16 mars 2015

Elle s'appelait Daphné

 


Dans la construction mystérieuse d’un écrivain, ses lectures jouent un rôle essentiel. Il arrive que la rencontre avec un livre décide d’une vocation. Pour Tatiana de Rosnay, ce fut Rebecca de Daphné du Maurier, que sa mère lui offrit quand elle était enfant. Certains livres ont le pouvoir de changer votre vie, et c’est une dette que vous gardez toujours. C’est sans doute pourquoi le roman vrai que Tatiana de Rosnay nous offre aujourd’hui, Manderley Forever, est l’un de ses plus personnels et de ses plus réussis. Car l’auteur d’Elle s’appelait Sarah y rend un vibrant hommage à la romancière qui l’a accompagnée toute sa vie d’auteur et dont le parcours a éclairé le sien. Si Manderley Forever se dévore avec fascination et délectation, c’est que ce livre est bien plus que la biographie de Daphné du Maurier. Non que cette vie de romancière à succès amoureuse d’un manoir cornouaillais ne soit pas suffisamment intéressante en elle-même, mais Manderley Forever, c’est d’abord et surtout le regard de Tatiana sur Daphné, chargé de délicatesse, de sensibilité et d’un infini respect. Imaginons une chaîne d’admiration reliant un auteur à un autre à travers le temps. Daphné du Maurier comptait parmi ses auteurs fétiches la talentueuse Katherine Mansfield, foudroyée en pleine jeunesse. Au panthéon de Katherine Mansfield figuraient peut-être une George Elliott ou une Jane Austen. Et ainsi de suite depuis qu’il s’écrit des romans. Tout le mal qu’on souhaite à Tatiana de Rosnay, c’est qu’un jour prochain un jeune écrivain dont elle aura suscité la vocation mette à son tour ses pas dans les siens, avec la même générosité. En lisant son livre, on songe à la Charlotte Brontë d’Elisabeth Gaskell, entre autres, et l’on se dit qu’en fin de compte, les écrivains sont peut-être les mieux placés pour parler de leurs semblables, quand ils les aiment assez.

Après la lecture, plusieurs images fortes demeurent : celle d’une petite fille taciturne, repliée dans ce monde imaginaire que Daphné du Maurier avait baptisé son Gondal en hommage aux enfants Brontë. Une ravissante blondinette dissimulant au fond d’elle une part masculine si réelle et prégnante qu’elle lui avait donné un nom : Eric Avon. Les écrivains font des enfants étranges. Ils ont très tôt le sentiment d’être décalés, incapables de prendre véritablement part à cette existence où les autres évoluent comme des poissons dans l’eau. Il y a un côté «vilain petit canard», dans l’écrivain en devenir. Une forme de handicap le garde à distance des autres, dans cet incommunicable où il creusera un jour des sentiers en forme de livres pour qu’on puisse le rencontrer et le rejoindre. Mais avant qu’il ait découvert comment faire, il se tient silencieux au milieu de l’exubérance, «ouvert à tous les vents», tourmenté jusque dans ses brusques flambées de joie.



La deuxième image, c’est une silhouette qui s’éloigne à la barre d’un voilier, au large de Fowey, paradis cornouaillais au goût de sel et de vent. Une jeune femme tourne son visage tanné vers ce soleil qu’elle aime immodérément, et son regard conquérant dit l’ivresse d’avoir trouvé un refuge pour écrire, la certitude d’être faite pour ça, le vertige de l’indépendance. Il est des lieux favorables à l’inspiration, et Daphné du Maurier trouva le sien en Menabilly, manoir abandonné auquel elle redonna vie, qu’elle habita plus de vingt ans et quitta dans un arrachement.
«J’ai un peu honte de l’admettre, mais je crois que je préfère «Mena» aux gens», disait-elle.
A Mena, elle avait «ses routes», ses rituels d’écriture, promenades et longues heures dans la cabane qui lui servait de bureau. La grande affaire de Daphné du Maurier, c’était «l’infusion». Pas la tisane, mais le processus fascinant durant lequel un roman se construit dans la tête et «infuse», colonisant peu à peu toutes les pensées de son auteur au point de devenir une obsession. Sa journée finie, elle retournait aux siens, refermant pour quelques heures cette boîte de Pandore toute personnelle où elle puisait la noirceur et l’ambiguité de ses intrigues, explorant cette part d’ombre où l’attendait Eric Avon.

La dernière image est celle d’une vieille dame debout, les cheveux courts, observant cette mer de  Cornouailles qui lui inspira tant d’histoires, de Rebecca à La crique du Français en passant par Le général du Roi. Ses yeux bleu pâle fixent l’horizon avec une calme acuité. Repense-t-elle aux douleurs qui l’ont forgée ? Toute sa vie, Daphné du Maurier se servit de ses passions, qu’elles soient longues et heureuses ou clandestines et sans issue, pour nourrir ce qu’elle appelait ses «patères» : ce mélange composite de personnes réelles, d’imaginaire et de fantasmes qui constitue la matière première des personnages de roman. Elle qui dut convaincre un tribunal, lors d’un ubuesque procès pour plagiat, qu’elle était bien l’auteur de Rebecca, comment aurait-elle pu exposer devant ses juges le mystère souterrain de sa création romanesque ? Car comme l’écrit Tatiana de Rosnay, les romans naissent d’un territoire défendu, intime et retranché, enclos au fond de soi :

«Voilà comment se nourrissent les romans, d’ardeurs et d’obsessions, tout ce qu’on ne peut exposer au monde extérieur au risque de passer pour une démente, tout ce qui se trame dans l’âme des écrivains, fragments de vérités et de fantasmes, argile personnelle façonnée et pétrie à souhait dans le dédales d’un labyrinthe de l’intime interdit aux visiteurs.»

