alimentaire. Mais Prancie ( comme Fearius, Philomenia s'est rebaptisée) échoue, et s'attacherait même pour un peu à ses ennemis jurés. Au point d'envisager de franchir la porte du bar sans aucun prétexte, un soir, pour y trouver un peu de la chaleur humaine dont sa vie manque cruellement :

" Soudain, Prancie décide qu'elle n'en a plus rien à faire de son credo personnel concernant l'alcool. Elle puisera du courage dans une bouteille de cognac. Elle enjambe les lattes grinçantes et entre dans le petit salon. Là, elle ôte la clé de la vitrine en cachette et la fait tourner dans la serrure. A l'intérieur, elle trouve ce qu'on trouve dans toute maison du Sud qui se respecte, à savoir de nombreux pistolets et de non moins nombreuses bouteilles d'alcool, aux côtés des photocopies des actes notariés, des ouvertures de comptes et de tout le reste."

Le moins qu'on puisse dire est qu'on ne s'ennuie pas un instant en compagnie de ces personnages, et que ça dépote à la Nouvelle-Orléans ! Si l'on rit plus souvent qu'à son tour, on finit la gorge nouée à la pensée que Katrina ait balayé cette ville bordélique, tumultueuse et charmante. Parce que le temps de dévorer ces quatre-cents pages où ces vies se croisent, se heurtent et s'emmêlent, Amanda Boyden nous a profondément attachés aux habitants de cette ville pas comme les autres, tous ces gens que leurs maigres ressources ont condamnés à rester malgré l'ouragan :

"Certains d'entre nous ont choisi de rester pour Katrina. N'ayez pas peur de demander pourquoi. Tout le monde le fait. La réponse la plus simple est que nous avons décidé de rester parce que c'est la seule chose que nous sachions faire. Et parce que nous voulons rester, parce que nos maisons en bois et nos appartements en enfilade sont, pour beaucoup d'entre nous, tout ce que nous avons. Dans ces logements, il y a de la nourriture, des photos, peut-être une mère qui a besoin d'une dialyse ou un chien fragilisé par l'âge. Pour finir, nous restons parce que nous n'avons pas d'autre option. Notre paye n'est pas arrivée, nous n'avons pas de voiture et nous ne pouvons pas nous permettre d'acheter un billet de car pour une ville ou un village où nous n'avons pas de famille."

Bonne semaine à vous tous, et bonne lecture....

Gaëlle Nohant

14 septembre 2010

Coups de coeur de la rentrée littéraire, la suite !

Bonjour à tous,

Je vous avais promis quelques coups de cœur supplémentaires, les voici. La rentrée étrangère suivra, elle abrite plusieurs pépites que je suis en train de lire et vous ferai très bientôt partager. Au programme aujourd'hui, deux hommes est deux femmes, quatre romans.

Claudie Gallay nous avait embarqués au bout de la terre dans Les Déferlantes. Tempête, claquements de volets dans la nuit, secrets inavouables, rancunes et coeurs brisés, son précédent roman nous donnait envie de nous blottir sous les draps et d'écouter hurler le vent dans la respiration de la mer. Dans L'Amour est une Île, Claudie Gallay nous parle à nouveau de deuils impossibles : celui du grand amour, ou d'un frère bien-aimé. Mais cette fois elle nous installe au cœur d'une chaleur caniculaire, entre les remparts de la cité des Papes. Le festival bat son plein, la ville s'est remplie de troupes et de spectateurs, sauf qu'un vent de révolte gronde entre les murs : c'est la grève des intermittents du spectacle. Des spectacles sont annulés partout, d'autres se jouent sous les huées. Dans la chaleur étouffante, la colère, la frustration et l'espoir, Odon Schnadel attend le retour de son grand-amour perdu, Mathilde Monsols, qui l'a quitté dix ans plus tôt pour devenir la grande actrice qu'elle était promise à être : La Jogar. Odon est le directeur du petit théâtre Le Chien Fou et cette année il donne une pièce de Paul Selliès, jeune auteur mort sans savoir qu'il avait du talent. Marie, la sœur de l'auteur débarque en Avignon ; c'est un petit animal sauvage et écorché-vif qui ronge ses plaies et se cogne à ses questions sans réponses. Comme dans les Déferlantes, Claudie Gallay sait créer une atmosphère dense où le lecteur habite le temps du livre, et ses personnages existent avec la force de gens qu'on aurait connus et appris à aimer, dans une autre ville, un autre temps. C'était en Avignon, c'était en juillet, il s'appelait Odon et aimait passionnément Mathilde. Elle s'appelait Marie et ne savait comment arriver à vivre alors que son frère était mort, en avait-elle seulement le droit ? Elle, Mathilde, avait dû choisir entre son homme et sa passion, mener tout de front l'exténuait, c'est à ce prix qu'elle était devenue elle-même. Et tous, avec la vieille Isabelle, si profondément éprise de la vie, de la jeunesse et du théâtre, ils jouaient là une histoire de vie et de mort, d'amour et de solitude.

« Elle pense à lui. Elle l'a vu dans le patio, elle savait qu'il viendrait, qu'à un moment il serait là, pour elle, à l'attendre.

