4 novembre 2014

La liberté chérie d'Emilie de Turckheim




La liberté de cette fille-là est une bien jolie chose, qui rayonne à travers ses romans et pourrait même se révéler contagieuse. S’il est des romans sombres, des romans pensifs, des romans qui pèsent leur poids de sens et de chagrin, ceux d’Emilie de Turckheim sont étrangement dansants, désinvoltes, ivres d’une fantaisie débridée qui s’autorise tout. Je l’ai découverte à la rentrée dernière avec Une sainte, l’histoire résolument farfelue d’une visiteuse de prison à qui il pousse des ailes, bien qu’il devienne vite évident que les chemins qu’elle emprunte pour gagner son auréole sont pour le moins tortueux. Deux conclusions s’imposaient après cette lecture : on se trouvait face à une romancière qui ne s’encombrait pas de vraisemblance, et qui avait une écriture aussi lapidaire et tenue que ses récits étaient échevelés. Comme si l’un était la condition de l’autre. Fouetter les chevaux de l’imaginaire et retenir le mors aux dents de l’écriture. Liberté et maîtrise, galop conduit par une main de fer sous le velours des mots.

«Il part dans un grand rire, redevient sérieux et dit que seul Dieu est en mesure d'ordonner nos péchés du plus mortel au plus mignon. Elle dit qu'elle a tué un chat, prié d'autres dieux, volé de l'argent à sa mère, conduit un innocent en prison, regardé un film pornographique.»

Héloïse est chauve, qui vient de sortir en poche, raconte l’amour flamboyant qui unit Lawrence, un homme dans la force de l’âge et Héloïse, héroïne tout feu tout flamme dévolue à cette passion qui a commencé en coup de foudre alors qu’elle n’était qu’un bébé de cinq mois. Si l’on admet comme préambule qu’un bébé puisse tomber amoureux à cinq mois et attendre impatiemment son heure, Don Juan en puissance ensorcelant un objet de ses désirs désarmé d’avance par tant de détermination et d’ardeur, voilà un roman d’amour qui vous emporte à la manière d’un torrent de vie sauvage et tumultueux, capricieux et généreux. Emilie de Turckheim a l’art de vous désarçonner par son impertinence avant de vous serrer le cœur comme par inadvertance. 

«Lawrence s’agenouille. il voudrait savoir où Héloïse trouve le courage de hurler sans économie, sans médiocrité. Il y a de l’amour, du désespoir, une stupéfaction de vivre dans son cri. Lawrence aimerait avoir la force et l’impudeur d’être en vie comme Héloïse est en colère. Il rêve d’une existence où chaque geste et chaque parole aurait le même excès.»


Le joli mois de mai, qui se déguste avec raffinement et concentration, est une variation originale sur le thème du «roman policier en chambre close». Un huis-clos où faisandent des sentiments emmêlés, de vieilles rancunes et des haines recuites attisées par la perspective de l’héritage de Monsieur Louis, propriétaire d’un hôtel pour chasseurs. C’est Aimé, l’homme à tout faire du défunt, qui nous raconte l’histoire, et la maîtrise stylistique de l’auteur lui donne la stature d’un personnage de Faulkner ou de Steinbeck. Aimé observe la comédie grinçante jouée par ces héritier supposés rassemblés par la convoitise dans la maison de Monsieur Louis, son œil aiguisé par des blessures secrètes scrute cette galerie de personnages arrogants, veules, falots et cupides.  Qui héritera, qui a tué, qui est mort ? Voilà un roman réjouissant et vénéneux, dont la saveur âpre et relevée vous reste longtemps sur les papilles après la lecture, et dont la construction impeccable s'appuie sur une prouesse stylistique.

«L’amour-propre c’est quand on décide de s’aimer soi-même pour être aimé au moins par quelqu’un.»



