LE CAFE LITTERAIRE DE GAELLE
10.27.2009
A l'ombre des tours jumelles, des hommes abîmés
Bonjour à tous.



Me voilà donc ressuscitée, enfin mon café ... qui rouvre ses portes après un sommeil de Belle au Bois Dormant. J'étais fort occupée et malgré mon envie de revenir vous voir, il a fallu l'invitation de la librairie Charlemagne pour que je retrouve enfin le temps nécessaire pour écrire mes billets. Parallèlement à ça j'écris un roman qui sortira... dans pas trop longtemps j'espère ! Je reviens vous faire partager mes coups de coeur passés et présents au gré de mon humeur vagabonde, et j'espère que vous aurez plaisir à faire un bout de chemin avec moi.



Et pour me faire pardonner cette interminable absence, je vous invite aujourd'hui à un passionnant voyage dans le monde post 11 septembre, sur les pas de six grands romanciers anglo-saxons : Jonathan Safran Foer, Don de Lillo, Ian Mac Ewan, Jay Mac Inerney, Paul Auster et Joseph O'Neill. La plupart des romans dont je vais vous parler sont sortis depuis un moment, mais la parution de Netherland, de Joseph O'Neill, m'a donné envie de lire ou relire ces romans pour voir quelles correspondances les unissait les uns aux autres, et quelle mosaïque leur lecture successive composerait.


On a pu lire dans la presse que tous ces romanciers _ dont certains sont new-yorkais _ avaient en commun d'avoir senti, durant des mois ou des années après l'effondrement des tours, l'incapacité d'écrire une fiction à partir de l'événement qui bouleversa leur vie et la nôtre et enfanta le XXIème siècle dans l'incrédulité et l'épouvante. Parfois le réel nous submerge au point que la fiction devient temporairement impossible. Après le 11 septembre, le réel avait pris toute la place, saturant nos rétines des images des avions percutant les tours, ce mirage horrifique de destruction enfantine, puis des images de la guerre en Irak, des tragédies à Londres ou à Madrid, etc, etc, tous ces dominos écroulés augmentant l'emprise de la peur sur nos cerveaux reptiliens. Quel monde émergea peu à peu de la matrice de Ground Zero, ce magma de chair et de ferraille où venait de s'émietter une civilisation censée nous protéger du chaos ? Pour dire ce monde, pour le déchiffrer, il nous manquait les yeux de romanciers voyants, ouverts sur l'intime, concentrés sur l'intériorité. C'est ce qu'exprimait Don de Lillo dans une interview au magazine Lire en avril 2008 :

"La fiction crée un langage qui permet de décrire la vie intérieure. Elle peut examiner l'impact de l'histoire sur les vies intimes. [...] Un romancier peut examiner les effets d'une tragédie sur la vie intime des personnages qui l'ont vécue. Et ça, un essayiste ou un historien ne peut pas le faire. [...] La fiction explore donc des terres inconnues. Cela ne veut évidemment pas dire qu'elle est plus proche de la vérité mais simplement qu'elle peut pénétrer des territoires qui ne sont pas ouverts aux autres formes d'écriture."



Ils pensaient tous que construire une fiction sur un drame qui les avait touchés avec une telle violence serait impossible. Et puis, comme le dit joliment Don de Lillo, "un roman a jailli". Puis deux, puis trois, etc. Peut-être parce qu'en même temps que la vie reprenait son cours, un peu moins innocente mais toujours têtue, est venu le besoin de dire l'indicible. Et d'exhumer les émotions que la brutalité des images et les commentaires sans fin avaient masquées.


Huit ans déjà. Souvenez-vous. Nous avions peur de prendre le métro et le train, peur de voyager, d'aller dans les lieux bondés, peur des centres commerciaux, des aéroports, peur de ces sans visages prêts à mourir quand nous ne l'étions pas. Et puis le terrorisme s'est inscrit dans notre paysage, nous nous sommes rassurés ou du moins, avons regagné la part d'inconscience nécessaire à la vie. Et voilà que ces romanciers nous font la plus puissante piqûre de rappel qui soit, car la fiction a ce pouvoir de réveiller les morts et les terreurs enfouies en chacun, les émotions vives et les questions sans réponses.


Approcher le 11 septembre avec mes moyens de la fiction pouvait sembler impossible, c'est le cas pour toutes les tragédies qui dépassent l'entendement. Chacun a emprunté un chemin à lui, très personnel, et cela donne une série de romans bien différents les uns des autres, qui s'approchent plus ou moins près de l'impact. Don de Lillo a choisi d'entrer dans l'image de cet homme couvert de poussière, sorti d'une tour avec une mallette à la main :


"Je ne voulais pas écrire un roman où les faits adviennent par-dessus l'épaule d'un personnage et affectent vaguement sa vie. Non, il me fallait quelque chose de plus immédiat : rentrer dans le chaos lui-même, pénétrer la fumée et les cendres, rejoindre cet homme qui avait jailli dans mon imagination... et pénétrer son esprit, sa vie."




Dans son roman L'homme qui Tombe, il convoque le symbole le plus choquant du 11 septembre, cette image devenue subliminale et taboue : celle de ces gens qui ont préféré sauter des tours et s'écraser en bas. Celle de cette photo de Richard Drew, de l'Associated Press, qui fit le tour du monde le lendemain de la tragédie avant d'être passée sous silence par l'ensemble des médias : cet homme qui tombe d'une des tours, tête en bas, le corps droit, allant vers la mort dans une position qu'on dirait résignée. Si les médias l'ont passée sous silence, c'est que ce symbole de l'Amérique qui tombe était bien trop choquant. Mieux valait se concentrer sur l'héroïsme des sauveteurs, le courage des survivants et des proches des disparus. Mieux valait montrer une Amérique qui se relève malgré ses plaies. Don de Lillo vient donc gratter où ça fait mal. Et il le fait à la manière d'un de ses personnages, David Janiak, ce performer qui durant des mois, se laissa tomber du haut des buildings, retenu par un simple filin, dans la position précise et douloureuse de l'homme de la photo : de tout son long, droit, un genou replié, en costume. Ce performer sera traqué par la police pour avoir crée "une situation dangereuse et physiquement agressive." Agressif, il l'est, cet homme qui par sa chute rappelle sans cesse aux New-yorkais ce qu'ils préfèreraient oublier, ce qui les hante. Lianne, un des personnages du roman, dont le mari est ce rescapé couvert de poussière qui porte une mallette, ne peut en détacher sa pensée :


"De tout son long, en chute libre, pensait-elle, et cette image lui avait crevé la tête et le coeur, mon Dieu, c'était un ange en chute libre et sa beauté était terrifiante."


Non content de réveiller le plus puissant fantôme du World Trade Center, ce "soldat inconnu d'une guerre dont nous ne connaissons pas la fin" (selon les mots de l'écrivain Tom Junod), Don de Lillo n'hésite pas à se glisser, l'espace de quelques scènes furtives, dans la tête d'Hammad, terroriste et futur kamikaze qui se détache peu à peu de tous ses liens affectifs et terrestres avant de glisser dans le vertige d'une mort choisie. Ces scènes sont peu nombreuses, car _ on le devine avant que l'écrivain ne l'avoue _ il "savait qu'il ne pourrait pas pénétrer son âme." Certaines noirceurs de l'âme humain sont inaccessibles à l'écrivain. Il faut descendre trop profond dans les ténèbres. Ecrire sur un "monstre" nécessite de trouver en soi les points de concordance avec lui, et ce n'est pas chose aisée.


Les autres auteurs ne se sont pas approchés si près de l'attentat, et pourtant leurs romans sont tous, à leur manière, de grands romans de l'après 11 septembre. Ayant trouvé leur distance subjective par rapport à l'évènement, ils ont pu dire l'ensemble à partir du détail, évoquer le séïsme à travers ses répliques et ses conséquences sur nos vies.



Ainsi, Ian Mac Ewan situe son roman Samedi dix-huit mois après le 11 septembre, à Londres. Double détour, dans le temps et l'espace. Son héros, Henri Perowne, est neurochirurgien à Londres, et a tout pour être heureux : un métier qu'il adore, une femme qu'il aime et désire toujours après plus de vingt ans de mariage, deux enfants aimants, intelligents et doués, et une belle maison donnant sur une place coquette dans le quartier reconstitué de Fitzgravia, derrière la Post Office Tower. Oui mais voilà, la vue d'un avion en flammes volant trop bas vers l'aéroport d'Heathrow, aux petites heures d'un samedi de février 2003, va bouleverser l'ordonnancement impeccable de sa journée et de sa vie. Car depuis le 11 septembre, l'image d'un avion dans le ciel a cessé d'être inoffensive :


"Près de dix-huit mois ont passé depuis que la moitié de la planète regardait en boucle les captifs invisibles conduits en plein ciel vers leur martyre, et que la silhouette innocente du moindre avion de ligne s'est mise à déclencher de nouvelles associations d'idées. Tout le monde le reconnaît, les avions en vol évoquent désormais des oiseaux prédateurs ou courant à leur perte."


Dans Extrêmement fort et incroyablement près, de Jonathan Safran Foer, le héros a 9 ans, et son père a disparu dans une des tours du World Trade Center. Oskar a trouvé une clé mystérieuse dans la poche d'une veste de son père, accompagnée de ce mot : "Black", et il en cherche la serrure à travers les districts de New York, de Staten Island au Bronx et de Manhattan à Brooklyn, arpentant les rues d'une ville orpheline de ses tours jumelles, où la mélancolie se respire avec l'air. Surmontant ses peurs pour les besoins de sa quête, il grimpe tout en haut de l'Empire State Building :


"Quand la porte s'est ouverte, on est sortis sur la terrasse panoramique. Comme on ne savait pas qui chercher, on a seulement regardé un moment. Bien sûr, la vue était incroyablement belle, mais mon cerveau s'est mis à faire des siennes et j'ai tout le temps imaginé qu'un avion fonçait contre le gratte-ciel, juste en dessous de nous. [...]