Elle boit son thé.

Le dernier été, ils sont partis en Bretagne. Arrivés à Saint-Malo, ils ont eu envie de Guernesey. La lande, les rochers avec les vagues qui se fracassent, et les phares et la nuit. Il a recopié pour elle une phrase de Baudelaire, « On ne peut oublier le temps qu'en s'en servant. » Elle l'a scotchée à son retour, au-dessus de son bureau, dans la chambre bleue chez Isabelle.

L'amour ne dure pas. C'est une impulsion brûlante, un feu. Elle ne veut pas être nostalgique. Ni de ça, ni de rien. »


En exergue du Cœur Régulier, Olivier Adam a placé cette phrase de Léonard Cohen :

« There is a crack in everything

That 's how the light gets in »

Qu'on pourrait traduire par : « Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière. »

Et l'on sent qu'Olivier Adam aime surprendre la fêlure chez ses personnages. Le moment où tout s'est écroulé, « la digue et les remparts », où l'être s'est retrouvé nu et tremblant. Puis, de là, accompagner le mouvement timide et courageux par lequel l'individu que la vie vient de fendiller s'ébroue hors de ses cendres, et comprend qu'à partir de cette blessure profonde, il peut laisser filtrer en lui la lumière. Ainsi de Sarah, qui réalise à la mort de son frère Nathan que sa vie n'a plus aucun sens, et s'enfuit au Japon sur un coup de tête, abandonnant là un mari « si parfait si gentil » qu'elle ne supporte plus et deux adolescents qui lui semblent devenus des étrangers. Au Japon, au bord de falaises déchiquetées d'où viennent régulièrement se jeter les desespérés, elle va rencontrer un personnage mystérieux et magnifique, Natsume Dombori, ancien flic qui incarne la solidarité dans un monde de plus en plus dur et compétitif où personne n'a plus le temps de pleurer ses morts ni de se demander pourquoi il vit ou qui il aime. Dans ce roman superbe servi par une écriture limpide, Olivier Adam nous confronte au vide en nous, à la terreur que dissimulent nos vies bien ordonnées, à la tiédeur qui envahit tout comme une glace qui prend et finit par nous tenir lieu de sentiments. Dans une société qui malmène sauvagement ceux qui ne rentrent pas sagement dans le cadre, il suffit d'un choc de trop pour que la vie nous devienne insupportable. Mais s'il faut parfois s'approcher de la falaise, le cœur en plein vertige, pour éprouver la solidité du fil qui nous relie à la vie, qui nous posera la main sur l'épaule et nous empêchera de sauter ?

S'il effleure les abîmes, Le Cœur Régulier est comme une maison douillette de laquelle vous pousseriez la porte exténué, pour découvrir qu'on vous y attendait, qu'il y a là une place pour vous, un repas chaud, une attention fraternelle, et que vous pouvez rester aussi longtemps que vous en aurez besoin.

« On aurait dit que personne ne vivait là, on aurait dit que la maison était gelée. Je me servais un premier whisky puis un autre, allumais la radio en sourdine, j'avais le sentiment d'être étrangère à cet endroit, cette maison, ces rues, j'avais le sentiment que tout cela était inventé, créé de toutes pièces, et n'avait pas le moindre rapport avec moi. Dans ces moments, je sentais combien j'étais apte à la dérive, je voyais se matérialiser sous mes yeux le réseau serré de fils que j'avais tissé pour me tenir à la surface, la succession de tâches professionnelles, sociales, amoureuses, domestiques qui me donnaient une contenance, un emploi, oui je voyais clairement l'ampleur de la construction, la grossièreté de l'artifice, la part de comédie.»