Et voici que pour la rentrée, Emilie de Turckheim qui n’est jamais où on l’attend, passant du roman policier revisité au roman d’amour transgénérationnel ou au conte amoral, nous offre La disparition du nombril, le journal de sa deuxième grossesse, qui est davantage l’affirmation éclatante d’une féminité heureuse, farouche et libertaire qu’un témoignage à destination des futures mères. Certes, Emilie a la nausée et son minuscule locataire, «la petite prune», influe sur ses états d’âme et pèse parfois sur sa liberté de mouvement, mais la maternité n’est pour elle qu’une dimension particulière d’une vie intensément vécue. Qu’elle se remémore d’anciennes liaisons dont la morsure demeure, pose nue, visite les prisons, ait des craintes pour son bébé ou joue à cache cache avec son petit garçon, Emilie de Turckheim dresse l’autoportrait d’une femme sensuelle et fantaisiste qui n’entend renoncer à aucune des variations de son être et nous interroge en chemin sur l’évolution du destin des femmes et leur liberté toujours à conquérir.

«Quelle révolution que d’écrire et de ne jamais interrompre le geste, couler de toute sa mémoire, ployer sous le poids du désir toujours neuf, toujours grave, toujours urgent, d’écrire.»


Surtout continez à écrire, Emilie, et à entraîner sur ses chemins de traverse des lecteurs intrigués et consentants, prêts à se laisser bousculer et ensorceler par la singularité de votre imaginaire.

Gaëlle Nohant

15 octobre 2014

Robert Goolrick, Eric Reinhardt, Gaëlle Josse : La vie sur un fil









Parmi mes coups de cœur de la rentrée littéraire, Robert Goolrick, pour lequel j'avais déjà confessé ici mon admiration, nous propose avec La chute des princes un roman au croisement de ses deux veines littéraires romanesque et autobiographique, narrant la chute de ces jeunes loups de la finance new  qui, dans les années 80, brûlaient leurs vies telles ces allumettes qui ne retrouvent jamais "l'incandescence originelle". Si vous avez vu Le loup de Wall Street de Scorsese, vous retrouverez ici la frénésie, l'hystérie de cette époque où l'on enseignait à la fine fleur des universités américaines la rapacité sans scrupules, l'ivresse de la cupidité, les séductions vénéneuses d'un monde taillé pour des hommes d'airain shootés à la coke où la moindre faiblesse vous valait d'être laminé, effacé de ce monde dont vous aviez cessé d’être digne. Le culte de la performance, de la productivité, de la flambe, de la beauté des corps, de tout ce qui s'achète et se consomme, biens matériels et êtres humains, amour et amitié... Mais si Le loup de Wall Street de Scorsese n'apprenait rien de ses déboires, celui de Goolrick nous parle ici depuis les limbes où l’ont précipité sa chute : une vie ordinaire de libraire chez Barnes &Nobles, où il garde la nostalgie de sa toute-puissance passée, de cette vie de luxe et d’adrénaline où décrocher un poste se jouait au poker et où «Nous savions qu’à condition de vouloir tous la même chose, chacun recevrait sa part égale de gloire et de désolation.» Une vie qui l’a consumé corps et âme mais gardé en vie tandis que s’amoncelaient autour de lui les cadavres des victimes de ces vies étincelantes à la vacuité mortifère. La chute des Princes, c’est Le loup de Wall Street avec un supplément d’âme, vu sous l’angle de la tragédie grecque et de la rédemption, dont Goolrick confesse qu’elle est au fond son seul sujet.


«Comment pouvons-nous abriter pareilles splendeurs dans nos cœurs, malgré tout ce que nous avons fait personnellement pour souiller cette beauté, tous nos péchés par action et par omission, nos exactitudes, nos faux-départs et nos intentions mensongères, nos promesses sous cocaïne, dans le noir, jamais tenues ? On continue notre petite vie, on équeute les haricots, on sort le chien, on essaie de toutes ses forces de trouver dans la vie quotidienne le souvenir sacré, ce lieu où l’on vit dans une beauté et une terreur telles qu’on craint que le cœur lâche. Pourtant, il résiste. Le cœur tient, pour toujours.» 


