7 mai 2013

Le Gardien invisible, ou la puissance des racines






«L’enquête devait avancer, et Amaia regagna l’épaisseur du Baztan. Les derniers coups de griffe de l’hiver étaient plus perceptibles dans la forêt que n’importe où ailleurs. La pluie, tombée pendant toute la nuit, respectait maintenant une trêve laissant l’air froid et lourd, fécondé par une humidité qui transperçait les vêtements et les os, la faisant frissonner, malgré la grosse doudoune en plume que James l’obligeait à porter. Les troncs, noircis par l’excès d’eau, brillaient sous le soleil incertain de février comme la peau d’un reptile millénaire. Les arbres qui n’avaient pas perdu leurs manteaux resplendissaient d’un vert usé par l’hiver, dévoilant sous la brise légère le reflets argentés de leurs feuilles. La présence de la rivière se devinait en bas de la vallée, serpentant entre les bois, témoin muet de l’horreur dont l’assassin ornait ses rives.»


Je dirais qu’un bon polar, c’est d’abord une atmosphère qui rend l’histoire singulière et fait qu’elle n'est pas «une histoire de serial killer parmi tant d’autres.» Si je vous dis Millénium, vous pensez à des étendues de neige, à des cabanes de bois où l’on traque des secrets macabres en se faisant réchauffer un café, à des lacs miroitants tels des regards de jeunes filles perdues. Dans le Gardien Invisible, de la jeune romancière espagnole Dolorès Redondo, il est question d’une forêt, et d’une rivière, dans un coin de terre basque où les superstitions demeurent profondément enracinées. C’est une petite communauté où tout le monde se connaît, où les rumeurs vont bon train et où les filles un peu trop libres, si elles ont la peau claire et sans taches, sont appelées belagiles : sorcières. Un pays âpre comme son climat, où les hommes doivent travailler durement, et souvent partir loin, laissant derrière eux des matriarches dures au mal qui élèvent les enfants et font parfois tourner l’usine. 
Ces femmes de caractère, parfois dures mais aussi fécondes et lumineuses, transmettent aussi bon gré mal gré l’héritage des névroses familiales, l’ombre portée des secrets enterrés au fond de la mémoire et les légendes qu’elles ont elles-mêmes, en leur temps,  «tété avec l’enfance». 

Dans ce village nommé Elizondo, plusieurs jeunes filles sont retrouvées assassinées, leurs corps disposés en un rituel macabre très particulier qui évoque les postures des vierges : bras écartés, cheveux dénoués, mains ouvertes vers le ciel. Pour traquer ce tueur en série, on fait appel à l’inspectrice Amaia Salazar, d’une part parce qu’elle est douée, d’autre part parce qu’elle est originaire de ce village. Cette promotion qui lui vaut la jalousie de ses collègues se révélera un cadeau empoisonné, à la manière de cette belle pomme rouge que la sorcière offre à Blanche Neige dans une autre histoire de forêt. Car l’inspectrice Salazar est une femme complexe qui cache des blessures béantes dont le symptôme principal est une incapacité à concevoir un enfant avec son mari adoré, un artiste américain. Cette enquête va la forcer à se confronter à tous les fantômes qu’elle s’est appliquée à fuir toute sa vie : fantômes du passé, et fantômes bien vivants des êtres qu’elle a laissés en quittant Elizondo pour se réinventer ailleurs. 

Au fil de l’enquête, les cauchemars qui hantent ses nuits se font de plus en plus obsédants et la fragile frontière entre le réel et le magique s’estompe jusqu’à la faire douter de sa propre raison, tandis que l’enquête s’oriente autour d’un tueur qui aurait revêtu les atours mythologiques du basajaun, sorte de faune gardien de l’équilibre des forêts. Amaia, qui reste cette petite fille qui avait «le don de percevoir le mal», redevient poreuse à ces croyances surnaturelles que repousse son esprit rationnel en même temps qu’elle doit affronter son enfance, qui comme chacun sait, est le lieu des violences les plus primitives. Robert Goolrick disait que l’enfance est un lieu dangereux, et que si l’on devait y vivre toute sa vie on ne ferait pas de vieux os. L’enfance d’Amaia Salazar est un lieu de ténèbres où l’on retient son souffle, où le cœur des petites filles bat jusqu’à se briser. C’est pourtant dans ce lieu si redouté qu’il lui faut retourner pour permettre à son intuition de se frayer un chemin parmi les ombres. 




Le gardien invisible entraîne son lecteur au cœur d’une nature fascinante où le magique est comme chez lui, où le silence de la forêt enveloppe l’insaisissable, où il convient de ne pas effrayer l’invisible si l’on veut avoir une chance d'attraper le réel. De la Nouvelle Orléans au cœur du pays basque espagnol, la science policière se mêle au souffle des morts et au murmure de ce sixième sens qui n’est peut-être, après tout, que la faculté d’accueillir en soi cette sagesse élargie de ce qu’on ne sait nommer ni expliquer. 