En cette rentrée, Alice Ferney a pris le risque de s'attaquer à la guerre d'Algérie, sujet brûlant, avec Passé sous Silence. A pris le risque de se retrouver au centre d'une polémique, ce qui n'est pas son genre. Le risque d'être lue de travers et lynchée en trois lignes par un journaliste du Magazine Lire qui ne devait pas avoir mis ses lunettes quand il a parcouru, sans doute trop vite, Passé sous silence. S'il avait bien lu ce roman, ça lui aurait évité d'accuser la romancière de défendre la cause de l'OAS. Car dans ce cas, autant accuser les romanciers américains de défendre la cause de l'esclavage en créant des personnage sudistes dignes d'empathie ! Et déclarer qu'on ne peut parler des bombardements de Dresde ou d'Hiroshima sans épouser l'idéologie nazie. Non seulement Alice Ferney ne défend pas la cause de l'OAS, mais son propos n'est pas le politique mais l'humain. Ici, un face à face entre un personnage inspiré par le Général de Gaulle et un autre inspiré par Jean-Marie Bastien-Thiry, dernier fusillé de France pour avoir fomenté l'attentat du Petit Clamart. Dans ce roman qui n'est ni un essai ni un document historique, la romancière s'intéresse à Paul Donadieu, jeune ingénieur idéaliste que ses convictions et son sens de l'honneur vont pousser à organiser un attentat avec l'OAS, parce qu'il s'estime trahi par le Général de Grandberger. La trahison en question, ce n'est pas d'avoir opté pour l'indépendance de l'Algérie. C'est d'avoir forcé l'Armée française au déshonneur d'abandonner des populations entières au massacre (colons et Harkis), et "passé sous silence" le sacrifice de ces gens sans jamais en assumer la moindre responsabilité. Mais encore une fois, Alice Ferney ne prétend pas parler de Bastien-Thiry, le vrai. Si elle a choisi le roman pour dire cette histoire, c'est qu' il lui permet, à travers un personnage, d'imaginer ce qui pousse un homme pacifique, sans histoire, qui n'a jamais été un militant, à planifier un attentat et à sacrifier sa vie et son bonheur familial au nom de ses convictions. Le personnage de Donadieu, justement parce qu'il est un personnage, approche plus près de la vérité humaine que ne l'aurait fait un document historique. Et si ce livre est si fort, c'est que sa forme romanesque nous fait entrer dans la complexité psychologique d'une époque, sortir de la caricature qui ignore que des gens honnêtes et humains aient pu un jour se tromper de camp, et pour quelles raisons. Et qu'il travaille ainsi à la pacification de ce qui reste une blessure à vif dans l'histoire de la France et de l'Algérie. Alors peut-être que des dents grincent parce qu'on égratigne la statue du Général de Gaulle à travers le personnage de Grandberger. Mais est-il défendu de dire qu'un chef d'Etat de son envergure était capable de machiavélisme, de parjure ou de cynisme ? De Gaulle serait-il un saint laïc dont on ne tolèrerait que les hagiographies ? Il me semble mériter mieux. Quant au roman d'Alice Ferney, je vous engage à le lire parce qu'il est fort et poignant, et que vous y retrouverez même ces femmes à l'amour digne et silencieux qui habitaient déjà les pages de son superbe roman, l'Elegance des Veuves :

"Les femmes de ta famille gardaient l'espoir en gardant le silence. Ta belle-mère, tes soeurs, tes belles-soeurs, entraient dans ce rôle ancestral de l'affection et de l'attente, qui les pose comme des statues paisibles, nourricières et patientes, par qui continue le quotidien de la vie autour d'un drame, par qui les enfants sont encore caressés et les hommes réconfortés, sans que jamais soit dit dans quel ciel infini elles puisent leur force ou ce qui, elles, les réconforte."

Pour finir sur une note plus légère, je vous invite à lire un roman enlevé et fantasque, Les Soeurs Brelan de François Vallejo. Marthe, Sabine et Judith Brelan, devenues orphelines à la mort de leur père, décident qu'elles n'ont pas besoin de tuteur et s'élèveront seules. L'aînée est majeure, tout ira bien. Elles se retrouvent en autarcie dans une étrange maison paquebot que leur père, fou de Le Corbusier, avait fait construire pour sa famille, et vivotent tant bien que mal, désargentées, en compagnie de l' incontrôlable Grand-Mère Madeleine. François Vallejo les aime d'amour, ces trois soeurs qui parlent toutes ensemble et ne font rien comme les autres. Il les suit au fil de leurs pérégrinations, qui vont des amours de Marthe au sanatorium à l'épopée berlinoise qui vise à décrocher pour Sabine un mari allemand avec l'aide improbable de ses soeurs et de sa grand-mère... jusqu'à la passion de Judith pour un tueur en série. Nous sommes dans les années cinquante soixante, le mur de Berlin vient d'être bâti, et les soeurs Brelan avancent en funambules au-dessus de plusieurs époques, à la fois désuètes et résolument modernes, audacieuses et armées d'un humour corrosif, s'exaspérant d'être inséparables. C'est une histoire étonnante, où le comique ne fait jamais l'économie de la profondeur et où la fantaisie a toujours le dernier mot. Ceux qui aiment les romans de Murielle Levraud décèleront sans doute des affinités entre Les Soeurs Brelan et l'œuvre de cette romancière.

"Vous savez, a dit Judith, les hommes ne tiennent jamais longtemps, chez nous ; ils s'unissent aux femmes de notre famille et ils meurent très vite, souvent de manière tragique, avant d'avoir eu le temps de perdre la tête."

La prochaine fois, je vous parlerai de la rentrée étrangère. A bientôt !

Gaëlle Nohant


27 août 2010

Que lire à la rentrée ?

Bonjour à tous.

Ça y est, les bacs des librairies se sont remplis jusqu'à la gueule de nouveaux romans en habits du dimanche, qui arborent fièrement leurs bandeaux, photos de l'auteur, mots accrocheurs cherchant à attirer l'attention du jury des prix tel le paratonnerre la foudre... D'ores et déjà les stars de la rentrée monopolisent les médias, fût-ce par leur omniprésente absence... Et dans cet océan, ce raz de marée, je ne prétendrais pas avoir tout lu, ni même assez lu pour prétendre embrasser l'ensemble. Mais je me suis plongée dans treize livres, et j'en ai retenu huit. Huit romans, huit voix d'écrivains, huit récits bruissants de ce mélange entre l'intime et l'extime, cette alchimie mystérieuse entre soi et le personnage qui bâtit une fiction plus vraie que le réel. Alors on y va, je vous emmène sur des sentiers parfois escarpés, glissants, difficiles, mais dont vous reviendrez forcément transformés, touchés, remués.

