
Cependant... dans le magazine Lire, je découvre avec stupéfaction qu'en France, de nos jours, "les femmes sont cinq fois moins éditées que les hommes"... Cinq fois moins ??.... Aussitôt je me dis que je suis mal barrée, étant une femme encore non éditée ! Apparemment, la statistique n'est pas en ma faveur... Devrais-je publier sous un pseudonyme masculin, pour avoir mes chances ? C'est toujours un choc, quand on pense habiter un monde à peu près évolué, de débusquer une discrimination jusque dans les milieux où la pensée se prétend libre de préjugés. On se prend dans la figure, sans y être préparée, les scories d'une pensée réactionnaire qui a décidément la peau dure, pour arriver à se maintenir après que tant de femmes écrivains ont prouvé leur valeur, en braves petites soldates, souvent au prix de leur vie personnelle, si ce n'est de leur vie tout court.
J'ai donc décidé de me pencher plus sérieusement sur la question... Ma conclusion reste la même, et je vous la livre en introduction, afin que ceux qui n'ont aucune patience puissent en retirer d'un coup tout le sel : ce qui compte, c'est la valeur d'un écrivain, et le talent n'est pas sexué. Il est bien davantage un dépassement de soi dans l'autre, il s'affranchit des limites du sexe, de la couleur de peau, des opinions politiques, des barrières sociales. Un bon romancier, ou une romancière talentueuse, investissent profondément tous leurs personnages, qu'ils soient hommes, femmes, enfants ou crapauds.
Je n'ai pas changé d'avis. J'ai juste étoffé ma réflexion. Je crois que ce qui distingue dans l'histoire une "écriture féminine", une "écriture noire" ou une "écriture gay", par exemple, c'est le regard de la société qui a toujours stigmatisé ce qui mettait en péril l'ordre établi. Or, l'écriture, c'est un concentré de désordre ; parce qu'on écrit toujours avec cette partie de soi dont les contours nous échappent, comme ces "terres inconnues" des cartes anciennes. C'est pourquoi on peut avoir du mal à assumer ce qu'on a écrit. C'est nous, et ce n'est pas nous. C'est nous, pour le meilleur et pour le pire. C'est un soi élargi aux dimensions de l'humanité, qui va de la bête à l'être humain le plus abouti. C'est tout le mystère et toute la beauté de la chose. Il en résulte du même coup qu'on ne sait pas ce qu'on a écrit. Seuls les autres peuvent nous le dire.


Pour ceux qui n'auraient jamais entendu parler du presbytère de Haworth et de ses occupants, voici un petit résumé : Le 25 février 1820, un pasteur anglican, le révérend Patrick Brontë, d'origine irlandaise, venait s'installer à Haworth, dans cette partie très sauvage du nord-est de l'Angleterre où les landes couvertes de bruyère sont, à perte de vue, l'unique végétation qui survit à l'âpreté du climat. Arrivant dans ces lieux, Patrick Brontë ne pouvait deviner qu'en trente-cinq ans, il y enterrerait ses six enfants et sa femme... L'isolement, la dureté de la vie, la pauvreté, les miasmes du cimetière surpeuplé sur lequel donnait le presbytère, l'attraction de ce paysage indompté des "moors"(c'est le nom qu'on donne aux landes), une indépendance innée, la mort précoce de leur mère et une certaine liberté de pensée que leur père avait laissé pousser chez ses enfants, tout cela fabriqua, sans en être l'explication suffisante, une famille de surdoués qui a laissé des traces incandescentes dans la littérature. Les deux aînées étant mortes à l'âge tendre, restaient un garçon, Branwell, et trois filles : Charlotte, Emily et Anne. A l'écart de toute vie sociale, hormis la fréquentation de leur père et d'une vieille gouvernante qui leur racontait des histoires effrayantes au coin du feu, ils avaient poussé comme des esprits libres qui seraient trompés d'époque. Car le XIXème siècle était un siècle de paradoxes où les poussées libertaires rencontraient plus que jamais la tentation d'écraser le feu sous la cendre. Les femmes en furent, avec les pauvres et d'autres minorités incontrôlables, les premières victimes.