«Le mal m’a obligée à revenir, les fantômes sont sortis de leurs tombes, encouragés par ma présence, et ils m’ont retrouvée.»

Ne craignez pas de vous perdre dans la forêt du Baztan. Vous ne le regretterez pas. 

A bientôt.



Gaëlle Nohant



12 avril 2013

22/11/63, ou le battement d'aile du papillon



«Nous ne savons jamais quelles vies nous influençons ou non, ni quand ni pourquoi. Du moins, pas avant que l’avenir n’ait submergé le présent. Nous l’apprenons quand il est trop tard.»


Avec 22/11/63, Stephen King s’attaque au thème du voyage dans le temps et s’en tire avec les honneurs, embarquant son lecteur dans un suspense tenu sur plus de neuf cents pages en posant au passage quelques questions passionnantes. Son postulat est celui-ci : si l’on admet qu’il existe «des lignes de partage des eaux», instants décisifs ayant infléchi le cours de l’histoire des hommes dans tel ou tel sens — tels l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand en juin 1914 ou les attentats du 11 septembre — et que certains de ces événements ont entraîné une chaîne de conséquences funestes, remonterions-nous le temps pour les empêcher si cette chance nous était donnée ? Elle est offerte à Jake Epping, professeur de fac dans le Maine, par Al, un ami cuistot propriétaire d’une roulotte dont la cave recèle un dangereux secret : en descendre les marches vous conduit directement... en 1958, et «chaque nouvelle descente dans le terrier est une remise à zéro». Du moins Al en est-il persuadé... A tort, car il subsiste des scories de ces allées et venues dans le passé. Le cuistot se meurt d’un cancer. Convaincu que la mort de JFK a exacerbé les penchants les plus sombres de l’Amérique, il charge Jake d’exaucer sa dernière volonté : vivre dans le passé assez longtemps pour arrêter le bras de son assassin. Jake fait un premier voyage pour tenter d’empêcher un père de famille de trucider toute sa famille au marteau le soir d’Halloween 1958. En 2011, il s’est attaché à l’unique rescapé du massacre, un concierge estropié. Désirant changer son destin et sauver sa famille, Jake découvre deux variables avec lesquelles il devra composer : d’abord, que «le passé est tenace et ne veut pas être changé». Ensuite, que les conséquences de ce qu’on modifie nous échappent. La théorie du battement d’aile de papillon s’illustre ici de façon vertigineuse et terrifiante, au point que Jake Epping, devenu George Amberson, finira par ne plus oser bouger une oreille. Mais il sera alors trop tard. Trop tard pour éviter de tomber amoureux d’une jolie bibliothécaire et de mettre sa mission en péril. Trop tard pour arrêter l’avalanche des conséquences et empêcher les rouages de l’Histoire — sur lesquels veille l’ironie grinçante de maître King — de s’enclencher dans le mauvais sens.
Au long du roman, le voyage dans le temps multiplie les échos entre le passé et le présent, mettant en lumière ces archétypes chers à l’auteur : mères abusives et psychotiques, maris violents, gentils papas dont le regard froid dissimule des pulsions meurtrières, gamins attachants forcés de trouver en eux-mêmes l’énergie de leur survie, épouses vulnérables tentant d’échapper à un mauvais destin... Dans le monde de King, le mal est omniprésent, tapi dans l’ordinaire de la vie des petites gens, et il n’est pas anodin que le voyage commence à Derry, bourgade où se déroulait Ça, un de ses meilleurs romans. Ni que le papa meurtrier porte l’écho du Jack Torrance de Shining.

Si les sixties selon Stephen King demeurent résolument swinging et si la vie y est plus douce et insouciante, les belles voitures, les maisons ouvertes et la liberté de fumer n’occultent pas la ségrégation, la bêtise crasse et la malveillance... Dallas est une extension citadine de Derry, inhospitalière et haineuse. Le School Book Depositary, d’où Lee Harvey Oswald tira ses balles meurtrières, observe le passant tel un guetteur funèbre. Et pourtant, «les cinglés de ce monde ne devaient pas avoir le dessus.» Et « si Dieu ne se décarcasse pas plus que ça [...], alors c’est aux gens ordinaires de s’en charger. Ils doivent essayer, au moins.» Car toute l’obscurité du monde ne parvient pas à étouffer cette petite flamme d’humanité qui pourrait bien finir, quant à elle, par triompher de la nuit. Sait-on jamais.

«Le monde est un mécanisme parfaitement équilibré d’appels et d’échos de couleur rouge qui se font passer pour un système d’engrenages et de roues dentées, une horlogerie de rêve carillonnant sous la vitre d’un mystère que nous appelons la vie. Et au-delà de la vitre. Et tout autour d’elle ? Du chaos, des tempêtes. Des hommes armés de marteaux, des hommes armés de couteaux, des hommes armés de fusils. Des femmes qui pervertissent ce qu’elles ne peuvent dominer et dénigrent ce qu’elles ne peuvent comprendre. Un univers d’horreur et de perte encerclant cette unique scène illuminée où dansent des mortels, comme un défi à l’obscurité.»