Pour commencer, transportons-nous à la Nouvelle-Orléans, voulez-vous. Aux jours sombre de l'ouragan Katrina. Ou plutôt, juste avant. Avant la tempête. Quand elle n'était que dans l'air, comme une menace qu'il faut savoir flairer, à la manière des vieux loups de mer. Regardez cette vieille femme noire aux yeux mi-clos, dans son rocking-chair, sur la véranda de sa maison modeste. Elle s'appelle Josephine Linc. Steelson, et elle sait. Elle sait ce qui arrive. Elle sait que rien, après, ne sera plus jamais pareil. C'est une des voix mêlées d'Ouragan, ce roman de Laurent Gaudé en forme d'opéra de fin du monde, tissé d'incantations et de destins brisés. Laurent Gaudé aime les personnages cassés, et à lecture de ce livre, on ne peut lui donner tort. Car ce sont les plus beaux. Ceux d'Ouragan appartiennent à la caste des déshérités : un taulard, une femme dont la vie est un ratage et l'enfant un fardeau, un homme qui a voulu vivre l'aventure à bord d'une plate-forme pétrolière et y a perdu ses rêves et sa flamboyance, un pasteur tendance illuminé... Ouragan a la force et la puissance de la tempête qu'il invoque, et le souffle de ce vent démonté qui va tout casser sur son passage, tout mettre à nu, ébranler les hommes jusqu'en leur tréfonds, sonder ce qui les tient debout :

« Toute la ville a foutu le camp et ils ont laissé derrière eux les nègres qui n'ont que leurs jambes pour courir parce que ceux-là, personne n'en veut. Nous allons rester là et advienne que pourra. Je n'ai pas peur. Je la sens qui vient. C'est bien. Les hommes détalent, ils ont tort. Ils devraient rester pour voir que leurs maisons ne sont rien, que leurs villes sont fragiles, que leurs voitures se retournent sous le vent. Ils devraient rester car tout ce qu'ils ont construit va être balayé. Il n'y aura plus d'argent, plus de commerce et d'activité. Nous ne sommes pas à l'échelle de ce qui va venir. Le vent va souffler et il se moque de nous, ne nous sent même pas. Les fleuves déborderont et les arbres craqueront. Une colère qui nous dépasse va venir. C'est bien. Les hommes qui restent et verront cela seront meilleurs que les autres. Nous allons tout perdre. Nous allons nous accrocher à nos pauvres vies comme des insectes à la branche mais nous serons dans la vérité nue du monde. Le vent ne nous appartient pas. Ni les bayous. Ni la force du Mississippi. Tout cela nous tolère le plus souvent, mais parfois, comme aujourd'hui, il faut faire face à la colère du monde qui éructe. La nature n'en peut plus de notre présence, de sentir qu'on la perce, la fouille et la salit sans cesse. Elle se tord et se contracte avec rage. Moi, Josephine Linc. Steelson, pauvre négresse au milieu de la tempête, je sais que la nature va parler. Je vais être minuscule, mais j'ai hâte, car il y a de la noblesse à éprouver son insignifiance, de la noblesse à savoir qu'un coup de vent peut balayer nos vies et ne rien laisser derrière nous, pas même le vague souvenir d'une petite existence. »

Mais de ce chaos, de cette œuvre de destruction qui semble l'œuvre d'une divinité sans merci, peut sortir un bien. Et de ce qui est en miettes un espoir, un amour, un pardon, une réparation. Ainsi Keanu, cet homme qui a un jour quitté la ville pour éprouver sa propre force en haute-mer, y revient-il dans le souffle de la tempête, à contre-courant de ces files de gens qui fuient l'ouragan. Mais c'est qu'il a oublié quelqu'un là-bas. Une femme. Rose. Que l'absence lui a rendue essentielle. Comme tous les autres personnages du roman, Keanu a ce mouvement de sursaut, de bravade, ce dernier mouvement de résistance et de liberté. Faire de sa vie quelque chose qui ne soit pas un gâchis. Au fil d'une apocalypse hallucinée se dessine le dernier chant d'une solidarité des pauvres, des abandonnés, ceux qu'on oublie quand la terre tremble, quand le vent cogne et déracine nos vies bien ordonnées. Vous ne l'oublierez pas de sitôt.