 Dans «L’amour et les forêts», Eric Reinhardt s’attache à une lectrice que son idéalisme et sa sensibilité exacerbée au monde ont prédisposée à tomber dans le piège d’un mari pervers et manipulateur. Bénédicte Ombredanne lit comme on cherche l’air pour ne pas se noyer, elle sait que les livres peuvent sauver, elle a d’ailleurs trouvé dans un roman de Reinhardt des mots qui l’ont nourrie et réparée. Elle lui livre en échange, peu à peu, la tragédie de sa vie quotidienne, le combat qu’elle mène pour ne pas abdiquer, disparaître, se laisser tuer à petit feu. Comment une femme sensible, intelligente et brillante a-t-elle pu tomber dans la dépendance d’un tyran domestique ? Cette énigme au cœur du roman compose, au fil d’une forme d’enquête psychologique, un beau portrait de femme échappant aux définitions, qui aspire à l’abri des forêts et à celui de l’amour mais incarne elle-même une forêt d’ombres opaques où la lumière surgit au détour d’une clairière. Forte et vulnérable, capable de renaître à elle-même ou de se laisser anéantir, le talon d’Achille la jeune femme est sans doute cette aspiration à «une vie incandescente», cette foi en l’existence qui l’a conduite à entretenir la fiction d’un mariage heureux. Qu’il mette en scène le harcèlement conjugal ou raconte comment Bénédicte se reconquiert à la faveur d’une vraie rencontre amoureuse ou de la pratique radieuse de l’écriture, Eric Reinhardt est ici au sommet de son art et il y a fort à parier que Bénédicte Ombredanne, héroïne poignante et lumineuse, vous accompagnera longtemps. «J’ai toujours été profondément touché par les destins empêchés», confie le romancier. Touché et inspiré, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. 


«Je n’ai pas capitulé. Je suis toujours vivante. Je suis seule à diriger ma vie, contrairement aux apparences. La beauté, je sais très bien où aller la cueillir, rien ni personne ne pourra plus m’empêcher d’exercer ce droit, à commencer par mon mari, voire mes enfants, ou le lycée, ou les convenances.»



Dans son dernier roman, Le dernier gardien d’Ellis Island, Gaëlle Josse nous entraîne à New York en novembre 1954. Quelque jours avant que le bureau fédéral ne vienne fermer l’un des centres d’immigration les plus célèbres du monde,  John Mitchell, son dernier gardien, couche sur le papier les souvenirs obsédants d’une vie passée à côtoyer ces immigrants débarquant des entreponts sordides avec pour seuls trésors quelques effets personnels, le rêve d’un avenir meilleur et leur dignité. Malgré sa volonté de demeurer un cerbère neutre et inflexible défendant aux indésirables l’accès à la «Porte d’or» de l’Amérique, John Mitchell a parfois été conduit à trahir sa mission, par amour ou par simple sursaut d’humanité. Il a franchi la ligne rouge, d’abord en s’éprenant passionnément de Nella Casarini, jeune immigrée italienne un peu sorcière débarquée du Cincinnati avec son jeune frère simple d’esprit, ensuite en prenant le risque de faire rentrer aux Etats-Unis un anarchiste italien qui constituait un danger pour sa patrie mais l’avait impressionné par sa franchise, son charisme et sa fierté. S’il n’est ni un héros ni un rebelle, John Mitchell est un homme simple que la proximité de tous ces destins n’a pu laisser indifférent. Et comment rester de pierre devant ces exilés fuyant la misère ou l’oppression, accrochés à l’espoir d’une deuxième chance dans cette Amérique fantasmée en pays de Cocagne ? Dans un style nu et poétique, Gaëlle Josse laisse résonner ces destins innombrables et nous donne à aimer ce gardien hanté par les fantômes d’Ellis Island.


«Je sentais en face de moi la présence brûlante de Lazzarini, une présence minérale, compacte, comme celle d’une pierre chauffée à blanc, avec ce regard sombre, profond, qui paraissait soupeser son interlocuteur et saisir aussitôt ce qu’il avait dans le ventre. 
C’était une présence trop intense, trop sauvage pour ce bureau de l’administration américaine, avec ses classeurs rangés et ses stylos alignés, une présence avec quelque chose d’irréductible, une menace non exprimée, d’autant plus étrange qu’à ce moment précis, l’homme était à ma merci. Le filet s’était refermé sur lui, mais rien ne semblait pouvoir entamer sa fierté. Et malgré ses vêtements de pauvre, sa chemise élimée et ses sandales de corde, Lazzarini était un seigneur.»


Trois romans, trois univers singuliers, mais qui tous soulignent à quel point notre vie terrestre est fugace, risquée, aléatoire et fragile, et affirment en même temps à quel point nos existences minuscules ont le pouvoir d'irradier l'obscurité du monde avec la grâce instantanée des étoiles filantes. Belles lecture à vous.