Si certains d’entre vous pensent encore que Stephen King est un sous-romancier cantonné dans l’horreur, je n’ai qu’un conseil à leur donner : le lire ! Lire Shining, MiserySac d’Os, La Ligne Verte, Bazaar, l’Histoire de Lisey ou Dolores Clairborne... Et surtout 22/11/63, qui mérite sa place parmi ses meilleurs romans. Car si son œuvre est foisonnante et inégale, on y retrouvera toujours une puissance narrative rare, une réelle épaisseur des personnages, un art de tirer les ficelles du récit en maître du suspense, un humour caustique et salvateur, et surtout cette profondeur humaine, psychologique et émotionnelle qui est la marque des bons romanciers. Il serait dommage de vous en priver.

Gaëlle Nohant




5 mars 2013

Parlons boutique avec Stephen King


Bonjour à tous,

Comme je suis plongée en ce moment dans "22/11/63" du maître King, qui m'inspirera probablement un prochain billet, je vous propose pour patienter de (re)lire un billet que j'ai écrit il y a plusieurs années sur son petit traité d'écriture, "On writing a memoir of the craft", ou "Ecriture, mémoires d'un métier." Chaque fois que je suis plongée dans un bon roman de Stephen King, j'ai envie de relire tous ceux qui se sont inscrits dans mon imaginaire. Shining, Ça (dans le dernier, une incursion à Derry fait en guise de clin d'œil joyeux, mélancolique et inquiétant à la fois), Dead zone, Misery, Sac d'Os, La Part des Ténèbres, La ligne verte, Bazaar... Combien d'écrivains peuvent se vanter d'avoir créé autant d'histoires fortes, de personnages si denses qu'il nous semble les avoir fréquentés, d'avoir mêlé tant de scènes, d'images à la trame de nos vies et d'avoir su jouer en virtuose de nos hantises les plus profondes et de nos sentiments au point que le livre achevé, nous étions parfois aussi lessivés émotionnellement que nous l'avions vécu? Ils sont peu nombreux, vous l'admettrez. Alors pour tous ceux qui considéreraient encore Stephen King comme un auteur de seconde zone parce que les couvertures de ses livres sont noires, et pour tous les autres qui l'ont lu et et ont compris depuis longtemps qu'il étant un grand romancier aimant ausculter les abîmes de nos angoisses, petite visite chez un maître en écriture romanesque.



Dans un avant-propos à Ecriture, Stephen King nous dit d'entrée de jeu, et c'est honnête, vous en conviendrez :

"Ce livre n'est pas bien long, pour la simple raison que la plupart des livres qui parlent d'écriture sont pleins de conneries. Les romanciers, moi y compris, ne comprennent pas très bien ce qu'ils font, ni pourquoi ça marche quand c'est bon, ni pourquoi ça ne marche pas quand ça ne l'est pas. J'imagine qu'il y aura d'autant moins de conneries ici que le livre sera court."

Dans ce court manuel, Stephen King raconte les étapes qui ont peut-être fait de lui un écrivain, nous disons bien peut-être, parce qu'il ne suffit pas d'avoir souffert pour être écrivain, et encore moins pour être un bon écrivain... sinon, c'est bien simple, on marcherait sur des grands écrivains tant les rues en seraient jonchées, et tous les rescapés des camps seraient devenus Primo Levi.
Cependant, dans la vie d'un auteur, il y a des poteaux indicateurs. Un jour, on réalise qu'on a envie d'écrire des histoires. Un autre jour, on découvre qu'on peut captiver un public : Stephen King vendait des histoires horrifiques dans la cour du lycée, ce qui lui valut quelques savons de l'administration scolaire...
Et puis un jour, il écrivit Carrie.
On ne sait jamais à quel carrefour le destin attend un écrivain. Le carrefour de Stephen King s'appelait Carrie White, c'était une adolescente mal dans sa peau, douée de télékinésie, affligée d'une mère tyrannique et bigote. Il n'aimait pas trop ce personnage. Il avait connu deux Carrie White dans sa vie scolaire, il ne les avait pas défendues glorieusement contre la vindicte publique, il les avait regardées se défaire peu à peu sous le regard des autres :


"Sondra et Dodie étaient toutes les deux mortes le jour où j'ai commencé à rédiger Carrie. Sondra [...] était atteinte d'épilepsie et mourut pendant une crise. Elle vivait seule, si bien qu'il n'y avait eu personne pour lui porter secours lorsque sa tête s'était tordue dans le mauvais sens. [...] Peu après la naissance de son deuxième enfant, Dodie descendit dans la cave et se tira une balle de 22 dans l'abdomen. Ce fut un coup heureux (ou malheureux, selon le point de vue que l'on adopte) qui toucha la veine porte et la tua. En ville, on attribua ce suicide à la dépression post partum. Comme c'était triste. Moi, je me suis demandé si un blues post-lycée tenace n'avait pas aussi quelque chose à voir là-dedans.