Il est un prix à payer pour être écrivain. Il faut, selon les mots de Robert Goolrick, «nourrir la bête», cet inconscient qui réclame toute liberté et ne s’exprime pleinement qu’à ce prix, se moquant de blesser ou de déranger. Il faut accepter parfois de ne pas être une épouse ou une mère parfaite, d’appartenir à ses livres et qu’ils se nourrissent de vous. Tatiana de Rosnay a laissé à Daphné du Maurier quelques uns de ces secrets qu’elle gardait jalousement, mais elle éclaire pour nous, avec   talent et sensibilité, un peu du mystère de cette héroïne libre et talentueuse au charme ensorcelant, effleurant les arcanes de la création romanesque, l’alambic où la vie d’un auteur et son imaginaire se mélangent pour engendrer des livres. Ce livre tient toutes ses promesses, et vous donnera envie de (re)découvrir une romancière populaire et exigeante dont le roman le plus célèbre, Rebecca, ressort ces jours-ci dans une traduction remaniée beaucoup plus fidèle à l’original qui ravira ses lecteurs. Ne vous privez pas de ce double plaisir de lecture !



Gaëlle Nohant






29 janvier 2015

Léonor de Récondo, Ecriture vive






L’éditrice Sabine Wespieser a l’œil sûr pour dénicher ces auteurs qui écrivent en musiciens, à l’oreille, enchevêtrant les sons bruts et les harmonies subtiles, la scansion des mots et les lambeaux de poésie arrachés à l’émotion qui passe, à la fugacité du bonheur qui vous effleure de ses ailes de papillon. Léonor de Recondo est violoniste, cela s’entend quand on la lit. Sa mélodie vous attrape à la manière dont le petit Michele, dans Pietra Viva, saisit la main de Michel Ange : avec un naturel et un charme désarmants. Le lecteur est traversé au fil du texte par une gamme émotionnelle qui va de la douleur en sourdine aux éclats de joie mais sait aussi restituer toute sa place au silence. Car l’œuvre de la romancière fourmille de taiseux au silence fécond : il y a  Aïta, Dans Rêves Oubliés, qui confesse «ne porter en lui que du silence», un silence qui se meut «comme une force lente, constante, comme une masse ardente.» Il y a le silence de Michel Ange, l’ombrageux qui se tient à distance des hommes, ne supporte pas les explications et les disciples et donnera à celui qu’on lui envoie ce conseil : «Ne me dérange pas et vole tout ce que tu peux.» Il y a enfin celui de Céleste, la petite bonne d’ Amours, qui accouche seule d’un enfant qui bouleversera son destin : 

«Céleste pousse de toutes ses forces la vie hors d’elle. Point de rideaux, point d’enfants curieux. Un silence qui se fraie dans son âme. Le silence qui précède la vie, le même, exactement le même qui précède la mort, celui de l’être, de la pleine conscience.
Céleste, accompagnée de sa force insoupçonnée et du silence originel donne la vie. Et le cri qui la déchire n’est pas le sien, mais celui de son enfant. A peine né.»



Toute en délicatesse, l’œuvre de Léonor de Récondo se tient en équilibre entre la solitude et la plénitude, la lumière et l’angoisse, la création et la perte. Rêves Oubliés, son deuxième roman, s’attache au destin d’une famille espagnole qui a fui les Franquistes pour se réfugier au pays basque, puis dans une ferme misérable au fond des Landes, endurant la déchéance avec les souffrances de l’exil. Mais du fond de la dureté de leur nouvelle existence, Aïta et Ama éprouvent la force d’un amour inaltéré, la chaleur de leur famille, la vie tonitruante et fantaisiste de leurs trois fils. Face à l’attraction vénéneuse de la nostalgie de ce qui est perdu, chacun s’efforce de saisir le bonheur qui passe et développe un monde secret nourri de ses rêves et de ses aspirations, qu’ils soient tissés de solidarité, de création ou de communion avec la nature. Ainsi un chemin de lumière pourra-t-il subsister, déchirant les ténèbres de la guerre et de la mort.





Dans Pietra Viva, c’est Rome que le sculpteur Michelangelo a fuie après y avoir perdu Andréa, un jeune moine dont la beauté l’émouvait jusqu’aux tréfonds de l’âme. Il s’est réfugié à Carrare, où il doit choisir des marbres pour le futur tombeau du Pape. Au milieu des carriers, fraternité mystérieuse d’amoureux de la pierre que la montagne tue plus souvent qu’à son tour, Michelangelo affronte les fantômes de son passé, celui de sa mère disparue quand il était enfant, et d’Andréa dont lui restent l’éblouissement devant la beauté d’un corps et une petite bible annotée en guise de testament. Sa solitude âprement défendue est troublée par l’affection spontanée du petit Michele qui vient de perdre sa mère, ou par la candeur de Topolino, simple d’esprit qui se prend pour un cheval et brûle d’amour pour une jument blanche. Malgré lui, Michelangelo se laisse émouvoir et troubler par l’humanité de ces quelques êtres qui ont su le toucher. A travers cette brèche ressurgissent les blessures de son passé, traits de lumière entaillant ses certitudes et sa cuirasse. Dans ce texte radieux, Léonor de Récondo nous livre le portrait en clair obscur d’un artiste dont le génie serpente entre les ombres.