J'ai pensé à toutes les choses que tous les gens se disent, et au fait que tous les gens vont mourir, que ce soit dans une milliseconde, dans des jours ou dans des mois, ou dans soixante-seize ans et demi, quand on vient de naître. Tout ce qui naît doit mourir, ce qui veut dire que nos vies sont comme des gratte-ciel. La fumée monte plus ou moins vite, mais ils sont tous en feu, et nous sommes tous pris au piège."


Avions, fumée, gratte-ciel... ces mots sont devenus aussi anxiogènes que l'image de l'homme qui tombe. Impact toujours, dans le roman Netherland de Joseph O'Neill, où un couple va se disloquer dans les mois suivants les attentats. Bien sûr, le 11 septembre ne fait qu'élargir une faille préexistante entre Hans et sa femme, fournir un alibi à cette femme qui veut quitter son mari et se réfugier à Londres. Comme si Londres était moins risquée à l'heure où toutes les grandes villes occidentales sont dans le collimateur des terroristes. Et voilà cet homme condamné à ne voir son fils de quatre ans que tous les quinze jours, entre deux avions, et à partager le lit du petit garçon dans la maison de ses beaux-parents. Parce que Rachel, sa femme, a décidé de l'associer à l'Amérique de Bush, d'en faire le corresponsable de la guerre en Irak et de tous les malheurs qui se sont abattus sur leur vie. Parce que la politique leur tient maintenant lieu de conversation et a avalé toute forme d'intimité, la remplaçant par un pugilat vain et sans issue :


"— Ce n'est pas du raisonnement, dis-je. C'est juste de l'agression.
— Agression ? Mais, Hans, tu ne comprends donc pas ? Tu ne vois pas que ça n'a rien à voir avec les relations personnelles ? La politesse, la gentillesse, toi, moi... rien de tout cela n'est pertinent. C'est une affaire de lutte à mort pour l'avenir du monde. Nos sentiments personnels n'entrent pas dans le tableau. Il y a des forces en présence. Les Etats-Unis sont aujourd'hui la puissance militaire la plus forte du monde. Ils peuvent faire et ils feront tout ce qu'ils veulent. Il faut arrêter ça. Tes sentiments, comme mes sentiments — elle sanglotait, maintenant — n'ont rien à voir dans tout ça."


Dans La Belle Vie de Jay Mac Inerney, on s'intéresse aux bougeois friqués et surprotégés de Manhattan, et l'oeil vachard de l'écrivain n'en épargne aucun : femmes superficielles noyées dans le luxe, ados camés, hommes dissous dans la vanité de leur vie et uniquement préoccupés d'accroître le fossé entre eux et le reste du monde... D'une soirée mondaine qui vire au jeu de massacre, on bascule au 12 septembre, comme si la feuille du calendrier avait été arrachée. Le monde des nantis a tremblé, mais ça ne changera la donne que pour une toute petite minorité d'entre eux. Pour la plupart, l'écroulement des tours ne deviendra qu'un point d'angoisse ineffaçable inscrit au profond d'eux-mêmes, l'idée qu'ils ne sont plus à l'abri, vite chassée par un surcroît de luxe et d'activités. Au point que lorsqu'un des personnages s'écroule en larmes en évoquant un ami perdu, son chagrin semble une parodie. Un temps ils songeront à quitter New York. Un temps seulement. "La belle vie", ce simulacre de bonheur étincelant de vide, ne peut être vécue qu'ici.


Et pourtant, quelque chose d'essentiel a été perdu : le sentiment de sécurité que véhiculaient les grandes villes, New York en tête, au coeur d'un progrès technique érigé en rempart contre les brutalités d'un monde fruste, lointain, anachronique. New York, et toutes les grandes métropoles à sa suite, sont devenues fragiles. L'impensable a eu lieu et désormais tout est possible, surtout le pire. Comment rassurer les enfants quand les adultes vacillent ? Mentir. Dire que tout ira bien maintenant, que c'est fini, que le chaos n'est plus, que les méchants sont morts. Dans chacun des romans, les parents s'efforcent de donner le change à des enfants qui ne sont pas dupes. Car si les tours jumelles sont tombées, d'autres tours peuvent tomber. D'autres avions viendront. Les enfants de L'Homme qui Tombe guettent le ciel avec des jumelles, à la recherche de Bill Lawton (déformation de "Ben Laden"), créant le trouble et l'angoisse chez leurs parents qui sont à deux doigts de les faire soigner. Dans Extrêmement fort et incroyablement près, la grand-mère d'Oskar se rappelle du mensonge de son père pendant la Deuxième Guerre Mondiale :

"Je serai toujours là pour te protéger, tout ira bien." Et elle ajoute : "Ça ne faisait pas de mon père un menteur. Cela faisait de lui mon père."


Dans le roman de Jonathan Safran Foer, tout le monde ment à tout le monde, par amour. Oskar lui-même, du haut de ses neuf ans, porte un secret trop lourd pour lui, et ignore que sa mère, sa grand-mère et même cet étrange locataire qui habite chez celle-ci, ont cadenassé les leurs pour le protéger. Ces secrets entremêlés vont se libérer les uns après les autres, déverrouillant les émotions nécessaires au deuil et à la reprise de l'existence. Car comme l'exprime l'auteur de ce roman poignant et cocasse :

"Le 11 septembre a poussé les gens à extérioriser leur part d'enfance. Beaucoup ont pleuré pour la première fois depuis longtemps, ont dit "je t'aime" à leurs familles, etc. Cette catastrophe ne nous a pas rendus naïfs, mais a fait disparaître, un temps, les couches que les adultes bâtissent autour d'eux."


Adopter le point de vue d'un enfant de neuf ans lui permet de poser sur le monde un regard plus à la fois libre et candide, plus vulnérable aussi. Mais dans la plupart des romans que j'ai choisis, on retrouve ces personnages qui renouent avec les émotions et les terreurs de leur enfance. Enfants qui n'évoquent la catastrophe qu'à mots couverts, parlant du "pire jour" (Jonathan Safran Foer) ou "des avions". Enfants qui croient aux fantômes et ressentent la présence des morts de Ground Zero dans l'atmosphère irrespirable des premiers jours :



"La présence des morts devenait presque tangible dans les heures avancées de la nuit, quand leur esprit planait entre les canyons. Il valait mieux les sentir alentour que les voir dans son sommeil une fois rentré chez soi." (Jay Mac Inerney)



Dans La Belle Vie, Luke, un des survivants des tours, a été parmi les premiers à déblayer le lieu du sinistre. Et il parle de ces "bulles à l'intérieur des débris", ces poches de vide où l'on espérait autant que l'on redoutait de trouver des survivants :


"C'était terrifiant, ces trous — comme quand on est petit et qu'on a peur de l'espace sombre sous le lit. Me voilà soit-disant en train de secourir des gens et j'ai peur de tendre le bras. Ces vides sont comme des passages vers l'enfer."


Réveiller ces terreurs enfantines ramène forcément aux parents qu'on a perdus ou dont la vie nous a éloignés, et qui ne sont plus là pour expliquer le chaos du monde. Le héros de Joseph O' Neill est hanté par le souvenir de sa mère perdue. Après le 11 septembre, le manque d'elle devient plus aigu car le voilà sans appui parental et contraint d'en être un pour son petit garçon. Le héros de La Belle Vie, Luke, renoue avec sa mère dans ce moment de questionnement profond sur le sens de sa vie, et ces retrouvailles coïncident avec la reprise d'un vrai dialogue avec sa fille. Lianne, l'héroïne de L'Homme qui tombe, ne cesse d'aller voir sa mère, comme si elle était à la recherche de réponses que seuls ceux qui nous ont précédé dans ce monde sont susceptibles de détenir. Quant à Oskar, le petit héros de Jonathan Safran Foer, c'est sans relâche et avec courage qu'il traque les traces de son père manquant.



C'est dans Samedi que l'on ressent le plus violemment la disparition du sentiment de sécurité. Parce qu'il a vu un avion en flammes déchirer le ciel de Londres, et même s'il n'a rien à voir avec les terroristes, Henry Perowne se sent menacé et fragilisé. Sa journée en sera profondément modifiée. Ce n'est pas un samedi comme les autres, rien ne marche comme cela devrait, une menace semée tôt dans le récit plane sur le héros et à la façon d'un orage qui couve, elle éclatera en soirée, venant rappeler à cet homme privilégié que nul, désormais, n'est à l'abri de la menace exercée par les parias de notre société. Et que face à la menace réelle et physique, son statut social et son assurance professionnelle ne lui sont plus d'aucun secours :



"Jamais de sa vie il n'a frappé quelqu'un au visage, même lorsqu'il était enfant. Il n'a jamais porté le fer que contre des corps anesthésiés dans un environnement stérile et réglementé. En fait, il ne sait pas se défendre."