Marc Dugain s'intéresse aux périodes troublées de l'histoire. Déjà avec la Chambre des Officiers, magistral hymne à la vie, il ouvrait nos yeux sur l'humanité farouche des gueules cassées de la Grande Guerre. Depuis, il ne cesse d'ausculter ces plaies de l'histoire, ces moments de convulsion qui plongent l'individu dans des dilemmes où son courage affronte ses terreurs les plus enfantines. Avec L'insomnie des étoiles, il nous emmène en 1945, en Allemagne. Tandis qu'une gamine meurt de faim, terrée dans la ferme de son père envoyé sur le front russe, et devient le témoin involontaire d'un meurtre, une petite garnison française est envoyée dans une bourgade sans histoire, afin d'y ramener l'ordre des vainqueurs sur les pas des armées alliées. A sa tête, un capitaine trop humain pour l'armée. Dans le civil, le capitaine Louyre était astronome. C'est dire s'il sait observer l'imperceptible. Et tandis que ses hommes s'ennuient à périr dans cette ville peuplée de de vaincus renfermés et hostiles, lui s'interroge. Décèle dans l'atmosphère quelque chose de lourd, d'effrayant. Un nœud de mensonges, de dissimulation concertée. Il n'aura de cesse que de percer ce secret qui épaissit l'air autour de lui. Dans ce roman aux accents d'enquête policière, où la tension grimpe à mesure que progresse l'enquête, le huis-clos et le décor dépouillé, servis par une écriture limpide, mettent en relief la densité des sentiments, l'opacité des consciences achetées, tandis que palpite la petite flamme du capitaine Louyre, qui prétend à elle seule éclairer les abysses, au nom de la dignité de l'homme. Un très beau roman.

"— Vous cherchez une vérité ?

Louyre se dressa d'un coup pour signifier la fin de l'entretien.

Pas une vérité au sens philosophique du terme, je suis beaucoup plus modeste que ça, je cherche à résoudre l'énigme d'un meurtre.

Le médecin se mit à rire.

Un meurtre, dans une guerre qui fait des millions de morts ?

Justement, chacun a droit au respect et à un peu de vérité, même s'il est noyé dans une mer de sang."

Vous connaissiez Mathias Enard depuis son roman-ovni, Zone. Dans Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, le romancier nous livre une toute autre partition. Ce roman serti de courts chapitres comme d'autant de pierres précieuses nous ramène à la poésie, à sa manière singulière, condensée et subtile d'appréhender le monde. C'est un roman ensorcelant qui nous entraîne dans une variation inspirée par un fait d'histoire : le 13 mai 1506, fuyant la colère de Jules II, pape guerrier et mauvais payeur qui le fait pourchasser pour avoir abandonné le chantier de son tombeau romain, Michel-Ange accepte l'invitation du sultan Bajazet (Bayazid). Il embarque pour Constantinople afin d'y construire un pont entre l'Orient et l'Occident, entre la vieille ville et le faubourg de Péra. Un pont sur le Bosphore, enjambant la Corne d'Or. Un pont qui serait à la fois œuvre d'art et acte politique. Cette immersion dans une terre aussi étrangère et fascinante ne pouvait que nourrir un artiste de la trempe de Michel-Ange. Le transporter, l'émouvoir. Faire douter, aussi, ce sculpteur pétri d'orgueil et sûr de son talent. Des ors de Sainte-Sophie aux nuits d'envoûtement dans les tavernes de Pera, Michel-Ange se désoriente, se perd et se retrouve. Séduit par la civilisation byzantine, par les Ottomans, ces "maîtres de la lumière", il se laisse traverser par la beauté tandis que se dessine, comme à Rome, comme partout, un affrontement avec le monarque. Comme si la vie n'était que recommencement, comme si les Césars, où qu'ils trônent, ne pouvaient aimer les artistes qu'à condition qu'ils s'humilient devant eux.

« En retraversant la Corne d'Or, Michel-Ange a la vision de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai qu'il en a les larmes aux yeux. L'édifice sera colossal sans être imposant, fin et puissant. Comme si la soirée lui avait dessillé les paupières et transmis sa certitude, le dessin lui apparaît enfin.

Il rentre presque en courant poser cette idée sur le papier, traits de plume, ombres au blanc, rehauts de rouge. Un pont surgi de la nuit, pétri de la matière de la ville. »

A travers ce voyage entre l'Orient et l'Occident, ce balancement entre un passé aux civilisations mêlées et l'incertitude du présent, se dessine le portrait d'un artiste capable de saisir la beauté où qu'elle se trouve, sauvage dans la lutte pour son indépendance et acharné dans ses inimitiés, mais aussi d'un homme seul terrifié par l'émotion qui le met en danger.

"Peut-être as-tu raison. Peut-être le meilleur de l'enfance est cette rage obstinée qui nous fait briser le château de bois s'il n'est pas parfait, conforme à nos désirs. Peut-être ton génie t'aveugle-t-il. Je ne suis rien à côté de toi, c'est certain. Tu me fais trembler. Je sens cette force noire qui va tout briser sur son passage, tout détruire de ses certitudes."