«Sa nourrice portait en elle assez d’amour pour lui faire croire qu’il n’avait rien à craindre et que, si cette voie était la sienne, il ne fallait pas la laisser s’échapper. Pour cela, il devait accomplir une chose : oublier les autres et plonger en lui-même. Elle avait employé ces termes. Et quand, la tête la première, il plongea dans son magma intérieur, il s’aperçut que sa chair était faite de pierre vive. De pietra viva.»




Avec Amours, on quitte Carrare pour un bourg cossu du Cher en 1908, une maison bourgeoise d’où transpirent des secrets de famille. Victoire, mariée sans amour à Anselme, espère un enfant qui justifierait le devoir conjugal qu’elle endure et lui donnerait une raison de vivre. L’enfant ne vient pas, ou plutôt lui vient dans le mauvais corps, à la faveur des amours ancillaires d’Anselme. Est-ce sa foi profonde et sa dévotion à la Vierge qui aident Céleste, la jeune servante, à accueillir cet enfant né d’une relation forcée, sans désir ? La nudité enceinte de Céleste, surprise par Victoire, vient déflorer ce secret et la patronne décide de s’approprier l’enfant de sa bonne. Mais le bébé dépérit loin de la chair de sa mère, et Céleste le vole la nuit pour le sauver, peau contre peau. Victoire les surprend et les rejoint, découvre l’éblouissement de la chair, se rencontre en aimant Céleste. L’évidence de la peau, la lumière des corps, l’étreinte amoureuse, l’instinct maternel qui s’éveille avec l’amour... On devine que tout cela aura du mal à bien finir, dans la société très moraliste de l’époque. Mais on ne regrettera pas l’échappée belle, et on laissera à l’auteur le mot de la fin : «De la vie, on ne garde que quelques étreintes fugaces et la lumière d’un paysage.»






Avant de vous quitter, j'en profite pour vous faire part de la naissance très prochaine de mon deuxième roman, la Part des Flammes, qui paraîtra le 19 mars aux éditions Héloïse d'Ormesson. Et en guise d'apéritif, je ne résiste pas à l'envie de partager avec vous sa couverture :





 Je vous en reparlerait bientôt ! En attendant, je vous souhaite de bonnes lectures et comme il est encore temps, une très belle année.


          Gaëlle Nohant

23 décembre 2014

Adrien Bosc, Mathias Menegoz, Benjamin Wood : essais transformés








Laissez-moi vous parler aujourd’hui de trois jeunes gens pleins de talent dont les premiers romans aux univers aussi riches que différents ont séduit la critique et mérité leur place sur les podiums de la rentrée littéraire. Il est encore temps de les glisser sous les sapin et de faire des heureux, mais si !

Adrien Bosc, dont le premier roman Constellation a reçu le grand prix de l’Académie française, revient quant à lui sur le crash du quadrimoteur Constellation F-BAZN d’Air France, qui, le 27 octobre 1949, décolla de Paris vers les Etats-Unis, emportant à son bord quarante-huit passagers qui ne devaient jamais atteindre leur escale des Açores. Le Constellation — quel joli nom pour un avion — s’écrasa sur la crête du mont Redondo, sur l’île de Sao Miguel, sans laisser de survivants. Dans cet «avion des stars», la violoniste virtuose Ginette neveu, le boxeur Marcel Cerdan, l’inventeur des produits dérivés Disney, trois bergers basques et d’autres inconnus dont Adrien Bosc éclaire les vies une à une, s’interrogeant sur cette myriade de hasards qui se rencontrent pour former un destin, ces constellations mystérieuses qui infléchissent le cours de nos existences en y semant des questions métaphysiques. Amélie, la bobineuse de Mulhouse, pouvait-elle se douter que l’héritage miraculeux qui réalisait ses rêves la conduirait droit vers sa mort ? Quant au pilote Jean de la Noüe, qui avait profité d’un vol en 1943 pour rejoindre les Forces françaises libres à Londres, il eut cette fois le triste privilège d’être le nocher conduisant les trépassés vers l’autre rive. Existe-t-il une bonne ou une mauvaise étoile ? Il y a, bien sûr, l’enchaînement des circonstances qui ont abouti, de manière aléatoire et inéluctable, à la fatalité du crash : ceux qui ont pris l’avion, ceux qui n’ont pu le prendre, tels ces passagers qui perdirent leurs places à bord au profit de Marcel Cerdan et de son manager. Mais il y a surtout une réflexion poétique sur les signes qui flèchent nos trajectoires et les  correspondances subtiles entre les êtres, conduite avec élégance et profondeur.

«Toute histoire est un prétexte. Ces deux dernières années, j’ai crû plus que de raison aux signes, à la bonne étoile, m’y suis perdu, seul le récit de ces vies encloses en destinées dans la carlingue d’un Constellation pouvait répondre à mes questions.»



C’est au cœur de la Transylvanie de 1833 que nous transporte Mathias Menegoz dans Karpathia, couronné du prix Interallié. Son héros, le comte Alexander Korvanyi, a quitté l’armée impériale à la suite d’un duel et regagne, avec sa jeune épouse autrichienne Cara von Amprecht, les terres obscures et sauvages de son fief ancestral. Si la Transylvanie vous évoque un château lugubre, des forêts noires où hurlent les loups et des vampires assoiffés de sang, sachez que vous retrouverez ces éléments dans Karpathia, même si la Transylvanie de Mathias Menegoz délaisse le fantastique pour coller à l’Histoire. Peuplée de Magyars, de Saxons et de Valaques, c’est une mosaïque instable de serfs divisés entre eux mais soudés par l’amertume, sur lesquels règnent difficilement quelques familles de nobles et leurs intendants. Quand Alexander parvient au terme d’un voyage épuisant dans ce domaine de la Korvanya où aucun des siens n’a mis un pied depuis un demi-siècle, c’est pour trouver les dépouilles de ses ancêtres massacrés lors d’un soulèvement des serfs valaques, en guise d’avertissement funeste. Dans cette poudrière de misère sociale, de dissensions et de haines entretenues par les agitateurs locaux, l’arrivée du jeune comte autoritaire et de sa fougueuse épouse sera l’étincelle précipitant l’explosion de violence. Karpathia est un roman d’aventure haletant à la toile de fond fascinante, une histoire aussi âpre et envoûtante que le paysage où elle se déroule, à l’intrigue tenue de bout en bout. Si l’on y croise des loups sanguinaires, les hommes les surpassent en cruauté. Quant au vampire, il n’y est qu’un visage de la tyrannie et de la superstition.