Je n'ai jamais aimé Carrie, [...] mais grâce à Sondra et à Dodie, j'ai fini par la comprendre un peu. J'ai pitié d'elle, mais j'ai aussi pitié de ses camarades de classe, car j'ai jadis été l'un d'eux."


L'un d'eux. Pas meilleur, pas le pire. Mais celui qui prit sa machine à écrire pour parler à la place de toutes les Sondra et les Dodie du monde. Le personnage de Carrie est déchirant et inaccessible. Le lecteur impuissant ne peut la sauver de sa descente aux Enfers, pas plus que Stephen ne pouvait sauver les pauvres filles de sa classe. Mais l'auteur la venge, et il nous enchaîne à elle de manière à ce que nous ne puissions plus l'oublier.



Depuis, il y a eu le massacre de Columbine, d'autres tueries, d'autres ados parias. Mais tout était déjà là, des années plus tôt, entre les pages de Carrie.

Et ce livre fit de Stephen King un écrivain.


Un livre où il parlait d'une fille qu'il n'avait pu aimer, mais à laquelle il avait consacré des centaines de pages... ce qui était quand même une façon de l'aimer.

Dans la suite de son livre, il aborde précisément les personnages. Et il est certain qu'avec Carrie, il a appris qu'un personnage pouvait avoir sa vie propre, qu'on pouvait ne pas le trouver sympathique mais s'attacher à ses pas, parler pour lui, être assez près pour entendre son cœur battre :

"Pour moi, ce qui arrive aux personnages au fur et à mesure que progresse une histoire dépend seulement de ce que je découvre sur eux tandis que j'avance : autrement dit, de la manière dont ils se développent. Parfois, ils se développent peu. S'ils se développent beaucoup, ils commencent à influer sur l'histoire au lieu que ce soit le contraire. [...] J'estime que les meilleurs romans finissent toujours par avoir les gens pour sujets, plutôt que les événements ; autrement dit, que les histoires sont cornaquées par les personnages. [...] Et si vous faites bien votre boulot, vos personnages commenceront à faire des choses d'eux-mêmes. Je sais qu'on trouve cela un peu inquiétant quand on n'en a pas fait l'expérience soi-même, mais c'est sensationnel quand ça vous arrive."

Il donne un très bon exemple de cette chair dont s'étoffent les personnages, comme s'ils s'éveillaient à la vie au cours de l'histoire, cessaient d'être des pantins pour devenir de vraies personnes : celui de Paul Sheldon, l'écrivain de Misery. Au départ, Misery était une situation dont il avait rêvé... (je donnerais cher pour hériter de quelques rêves de Stephen King ! Bon pas TOUTES les nuits, mais juste de temps en temps) : un écrivain handicapé, séquestré par une infirmière psychotique décidée à le forcer à écrire un nouvel épisode de la vie de Misery Chastain, son héroïne préférée. Cette situation de départ était pour King une excellente idée de nouvelle. Paul Sheldon finirait assassiné, et sa peau fournirait la reliure du nouveau Misery... Mais en cours de route, le personnage prit corps et modifia l'histoire :

"...mais en fin de compte ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées. Paul Sheldon se révéla être un personnage plein de ressources, beaucoup plus que ce que j'avais tout d'abord crû, et ses efforts pour jouer les Shéhérazade et sauver sa vie me donnèrent l'occasion de dire certaines choses sur le pouvoir rédempteur de l'écriture que je ressentais depuis longtemps, mais n'avais jamais pris le temps de mettre au clair."


Cette chose-là est toujours difficile à comprendre : que lorsque les personnages attrapent l'envie d'exister, ils ne vous demandent pas la permission, et c'est peine perdue de les forcer à respecter votre volonté. Ils vous narguent, parce qu'ils savent bien que les torgnoler, les attraper par le col et les faire rentrer dans les clous prévus pour leurs déplacements les rendra moins vivants, ce qui desservira l'histoire. Donc l'auteur est piégé, et doit modifier son histoire en fonction des personnages, et non l'inverse... Stephen King se définit comme le premier spectateur de ses histoires. Ma petite expérience va dans le même sens, et c'est en quoi l'écriture est grisante. Car s'il ne s'agissait que de faire s'agiter des poupées de chiffon de droite et de gauche, qui parleraient comme vous, seraient d'accord avec vous, feraient tout ce que vous leur soufflez, quel serait l'intérêt?



Il y a pas mal d'anecdotes réjouissantes dans ce livre, on y apprend que "La vérité est que tous les écrivains sont pompants. En particulier entre la première et la deuxième mouture, quand la porte du bureau s'ouvre et que la lumière du monde vient l'inonder"...
Bien sûr, ce sont de basses calomnies. L'écrivain est par essence charmant, d'humeur égale, et il est difficile de trouver moins susceptible.
On y apprend aussi que Stephen King s'est choisi une lectrice fétiche qui n'est pas toujours tendre, voire résolument vache : sa femme. Enfin, c'est son choix, et nous le respectons.