La famille Brontë était une pépinière d'artistes nés, mais Branwell n'avait pas d'argent pour développer son talent, et ses sœurs luttèrent longtemps contre leur vocation artistique, parce que même à Haworth, tout le monde savait qu'une femme écrivain était aussi peu fréquentable qu'une comédienne ou une danseuse... Finalement, après s'être escrimées pendant des années à être gouvernantes ou professeurs, au moment précis où leur santé commençait à s'altérer sérieusement, les trois sœurs cédèrent à leur exigence intime, et écrivirent chacune au moins un roman, qu'elles envoyèrent à des éditeurs, en prenant des pseudonymes. Et voici comment, des années plus tard, alors que ses sœurs étaient depuis longtemps dans leur tombe, Charlotte expliquait ce choix :
" Peu désireuses d'être personnellement connues du public, nous voilâmes nos vrais noms sous ceux de Currer, d'Ellis et d'Acton Bell ; ce choix ambigu était dicté par une sorte de scrupule de conscience à l'idée d'adopter des noms indiscutablement masculins, tout en ne souhaitant pas nous dire femmes parce que — nous ne nous doutions pas à l'époque que notre façon d'écrire et de penser n'était pas de celles qu'on juge "féminines" — nous avions vaguement l'impression qu'une certaine prévention s'attache aux femmes écrivains ; nous avions remarqué que les critiques utilisent parfois pour les châtier l'arme de la personnalité et, pour les récompenser, une flatterie qui n'est pas une louange authentique."
On voit que Charlotte Brontë n'était pas tombée de la dernière pluie ! Malgré toutes ces précautions, les critiques concernant leurs romans, et le jugement qui les accompagnait tel un couperet — en cette époque où la morale se glissait jusque dans l'étude des physionomies ! — les atteignirent de plein fouet. Les hauts de Hurlevent, la Locataire de wildfell Hall et Jane Eyre furent taxés de vulgarité et d'immoralité, avec d'autant plus de virulence que dans le même temps des voix s'élevaient déjà pour saluer leur singularité, leur force littéraire. Le suspense tenaillait l'Angleterre : qui se cachait derrière les frères Bell ? Etait-ce une seule et même personne ? Etait-ce une femme dénaturée, une créature fascinante et répulsive qui se terrait à Londres ? Le mystère fut longtemps préservé, mais malgré ça le soupçon planait, et Currer Bell, alias Charlotte Brontë, recevait de ses "admirateurs" des lettres ambiguës, où on lui faisait la leçon tout en prétendant la complimenter, et où on lui conseillait de tenir la bride serrée, à l'avenir, à son imaginaire trop audacieux.
A ces conseils paternalistes, Charlotte répondait ceci :
" Quand un écrivain écrit le mieux, ou du moins avec le plus de fluidité, une influence semble s'éveiller en lui et devenir son maître qui ne fera que ce qu'il veut, ne présentant que les images qui lui siéent, dictant certains mots et insistant sur leur usage aussi véhéments et mesurés soient-ils, créant de nouveaux personnages, donnant aux événements des issues inattendues, rejetant les idées les mieux élaborées, en créant et en adoptant de nouvelles.
N'en est-il point ainsi ? Et devons-nous essayer de combattre cette influence ? Pouvons-nous vraiment la combattre ?"
En 1848, de son Yorkshire profond, Charlotte Brontë décrivait à merveille, quelques décennies avant la psychanalyse, l'inconscient au travail dans l'écriture... On n'écrit pas ce qu'on veut, on écrit avec ce qui nous échappe.
Un peu plus tard, relisant les Hauts de Hurlevent après la mort d'Emily, elle écrira ceci :
" Je m'oblige à relire le livre, que j'ouvre pour la première fois depuis la mort de ma sœur. La puissance de son écriture me remplit d'une nouvelle admiration et pourtant elle m'oppresse : le lecteur n'a jamais le loisir de goûter un plaisir sans mélange, chaque rayon de soleil se faufile à travers des nuées de nuages noirs, chaque page est pleine d'une sorte d'électricité, et l'auteur n'avait pas conscience de tout cela — rien ne pouvait lui en donner conscience."