Gaëlle Nohant

25 août 2014

Frédéric, Oona & Salinger






«Cette enfant seule dans New York se cherchait un protecteur, quelqu’un pour l’adopter, comme un chat qui fait semblant d’être indépendant et réclame son bol de lait à heures fixes. Elle ne pouvait se contenter d’un adolescent belliqueux, d’un fantassin expatrié, d’un écrivain ombrageux et encore moins d’un vétéran traumatisé... Mais pour comprendre cela, il fallait avoir au moins vingt ans de plus.»


En cette rentrée littéraire, Frédéric Beigbeider nous propose avec Oona & Salinger ce qu’il appelle une faction : une fiction vraie, une histoire vécue qu’il s’est approprié pour lui donner une densité romanesque, nourrissant de son imaginaire ces mystères et ces ellipses qui sont le miel des écrivains. C’est l’histoire du romancier J.D. Salinger, à l’époque où il n’était qu’un débutant ombrageux et timide, encombré de lui-même mais déjà armé de sa vocation. L’époque où il tomba amoureux de la très jeune Oona O’Neill, «it-girl» du New York mondain des années 40, petite fille riche mal-aimée par un père célèbre et briseuse de cœur à l’âme fragile et écorchée qui traînait avec d’autres héritières charmantes et capricieuses, Gloria Vanderbilt et Carole Marcus, et avec leur ami Truman Capote, dont l’esprit snob et caustique faisait déjà des ravages. 





«Si l’on n’était attiré ni par l’argent, ni par l’extravagance... Si l’on cherchait une autiste à protéger, un ange à sauver... On risquait fort de tomber dans le piège d’Oona.»



Des soirées enfumées du Stork Club à une nuit sur la plage naquit un long flirt fitzgeraldien qui finirait mal, car Jerry aimait Oona en espérant la changer et Oona n’aimait pas assez Jerry.  Hemingway, qui devint l’ami du jeune Salinger pendant la libération de la France, déclare dans le roman : « Tout écrivain doit avoir un jour le cœur brisé, et le plus tôt est le mieux, sinon c’est un charlatan. Il faut un amour originel complètement foireux pour servir de révélateur à l’écrivain.»


De ce point de vue, on peut dire que l’idylle ratée entre le ténébreux Jerry et la belle Oona contribua à forger l’écrivain Salinger. Si Oona vécut sa grande histoire d’amour avec Charlie Chaplin, qu’elle rencontra à Hollywood et épousa pendant que Jerry était plongé dans l’enfer de la guerre, la jeune fille brisa le cœur de l’écrivain qui lui écrivit des années durant, offrant à cette muse indifférente son désespoir et son humanité brisée, son amertume et son ironie. Ces lettres, Frédéric Beigbeider n’a pas eu le droit de les lire ; alors il a choisi de les imaginer, et c’est un pari osé mais plutôt réussi. Car si son amour malheureux pour Oona servit de révélateur à l’écrivain, la guerre le changea à jamais et c’est un vétéran traumatisé qui se retira du monde pour se réfugier au fond des bois de Cornish peu après son retour en Amérique. Les pages que Beigbeider consacre à la guerre de Salinger, du débarquement de Utah Beach aux terribles combats de la forêt de Hürtgen et à la libération des camps, sont sans doute les plus fortes du roman, ténèbres absurdes ensoleillées par l’amitié nouée entre le célèbre Hemingway et ce jeune débutant insolemment doué. Entre discussions sur l’écriture, propos désabusés sur l’amour et journal de guerre, un grand auteur se fabrique sous nos yeux et l’illusion est convaincante, la fiction prend corps au fil des lettres. 

Si Beigbeider réussit le portrait de ces deux écorchés vifs que furent Oona et Salinger, les rendant fascinants et poignants, il ne s’efface jamais derrière l’histoire qu’il raconte, cabotinant entre ses héros timides unis par leurs silences, jouant les intermédiaires entre eux et nous, leur époque et la nôtre... Les amateurs du personnage Beigbeider s’en délecteront, d’autres seront frustrés qu’il n’abandonne pas tout le champ à ses beaux personnages. Mais finalement, qu’il explore les traumatismes de Jerry ou les fêlures d’Oona, disserte sur l’amour courtois ou les mérites des mariages avec une grande différence d’âge, le romancier laisse le destin de ses personnages résonner avec ses propres questionnements et peu à peu filtrer une émotion qui est sans doute au croisement de leurs vies et de la sienne, donnant tout son sens à la phrase de Drieu la Rochelle qu’il place en exergue du roman : «J’ai envie de raconter une histoire. Saurai-je un jour raconter autre chose que mon histoire ?»