«En cette heure sombre, au moment de la marée basse de son bonheur, c’était le cœur inaltérable d’Alexander, d’un Korvanyi tel que son père l’avait rêvé, voulu et forgé, qui était dévoilé et émergeait des flots amers avec toute la noirceur et la dureté d’un récif dangereux. D’autant plus dangereux qu’il était entouré des brumes du mythe.»



Le complexe d’Eden Bellwether, premier roman du talentueux et machiavélique Benjamin Wood et prix du roman Fnac, est un thriller psychologique dans la lignée du Maître des illusions de Donna Tartt. Parce qu’il se passe dans le milieu chic et huppé des étudiants de Cambridge, parce qu’il sonde la frontière poreuse entre génie et folie, illumination et maladie mentale. Fasciné par le jeune Eden Bellwether, musicien virtuose, arrogant et charismatique, Oscar Lowe tombe amoureux de sa sœur Iris, pauvre petite fille riche sous l’emprise de son frère. Tel le narrateur du Maître des Illusions, Oscar Lowe, aide-soignant désargenté, est l’intrus dont la présence révèle l’aura de fascination et de noirceur de ce monde de privilèges et de culture où une bande d’étudiants trop intelligents s’invente des distractions raffinées et dangereuses pour distraire l’ennui. Eden Bellwether, surdoué narcissique persuadé de pouvoir guérir par la musique, est un personnage complexe, attachant et effrayant, qui ne peut échapper à lui-même. Pas plus que vous n’échapperez à l’intelligence retorse de Benjamin Wood. 


«Elle pense que la tristesse qu’on éprouve à l’écoute d’un morceau triste, disons la 9e de Mahler, n’est pas une tristesse véritable. Pour elle, il s’agit d’une sensation indéfinissable, une émotion diffuse provoquée par la beauté de la musique. Elle ne croit pas qu’un compositeur puisse exciter nos émotions ou manipuler nos sentiments par l’agencement des notes.»

Bonnes lectures à tous, on se retrouve l'année prochaine !







Gaëlle Nohant

4 novembre 2014

La liberté chérie d'Emilie de Turckheim




La liberté de cette fille-là est une bien jolie chose, qui rayonne à travers ses romans et pourrait même se révéler contagieuse. S’il est des romans sombres, des romans pensifs, des romans qui pèsent leur poids de sens et de chagrin, ceux d’Emilie de Turckheim sont étrangement dansants, désinvoltes, ivres d’une fantaisie débridée qui s’autorise tout. Je l’ai découverte à la rentrée dernière avec Une sainte, l’histoire résolument farfelue d’une visiteuse de prison à qui il pousse des ailes, bien qu’il devienne vite évident que les chemins qu’elle emprunte pour gagner son auréole sont pour le moins tortueux. Deux conclusions s’imposaient après cette lecture : on se trouvait face à une romancière qui ne s’encombrait pas de vraisemblance, et qui avait une écriture aussi lapidaire et tenue que ses récits étaient échevelés. Comme si l’un était la condition de l’autre. Fouetter les chevaux de l’imaginaire et retenir le mors aux dents de l’écriture. Liberté et maîtrise, galop conduit par une main de fer sous le velours des mots.

«Il part dans un grand rire, redevient sérieux et dit que seul Dieu est en mesure d'ordonner nos péchés du plus mortel au plus mignon. Elle dit qu'elle a tué un chat, prié d'autres dieux, volé de l'argent à sa mère, conduit un innocent en prison, regardé un film pornographique.»

Héloïse est chauve, qui vient de sortir en poche, raconte l’amour flamboyant qui unit Lawrence, un homme dans la force de l’âge et Héloïse, héroïne tout feu tout flamme dévolue à cette passion qui a commencé en coup de foudre alors qu’elle n’était qu’un bébé de cinq mois. Si l’on admet comme préambule qu’un bébé puisse tomber amoureux à cinq mois et attendre impatiemment son heure, Don Juan en puissance ensorcelant un objet de ses désirs désarmé d’avance par tant de détermination et d’ardeur, voilà un roman d’amour qui vous emporte à la manière d’un torrent de vie sauvage et tumultueux, capricieux et généreux. Emilie de Turckheim a l’art de vous désarçonner par son impertinence avant de vous serrer le cœur comme par inadvertance. 

«Lawrence s’agenouille. il voudrait savoir où Héloïse trouve le courage de hurler sans économie, sans médiocrité. Il y a de l’amour, du désespoir, une stupéfaction de vivre dans son cri. Lawrence aimerait avoir la force et l’impudeur d’être en vie comme Héloïse est en colère. Il rêve d’une existence où chaque geste et chaque parole aurait le même excès.»