Souvenez-vous, c'était il y a plus de quatre ans. Pièce Montée, le premier roman de Blandine Le Callet, s'imposait comme une délicieuse surprise, friandise douce-amère et regard au scalpel sur un mariage collet-monté. Avec, noyé dans la crème pâtissière, cette pointe d'arsenic pour relever le goût. Voilà qu'elle revient cette rentrée avec "La balade de Lila K",un roman radicalement différent. Nous sommes dans un futur proche, dans une société qui pourrait être l'avenir de la nôtre : ultra sécuritaire et feutrée, gouvernée par une tyrannie bienveillante qui entend veiller sur vous malgré vous, fliquer chacun de vos gestes, de vos remous intimes, vous forcer à manger bien, à faire l'amour à dates fixes, gommer tout ce qui dépasse, et faire de vous un individu lisse, obéissant, opérationnel, jamais déprimé, délivré du doute. L'enfer est pavé de bonnes intentions, c'est connu. L'entrée dans ce monde, pour Lila, commence par une scène d'une sauvagerie inouïe. On l'arrache à sa mère, on emporte sa mère menottes aux poings. Hurlements, souffrance. Puis silence. On a installé l'enfant dans le Centre, lieu hybride qui tient de la maison de redressement, de l'hôpital et du pensionnat. Elle n'est qu'un cri rentré dans la gorge. Mais comme c'est une petite fille surdouée, elle va apprendre à faire semblant. A donner des gages de normalité, d'obéissance. Son but, s'enfuir, retrouver sa mère, et avec elle la mémoire de ses premières années, de son enfance. Sur sa route, elle croise quelques personnages plus ou moins bienveillants : un professeur anticonformiste, un rouage obéissant du système, un directeur de bibliothèque, un magasinier couvert de cicatrices... Odyssée glaçante où se reflètent les dérives de notre époque, roman haletant, bouleversante histoire d'amour, La balade de Lila K est tout cela et plus encore. Et au vu du résultat, je ne peux que saluer l'audace d'une romancière qui n'a pas hésité, dès son deuxième roman, à prendre le risque d'explorer un territoire si différent de l'univers de son premier roman. Une réussite.

« J'ai gardé les yeux bien fermés, pour ne pas me déconcentrer. Il y a des instants qu'il faut savoir saisir sans se poser de questions. Serrer sa chance, lorsqu'elle se présente alors même qu'on ne l'attendait plus, l'étreindre de toutes ses forces. »


La suite de mes coups de cœur au prochain billet. D'ici là, bonne lecture, et à bientôt !

Gaëlle Nohant


13 juillet 2010

Mes coups de cœur d'été

Je n'allais pas vous laisser partir en vacances sans alourdir vos bagages de quelques conseils de lecture partiaux et personnels. Je ne pars jamais nulle part sans avoir prévu trois fois trop de livres, tant j'ai peur de manquer. Et s'il pleuvait dix jours d'affilée ? Et si tout tombait en panne et qu'il n'y ait plus que la lecture à la bougie pour agrémenter ce temps incertain que l'on atteint dans un état de fatigue avancé, avec l'espoir d'en sortir réparé, rendu à sois-même ? Je pense qu'un bon livre est un voyage bienfaisant, qui répare, oui. Qui vous secoue parfois mais sait aussi vous consoler, vous faire rire et vous émouvoir en même-temps, comme un bon copain qui vous inviterait à dîner en voyant votre mine d'enterrement. Mes critères de sélection ? Totalement subjectifs. C'est un peu le hasard d'avoir saisi sur ma PAL (la Tour de Pise, comme je l'appelle) celui-ci plutôt que celui-là, mais si je l'ai gardé en main, c'est qu'il m'a emmenée là où je ne m'attendais pas, comme une prière exaucée sans qu'on se la soit formulée. Je préfère, bien sûr, que l'intrigue s'empare de moi et basculer dans l'histoire telle une Alice pourtant bien rôdée à cet exercice mais cueillie à chaque fois. Et que le style, la langue soit à la hauteur de l'émotion qu'elle entend faire naître. Pour le reste, ce sont des rencontres inespérées, ils en ont le charme âpre et doux à la fois. J'espère que vous les aimerez, qu'ils vous toucheront comme ils m'ont touchée, et s'inscriront parmi ces souvenirs que peuvent ranimer quelques madeleines, des grains de sable oubliés au fond d'un vieux sac de plage, ou le ticket de métro défraîchi d'une capitale européenne qu'on exhume d'une poche de pantalon. Il y a de tout dans ma petite liste, et tous ces titres n'ont de commun que le plaisir qu'ils m'ont procuré.

Pour commencer, En avant, route ! d'Alix de Saint-André, une sorte de cahier de marche écrit à rebours par cet écrivain singulière qui ne ressemble à personne, et qui taille sa route en marge de tous les courants, d'un polar drôle et cruel ( L'ange et le réservoir de liquide à frein, que je vous recommande CHAUDEMENT, pas seulement pour son titre génial) à une ode à Malraux, après un détour cultivé et plein d'humour par les Archives des Anges. Il y a chez Alix de Saint-André un mélange de délicatesse, de franchise et d'humour féroce qui nous la rend chère dès les premières lignes. En avant, route ! Est né de ses pélerinages à Saint-Jacques de Compostelle. Mais n'allez pas pour autant imaginer le livre béni-oui-oui d'une catholique compassée. Non, d'ailleurs elle vous le dit tout net :