Cette perte du sentiment de sécurité engendre une profonde mélancolie, que l'on retrouve d'un roman à l'autre. La plupart des personnages semblent prisonniers d'une coque de tristesse dont ils ne parviennent pas à se défaire. Hans, le héros de Netherland, s'interroge sur la rapidité de sa chute dans le trou noir de la mélancolie :


"Je ne sais toujours pas précisément si ma descente dans le chaos relevait d'un talon d'Achille ou de la folie généralement punie qui consiste à vouloir affronter la vie avec confiance — imprudemment, pourraient le dire certains. Tout ce que je sais, c'est que le malheur m'a pris au dépourvu."


Car la menace n'est pas seulement ce terrorisme qui cristallise les craintes viscérales de la moitié du globe. Plus profondément, il y a l'idée que les Etats auxquels nous appartenons mènent à travers le monde des actions qui, tel le battement d'aile du papillon, déclenchent des tremblements de terre. Et que ces tremblements de terre ne se contenteront plus de rester poliment cantonnés dans le Tiers-Monde. Dorénavant, les retombées des actions de nos Etats peuvent se traduire en vies détruites et en massacres en bas de chez nous.

D'où la place prépondérante que la politique occupe dans la vie de tous les protagonistes de ces romans. Place considérable, bien plus importante qu' auparavant. Le 11 septembre, la politique, et notamment la politique internationale, a fait irruption dans notre vie privée. Souvenez-vous de nos discussions enfiévrées sur la guerre en Irak, sur le terrorisme, sur le gouvernement Bush... Vous les retrouverez dans ces romans, tenant lieu d'intimité et faisant écran aux questions profondes entre Hans et sa femme dans Netherland ; empoisonnant les retrouvailles d'Henri Perowne et de sa fille chérie dans Samedi ; Envenimant les rapports de la mère de Lianne, Nina, et de son amant Martin dans L'Homme qui Tombe. Lequel Martin remue à plaisir le fer dans la plaie des Americains :

"D'abord ils vous tuent et ensuite vous vous efforcez de les comprendre. Peut-être finira-t-on par apprendre leurs noms. Mais il faut qu'ils vous tuent d'abord. [...] Mais c'est bien pour ça que vous aviez construit les tours, non ? N'ont-elles pas été conçues comme des fantasmes de richesse et de puissance, destinés à devenir un jour des fantasmes de destruction ?"


La politique, on la retrouve au coeur de Seul dans le noir, le dernier roman de Paul Auster. Que je mets volontairement à part car si le monde de l'après 11 septembre en est également le centre, c'est surtout de ses retombées et de la guerre en Irak qu'il est question. la petite fille d'August Brill, le héros du livre, a perdu un fiancé dans cette guerre, exécuté d'une manière ignoble. Là encore, on retrouve le pouvoir des images : la jeune fille et sa famille n'ont pu s'empêcher de regarder la vidéo de son exécution, hypnotisés, sachant qu'elle les hanterait bien plus viscéralement que la nouvelle de sa mort. A travers cette tragédie intime, c'est la guerre, la guerre éternelle et inextinguible, qui a fait irruption dans la vie des personnages du roman :

"Mon sujet, cette nuit, c'est la guerre et, maintenant que la guerre a pénétré cette maison, il me semble que j'insulterais Titus et Katya si j'amortissais le coup. "


Pour occuper ses insomnies, August Brill, contraint à l'immobilité par un accident, invente un autre monde, une uchronie dans laquelle ni le 11 septembre ni la guerre en Irak, qui en découle, n'auraient jamais eu lieu. Mais la guerre le rattrape jusque dans sa fiction, puisque dans cette dernière, une guerre civile embrase l'Amérique. Suite à la défaite tronquée d'Al Gore à la présidentielle, New York et plusieurs autres Etats ont fait sécession, et le conflit qui en résulte souligne cruellement cette faille entre les "deux Ameriques" que l'élection de Georges Bush avait mise en lumière. August Brill se souvient aussi d'une émeute raciale qui ensanglanta le quartier de Newark dans sa jeunesse :


"Telle fut ma guerre. Pas une guerre véritable, certes, mais une fois qu'on a été témoin d'une violence de cette envergure, il n'est pas difficile d'imaginer pire et, du moment que le cerveau est capable de faire cela, on comprend que les possibilités les plus affreuses de l'imagination sont le pays dans lequel on vit."



Alors, quel monde brossent tous ces romanciers dont les talents se répondent d'une histoire à l'autre ? Un monde anxieux, fragilisé, désenchanté, captif de la tyrannie des médias. Un monde où "nous sommes tous des cibles, désormais", comme le résume Martin dans l'Homme qui Tombe. Un monde qui a changé sans retour en arrière possible. Où il faudra vivre sans l'illusion d'un monde en sécurité. Où la peur pourrait bien nous changer en esclaves du pouvoir et de l'information sans que nous nous en apercevions, comme le souligne Ian Mac Ewan :


"Il n'y a pas si longtemps, ses pensées vagabondaient de manière plus imprévisible, sur une liste de sujets bien plus longue. Il se demande s'il ne serait pas en train en train de devenir un pigeon, un consommateur toujours plus avide d'informations, d'opinions, de spéculations, de la moindre miette lancée par les autorités. Il est un citoyen docile qui regarde le Leviathan accroître son pouvoir tout en se réfugiant dans son ombre."



Mais malgré tout, ce monde "mystérieux, meurtri, ce monde étrange continue de tourner", écrit Paul Auster. Et nous avec. Et je ne saurais trop vous conseiller de vous plonger dans ces romans, je me suis régalée à les lire l'un après l'autre, à passer de l'œil vachard et savoureux de Jay Mac Inerney au regard émouvant et drôle de Jonathan Safran Foer ou au scalpel virtuose de Ian Mac Ewan... entrez dans ces romans, vous y serez en excellente compagnie.

A bientôt.
Gaëlle Nohant
12.19.2007
Tous mes amis le sont....
Bonjour à tous !

Ce billet est dédié à Cuné qui m'a refilé la patate chaude et à Fashion Victim qui a toujours des idées aussi exquises qu'originales. Il s'agit donc de parler de mes petits snobismes. Evidemment, si on me le demande, je ne suis pas snob pour un sou. J'ai appris ce qu'était le snobisme en lisant Proust et autant vous dire que la peinture qu'il faisait des snobs ne donnait pas très envie d'appartenir à leur côterie. Mais ça n'empêche pas qu'à mes heures... enfin j'ai certaines exigeances et je tiens à ce que j'appellerais mes "particularités". Les voici, donc, puisqu'on m'oblige à les avouer !

1. Je ne lis JAMAIS un livre qu'on m'a conseillé de lire ou forcée à lire... je sais, c'est assez gonflé de ma part, alors qu'ici je passe mon temps à conseiller des bouquins en espérant de tout cœur que la contagion s'étendra ! Mais c'est une habitude tenace qui vient du collège, voire même avant. J'ai toujours considéré la littérature comme un jardin privé où je pouvais vagabonder en totale liberté, sans aucune espèce de contrôle. Toute petite, je planquais des livres sous mon lit et j'allais débusquer ceux qui étaient planqués dans "l'enfer" de la bibliothèque de mon arrière-grand-mère... quand mes professeurs se sont avisés de m'obliger à lire des livres "au programme", j'ai trouvé ça tout à fait saugrenu, pour ne pas dire un acte d'autoritarisme insupportable.
Aussi ai-je toujours pris un malin plaisir à lire toujours un autre livre que celui qui était au programme. Par exemple, si on me forçait à lire Germinal (programme de seconde, je ne l'ai jamais lu), je lisais Thérèse Raquin et Le ventre de Paris. Si on me forçait à lire sous la menace d'une arme Le rouge et le noir, je le survolais et lisais derechef La chartreuse de Parme. Puis je passais le trimestre à expliquer pourquoi La chartreuse de Parme était aussi délicieux que Le rouge et le noir était désagréable.

Et encore aujourd'hui... si on me prête un livre ou qu'on me l'offre, je risque de le lire... mais dans plusieurs mois, dans un an, bref, quand on aura oublié son existence et que je le redécouvrirai sur un rayon de ma bibliothèque ! Mais bien sûr, ça n'empêche pas que j'adore qu'on m'offre des livres et qu'on m'en conseille... Je suis d'une rare indépendance, quand il s'agit de lecture. Je ne supporte tout simplement pas la contrainte. Je suis une anarchiste de la lecture. Et je le reconnais, c'est un peu snob.

2. Mon idéal masculin est un personnage de roman. Vous me direz, je suis sûre que je ne suis pas la seule.. rien que parmi les blogueuses, voyons, si on faisait un sondage...
Un jour, j'avais huit ans, j'ai ouvert un roman qui traînait dans la maison et dont la présence chez moi était pour le moins incongrue. (25 ans d'enquête patiente plus tard il s'avère qu'il appartenait à mon père... quelle midinette celui-là !) C'était Jane Eyre.



Et j'ai vécu le vrai choc amoureux, celui qui vous retourne le cœur et vous le transforme à jamais. Edward Rochester est devenu pour moi la quintessence de l'âme-sœur. Si j'avais su que dans la vraie vie, les Rochester sont une espèce en voie d'extinction et que ce choix allait me destiner à des déceptions en nombre... j'y aurais réfléchi à deux fois ! Mais bon, on ne se refait pas. Jane Eyre est le livre que j'ai le plus relu entre huit et dix-sept ans, certaines pages sont encore gondolées par des larmes vieilles de quinze ans. Et je considère toujours que l'homme idéal est un personnage captivant, profond, d'apparence hostile mais dont la surface rugueuse cache un cœur battant et un être en fusion, et qui a une femme folle cachée au grenier, histoire de pimenter un peu la vie. Du même coup, la beauté de Brad Pitt m'a toujours laissée des plus indifférente. Pour toujours, je suis touchée par le charme d'un homme et je n'aime pas les beautés lisses. Je n'aime pas le lisse, tout court. J'aime les personnalités bien trempées et les hommes qui savent aimer. Tout est de la faute de Charlotte Brontë et d'Edward Rochester.
PS : je ne tiens plus trop à la femme folle planquée au grenier, aujourd'hui. Ni aux vicissitudes de la vie qui rendent Rochester infirme pour que le happy end ne soit pas trop happy.