Pour finir, trois conseils qui me ravissent par leur humour ET leur exactitude : le premier concerne les dialogues. L'auteur explique que ce qui compte, ici comme dans tout le texte, c'est l'honnêteté, éthique de romancier qu'il partage, entre autres, avec Chandler :



"Si vous êtes honnête quant aux mots que vous faites sortir de la bouche de vos personnages, vous découvrirez que vous vous exposez aussi à pas mal de critiques. Pas une semaine ne passe sans que je reçoive au moins une lettre furibarde (et la plupart du temps, plusieurs) m'accusant d'être grossier, bigot, homophobe, assassin, frivole ou carrément psychotique. Dans la plupart des cas, ce qui a échauffé la bile de mes correspondants figure quelque part dans un dialogue : 

"Tirons-nous de ce putain de bled", ou "On n'encaisse pas trop les nègres, dans le coin", ou encore : "Où tu te crois, sale con de pédé ?"
[...] Ce qui compte est de laisser chaque personnage s'exprimer librement, sans s'occuper de ce que pensent les gens bien-pensants ou les dames de la paroisse. Faire autrement serait de la couardise ou de la malhonnêteté ; et croyez-moi, écrire de la fiction en Amérique en ce début du vingt et unième siècle n'est pas un boulot pour les froussards intellectuels."


Petit apparté : Aujourd'hui, même en France, ce pays si exemplaire de libertés protégées, si vous créez un personnage pédophile, raciste ou simplement cinglé, il y a de grandes chances pour qu'on vous accuse d'être vous-même, forcément, puisque la créature est sortie de votre cerveau malade, un pédophile (au moins un peu, allez ! Y a pas de fumée sans feu...), un raciste (sur les bords) ou un cinglé (si, allons quoi, vous écrivez de ces trucs !). Ce qui est une preuve de courte-vue, car si on ne plonge pas un peu dans leur crâne, comment comprendre les pédophiles, les cinglés ou les racistes ?... Hein, je vous le demande ?

Deuxième exemple : les adverbes. Toute personne prétendant écrire un livre se trouve confronté à ces bestioles, et croyez-moi, c'est une sale engeance. Comme le dit Stephen King avec une bouleversante justesse :

"Comme la voix passive, ils donnent l'impression d'avoir été créés pour le bonheur des écrivains timides. Lorsqu'il utilise la voix passive, l'écrivain trahit en général sa peur de ne pas être pris au sérieux ; elle est la voix des petits garçons à la moustache dessinée au cirage et des petites filles clopinant dans les talons hauts de maman. Avec l'adverbe, l'écrivain trahit le fait qu'il craint de ne pas s'être exprimé avec clarté, d'être passé à côté de ce qu'il voulait souligner."


La voix des écrivains timides... c'est trop joli, et tellement vrai (foi d' écrivain timide). Et il ajoute :

"J'estime que la route menant en enfer est pavée d'adverbes et je le crierai sur les toits. Pour le dire autrement, les adverbes sont comme les pissenlits. Un seul et unique sur votre pelouse, c'est ravissant. Oubliez de l'arracher et, quelques jours plus tard, vous en aurez cinq, puis cinquante le lendemain et, mes chers frères et sœurs, votre pelouse sera recouverte totalementcomplètement et superlativement de pissenlits."

Juste avant d'aller retrouver ma corvée quotidienne de desherbage... pour le cas où certains espèreraient se passer de pissenlits en abusant de synonymes puissants en guise de verbes déclaratifs, je vous préviens : attention, maître King vous a à l'œil, les petits pères :


"Certains écrivains tentent de contourner la règle pas-d'adverbes en shootant le verbe déclaratif aux stéroïdes anabolisants. Le résultat est bien connu par les amateurs de littérature de gare :


"Pose ce révolver, Utterson !" grinça Jekyll.
"Continue de m'embrasser !" hoqueta Shayna.
"Espèce de sale allumeuse !"éructa Bill."



N'écrivez pas comme ça... s'il vous plaît !
Le verbe déclaratif le plus courant est dit, comme dans dit-il, dit-elle, dit Billdit Monica."




"Ok, ok, Stephen ! Si tu le prends comme ça !" explosa Gaëlle.

Sur ce, elle claqua la porte vertement, la rouvrit plus délicatement, dit au-revoir et merci, gentiment, demanda poliment si on en avait terminé pour la leçon du soir, et si elle pouvait aller de ce pas retrouver son manuscrit horriblement raturé... et Stephen King lui répondit chaleureusement, avec un éclair de malice dans l'œil :

"Il y a eu des moments pour moi où écrire a relevé de l'acte de foi, a été un crachat dans l'œil du désespoir. La deuxième partie de ce livre a été rédigée dans cet esprit. Je me la suis sortie des tripes, comme nous disions quand nous étions gosses. L'écriture n'est pas la vie, mais je crois qu'elle peut être parfois le moyen de revenir à la vie. C'est quelque chose que j'ai découvert pendant l'été 1999 lorsqu'un homme, au volant d'un van bleu, a bien failli me tuer."