Le joli mois de mai, qui se déguste avec raffinement et concentration, est une variation originale sur le thème du «roman policier en chambre close». Un huis-clos où faisandent des sentiments emmêlés, de vieilles rancunes et des haines recuites attisées par la perspective de l’héritage de Monsieur Louis, propriétaire d’un hôtel pour chasseurs. C’est Aimé, l’homme à tout faire du défunt, qui nous raconte l’histoire, et la maîtrise stylistique de l’auteur lui donne la stature d’un personnage de Faulkner ou de Steinbeck. Aimé observe la comédie grinçante jouée par ces héritier supposés rassemblés par la convoitise dans la maison de Monsieur Louis, son œil aiguisé par des blessures secrètes scrute cette galerie de personnages arrogants, veules, falots et cupides.  Qui héritera, qui a tué, qui est mort ? Voilà un roman réjouissant et vénéneux, dont la saveur âpre et relevée vous reste longtemps sur les papilles après la lecture, et dont la construction impeccable s'appuie sur une prouesse stylistique.

«L’amour-propre c’est quand on décide de s’aimer soi-même pour être aimé au moins par quelqu’un.»



Et voici que pour la rentrée, Emilie de Turckheim qui n’est jamais où on l’attend, passant du roman policier revisité au roman d’amour transgénérationnel ou au conte amoral, nous offre La disparition du nombril, le journal de sa deuxième grossesse, qui est davantage l’affirmation éclatante d’une féminité heureuse, farouche et libertaire qu’un témoignage à destination des futures mères. Certes, Emilie a la nausée et son minuscule locataire, «la petite prune», influe sur ses états d’âme et pèse parfois sur sa liberté de mouvement, mais la maternité n’est pour elle qu’une dimension particulière d’une vie intensément vécue. Qu’elle se remémore d’anciennes liaisons dont la morsure demeure, pose nue, visite les prisons, ait des craintes pour son bébé ou joue à cache cache avec son petit garçon, Emilie de Turckheim dresse l’autoportrait d’une femme sensuelle et fantaisiste qui n’entend renoncer à aucune des variations de son être et nous interroge en chemin sur l’évolution du destin des femmes et leur liberté toujours à conquérir.

«Quelle révolution que d’écrire et de ne jamais interrompre le geste, couler de toute sa mémoire, ployer sous le poids du désir toujours neuf, toujours grave, toujours urgent, d’écrire.»


Surtout continez à écrire, Emilie, et à entraîner sur ses chemins de traverse des lecteurs intrigués et consentants, prêts à se laisser bousculer et ensorceler par la singularité de votre imaginaire.

Gaëlle Nohant

15 octobre 2014

Robert Goolrick, Eric Reinhardt, Gaëlle Josse : La vie sur un fil









Parmi mes coups de cœur de la rentrée littéraire, Robert Goolrick, pour lequel j'avais déjà confessé ici mon admiration, nous propose avec La chute des princes un roman au croisement de ses deux veines littéraires romanesque et autobiographique, narrant la chute de ces jeunes loups de la finance new  qui, dans les années 80, brûlaient leurs vies telles ces allumettes qui ne retrouvent jamais "l'incandescence originelle". Si vous avez vu Le loup de Wall Street de Scorsese, vous retrouverez ici la frénésie, l'hystérie de cette époque où l'on enseignait à la fine fleur des universités américaines la rapacité sans scrupules, l'ivresse de la cupidité, les séductions vénéneuses d'un monde taillé pour des hommes d'airain shootés à la coke où la moindre faiblesse vous valait d'être laminé, effacé de ce monde dont vous aviez cessé d’être digne. Le culte de la performance, de la productivité, de la flambe, de la beauté des corps, de tout ce qui s'achète et se consomme, biens matériels et êtres humains, amour et amitié... Mais si Le loup de Wall Street de Scorsese n'apprenait rien de ses déboires, celui de Goolrick nous parle ici depuis les limbes où l’ont précipité sa chute : une vie ordinaire de libraire chez Barnes &Nobles, où il garde la nostalgie de sa toute-puissance passée, de cette vie de luxe et d’adrénaline où décrocher un poste se jouait au poker et où «Nous savions qu’à condition de vouloir tous la même chose, chacun recevrait sa part égale de gloire et de désolation.» Une vie qui l’a consumé corps et âme mais gardé en vie tandis que s’amoncelaient autour de lui les cadavres des victimes de ces vies étincelantes à la vacuité mortifère. La chute des Princes, c’est Le loup de Wall Street avec un supplément d’âme, vu sous l’angle de la tragédie grecque et de la rédemption, dont Goolrick confesse qu’elle est au fond son seul sujet.


«Comment pouvons-nous abriter pareilles splendeurs dans nos cœurs, malgré tout ce que nous avons fait personnellement pour souiller cette beauté, tous nos péchés par action et par omission, nos exactitudes, nos faux-départs et nos intentions mensongères, nos promesses sous cocaïne, dans le noir, jamais tenues ? On continue notre petite vie, on équeute les haricots, on sort le chien, on essaie de toutes ses forces de trouver dans la vie quotidienne le souvenir sacré, ce lieu où l’on vit dans une beauté et une terreur telles qu’on craint que le cœur lâche. Pourtant, il résiste. Le cœur tient, pour toujours.» 