3. J'ai des amoureux post-mortem. Ce qui est très snob. Il y en a qui se contentent d'être sorties avec Patrick au CM2 qui avait un appareil dentaire, ou avec Jean-Paul qui chevauchait une moto rouge et avait un problème de salive... moi, j'ai trois amoureux post-mortem que je chéris et vais parfois visiter au cimetière (pour ceux dont je connais la tombe). Le premier, c'est Robert Desnos.



Ah, Robert... Je suis tombée amoureuse quand j'avais seize ans, en classe de français (ce qui contredit mon petit 1, mais je ne suis pas à une contradiction près. Desnos était en effet au programme, mais ce fut mon seul engouement de l'année).

"Deux montagnes étaient semblables de forme et de dimensions.
Tu es sur l'une
Et moi sur l'autre.
Est-ce que nous nous reconnaissons ?
Quels signes nous faisons-nous ?
Nous devons nous entendre et nous aimer.
Peut-être m'aimes-tu ?
Je t'aime déjà.
Mais ces étendues entre nous, qui les franchira ?
Tu ne dis rien mais tu me regardes
Et, pour ce regard,
Il n'y a ni jour ni étendue
Ma seule amie mon amour."


Que voulez-vous, j'ai lu ça et forcément, j'étais cuite... Depuis j'ai suivi Robert partout. J'ai emprunté mille fois les itinéraires qu'il aimait tant dans le vieux Paris des Halles, du quartier St Jacques-La-Boucherie, du quartier de l'Horloge au cloître St Merri et à l'abbaye-St Germain-l'Auxerrois... Ses mots m'ont escortée des années durant et m'accompagnent encore telles des langues de feu dont la brûlure me régénère et m'apaise.

Après, il y a Albert Camus.







Bon je sais, Robert, Albert... ça fait un peu daté mais mes amoureux post-mortem ont l'âge qu'ils ont. Et Albert Camus, excusez du peu.... il écrase facile une bonne partie des hommes de cette planète, vous en conviendrez, tant au niveau de la personnalité que du talent et sans parler du charme...
Et enfin, Emmanuel D'Astier de la Vigerie, qui fonda au tout début de la guerre de 40 un des grands mouvements de Résistance : Libération-Nord, aux côtés notamment de Lucie Aubrac.




D'Astier prit très tôt le contrepied de sa famille pour aller se battre durant la guerre d'Espagne, puis en s'engageant dans la Résistance. Là encore, je tombai amoureuse en lisant son livre : sept fois sept jours. Depuis, je ne rate pas l'occasion d'aller lui offrir mes pensées quand je passe au cimetière du Père Lachaise.
Je sais, c'est très snob d'obliger son amoureux à succéder bon an mal an à trois hommes exceptionnels, chacun dans son genre, dont deux artistes hors pair. Et qu'il ne puisse rien dire ni montrer de la jalousie sans avoir peur du ridicule. Ni les effacer d'un revers de manche... puisqu'ils sont un peu connus. Sinon, le grand avantage des amoureux post mortem c'est qu'ils sont faciles à vivre, toujours d'accord avec vous (quoique Camus se montre parfois assez retors dans les discussions politiques), toujours à disposition mais d'une discrétion rare quand vous avez envie d'avoir la paix.

4. Quand je suis très déprimée, j'ai des remèdes bien à moi. Au lieu de lire le dernier roman en date de la chick litt' (bien que j'aie aussi un faible pour "Sex and the city"), je préfère me plonger par exemple dans le journal de Marie Bashkirtseff. La connaissez-vous ? Cette jeune-fille extraordinaire vécut au XIXème siècle à Paris et mourut à vingt-six ans de la tuberculose.



Entre temps, elle fut peintre, sculpteur et elle écrivit ce journal qui est une petite merveille, et où on lit par exemple :

"A part les rires et les chansons, si je traduisais mes pensées avec la brutalité qui me caractérise, Je dirais qu'il me tarde de me marier pour devenir la maîtresse de M. de Cassagnac."

Ou encore :

"C'est au mois de février que j'ai été le plus amoureuse du duc, c'est aussi au mois de février que je suis devenue amoureuse d'Audiffret, c'est au mois de février également que je l'ai été d'Antonelli et c'est encore au mois de février que je le suis devenue d'Alexandre. A ma place je prendrais garde puisque nous sommes au mois de février."


Lire les émois et les bonheurs de cette jeune personne piquante et irrésistible me rappellent que les choses de la vie et de l'amour n'ont jamais cessé d'être compliquées, sans parler de la psychée féminine et de ses abysses. C'est réconfortant. Marie, où que vous soyiez, merci !

5. A mes yeux, être cultivé fait partie des charmes essentiels d'une personne. Alors c'est vrai que j'apprécie aussi de passer une soirée avec des copains qui ne s'intéressent qu'au foot et pour qui aller au cinéma se résume à voir Spiderman III (que j'ai vu aussi), qui ne comprendraient pas qu'il me soit arrivé d'aller voir des films chinois longs de trois heures ou un festival de cinéma polonais en V.O. (nous étions deux dans la salle et ce fut TRES long). Mais quand même, je préfère pouvoir échanger des heures durant avec quelqu'un (ou quelqu'une !) de curieux, de cultivé, et pour qui la Nuit de Cristal n'est pas la dernière animation des vitrines de Noël des Galeries Lafayettes. Et un homme qui lit, croyez-moi... c'est beaucoup plus séduisant que l'adoptionnite aiguë de Brad Pitt.

6. J'ai un peu de mal avec tout ce qui est "hyper à la mode" en terme de littérature. Par exemple, l'Elegance du Hérisson que je lirai peut-être... dans quatre, cinq ans.
Ou Beigbeider, que je trouve très surestimé. Ou tous les poseurs qui pensent qu'écrire est le marchepied pour être convié aux soirées privées de Karl Lagerfeld, et qu'on n'écrit bien qu'après avoir éclusé plusieurs boîtes VIP et être rentré l'œil hagard à quatre heures du matin. En vérité, entre le glamour et la littérature, il faut souvent choisir. Il y a un côté assez monacal dans l'écriture, lâchons le mot, même si je comprends que pour draguer, dire qu'on passe ses journées à écrire entre quatre murs et que le soir on est vanné... ne soit pas l'argument massu.

7. Rien à voir avec la littérature... mais je n'aime pas les Bronzés. Ça ne m'a jamais fait rire, à peine sourire, et je trouve qu'avec le temps ils sont devenus lourds comme un baba au rhum qui aurait trempé dans de la mélasse et séjourné ensuite dans la crème chantilly un peu trop longtemps. Et quand je vois qu'ils ont trouvé le moyen de massacrer un petit film que j'adorais quand j'étais petite, L'auberge rouge de Claude Autant-Lara, avec leurs rires bovins et leurs gros sabots... je me demande quand ils partiront enfin à la retraite, qu'on puisse rigoler de choses drôles. C'est d'aileurs injuste que les Anglais aient les Monty Python quand nous avons les Bronzés, vous ne trouvez pas ? Et si on a les comiques qu'on mérite, qu'avons-nous fait au Ciel ??
(je fais toutes mes excuses à ma cousine préférée qui les aime et est capable de réciter des films entiers, réplique par réplique.)

8. Une petite dernière. J'ai un préjugé de snobinarde envers Prison Break. Je refuse de le voir et chaque fois qu'on m'en parle, je rétorque : "Bah... moi j'adorais Oz, rien à voir. Une série exceptionnelle, des acteurs brillantissimes, des scénarios noirs de chez noirs, une profondeur... enfin bref, je ne pourrai jamais me faire à Prison Break", avec l'air sceptique et blasé de celle à qui on ne fera jamais croire qu'un Beaujolais nouveau arrive à la cuisse d'un Pernand-Vergelesse.



De la même manière, j'explique à qui veut l'entendre que toutes les séries pâlissent devant Twin Peaks. Alors qu'en douce, je regarde et suis totalement accro à Dexter, Medium, Desperate Housewives, Dr House, etc, etc, etc. Mais chuuut... si on me questionne, je m'en tiendrai à un seul mot : David Lynch.


Finalement, en cherchant bien j'aurais pu encore en aligner quelques uns, des snobismes... donc merci les filles de m'avoir forcée à affronter ma vraie nature. Et parce que ce questionnaire semble avoir été créé pour eux, j'attends de Thom et de Gaël qu'ils s'y collent à leur tour.

Bonne soirée et si je ne reviens pas poster d'ici là, très joyeux noël à tous !

Gaëlle

PS : Oups, toutes mes excuses à Magda qui, la première, a lancé la revendication provocatrice de la snobitude...
12.05.2007
Je suis jalouse...
... de toutes les formes d'art qui ne sont pas la mienne. Je sais, c'est petit, comme attitude. J'essaie de me corriger mais rien à faire, je serai toujours jalouse d'un dessinateur qui en deux coups de crayon, exprime ce qu'il me faudrait dix pages pour effleurer. D'un musicien qui me tord le cœur avec une seule note tenue assez longtemps, avec une harmonie qui fait perler les larmes au coin de mes paupières. D'un cinéaste qui sait combiner un angle de caméra et un éclairage particulier pour mettre en lumière en chuchotement.