— "Ah ouais, c'est sûr que c'est pas facile, tout ça... Non mais te bile pas, Stevie, je crois que je pige ce truc, là, enlever tous les mots inutiles, les orties, tout ça... dit-elle, conciliante.

— Et tu vois, du coup, t'as même plus besoin d'adverbes, ou de verbes à la con. Hop, disparus ! Au fait, tu sais que je n'suis pas vraiment , hein ?... Juste dans ta tête, parce que tu es très fatiguée? Ok... Maintenant, tu peux aller dormir, va..."

Elle acquiesça, souriante, et éteignit la lumière du bureau.

Mais quoiqu'il en dise, il était là, dans le noir. Et il la regardait. Maintenant qu'elle y réfléchissait, son regard avait quelque chose d'anormal. Etait-ce le disque de la pleine lune ? Le hurlement rauque d'un chien sauvage dans le lointain ? La lueur furtive de phares qu'on eût dits ensanglantés ?

Elle se dit qu'il était temps d'aller dormir. Et plus vite que ça.




A bientôt.

15 février 2013

Le Seigneur des Porcheries : il suffira d’une étincelle



«Selon les termes de Dale Murphy, la plèbe de Baker est une foule surmenée, intarissablement mélancolique, de patriotes sectaires qui verraient volontiers tous leurs voisins bien-aimés se balancer au bout d’une cravate en fil de fer, pendus aux réverbères tout au long de la route du boulot. C’est le pays des autocollants «Jésus est parmi nous!» sur les râteliers à fusils, le pays où l’église est le pivot de la vie quotidienne, où la marque de sa voiture compte plus pour le prestige d’un homme que sa femme, où les racines familiales plongent, et parfois s’entrelacent, aussi profond que l’eau de source. La communauté tourne autour de mariages, d’enterrements, de rencontres sportives scolaires, de la maxime éternelle selon laquelle «ça ne peut pas merder si je bosse un max», et de l’absorption quotidienne d’une quantité aussi importante que possible de bibine.»

Si Tristan Egolf n’avait pas grandi dans la petite ville de Washington dans l’état du Kentucky, à la limite du Mid-Ouest et du sud profond, dans cette Corn Belt truffée de fondamentalistes et de nerveux de la gâchette, il ne serait sans doute pas devenu ce romancier virtuose dézinguant de son style aux accents céliniens, entre désespoir et humour féroce, la bêtise crasse d’une certaine Amérique. Si on ne sait jamais trop ce qui fabrique un écrivain, il y a fort à parier que passer ses premières années dans la peau d’un paria, se sentir étranger au monde qui vous entoure est une bonne école. Si Tristan Egolf avait grandi à New York ou à San Francisco, il n’aurait peut-être pas écrit Le Seigneur des Porcheries (Lord of the Banyard), éblouissant premier roman à l’odeur de soufre à côté duquel le gros de la production littéraire de ces vingt dernières années apparaît tiède et sans saveur.

 Âgé d’une vingtaine d’années, Egolf débarque à Paris avec son manuscrit sous le bras. Alors qu’il joue de la trompette sur un pont, Marie Modiano, la fille du romancier, le rencontre et l’héberge un temps. S’attachant chaque jour davantage à ce garçon singulier, les Modiano découvrent en lisant son manuscrit qu’ils ont affaire à un écrivain prodige. Le Seigneur des Porcheries ayant été refusé par soixante-dix éditeurs américains, Patrick Modiano le recommande chez Gallimard qui le publie. C’est le début de la légende d’un écrivain météore qui sortira trois romans-dynamites avant de regagner son pays natal et d’y mettre fin à ses jours le 7 mai 2005, à trente quatre ans, quelques mois après la réélection de Georges Bush. Comme si voir triompher à nouveau cette Amérique-là, celle qu’il s’était appliqué à vitrioler si talentueusement, était la goutte qui faisait déborder le vase du désespoir.
Disparaissant à peine surgi, Egolf s’est inscrit au panthéon des auteurs cultes dont les romans circulent sous le manteau, aux côtés de John Kennedy Toole ou de Salinger. Il partage avec Quentin Tarantino une certaine jubilation pour les jeux de massacres, excelle dans la peinture du chaos et de la déliquescence de sociétés avariées, consanguines, pourries de l’intérieur par des décennies en vase clos, ruminant une culture faite de violence, d’intolérance et de préjugés.