« Il n'y a que les Français pour pérégriner ainsi à la remorque de prêtres et de professeurs, prière et culture, art et foi, tralala, monopolisant des refuges entiers à l'énervement général, car ce n'est pas du tout dans la logique du chemin, du camino tel qu'il se pratique en Espagne : individualiste et solitaire. Non pas formé de troupes de gens partageant les mêmes centres d'intérêt, mais d'individus farouchement antagonistes liés par le destin. »

Tout est là. Trois pèlerinages à Saint-Jacques — dont un à partir de Saint-Hilaire en Maine et Loire ! — des centaines de kilomètres à pied, d'ampoules, de rages, d'errances, de rencontres pittoresques, et tout ça pour atteindre quoi ? Dieu ? Parce que ça fait longtemps qu'on a deux mots à lui dire ? Ou bien soi-même, allez savoir. En tout cas, je vous invite à emboîter le pas à cette pèlerine-écrivain qui fume, boit, et déteste les Catholiques, surtout le matin.

Changement d'ambiance. Nous voilà dans un monde qui pourrait être notre futur proche. Un monde divisé en cinq zones : la Fournaise, où l'on peut gagner de l'argent dangereusement, où l'on risque la mort à chaque pas. La Fourmillère, où s'agitent des milliers d'humains diminués, en proie au chômage, au mal-être, à la laideur, à la violence. La Ferme, où sont produits tous les biens comestibles, la Fondation où vont les chanceux, l'élite, ceux qui ont de l'argent, qui font des études et peuvent espérer s'en sortir. Et enfin la Fosse, là où tout le monde échoue, à la fin. Bienvenue dans Requiem pour une étoile de Jennifer D Richard, talentueuse jeune romancière qui porte un regard à la fois ironique et acéré sur les dérives d'une société où l'ultra-libéralisme finit par flirter avec la décadence. Où l'homme n'aura bientôt qu'une valeur marchande et où l'on pourrait bien, un jour prochain, remettre les Jeux du Cirque au goût du jour. Dans Bleu Poussière, son premier roman (qui vient de sortir en poche), un jeune homme rentrait ivre chez lui pour se découvrir égaré dans une société glaçante dont il était censé être l'un des principaux rouages. Ici, c'est encore un Ulysse amnésique, Illidan Lauda, qui rentre chez lui après un séjour à la Fournaise si éprouvant que son cerveau en a effacé la mémoire. Il y retrouve sa femme, Sigrid, belle et mystérieuse, mais qui ne lui inspire qu'un inexplicable rejet. Et ses deux fils dont il ne se souvient pas. Le voilà donc obligé, comme le jeune Ladislas Baran dans Bleu Poussière, de retrouver çà et là les petits cailloux de Tom Pouce de son ancien moi, et de tenter de faire le jour sur d'oppressants secrets. Jennifer D Richard excelle dans l'art de ciseler des intrigues en spirales, nonchalantes et polies comme des thrillers, truffées de clins d'œil et d'inventions brillantes. Que vous soyiez ou non amateurs de récits d'anticipation, vous ne regretterez pas de plonger dans ces deux romans qui évoquent l'univers de Minority Report ou de Bienvenue à Gattaca.

« J'aperçois une bande, sortie de nulle part, hommes cagoulés aux gestes méthodiques, entourer un taxi pour le bloquer dans une circulation dense, en extirper le chauffeur pour lui faire les poches, le portrait, pour lui faire regretter d'avoir pris ce trajet, d'avoir cette gueule, de porter cette combinaison de protection, d'avoir installé des barreaux de fer entre les sièges...

Mais la foule ne s'arrête pas.

Suis-je le seul être conscient, moi qui reviens de la zone la plus violente du monde ? Suis-je le seul éveillé ? »

Sans transition, je vous invite à la Hague, un bout de terre au bout du bout, qui regarde la mer et nargue les tempêtes. Une petite communauté vit ici, hétéroclite, rassemblée par le goût de la fuite, de l'exil. La narratrice est une ethnologue, venue fuir ici un deuil impossible. Elle se protège de la vie en observant les autres, va à la pêche aux secrets, voudrait démêler les nœuds de la vie des autres pour éviter de retourner habiter la sienne. Les Déferlantes, de Claudie Gallay, est un roman dense, épais, à l'écriture précise et ciselée, qu'on voudrait lire à la lampe, la nuit, bercé par le fracas des vagues, guettant le clignotement des phares. Dépaysement garanti !

« Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens. »


Ensuite vient Mississipi, de Hilary Jordan. Nous sommes dans les années 40, la guerre vient de finir. Les soldats rentrent chez eux, hantés, ravagés à l'intérieur. Au même moment, Laura Mac Allan, jeune femme cultivée qui s'est mariée sur le tard, est contrainte de suivre son mari dans une ferme chez les bouseux du fin fond du Mississipi. Et endurer, comme si ça ne suffisait pas, la présence d'un beau-père odieux, tyrannique, raciste et violent. Non loin d'eux vivent Hap, un métayer noir, et sa femme Florence, sage-femme à la forte personnalité. Leur fils Ronsel rentre de la guerre, après avoir été, pendant quatre ans, traité comme un homme, comme un soldat. Dans ce drame aux accents de thriller, Hilary Jordan, dont c'est le premier roman, a injecté un humour ravageur et inattendu qui permet de supporter la noirceur d'un récit haletant. En voici un exemple dans le monologue de Hap, le métayer , persuadé que Dieu a voulu le ramener à la modestie par quelque châtiment choisi :