Et même une chanson, tenez... une chanson, ça n'a l'air de rien, c'est même confondant de simplicité : quelques mots en général pas compliqués, quelques rimes, trois couplets, un refrain, une mélodie... ça nous semble inoffensif mais le temps de le dire, la chanson est entrée en vous et s'est mélangée au tissu de votre vie, l'a imprégné, parfois si durablement que des années plus tard il vous suffit de l'entendre pour être transporté bien malgré vous dans un souvenir. Encore plus dangereux qu'une madeleine de Proust.

Alors évidemment, que les chansons vous collent "encore et encore", comme dirait Voulzy (dont je ne suis pas particulièrement fan) ne signifient pas qu'elles sont bonnes. Certaines sont franchement nulles, irritantes au possible, c'est même le gros du bataillon, il suffit d'écouter un peu les grandes radios musicales pour s'en convaincre. Celui qui s'est déjà réveillé, comme moi, avec en tête le générique de Dora l'exploratrice ou "Sous le vent" chanté par Celine Dion et Garou (le duo qui tue, je suis sûre que le nombre de morts est étouffé en haut lieu) comprendra ce que je veux dire...

Et puis parfois, une chanson est une petite merveille. Est-elle une merveille universelle ou seulement pour moi ? Peut-être que d'aucuns, lui appliquant une grille de critères techniques redoutables, viendraient m'expliquer qu'elle n'est pas bonne, mais... je m'en fous. Elle m'a attrapée un beau jour, parce que je passais par là ou juste parce que ce moment que je vivais méritait d'être éternisé et que le hasard lui a offert une bande son, pour l'éternité. J'ai comme ça, dans mon I pod, des centaines de chansons qui sont périlleuses à écouter, que j'évite souvent... car si je suis prête à entendre de la musique, je ne suis pas toujours prête à certains voyages dans le temps. Cependant, je les garde pour le jour où je serai à nouveau capable capable d'écouter l'une ou l'autre et de me retrouver projetée dans ce jour d'hiver où j'écoutais cette chanson dans un café en tombant amoureuse, ou dans cette journée ensoleillée où je marchais au rythme de la musique en sentant bouger un bébé dans mon ventre.

Thom avait lancé un crossover, il y a de ça un moment, et il est plus que temps que je participe. Quoi, je me réveille un peu tard ?? L'important est de se réveiller, non ?..

J'aurais pu évoquer Barbara, mais Sandra s'en était déjà chargée avec infiniment de talent et de sensibilité. C'est vrai que Barbara a été LA chanteuse qui a bercé mon adolescence. Je connaissais par cœur tout son répertoire, je le chantais en adoptant jusqu'à ses intonations écorchées vives... ah, "Ma plus belle histoire d'amour c'est vous", "Marienbad", "Joyeux Noël"... c'est bien simple, j'avais seize ans et mes dents de lait saignaient encore mais c'était ma vie, mes blessures, mes amours, mon avenir que j'écoutais dans la voix de Barbara. Une vraie tragédienne en herbe, j'étais, quelque part entre Camille Claudel et Sarah Bernardt...

J'aurais aussi pu parler de tous les trucs honteux que j'ai aimés à certaines époques... de Didier Barbelivien (saluez mon courage d'oser avouer ça au risque de voir toute votre estime, si chèrement acquise à coup de Michel Faber et de Chandler, tomber en poussière) à Michel Delpech. Ah, "les oies sauvages", "les divorcés"... Déjà à l'époque, je me disais bien que ce n'était pas du tout normal de s'entendre si bien avec son ex femme, au point de lui écrire une chanson aussi guimauve. Et vous savez quoi ? Je le pense toujours. C'était louche. J'espère que son ex-femme n'a pas flanché.

Brisons ce suspense insoutenable : j'ai décidé de vous parler de quelques chansons que j'aime terriblement, chacune à leur manière. La sélection a été très dure, je sais que beaucoup de morceaux sont vexés et il ne faudra pas que je m'étonne s'ils déraillent à la prochaine écoute, je ne l'aurai pas volé. Mais tant pis, choisir c'est renoncer, paraît-il, même si cette définition m'a toujours chagrinée. Ah, je précise que mes chansons ne sont pas classées par ordre de préférence mais de manière tout à fait capricieuse et aléatoire.

1. Le chercheur d'or, D'Arthur H.

Un beau jour, à la fnac, je suis tombée en amour avec Arthur H et son album, "Adieu Tristesse". J'aimais tout, la voix chaude et rauque, les textes, les duos, sensuel avec Feist (superbe chanson que "la chanson de Satie"), joyeux avec M, émouvant avec son Higelin de père... Mais ma chanson préférée a toujours été le Chercheur d'Or. J'aime les chansons qui racontent une histoire. Celle-ci contient un monde en soi, chaud et poignant. Je ne peux pas écouter cette chanson sans sentir s'emballer mon cœur étreint par une émotion violente.



Le Chercheur d'Or


San Francisco , 3 mai 1880
Ton Eugène
Chère Marie ne t’inquiète plus
Le chirurgien a dit hier
Que la gangrène n’a pas pris
Que la chance est avec moi
Certes je perds une jambe
Mais il me reste bien l’autre...
Oh Marie, si tu savais
J’ai creusé le roc
Comme à main nue
Entouré de misérables,
De Polonais et aussi quelques Français
Oh Marie, nous autres
Les errants, les chercheurs d’or,
Si nous ne vivons que par elle
La montagne nous dévore

Tout est bon
Ici ça va
Je suis vivant
Ici c’est bon
Je suis sauvé
Ici ça va
Je suis vivant

Dès l’aurore résonne
Le tonnerre de la dynamite
Des blocs de roches s’affaissent
Dévalent le long des ravines
Oh Marie, à chaque seconde
L’avalanche me désire et me frôle
Ce matin-là, elle me prodigue
Ses plus douces caresses
Amoureusement elle m’enlace
Je suis son amant

Tout est bon
Ici ça va
Je suis vivant
Ici c’est bon
Je suis sauvé
Ici ça va
Je suis vivant

Oh ma chère Marie
Enfin c’est l’heure du secret
Tu vois sous mes draps
Il y a un petit sac en cuir noir...
Ce qui illumine ma main
C’est de la poussière d’or, Marie
Regarde comme je brille
Regarde comme nous sommes riches

Sens sur ton visage
Ce vent qui te lave
Et qui gonfle les voiles
De ce vaisseau qui quitte la rive
Oh Marie, adieu la mort
Adieu l’Amérique

Tout est bon
Ici ça va
Je suis vivant
Ici c’est chaud
Je suis sauvé
Ici ça va
Je suis vivant



2. Du Sepia plein les doigts, Vincent Delerm.

J'aime tellement cet album, "Les piqûres d'araignée" qu'il a survécu à une écoute en boucle pendant des mois. Une performance rarissime en ce qui me concerne, surtout que je n'aimais que très modérément Vincent Delerm jusqu'ici. Reste que sur cet album excellent, cette chanson est un bijou à elle seule : pertinente, provocatrice, un miracle d'équilibre entre la mélodie et le texte. Si vous l'écoutez, le seul risque est qu'elle ne veuille plus quitter votre tête. Je sais de quoi je parle, ça fait des mois que je me réveille un matin sur deux avec le refrain sur la langue, quand ce n'est pas un couplet qui tape l'incruste à l'improviste, tout ça parce que je déjeune dans un restaurant où la déco a l'air tout droit sortie des "Choristes", ou que je viens d'entendre quelqu'un s'écrier que l'éducation se perd... bref, cette chanson est dangereuse et j'ai mauvaise conscience de participer à la contagion. Tant pis, je dirai trois Pater et quatre Ave, pour la peine.






Du Sepia plein les doigts


Tiens tiens, les pensionnats
Les chanteurs à croix bois, les taloches, les coups d'trique,
la Troisième République

Tiens tiens, les belles images,
Les enfants du marécage,
le vrai goût des vrais fruits dans une vraie épicerie

Tiens ça r'part en arrière,
noir et blanc sur poster.
Maréchal nous voilà!
Du sépia plein les doigts
A quoi elle pense en s'endormant,
cette jolie France,
confiture Bonne Maman.
Elle pense pense pareil, pareil qu'hier
Avant Simone Veil, avant Badinter.

Tiens tiens,
on respirait du jasmin du muguet
et l'air à plein poumons dans les mines de charbon.
Les chansons d'avant guerre, ça on savait les faire
Viens Poupoule, hue Pépette, alors on s'fait pouet pouet...

Tiens ça r'part à l'envers,
porte plume d'écolière.
Maréchal nous voilà!
Du sépia plein les doigts
A quoi elle pense en s'endormant,
cette jolie France,
confiture Bonne Maman.
Elle pense pense pareil, pareil qu'hier
Avant Simone Veil, avant Badinter...



Et pour finir, tenez... une petite chanson toute simple, une chanson de rien du tout, qui ne marquera pas l'histoire de la musique, que la majorité d'entre vous oubliera bien vite. D'ailleurs ça m'étonne qu'elle me soit restée comme ça dans la tête... Deux ans que ça dure ! Délivrez-moi, je vous en prie.

Alors bien sûr, c'est Sandrine Kiberlain qui chante et je ne suis pas sûre que toutes les bonnes actrices devraient décider qu'elles sont aussi chanteuses. Mais voilà, en l'occurence j'aime beaucoup Sandrine Kiberlain et le fait que ce soit elle qui chante, avec une voix qui n'est pas vraiment travaillée, imparfaite au possible, joue son rôle dans la façon dont cette chanson me touche.