Le Seigneur des Porcheries a pour héros un paria souffre-douleur, John Kaltenbrunner, dont la prouesse a été de survivre à son enfance à Baker, au fond de la Pullman Valley, dans cette Corn Belt profonde où le système éducatif est un «reliquat pétrifié du principe de Satan le Malin géré par des créationnistes irréductibles, des paranoïaques de la guerre froide, et, selon les propres termes de John, «des cas d’école d’arriération mentale.» Les habitants y croient «dur comme fer que les dinosaures ont disparu parce que Noé n’avait pas assez de place pour eux sur l’arche.» L’alcool y coule à flots, le shérif Tom Dippold s’y fait réélire chaque année grâce à sa gestion minimaliste et à sa politique de non intervention dans les affaires de violences domestiques, et un gang de «harpies fondamentalistes» y sévit impunément, hantant les hôpitaux à la recherche de malades au dernier stade à dépouiller de leurs biens terrestres. Orphelin de père et en charge d’une mère atteinte du syndrôme de Cushing, John livrera une bataille sanglante contre les harpies et en particulier contre Hortense, leur sinistre chef de file. Contraint de s’exiler sans un sou, il revient des années plus tard, endurci et décidé à régler ses comptes avec ces bonnes gens de Baker. C’est en prenant la tête des Intouchables de la ville, les «torche-colline» employés à la décharge municipale, qu’il déclenchera une apocalypse jouissive et méritée. «On ne peut pas tuer ce qui ne veut pas mourir», ce mantra rythme le roman comme une injonction à relever la tête, à défendre sa dignité coûte que coûte, fût-ce des profondeurs de la fosse d’égoût où la société vous a précipité :

«L’ultime assertion de John : obligés de subir le supplice de la planche, nous conservions la prérogative, le droit inaliénable de faire une bombe dans les eaux infestées de requins qui nous attendaient.»

Je vous invite à vous jeter sur ce roman désopilant, féroce et poignant, à vous attacher à votre tour à ce héros malmené venu sonner la révolte des Boueux. Et je vous prédis que vous le refermerez avec la gorge serrée, parce qu’un écrivain prodige qui met fin à ses jours rend tout le monde orphelin.

«Pour nous autres, nous aurions le temps de parvenir à nos propres conclusions. En commençant par cette soirée de la fin mai où il apparut pour la première fois sur notre décharge dans son pantalon déchiré et ses chaussures noires orthopédiques, nous ressasserions chacun des souvenirs dont nous disposions, à la recherche d’un indice qui nous permette de comprendre comment un être aussi jeune et étrange avait pu croiser notre chemin, puis le dynamiter aussi complètement, et nous quitter subrepticement pour nous laisser imaginer le reste.»

Gaëlle Nohant

4 février 2013

Ecrire, dit-elle



"L'écrivain a deux vies : une, celle à la surface de soi, qui le fait parler, agir, jour après jour. Et l'autre, la véritable, qui le suit partout, qui ne lui donne pas de repos."


Il y a bien longtemps que je n'avais pas relu Marguerite Duras. Cela datait d'une époque où j'avais lu et relu l'Amant, où j'étais allée voir le film, où j'avais enchaîné avec Barrage contre le Pacifique, La Douleur, Les petits chevaux de Tarquinia et Hiroshima mon amour. J'avais alors pratiquement l'âge de l'héroïne de l'Amant, la fièvre de ces personnages et des paysages du Mékong me parlait, toutes ces images surgies de la lecture entraient en moi comme dans du beurre et je les mélangeais aux miennes. D'emblée, cette écriture s'est imposée à moi par son caractère hypnotique, la force des silences  qui rendaient les mots plus puissants tandis qu'ils se tenaient là, détachés du texte comme des morceaux de glaces sur la mer.
Il a fallu la pièce de Christophe Honoré, Nouveau Roman, — petit bijou aux ambitions parfaitement tenues —, pour me donner l'envie de relire Duras. Je n'ai pas relu l'Amant car il est toujours gravé dans ma mémoire, le chapeau, le bac, la limousine noire, "à quinze ans, j'avais le visage de la jouissance et je ne connaissais pas la jouissance", la violence du frère, la douceur d'Hélène Lagonelle, la pension, l'amour déchiré pour la mère, la dureté de la jeune fille fondant sur le bateau du retour, devenant détresse, reconnaissance  d'un sentiment chargé d'ambiguïté. J'ai découvert Le ravissement de Lol V Stein, Le marin de Gibraltar, relu les Petits Chevaux. Et retrouvé ce style si particulier dont Marguerite Duras parlait à Bernard Pivot, dans l'émission Apostrophes, comme d'une écriture où ce qui importait, c'était attraper les mots avant qu'ils ne s'échappent. Et que la phrase, ensuite, s'organisait autour. Une écriture "presque distraite, qui court, qui est plus pressée d'attraper les choses que de les dire, vous voyez, je parle de la crête des mots, qui court sur la crête, pour aller vite, pour ne pas perdre."