« I disait : « Hap, t'aurais intérêt à te faire plus petit maintenant, tu prends pour acquis les bienfaits que je t'accorde. Tu te promènes en pensant que t'es mieux que certaines personnes à cause que tu donnes pas la moitié de ta récolte comme d'autres. T'as oublié Qui Qui commande. Alors, voilà ce que Je va faire : Je va envoyer un orage tellement fort qui va arracher le toit du hangar ousque tu gardes ce mulet qui fait ta fierté. Puis Je va envoyer des grelons gros comme des noix sur ce mulet, i vont le rendre fou et i va se casser la patte en cherchant à se sauver. Puis, rien que pour que tu soyes bien sûr que c'est à Moi que t'as affaire, le lendemain matin après que t'auras abattu ton mulet, que tu l'auras enterré et que t'auras grimpé à l'échelle pour réparer le toit du hangar, Je va laisser le dernier barreau, celui que t'as pas encore pris le temps de réparer, Je va le laisser pourrir carrément que tu tombes et que tu te casses la jambe toi aussi, et Je va expédier Florence et Lilly à un accouchement et les jumeaux à l'autre bout du champ, comme ça tu passeras la moitié de la journée sur place. Ça te donnera le temps de bien réfléchir à ce que J'essayais de te dire depuis un moment. "

Enchaînons avec un polar pur : Origine, de Diana Abu Jaber. Lena Dawson, spécialiste de l'identification des empreintes dans un laboratoire, vit à Syracuse, dans l'Etat de New York. Cette jeune femme fragile, profondément seule, meurtrie par des blessures d'enfance, va se retrouver malgré elle sous la violence des projecteurs, suite à une affaire de morts subites du nourrisson. Lena a des intuitions fulgurantes, quelque chose comme un sixième sens. Elle flaire la présence d'un tueur en séries de bébés, et sent confusément que sa piste rejoint celle de ses origines à elle. Mais n'allez pas croire qu'Origine est un polar classique. C'est un thriller troublant à l'extrême, qui vous égare comme Léna dans une ville de neige, de vent et de froid glacial, vous replonge dans vos terreurs d'enfant, un voyage aux Enfers où tourbillonnent, lancinants, les thèmes du deuil, de la maternité, de l'origine. Un grand moment.

« Les enfants traumatisés font partie de la même tribu, je les repère instantanément chez les adultes — Margo, Erin Cogan : nous sommes partout. L'enfance perdue subsiste comme des scarifications dans un sourire de travers ou une expression dans le regard. Il y a toujours un signe. »

Et pour finir en beauté, un vrai roman américain comme je les aime, rempli d'un souffle qui n'existe que là-bas, sous ces ciels plus larges que le nôtre. Retournons dans le sud américain, le vieux sud sécessionniste. En Caroline du Sud, plus précisément. Dans Wando Passo, David Payne, grand romancier américain d'aujourd'hui, entremêle deux époques au même endroit. Un lieu hanté, ancienne plantation d'esclaves marquée par de sombres histoires de disparitions. Un couple en crise vient s'y réfugier, tenter de réparer une histoire qui bat de l'aile. Elle, Claire, est chez elle. Wando Passo est la terre de ses ancêtres. Lui, Ranson Hill, est un musicien de rock maniaco-dépressif à la sensibilité assez exacerbée pour réveiller tous les fantômes. Avec eux, un ami de jeunesse, Marcel Jones, noir de la bonne société amoureux de Claire depuis toujours. Tandis que se noue, dans le présent, une tragédie shakespearienne, en 1865, Adelaïde, jeune femme distinguée de Charleston, épouse sans amour un propriétaire terrien, Harlan De Lay, et s'installe avec lui à Wando Passo, malgré des rumeurs persistantes et « tout sauf convenables » sur la famille de son nouvel époux. Une nouvelle vie commence pour elle, qui va lui révéler, à travers la passion, la souffrance , la solitude et le danger, qui elle est vraiment. Je ne veux pas trop vous en dire sur ce roman envoûtant, bouleversant, qui vous hante longtemps après avoir l'avoir refermé, mais c'est à la fois une histoire haletante et une réflexion poignante sur la liberté et l'amour. Il est, cerise sur le gâteau, superbement écrit.

« Adelaïde reste plantée là, avec la conviction soudaine et viscérale que la vie tout autour d'elle, la vie verdoyante du marais et du monde lui-même, dont elle fait partie, n'est qu'une mince écume à la surface d'une mare noire et profonde, et que cette mare, c'est la mort. La mort est archaïque et d'une profondeur insondable, alors que la vie est nouvelle, fragile et mince ; le moindre objet — un caillou que l'on jette, un souffle de vent — pourrait réveiller ces eaux noires et immobiles, et la vie, sous cette vague de sang, cesserait. »


A bientôt, et... bon été.

Gaëlle Nohant