J'ai aimé, par Sandrine Kiberlain

J'ai aimé...
Je l'sais c'est particulier
J'ai aimé
Sa peau collée à la mienne,
Des jours et des jours
De plusieurs semaines...

J'ai aimé

J'ai aimé
C'est sûr je l'ai ressenti,
Et plus d'une nuit
De ma petite vie...

J'ai aimé
Je l' sais c'est particulier
J'ai aimé
Cet homme, son regard sur moi
Pendant plusieurs mois
Plus d'un an je crois...

J'ai aimé

Je l' sais c'est particulier
J'ai aimé
Ses mains qui cachaient mes yeux
Pour oser les jeux
Les jeux amoureux.

j'ai aimé
Je l' sais c'est particulier
J'ai aimé
C'est vrai j'ai aimé ses airs
De n'pas avoir l'air
De vouloir me plaire

J'ai aimé
Je l' sais c'est pas singulier
J'ai aimé
Je l' sais c'est particulier

J'ai aimé
Cet homme tellement et si fort
Que je l'aime encore
Que je l'aime encore

J'ai aimé....


Alors oui, je suis jalouse de cette alchimie musicale qui fait qu'une phrase toute simple vous entre dans le cœur pour n'en plus sortir. Jalouse, parce que je serais bien en peine de vous dire, comme ça, à chaud, quelles phrases de quels romans m'ont fait pleurer ou rire. Mais je peux retrouver sur le champ — et vous aussi j'en suis sûre — une bonne trentaine de morceaux de chansons qui se sont étroitement noués à ma vie et à ma mémoire.

Bonne soirée à tous, et merci, Thom pour cette excellente idée de crossover.

Gaëlle
11.02.2007
Seul contre tous, le héros selon Polanski
Bonjour à tous,

Je profite d'un peu de temps libre pour vous écrire et cette fois je suis venue vous parler de cinéma, pour changer !

Ces dernières semaines, j'ai revu coup sur coup plusieurs films de Polanski. C'est un cinéaste que j'aime tout particulièrement, depuis mon âge tendre. Je me suis souvent demandé pourquoi, mais je crois pouvoir avancer aujourd'hui quelques raisons : d'abord parce que s'il a tâté de tous les genres, du film d'horreur au drame psychologique, du film en costumes à la comédie pure, chacun de ses films porte une empreinte particulière et toutes ces empreintes, d'un film à l'autre, créent une œuvre puissante, talentueuse et singulière. Il m'arrive souvent devant un film de me dire qu'il aurait pu être réalisé par quelqu'un d'autre sans que ça se voit... mais certains cinéastes, parmi lesquels Lynch, Scorsese, De Palma ou Polanski, ne pourraient être échangés.
Certains films de Roman Polanski me sont entrés dans la tête et ne m'ont jamais quittée. Leurs images sont là, intactes, lorsque je ferme les yeux. Ainsi en est-il de celles du Locataire. Je l'ai revu dernièrement mais nombre de ses séquences étaient encore imprimées sur ma rétine, près de quinze ans après l'avoir vu pour la première fois. La force du cinéma de cet auteur trouve en moi une proie consentante, telle la victime ensorcelée qui offre son cou. Dès le générique j'accepte de suivre sa caméra où elle m'entraîne, tout en sachant que le voyage ne sera ni facile ni toujours joyeux, que les surprises seront macabres et que je n'atteindrai pas dans la sérénité le rivage du générique de fin. J'accepte tout cela par jeu de spectatrice, mais surtout parce que s'il malmène son public, Polanski l'émeut plus encore. Si je vous dis ça, vous penserez au Pianiste et à la silhouette poignante de cet homme décharné titubant dans les ruines de Varsovie.



Mais je pourrais vous parler aussi de la détresse hurlante de Trelkowski, trop gentil locataire étouffé par la méchanceté de ses voisins, ou de Tess, qui suit bravement la route que le destin a savonnée pour elle.



Je pourrais même ajouter le regard aux abois de Carol, la jeune manucure de Repulsion, même si dès lors qu'elle a commis un premier meurtre et que nous la savons dangereuse, la compassion qu'elle inspire se trouble de... répulsion, justement.

Polanski est certainement l'un des cinéastes à avoir le mieux parlé de la solitude et de l'angoisse qu'elle génère.



Le vertige de tourner en rond dans un appartement, de regarder par la fenêtre en espérant que quelqu'un de bienveillant vous parlera, saisira les signaux muets que votre corps inutile émet. Ses héros sont souvent profondément seuls, rongés de l'intérieur par ce silence de l'âme que viennent trancher, soudain insolites et effrayants, les bruits des objets, de la matière inerte ou animée : ainsi la jeune Carol entend-elle avec de plus en plus d'acuité les sons qui l'entourent, de la goutte d'eau du robinet mal fermé aux échos de la rue.
S'ils sont seuls, ces personnages ne le sont pas seulement affectivement. Parfois même ont-ils quelqu'un dans leur vie, comme Rosemary dans Rosemary's baby, ou quelqu'un qui aimerait y entrer, tel ce garçon patient qui aime Carol et le paiera cher... Leur solitude est totale. Elle est sociale, psychologique, affective et parfois même politique. Leur situation les coupe des autres... ou bien seraient-ce ces autres malintentionnés qui les enferment en eux-mêmes jusqu'à la folie, les privant même de l'envie de fuir ?

Ce qui est sûr, c'est que le héros polanskien a le plus souvent le statut d'étranger dans la communauté où il vit. Dans Repulsion, Carol la manucure vit à Londres avec un accent français alors que sa sœur parle un anglais parfait, et sa hantise des hommes l'enferme dans une détresse sans mots. Trelkowski est un Polonais naturalisé français que tout le monde s'entête à traiter en étranger et que son accent stigmatise. Le touriste américain de Frantic est d'autant plus désespéré que personne ne le comprend à Paris. Quant à Wladyslaw Szpilman, le pianiste, les Nazis ont fait de lui un proscrit dans son pays. Du statut d'étranger découle tout naturellement l'incompréhension, le mépris, le rejet. Mais parfois, le personnage est l'intrus d'une communauté dont il comprend les rouages parce que ces rouages le font frémir... C'est le cas de Rosemary, découvrant peu à peu que ses gentils voisins sont une bande d'adorateurs de Satan qui l'ont prise au piège.



Ou de Gittes, le détective de Chinatown, qui avance dans une intrigue où tous les pourris ont partie liée ; un véritable marécage.

A mesure que le film progresse d'une révélation négative à l'autre, le héros polanskien relie la solitude où il est enfermé à la malveillance du groupe qui l'entoure et fait bloc contre lui. A partir de là, le complot prend forme : on veut le faire taire, le réduire à merci, lui voler son bébé, le violer encore et encore, l'exterminer. Mais le génie machiavélique du cinéaste est de préserver presque toujours l'ambiguitë : son personnage est-il fou ? A-t-il dérapé, s'imagine-t'il la conspiration, ou est-il le seul à détenir une vérité incroyable ? D'un film à l'autre, Roman Polanski a peu ou prou toujours raconté la même histoire : un individu est manipulé par un groupe à l'intérieur duquel il représente l'étranger. Plus ou moins naïf quand le film commence, ses yeux se dessillent peu à peu et il comprend toute la portée du piège dans lequel il se débat. Mais selon les films, la caméra oscille, telle une aiguille, entre ces deux pôles : complot réel de l'extérieur, délire schizophrène du héros. Dans Repulsion, il est évident que la balance penche dès l'origine vers la folie, même si la folie ne saurait tout expliquer du mal être de Carol. Il est des choses qu'on ignore, des blancs tragiques ont conduit la jeune femme au stade où le spectateur fait sa connaissance, stade où il est sans doute déjà trop tard. Ce film a tout de l'étude d'un cas clinique, même s'il égare le spectateur à dessein dans un scénario de film d'horreur.




Dans la plupart des films, cependant, Polanski joue parfaitement de l'ambiguitë en utilisant la caméra subjective : tout ce que nous voyons pourrait être vu par le héros. Nous découvrons l'intrigue par ses yeux, ce qui présente deux avantages de taille pour un cinéaste expert dans l'art de ruser avec le spectateur : tout d'abord, nous nous positionnons d'instinct "du côté" du héros : nous sommes avec Rosemary, avec Gittes, avec le pédiatre de Frantic, y compris quand ce dernier saisit la piste la plus improbable (celle d'un enlèvement) pour expliquer la disparition de sa femme dans un hotel parisien. Nous sommes disposés à croire ce qu'ils croient. Mais dans un deuxième temps, cette indentification permet au doute de faire irruption au moment choisi par le réalisateur : ainsi, dans Rosemary's baby, nous nous persuadons peu à peu que Rosemary est manipulée par ses voisins avec la complicité de son mari.



Il nous semble clair qu'elle a été droguée, violée, mise enceinte par des forces obscures. Nous nous convainquons qu'elle est entourée de sorciers et que même son obstétricien appartient à la secte. C'est alors que Rosemary tente une de ces "fausses fuites", chères aux héros polanskiens, c'est à dire une fuite qui se révèle un cul de sac. Elle se réfugie chez un autre gynécologue, qui la reçoit. Elle se met à lui expliquer par le menu tout ce qui lui est arrivé, tout le complot, et soudain ses paroles nous paraissent des plus farfelues, délirantes ; nous voilà dans la peau du médecin qui l'écoute et se dit qu'elle souffre d'une dépression paranoïaque liée à sa maternité. Le doute naît alors dans le cerveau des spectateurs : ont-ils été abusés ? Rosemary est-elle folle ? S'imagine-t-elle ces choses ?