 Dans «L’amour et les forêts», Eric Reinhardt s’attache à une lectrice que son idéalisme et sa sensibilité exacerbée au monde ont prédisposée à tomber dans le piège d’un mari pervers et manipulateur. Bénédicte Ombredanne lit comme on cherche l’air pour ne pas se noyer, elle sait que les livres peuvent sauver, elle a d’ailleurs trouvé dans un roman de Reinhardt des mots qui l’ont nourrie et réparée. Elle lui livre en échange, peu à peu, la tragédie de sa vie quotidienne, le combat qu’elle mène pour ne pas abdiquer, disparaître, se laisser tuer à petit feu. Comment une femme sensible, intelligente et brillante a-t-elle pu tomber dans la dépendance d’un tyran domestique ? Cette énigme au cœur du roman compose, au fil d’une forme d’enquête psychologique, un beau portrait de femme échappant aux définitions, qui aspire à l’abri des forêts et à celui de l’amour mais incarne elle-même une forêt d’ombres opaques où la lumière surgit au détour d’une clairière. Forte et vulnérable, capable de renaître à elle-même ou de se laisser anéantir, le talon d’Achille la jeune femme est sans doute cette aspiration à «une vie incandescente», cette foi en l’existence qui l’a conduite à entretenir la fiction d’un mariage heureux. Qu’il mette en scène le harcèlement conjugal ou raconte comment Bénédicte se reconquiert à la faveur d’une vraie rencontre amoureuse ou de la pratique radieuse de l’écriture, Eric Reinhardt est ici au sommet de son art et il y a fort à parier que Bénédicte Ombredanne, héroïne poignante et lumineuse, vous accompagnera longtemps. «J’ai toujours été profondément touché par les destins empêchés», confie le romancier. Touché et inspiré, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. 


«Je n’ai pas capitulé. Je suis toujours vivante. Je suis seule à diriger ma vie, contrairement aux apparences. La beauté, je sais très bien où aller la cueillir, rien ni personne ne pourra plus m’empêcher d’exercer ce droit, à commencer par mon mari, voire mes enfants, ou le lycée, ou les convenances.»



Dans son dernier roman, Le dernier gardien d’Ellis Island, Gaëlle Josse nous entraîne à New York en novembre 1954. Quelque jours avant que le bureau fédéral ne vienne fermer l’un des centres d’immigration les plus célèbres du monde,  John Mitchell, son dernier gardien, couche sur le papier les souvenirs obsédants d’une vie passée à côtoyer ces immigrants débarquant des entreponts sordides avec pour seuls trésors quelques effets personnels, le rêve d’un avenir meilleur et leur dignité. Malgré sa volonté de demeurer un cerbère neutre et inflexible défendant aux indésirables l’accès à la «Porte d’or» de l’Amérique, John Mitchell a parfois été conduit à trahir sa mission, par amour ou par simple sursaut d’humanité. Il a franchi la ligne rouge, d’abord en s’éprenant passionnément de Nella Casarini, jeune immigrée italienne un peu sorcière débarquée du Cincinnati avec son jeune frère simple d’esprit, ensuite en prenant le risque de faire rentrer aux Etats-Unis un anarchiste italien qui constituait un danger pour sa patrie mais l’avait impressionné par sa franchise, son charisme et sa fierté. S’il n’est ni un héros ni un rebelle, John Mitchell est un homme simple que la proximité de tous ces destins n’a pu laisser indifférent. Et comment rester de pierre devant ces exilés fuyant la misère ou l’oppression, accrochés à l’espoir d’une deuxième chance dans cette Amérique fantasmée en pays de Cocagne ? Dans un style nu et poétique, Gaëlle Josse laisse résonner ces destins innombrables et nous donne à aimer ce gardien hanté par les fantômes d’Ellis Island.


«Je sentais en face de moi la présence brûlante de Lazzarini, une présence minérale, compacte, comme celle d’une pierre chauffée à blanc, avec ce regard sombre, profond, qui paraissait soupeser son interlocuteur et saisir aussitôt ce qu’il avait dans le ventre. 
C’était une présence trop intense, trop sauvage pour ce bureau de l’administration américaine, avec ses classeurs rangés et ses stylos alignés, une présence avec quelque chose d’irréductible, une menace non exprimée, d’autant plus étrange qu’à ce moment précis, l’homme était à ma merci. Le filet s’était refermé sur lui, mais rien ne semblait pouvoir entamer sa fierté. Et malgré ses vêtements de pauvre, sa chemise élimée et ses sandales de corde, Lazzarini était un seigneur.»


Trois romans, trois univers singuliers, mais qui tous soulignent à quel point notre vie terrestre est fugace, risquée, aléatoire et fragile, et affirment en même temps à quel point nos existences minuscules ont le pouvoir d'irradier l'obscurité du monde avec la grâce instantanée des étoiles filantes. Belles lecture à vous.

Gaëlle Nohant

25 août 2014

Frédéric, Oona & Salinger






«Cette enfant seule dans New York se cherchait un protecteur, quelqu’un pour l’adopter, comme un chat qui fait semblant d’être indépendant et réclame son bol de lait à heures fixes. Elle ne pouvait se contenter d’un adolescent belliqueux, d’un fantassin expatrié, d’un écrivain ombrageux et encore moins d’un vétéran traumatisé... Mais pour comprendre cela, il fallait avoir au moins vingt ans de plus.»


En cette rentrée littéraire, Frédéric Beigbeider nous propose avec Oona & Salinger ce qu’il appelle une faction : une fiction vraie, une histoire vécue qu’il s’est approprié pour lui donner une densité romanesque, nourrissant de son imaginaire ces mystères et ces ellipses qui sont le miel des écrivains. C’est l’histoire du romancier J.D. Salinger, à l’époque où il n’était qu’un débutant ombrageux et timide, encombré de lui-même mais déjà armé de sa vocation. L’époque où il tomba amoureux de la très jeune Oona O’Neill, «it-girl» du New York mondain des années 40, petite fille riche mal-aimée par un père célèbre et briseuse de cœur à l’âme fragile et écorchée qui traînait avec d’autres héritières charmantes et capricieuses, Gloria Vanderbilt et Carole Marcus, et avec leur ami Truman Capote, dont l’esprit snob et caustique faisait déjà des ravages. 