Dans La passion suspendue, recueil d'entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre qui vient d'être réédité, Marguerite Duras évoque son enfance, son travail, la littérature et le théâtre, le cinéma et la passion amoureuse, l'addiction à l'alcool et le communisme où elle s'est égarée un temps. Elle s'interroge sur ce qui fait qu'on écrit, ou qu'on n'écrit pas. S'interroge sur les gens qui n'écrivent pas, "comment font-ils ?" Ce qui signifie, comment font-ils pour n'avoir qu'une vie, être pleinement dans cette vie, ne pas se sentir dédoublés comme les écrivains ? Je comprends cette interrogation car chaque fois que j'ai songé à arrêter d'écrire, j'ai eu le sentiment de perdre quelque chose de vital. L'idée de me résoudre à n'avoir qu'une seule vie m'était insupportable. Mais peut-être ceux qui écrivent n'ont-ils ce ressenti que parce qu'ils se sentent toujours dédoublés, justement. Peut-être ce besoin de multiplier les existences, d'avoir des vies imaginaires, vient-il d'une carence de départ. Vous vivez votre vie, et en même temps vous n'y êtes jamais tout à fait, comme si vous étiez sur la photo sans y être, et qu'une partie de vous s'en était détachée pour observer la scène.

"Souvent, dans la vie, j'ai eu le sensation de ne pas exister — sans modèle aucun, sans référence aucune —, toujours en quête d'un lieu, sans jamais me retrouver là où j'aurais voulu être, toujours en retard, toujours dans l'impossibilité de jouir des choses dont jouissaient les autres. Maintenant l'idée de cette multiplicité me plaît : on se force toujours à atteindre une unicité qui nous appartient, alors que notre richesse, elle se situe dans ce débordement même."

D'un handicap de départ, il s'agirait donc de faire une richesse, une force à laquelle appuyer sa vie pour s'y ancrer davantage, un pont entre sa solitude et celle des autres. A moins que cette difficulté à être tout à fait présent à sa vie et ce besoin d'inventer d'autres existences ne soient dès le départ une valeur ajoutée qu'il faudrait accepter comme telle. Le talent donné à une fragile petite existence humaine d'entrer en résonance avec des milliers d'autres, d'atteindre à l'universel à partir d'un soi modeste et minuscule. Tout comme les musiciens ressentent aussi le monde en musique, les peintres en lignes continues ou heurtées, taches de couleurs et de lumière.

Allez Marguerite, une petite dernière :

"Je crois qu'on écrit vraiment que lorsqu'on croit ne plus écrire, ne plus être tout à fait maître de ce qu'on fait. En général tout le début est jeté. C'est quand je me laisse aller qu'il se passe quelque chose. Il y a à ce moment-là une sorte de désespoir de l'écrivain, d'abdication même : l'écrit arrive seul, dirait-on, fait."

 J'ai connu ces moments de fièvre où l'on sent le livre s'écrire à travers soi. C'est d'ailleurs ce que Jean-Philippe Toussaint appelle "l'urgence", dans un très bel essai paru récemment chez Minuit, L'Urgence et la patience :




«L’urgence est un état d’écriture qui ne s’obtient qu’au terme d’une infinie patience. Elle en est la récompense, le dénouement miraculeux. Tous les efforts que nous avons consentis au préalable pour le livre ne tendaient en réalité que vers cet instant unique où l’urgence va surgir, le moment où ça bascule, où ça vient tout seul, où le fil de la pelote se dévide sans fin. Comme au tennis, après les heures d’entraînement, où chaque geste est analysé, décomposé, et refait à l’infini, mais reste raide, figé et sans âme, il arrive un moment, dans la chaleur du match, où on commence à lâcher ses coups et où on réussit certaines choses qui auraient été inimaginables à froid et n’ont été rendues possibles que par la rigueur et la ténacité de l’entraînement qui a précédé. Dans ces moments-là, dans la chaleur de l’écriture, on peut tout tenter, tout nous réussit, on effleure le filet, on frôle les lignes, on trouve tout, instinctivement, chaque position du corps, le fléchissement idéal du genou, la façon d’armer le bras et de lâcher le coup, tout est juste, chaque image, chaque mot, chaque adjectif pris à la volée et renvoyé sur le terrain, tout trouve sa place exacte dans le livre.»

Ces moments condensent une telle intensité, un tel plaisir d'écrire, qu'ils peuvent vous rendre accro à l'écriture à jamais, quand bien même vous devriez rouler indéfiniment des rochers comme un Sisyphe besogneux pour toucher à nouveau cette incandescence. Cela se mérite. Ce sont des heures qui nous semblent durer le temps d'un battement de cil. C'est d'ailleurs ainsi qu'en général on s'imagine l'artiste, fiévreux, possédé par sa muse. Sauf que contrairement à l'imagerie populaire, il ne suffit pas d'attendre que cela se produise en sirotant une absinthe...Non, on ne l'atteint que par un travail souterrain et sans grâce, souvent assez ingrat et desespérant. 

Sur ce, je vous laisse... J'ai quelques rochers à rouler. 


Gaëlle Nohant