Dans Le Locataire, cette ambiguitë entre complot et folie paranoïaque est encore plus frappante. Prenons un jeune homme timide à l'accent polonais, charmant et sans histoires. Il loue un appartement et tente de se faire accepter par une communauté de résidents hostiles. Mais peu à peu, il se persuade que les gens de l'immeuble veulent le mettre dans la peau de la précédente locataire, Simone Choule, qui a fini par se défenestrer. Tout le monde semble conspirer contre lui, du gentil barman du café d'en face à son propriétaire intransigeant. Des gens l'épient, le tyrannisent. Puis il se met à voir des choses qui n'existent pas ; le réel et le délire se mêlent si intrinsèquement qu'à la fin du film, le spectateur troublé serait bien en peine de se prononcer sur ce qui a causé la perte de Trelkowski, de la méchanceté concertée de ses voisins ou de sa propre psychose.




La fiction est de loin le meilleur moyen de raconter une conspiration. Prenez une foule qui dit "blanc", et un individu qui hurle "noir !". En terme de vérité objective, la majorité a tendance à l'emporter... sauf si, par les moyens d'une œuvre de fiction, vous avez pris le spectateur (ou le lecteur) par la main et l'avez attaché dès le début aux pas du pauvre "fou" qui jure que les autres mentent. Alors, vous serez disposé à croire que cet homme a raison contre tous. Et même si cette vérité est étouffée par les puissants, elle restera à jamais entre celui qui la détient... et vous. Après la dernière image de Chinatown, l'amertume que vous partagez désormais avec le détective Gittes s'éternisera dans votre bouche.



Et vous plaindrez la pauvre Rosemary, que sa lucidité et sa bravoure n'ont fait que ligoter davantage à un destin funeste.

Pour conclure, je ne pouvais pas ne pas parler du Pianiste. Car s'il est une vérité qui fut des plus difficiles à croire, et que certains aujourd'hui encore s'acharnent à nier, c'est bien celle d'une conspiration visant à éradiquer un peuple entier, au point qu'il ne resterait plus trace de ces millions de victimes. Ce crime parfait, on le sait, connut quelques ratés qui permirent à la vérité de sourdre. Mais encore une fois, seule la fiction a le pouvoir de nous lier à l'un de ces êtres qui furent progressivement exclus de la société, enfermés dans des ghettos de plus en plus étroits, privés de droits et de dignité, avant d'être conduits vers le cul de sac d'Auschwitz.



Comme si tous ses films avaient dû nous mener à celui-ci, et tous les complots à la Shoah, le Pianiste met en scène le premier héros polanskien qui parvient véritablement à fuir : grâce à la musique mais surtout, pour la première fois, grâce à la solidarité positive d'autres frères humains.


Sur ce, je vous laisse, et si vous voulez revoir quelques-uns des films dont je viens de parler, ne vous gênez pas ! A l'exception de Frantic, qui a un peu vieilli, la filmographie de Polanski traverse le temps sans une ride et c'est un plaisir de la revisiter.

A bientôt...

Gaëlle

9.25.2007
De la poésie à la place du cœur
Bonjour !

Vous n'osiez en rêver mais me revoilà enfin pour un billet digne de ce nom. Vous seavez que dans ces pages je préfère parler d'auteurs qui m'enthousiasment et me font me sentir toute petite... et j'ai beau lire comme une tortue, j'en ai comme même ramené un dans mes bagages !
Vous le connaissez sûrement. Mais si. Si je vous dis The Hours, vous visualisez Nicole Kidman affublée d'un nez impossible (si vraiment Virginia Woolf ressemblait à ça je la plains doublement : pour son mal de vivre et pour son nez), mais derrière ce film il y a bien un livre et son auteur, Michael Cunningham. Que voici.



Il y a des auteurs autour desquels je tourne longtemps (je suis lente mais déterminée) avant de me risquer dans leur œuvre. Ça a été le cas pour celui-ci, avec cette nuance que j'ai lu les Heures et que je ne l'ai pas aimé. Je sens que certains sont scandalisés mais Virginia Woolf n'est pas ma tasse de thé et ces trois portraits de femmes m'ont laissée de glace. Croyez bien que je le regrette mais en même temps j'aime Proust mais n'ai jamais accroché à Henry James, c'est comme ça, mon cerveau tisse des connexions avec untel ou untel, à sa guise. Non pas qu'il soit snob, il a seulement des goûts bien à lui. Les Heures m'avaient donc laissée sur ma faim et j'avais décidé que Michael et moi n'étions pas encore prêts pour une fréquentation assidue. Mais voilà, j'ai succombé à son dernier roman, Le Livre des Jours. Un drôle d'objet en vérité.





A ce point de mon billet, veuillez introduire quelques tambourins, une cornemuse et la voix irlandaise qui chantait "Paddy's lamentation" dans Gangs of New York. Car nous allons remonter le temps dans un sens, puis dans l'autre, arpentant Manhattan des années 1850 à un futur dont j'espère qu'il ne ressemblera pas à la vision de Michael Cunnigham... Trois histoires, trois époques, un lieu précis — Manhattan — et un lieu métaphorique : l'Amérique, celle des pèlerins, des parias, de ceux que le rêve américain a salués d'un air moqueur avant de filer dîner chez Pierpont Morgan, Malcolm Forbes ou Georges Bush. Si Les heures étaient une infusion woolfienne, Le livre des jours transpire la poésie de Walt Whitman. Et à mon avis, on y gagne! Non pas seulement parce que Walt a un nez proportionné au reste de son visage...(je suis mauvaise... Je ferai pénitence, tenez, je relirai la promenade au phare... un jour.). Surtout parce qu'on échange un écrivain qui ne supportait plus la vie contre un poète qui la célèbrait sous toutes ses formes... et enfin, parce que le livre de Cunningham nous rappelle utilement que Walt Whitman était le poète des pauvres avant d'être récupéré par des étudiants de private school pour qui le summum de la rebellion consistait à se mettre debout sur une table, déchirer des manuels scolaires ou aller lire des poèmes la nuit dans les bois !



Ah oui, grâce au Livre des Jours — qui porte en anglais le nom d'un recueil en prose de Whitman, Specimen Days — j'ai relu Feuilles d'Herbe. Oui, j'avoue, la première fois que je l'avais lu, j'avais quinze ans et je sortais du Cercle des poètes disparus... au passage j'en profite pour glisser un message à Vincent Delerm : il a oublié de parler de l'impact de ce film sur les lycéennes en pâmoison, dans sa chanson sur les filles de 1973. Car il y avait Le Grand Bleu ET Le cercle des poètes disparus, et mes copines de classe allaient les revoir en boucle avant d'écrire des poèmes à l'encre rouge pour dire combien la vie était moche et belle à la fois, célebrer la beauté de la révolte, de l'absolu et du suicide, tout ça. (même celles qui avaient un nez d'une taille raisonnable.)
J'avais donc lu Whitman mais j'étais passée à côté.



Là je l'ai relu avec attention et en version bilingue s'il vous plaît, afin de pouvoir déclamer en anglais des strophes comme celle-ci :

"My call is the call of battle, I nourrish active rebellion,
He going with me must go well arm'd,
He going with me often spare diet, poverty, angry ennemies, desertions."


La rebellion active, la pauvreté, les ennemies furieux...autant vous dire qu'on est loin des gentils étudiants du film et des yeux embués de leur professeur. Mais la bonne nouvelle, c'est que Whitman, c'est aussi pour les grands ! Michael Cunningham n'a pas choisi n'importe quel poète. Ce barbu contestataire, chantre d'une vie transcendant la morale, d'une spiritualité délivrée de la religion, d'une vision puissante du monde où se rejoignaient vie et mort, vivants et fantômes, animaux, humains et végétaux dans une symphonie transgénérationnelle... reste encore aujourd'hui l'une des voix les plus justes quand il s'agit de parler de l'Amérique. Son livre le plus célèbre, Feuilles d'herbe, complété et retouché sa vie entière, porte des milliers de voix : celle des pélerins faméliques débarquant sur la rade de New York, celle des ouvriers éreintés dans les premières fabriques de la Révolution industrielle... voix heureuses ou tourmentées, voix jeunes ou vieilles, innocentes ou condamnables, toutes lancinent le lecteur dans un même mouvement de revendication d'une vie meilleure : cette fameuse "poursuite du bonheur" que les Américains inscrivirent au cœur de leur Constitution, et qui fut sans cesse mise à mal par les guerres d'indépendance ou de Sécession, l'esclavage, l'inégalité des chances qui ne fit que se creuser et se creuser encore, revers du rêve américain glorifiant l'initiative et la réussite individuelle.




Aux parias, l'Amérique a toujours expliqué qu'il était en leur pouvoir de changer de destin, que leur détermination et leur courage étaient leur ascenseur social et que, du même coup, s'ils erraient sur la surface de la terre ou ne s'en sortaient pas en cumulant trois boulots, c'était leur faute.