«Si l’on n’était attiré ni par l’argent, ni par l’extravagance... Si l’on cherchait une autiste à protéger, un ange à sauver... On risquait fort de tomber dans le piège d’Oona.»



Des soirées enfumées du Stork Club à une nuit sur la plage naquit un long flirt fitzgeraldien qui finirait mal, car Jerry aimait Oona en espérant la changer et Oona n’aimait pas assez Jerry.  Hemingway, qui devint l’ami du jeune Salinger pendant la libération de la France, déclare dans le roman : « Tout écrivain doit avoir un jour le cœur brisé, et le plus tôt est le mieux, sinon c’est un charlatan. Il faut un amour originel complètement foireux pour servir de révélateur à l’écrivain.»


De ce point de vue, on peut dire que l’idylle ratée entre le ténébreux Jerry et la belle Oona contribua à forger l’écrivain Salinger. Si Oona vécut sa grande histoire d’amour avec Charlie Chaplin, qu’elle rencontra à Hollywood et épousa pendant que Jerry était plongé dans l’enfer de la guerre, la jeune fille brisa le cœur de l’écrivain qui lui écrivit des années durant, offrant à cette muse indifférente son désespoir et son humanité brisée, son amertume et son ironie. Ces lettres, Frédéric Beigbeider n’a pas eu le droit de les lire ; alors il a choisi de les imaginer, et c’est un pari osé mais plutôt réussi. Car si son amour malheureux pour Oona servit de révélateur à l’écrivain, la guerre le changea à jamais et c’est un vétéran traumatisé qui se retira du monde pour se réfugier au fond des bois de Cornish peu après son retour en Amérique. Les pages que Beigbeider consacre à la guerre de Salinger, du débarquement de Utah Beach aux terribles combats de la forêt de Hürtgen et à la libération des camps, sont sans doute les plus fortes du roman, ténèbres absurdes ensoleillées par l’amitié nouée entre le célèbre Hemingway et ce jeune débutant insolemment doué. Entre discussions sur l’écriture, propos désabusés sur l’amour et journal de guerre, un grand auteur se fabrique sous nos yeux et l’illusion est convaincante, la fiction prend corps au fil des lettres. 

Si Beigbeider réussit le portrait de ces deux écorchés vifs que furent Oona et Salinger, les rendant fascinants et poignants, il ne s’efface jamais derrière l’histoire qu’il raconte, cabotinant entre ses héros timides unis par leurs silences, jouant les intermédiaires entre eux et nous, leur époque et la nôtre... Les amateurs du personnage Beigbeider s’en délecteront, d’autres seront frustrés qu’il n’abandonne pas tout le champ à ses beaux personnages. Mais finalement, qu’il explore les traumatismes de Jerry ou les fêlures d’Oona, disserte sur l’amour courtois ou les mérites des mariages avec une grande différence d’âge, le romancier laisse le destin de ses personnages résonner avec ses propres questionnements et peu à peu filtrer une émotion qui est sans doute au croisement de leurs vies et de la sienne, donnant tout son sens à la phrase de Drieu la Rochelle qu’il place en exergue du roman : «J’ai envie de raconter une histoire. Saurai-je un jour raconter autre chose que mon histoire ?»

Si vous voulez savourer un roman glamour à souhait, qui oscille sans cesse entre le frivole et le grave, la mélancolie et la légèreté, Oona & Salinger est celui qu’il vous faut. Ne boudez pas votre plaisir, c’est la rentrée !


Gaëlle Nohant









18 avril 2014

Trois femmes puissantes et une terre : l'Argentine






«En Argentine, ce sont les femmes qui ont fait l’histoire», déclarait la romancière Elsa Osorio à son passage à Paris à l’occasion du Salon du livre. Il est vrai que de Mika Etchebéhère, sa Capitana, aux militantes torturées sous la dictature et aux grands-mères de la place de Mai, ses romans mettent en lumière des héroïnes non pas intrépides, mais assez courageuses pour avancer malgré la peur, au nom d’une certaine idée de la justice et de la liberté. Dans son premier roman aux allures de thriller, Luz ou le temps sauvage, une jeune femme se rend à Madrid pour rencontrer l’inconnu dont elle est la fille. Nous sommes en 1998, et cette rencontre est l’aboutissement d’une quête de plus de vingt ans relayée par plusieurs protagonistes luttant pour que les noirs secrets de la dictature militaire ne demeurent pas enfouis, que les ombres n’engloutissent pas cette petite lumière, Luz, qu’on a volée à sa «subversive» de mère pour la donner à un couple proche du pouvoir. Dans ce roman passionnant qui tient en haleine sur près de cinq cent pages, les voix des personnages se mêlent pour délivrer leur témoignage, leur parcelle de vérité, et jouer leur rôle mortifère, pusillanime ou héroïque. Le lieutenant Pitiotti auquel son sadisme a valu le surnom de La Bête, Miriam la pute au cœur tendre, Eduardo le gendre manipulé découvrant son courage ou Mariana, endoctrinée par un père inhumain, tous ces personnages existent avec tant de vérité et de vie qu’ils semblent pétris dans la chair de l’Histoire. 