"Quelque chose" écrivait à travers Emily, quelque chose qui était elle sans qu'elle puisse tout à fait le revendiquer, et cette part la plus sauvage de son être n'était pas polie, n'était pas civile, ne brodait pas des napperons, n'écoutait pas sagement les discussions des hommes en sirotant une tasse de thé. Elle mourut trop tôt pour qu'on sache ce qu'elle serait devenue en tant qu'écrivain et en tant que femme, mais Elisabeth Gaskell la montre rétive à toute autorité extérieure, ce qui a sans doute précipité sa mort. Charlotte, elle, a vécu sa vie durant un profond déchirement entre l'écrivain puissant, indépendant et sagace qu'elle était, et la femme qu'elle voulait être, conforme aux exigences de la société de son temps. Sa santé en a porté longtemps les stigmates éprouvants, et elle est morte alors qu'elle s'était finalement mariée, à un homme qui n'aimait pas la littérature et ne lui laissait pas de temps pour écrire... et qu'elle était enceinte de trois mois.
Revenons à nos moutons : dès l'instant où, pendant des siècles, on a condamné les femmes qui osaient écrire autre chose que leur journal ou leur cahier de résolutions, ces dernières n'ont eu que des choix restreints : incarner une sorte d'identité scindée en plusieurs morceaux, comme Charlotte Brontë, parfois jusqu'à la folie ou jusqu'à la mort, ou assumer leur rôle de pionnières, et devenir les nouvelles amazones de leur temps. Stigmatisées en temps que femmes contre-nature, elles se sont réfugiées dans la littérature féministe, ce qui accentuait, par un effet-retour pervers, leur mise à l'écart. On peut faire le rapprochement avec la littérature gay : longtemps, les homosexuels qui écrivaient se dissimulaient avec art dans leur écriture, glissant çà et là des sous-entendus à l'intention de qui voudrait bien comprendre... de temps en temps éclatait un scandale qui les dévoilait violemment aux yeux de l'opinion, comme le procès d'Oscar Wilde, mais dans l'ensemble, ils arrivaient à se protéger ainsi de la vindicte publique. Puis est venu un temps d'affirmation, de manifestes, et la naissance d'une "littérature gay" qui était à double tranchant, comme la littérature féministe, car si elle leur permettait de s'exprimer dans leur vérité profonde, elle était aussi un "ghetto" qui limitait leur lectorat.
C'est pourquoi, même si je me sens profondément féministe quand je travaille sur le XIXème siècle pour un prochain roman..., je pense qu'un écrivain doit éviter de se ranger lui-même dans une catégorie (les éditeurs et les critiques s'en chargeront bien assez tôt !). Armistead Maupin, Sarah Waters, Dorothy Allison ou Stephen Mac Cauley (pour lequel j'ai un grand faible) sont bien plus que des "auteurs gay". Ils sont des écrivains de talent, et ça leur donne une puissance décuplée et plusieurs longueurs d'avance sur les manifestes et les slogans. Je m'explique : un homophobe ou un misogyne ne lira jamais de la "littérature féministe" ou "gay". Il s'en protègera aussi efficacement que des microbes, parce qu'il ne veut surtout pas mettre en doute ses certitudes. Alors qu'un écrivain universel, qu'il soit homme ou femme, et quelles que soient ses préférences sexuelles, ralliera à lui un lectorat bien plus large que ceux de son genre ou de sa famille, par la magie de l'identification. Quand un roman est réussi, le lecteur s'identifie au personnage, quand bien même il s'agit d'un être qu'il repousserait ou combattrait dans sa vie quotidienne. Et une fois qu'il a passé trois cent pages dans la peau de cet étranger, qu'il s'est approprié ses émotions, ses pensées, ses amours et son destin, il ne va peut-être plus regarder tout à fait de la même façon ceux qui lui ressemblent.
Je vous vois venir, vous allez me trouver utopiste. Mais j'assume. Je crois que le roman ouvre à plus de compréhension entre les gens. Et je le répète, je suis sûre qu'au pays des grands romanciers, hommes et femmes vivent en harmonie, même si ce n'est pas sans disputes littéraires...
Bonne journée à tous...
PS : Inutile de vous dire que je vous recommande les romans des sœurs Brontë !