Célebration des gagnants, mépris pour les perdants qui n'ont pas su transformer la ténacité en or. Ceux à qui le monde murmure sans fin : "Tu ne le voulais pas assez fort. Tu ne t'es pas levé assez tôt. On a le sort qu'on mérite." Et au milieu de ces éclats de rêves brisés que foulent les mal lotis que la ville triomphante regarde de haut, marche Walt Whitman, sentant sous ses pas la pulsation d'un pays entier :

"A travers moi, maintes générations depuis longtemps muettes,
Voix des interminables générations de prisonniers et d'esclaves,
Voix des malades et des désespérés, des voleurs et des avortons,
[...] Et des droits de ceux que les autres foulent au pied,
Des mal formés, des insignifiants, des sots, des méprisés,
Brouillard dans l'air, scarabées roulant leur boule de fiente.
"



Le Livre des Jours s'ouvre sur ce premier tableau, celui de l'époque de Whitman. Les temps sont durs et les machines carnassières, qui dévorent les bras des ouvriers et parfois des hommes entiers, sans vergogne. Simon vient de mourir ainsi. A la fabrique. Il laisse sur le carreau un père impotent, une mère glissée dans la folie, un jeune frère démuni, une jolie fiancée, Catherine, à présent privée du statut de veuve et enceinte de lui. Autant dire une future paria. Lucas prend la place de son frère aîné à l'usine. C'est un garçon bizarre, laid et malingre, qui vit dans la compagnie de Feuilles d'herbe et en récite des vers dès qu'il ouvre la bouche :

"Lucas n'avait pas d'âme du tout. Il était un étranger, un citoyen de nulle part, venu du comté de Kerry mais échoué à New York, où il avait grandi comme une pomme de terre rongée par le mildiou ; où il ne chantait ni ne criait comme les autres Irlandais ; un étranger que n'habitait aucune âme mais un vide rempli ici et là de douloureux élans de tendresse, pour la carte des étoiles et le reflet des flammes sur les lunettes de M. Mulchady ; pour Catherine et sa mère et un cheval à roulette."

Lucas voudrait faire vivre sa famille à lui seul, venir en aide à Catherine dont il est amoureux. Chaque jour, il travaille sur la machine qui a emporté Simon. Il sait qu'elle le guette, qu'elle a faim d'un autre corps. Les machines sont prédatrices, c'est dans leur nature. Dans le monde de Lucas, les pauvres sont partout et ce sont des fantômes en devenir, que la pauvreté a déjà retranchés de la vie:


"Peu à peu,il s'aperçut que les journées à l'usine étaient si longues, faites d'un geste si souvent répété, qu'à la fin elles devenaient un monde à l'intérieur du monde, et que ceux qui habitaient ce monde, tous les hommes de l'usine, y passaient la plus grande partie de leur vie, rendant de courtes visites à l'autre monde, dans lequel ils mangeaient, dormaient et se préparaient à repartir. Les hommes de l'usine avaient renoncé à leur droit de cité ; ils avaient émigré à l'usine comme les parents de Lucas avaient émigré à New York après avoir quitté le comté de Kerry. Leurs vies antérieures étaient les rêves qu'ils faisaient chaque nuit, dont ils se réveillaient chaque matin à l'usine."



D'un hôpital pour nécessiteux à une scène d'incendie dans un atelier de couturières, c'est toute l'Amérique en guenilles qui saisit le lecteur à la gorge. Au cœur d'une foule impuissante regardant brûler vives de pauvres ouvrières, Lucas sent la présence des fantômes, dont l'étreinte se resserre à chaque instant autour de Catherine et de lui:

"L'air avait un goût. Lucas le retourna dans sa bouche ; il le reconnut.
les morts avaient pénétré l'atmosphère. Il le compris aussi sûrement qu'il avait senti la présence de Simon dans l'oreiller. A chaque inspiration, il faisait pénétrer les morts en lui. Il sentait leur goût amer ; c'était ainsi qu'ils étaient — terreux et chauds — sur la langue."


Une femme en train de brûler s'adresse à lui sans mots, parlant au nom de tous ces êtres qui ont rendu les armes au terme d'un combat des plus inégal :

"Elle dit (sans prononcer les mots) : Voilà ce que nous sommes désormais. Nous étions épuisés et exploités, nous vivions dans des réduits, nous mangions des friandises en cachette, mais aujourd'hui nous sommes radieux et glorieux. Nous ne sommes plus insignifiants. Nous faisons partie de quelque chose de plus vaste et de plus merveilleux que ne l'imaginent les vivants."


Ainsi la mort apparaît-elle comme la porte vers une liberté confisquée. Et même, aussi ironique que ça paraisse, vers la vie, comme si les parias ne pouvaient espérer retrouver la pleine possession de leur vie... que dans la mort.

Deuxième époque : nous sommes dans l'Amérique contemporaine, celle d'après le 11 septembre 2001, celle du Patriot Act et de la paranoïa toute puissante. Cat, une femme noire d'une quarantaine d'années, travaille au standard de la police. C'est elle qui reçoit les appels de tous les timbrés suintants de rage, ceux qui veulent mettre le feu à l'appartement de leur voisin, éradiquer les homosexuels ou les bibliothécaires. La plupart se contentent de proférer des menaces, mais voilà qu'un adolescent qui a appelé se fait exploser, serrant dans ses bras un homme d'affaires, non loin de Ground Zero. La panique qui tient les New Yorkais depuis le 11 septembre se réactive, reflue dans les vaisseaux sanguins, accélère le sang :

"Le danger qui avait empoisonné l'air quelques années plus tôt refaisait surface ; les gens en respiraient l'odeur. Aujourd'hui, on leur avait rappelé — on nous avait rappelé — une vérité que le reste du monde connaissait depuis des siècles : nous pouvions facilement, à n'importe quel moment, commettre une erreur fatale. Nous marchions tous sains et saufs dans la rue parce que personne n'avait décidé de nous tuer ce jour-là. Il nous était impossible de savoir, tandis que nous nous affairions, si nous tournions le dos à la déflagration ou si nous nous précipitions vers elle."

Et la tension grimpe d'un cran lorsqu'un deuxième adolescent appelle Cat. Elle tente de le faire parler. Il lui répond par d'étranges sentences :

Personne ne meurt vraiment. Nous nous perpétuons dans l'herbe. Nous nous perpétuons dans les arbres. [...] Chaque atome qui m'appartient t'appartient tout autant.

Cat est cultivée, elle reconnaît la poésie de Whitman.



Un deuxième attentat a lieu, frappant cette fois un homme noir et pauvre. Tandis que l'étau se resserre autour de Cat, qu'un troisième garçon semble avoir élue comme confidente et comme cible, se dessine le profil de ces jeunes kamikazes : des gamins perdus recueillis par une cinglée, endoctrinés et nourris à la poésie de Whitman. Des gamins blessés et sans cœur, inaccessibles et désarmants. Des êtres sauvages échappant à tout contrôle, qui ont grandi à l'insu de la société, sur le bas côté, et qui aujourd'hui choisissent dans une étreinte la victime qu'ils emporteront avec eux dans la mort. De nouveau, cette tentative de possession des vivants par les "fantômes", ces êtres qu'on croise chaque jour sans les regarder car ils n'existent pour ainsi dire plus. De nouveau cette recherche désespérée de la vie, cette échappée qui passe par la mort comme à travers un couloir où la fraternité redeviendrait possible, ce chant des parias porté par le poète.

La troisième histoire nous transporte dans le Manhattan du futur : un monde totalitaire et sinistre où les parias viennent soit d'une autre planète (comme Catareen, une "nadienne" à la peau verte qu'on réduit à des tâches subalternes), soit d'expériences tentées sur la machine par des idéalistes. Dans la première époque, Lucas soupçonnait la machine qui avait emporté son frère Simon d'être animée. Dans le futur, Simon est un robot dont les circuits sont mélangés à des tissus humains. Son apparence est celle d'un homme mais il n'a pas d'affects. Pour remplacer les sentiments, son créateur lui a injecté un "circuit de poésie". De la poésie de Walt Whitman, bien sûr. Simon est censé ne pas avoir de cœur mais il s'est attaché à Catherine la nadienne et tous deux tentent de fuir une mort certaine. Sur leur route ils croiseront un adolescent nommé Luke et un inventeur qui a injecté de la poésie à l'intérieur de ses robots et dirige aujourd'hui une communauté bizarre sur le point de quitter la terre.

Trois époques, trois genres (histoire de fantômes, polar, science fiction), trois histoires reliées par de puissants échos et par la poésie de Whitman.



Dans chacune, un personnage chez qui la poésie tient lieu de cœur ou d'âme, et qui perçoit le monde comme une symphonie où la mort et la vie sont intimement liées, comme le sont tous les êtres qui respirent et souffrent avec ceux qui sont passés de l'autre côté. Vous ai-je donné envie de vous plonger dans Le livre des jours ? De lire ou de relire Walt Whitman ? Je l'espère. Je vous prédis que vous serez troublés et envoûtés, que vous croirez aux fantômes. En tout cas aux poètes fantômes qui hantent les grands écrivains d'aujourd'hui.

Et si on se quittait sur quelques vers de Walt Whitman, tiens, pour la route ?


"Les mots des vrais poèmes vous donnent plus que des poèmes,
Ils vous donnent de quoi former vous-mêmes des poèmes, des religions, une politique, la guerre, la paix, votre conduite, l'histoire, des essais, votre vie quotidienne et tout le reste [...]

Ils préparent à la mort, pourtant ils ne sont pas la fin, mais plutôt le commencement,
Ils n'amènent personne, homme ou femme, au terme de son voyage, ou à se considérer comme satisfait et comblé,
Celui qu'ils emmènent, ils l'emmènent dans l'espace pour lui montrer la naissance des étoiles, pour lui apprendre une des significations,
Ils l'emmènent pour qu'il s'élance avec une foi absolue, pour qu'il parcoure les cercles sans fin et ne connaisse plus jamais de repos.
"



Bonne soirée à vous tous, et à très bientôt !