A l’inverse, dans La Capitana, son dernier roman, Elsa Osorio s’empare d’une matière historique, de quantité de documents et de témoignages, pour bâtir le portrait d’une femme exceptionnelle — Mika Etchebéhère, pasionaria argentine de la guerre d’Espagne — en lui injectant la densité du romanesque. Lui prêtant sa voix et alternant là encore les témoignages et les allers-retours dans le temps, elle s’adresse aussi à son héroïne — et quelle héroïne que cette combattante anarchiste fière et généreuse à laquelle ses idéaux conservèrent jusqu’au bout sa jeunesse et sa vivacité d’esprit ! — pour sonder délicatement cette part de mystère qui ajoute à son aura. Roman d’une vie forgée à la double flamme de l’engagement et de l’amour, La Capitana vous entraîne sur un rythme trépidant de la Patagonie au Berlin des années trente et de Paris à la guerre d’Espagne au cœur de ce tumulte où s’écrivait l’histoire du siècle, et vous offre, en prime, une belle histoire d’amour. Elsa Osorio nous bouscule, nous émeut et nous rappelle que la vie est dans le mouvement et le risque, et ça fait du bien !



«Je suis éblouie par la vie que vous meniez, une vie simple, riche, libre et engagée, unique, éthique et belle, la vie des idées, des émotions, de la passion partagée pour un monde meilleur.»


Ecrivain, scénariste et réalisatrice, Lucia Puenzo n’a pas froid aux yeux quand elle convoque les fantômes de ce pays âpre et sensuel où la douceur se pose comme par inadvertance. Dans Wakolda, son dernier roman, Josef Mengele, le monstrueux médecin d’Auschwitz qui trouva refuge en Argentine, est contraint de fuir sa vie confortable à Buenos Aires pour rallier la Patagonie, cette «Suisse argentine» au pied des Andes. Il faut dire que les agents du Mossad sont sur sa piste en même temps que sur celle d’Eichman, qui sera bientôt enlevé sur le sol argentin pour être jugé en Israël. Sur sa route, il croise Eva et Enzo, qui s’en vont vivre dans le village de Bariloche avec leurs deux fils et leur fillette de douze ans, Lilith, dont le déficit de croissance réveille la convoitise de l’ancien nazi obsédé par la pureté de la race. Convoitise qui va crescendo quand il devine que sa mère est enceinte de jumeaux, son obsession éternelle. L’élégant et arrogant Joseph, qui se prétend vétérinaire, ne tarde pas à s’immiscer dans la vie de cette famille et à s’y rendre indispensable, prenant une chambre dans leur pension, dans cette région dont les paysages à couper le souffle servent de refuge à une communauté d’anciens SS y retrouvant une vie mondaine préservée de la curiosité des chasseurs de nazis. Derrière les hautes grilles et les arbres au feuillage épais, au cœur des forêts ténébreuses où passent des silhouettes furtives, des convalescents au visage bandé et des disciples fiévreux entretiennent la vieille flamme nazie, tandis que Josef soumet peu à peu la gentille petite famille à une emprise d’autant plus glaçante que le lecteur, lui, sait ce dont il est capable. Ce roman subtil, magistralement mené, glace le sang et dérange profondément par le portrait qu’il dresse d’un homme posant sur ses semblables le regard clinique d’un chercheur sur des rats de laboratoire. Si elle sonde les ombres de l’Argentine d’une plume tranchante et ironique, c’est avec une grande délicatesse que Lucia Puenzo ausculte les ambiguïtés, les déchirements et les périls de la fin de l’enfance, restituant finalement toute sa vulnérabilité à l’intrépide Lilith, sa petite héroïne. Du grand art. 

"Josef était un homme de science, il ne croyait ni à la magie, ni à l'alchimie, ni à aucun autre type d'hermétisme. Il ne croyait ni aux montagnes sacrées ni aux villes secrètes où — racontait-on — s'étaient repliés les survivants. Il était convaincu que le destin des hommes se résoudrait uniquement à la surface de la terre. Il fut obligé de prendre un des somnifères avec lesquels il avait endormi les victimes qui, en de rares occasions, avaient éveillé en lui une once inespérée de pitié."



Après l’orage, premier roman aux accents faulknériens de la romancière Selva Almada, a pour cadre un hybride de garage-station service perdu au milieu de nulle part, dans la canicule poisseuse du nord de l’Argentine. Une sorte de Bagdad Café où échouent le révérend Pearson et sa fille Léni suite à une panne de voiture. Le garage est tenu par le Gringo Brauer, qui y vit seul avec ses chiens et cet adolescent, Tapioca, qu’une femme lui a déposé un jour et qui est peut-être son fils. Comme la panne mettra longtemps à être réparée, voilà nos quatre protagonistes forcés de cohabiter le temps d’une journée de chaleur étouffante que viendra déchirer un orage apocalyptique, mettant à nu les desseins secrets, les passions inassouvies, les fragilités et les rapports de force. L’homme de foi qui cherche des âmes à sauver avec la ferveur obsessionnelle d’un chercheur d’or et le garagiste pragmatique et ombrageux qui ne croit qu’au bien et au mal, cette «question quotidienne, concrète, que l’on pouvait affronter avec son corps», se disputent l’avenir du jeune Tapioca avec une violence rentrée qui jaillira dans le déchaînement de l’orage, tandis que les deux adolescents tentent d’écouter cette voix intérieure qui n’appartient qu’à eux, murmure de liberté, questions sans réponse. Roman d’une poésie sauvage et âpre où les hommes parlent peu et disputent leur destin à la tyrannie indifférente de la nature, Après l’orage dépayse complètement et impressionne par sa maîtrise, sa force contenue, son intensité. Il faudra compter avec Selva Almada. 

"Le Christ est amour. Mais ne confondez pas amour et passivité, ne confondez pas amour et couardise, ne confondez pas amour et esclavage. La flamme du Christ illumine, mais elle peut aussi provoquer des incendies."


Gaëlle Nohant.