Si vous voulez savourer un roman glamour à souhait, qui oscille sans cesse entre le frivole et le grave, la mélancolie et la légèreté, Oona & Salinger est celui qu’il vous faut. Ne boudez pas votre plaisir, c’est la rentrée !


Gaëlle Nohant









18 avril 2014

Trois femmes puissantes et une terre : l'Argentine






«En Argentine, ce sont les femmes qui ont fait l’histoire», déclarait la romancière Elsa Osorio à son passage à Paris à l’occasion du Salon du livre. Il est vrai que de Mika Etchebéhère, sa Capitana, aux militantes torturées sous la dictature et aux grands-mères de la place de Mai, ses romans mettent en lumière des héroïnes non pas intrépides, mais assez courageuses pour avancer malgré la peur, au nom d’une certaine idée de la justice et de la liberté. Dans son premier roman aux allures de thriller, Luz ou le temps sauvage, une jeune femme se rend à Madrid pour rencontrer l’inconnu dont elle est la fille. Nous sommes en 1998, et cette rencontre est l’aboutissement d’une quête de plus de vingt ans relayée par plusieurs protagonistes luttant pour que les noirs secrets de la dictature militaire ne demeurent pas enfouis, que les ombres n’engloutissent pas cette petite lumière, Luz, qu’on a volée à sa «subversive» de mère pour la donner à un couple proche du pouvoir. Dans ce roman passionnant qui tient en haleine sur près de cinq cent pages, les voix des personnages se mêlent pour délivrer leur témoignage, leur parcelle de vérité, et jouer leur rôle mortifère, pusillanime ou héroïque. Le lieutenant Pitiotti auquel son sadisme a valu le surnom de La Bête, Miriam la pute au cœur tendre, Eduardo le gendre manipulé découvrant son courage ou Mariana, endoctrinée par un père inhumain, tous ces personnages existent avec tant de vérité et de vie qu’ils semblent pétris dans la chair de l’Histoire. 




A l’inverse, dans La Capitana, son dernier roman, Elsa Osorio s’empare d’une matière historique, de quantité de documents et de témoignages, pour bâtir le portrait d’une femme exceptionnelle — Mika Etchebéhère, pasionaria argentine de la guerre d’Espagne — en lui injectant la densité du romanesque. Lui prêtant sa voix et alternant là encore les témoignages et les allers-retours dans le temps, elle s’adresse aussi à son héroïne — et quelle héroïne que cette combattante anarchiste fière et généreuse à laquelle ses idéaux conservèrent jusqu’au bout sa jeunesse et sa vivacité d’esprit ! — pour sonder délicatement cette part de mystère qui ajoute à son aura. Roman d’une vie forgée à la double flamme de l’engagement et de l’amour, La Capitana vous entraîne sur un rythme trépidant de la Patagonie au Berlin des années trente et de Paris à la guerre d’Espagne au cœur de ce tumulte où s’écrivait l’histoire du siècle, et vous offre, en prime, une belle histoire d’amour. Elsa Osorio nous bouscule, nous émeut et nous rappelle que la vie est dans le mouvement et le risque, et ça fait du bien !



«Je suis éblouie par la vie que vous meniez, une vie simple, riche, libre et engagée, unique, éthique et belle, la vie des idées, des émotions, de la passion partagée pour un monde meilleur.»


Ecrivain, scénariste et réalisatrice, Lucia Puenzo n’a pas froid aux yeux quand elle convoque les fantômes de ce pays âpre et sensuel où la douceur se pose comme par inadvertance. Dans Wakolda, son dernier roman, Josef Mengele, le monstrueux médecin d’Auschwitz qui trouva refuge en Argentine, est contraint de fuir sa vie confortable à Buenos Aires pour rallier la Patagonie, cette «Suisse argentine» au pied des Andes. Il faut dire que les agents du Mossad sont sur sa piste en même temps que sur celle d’Eichman, qui sera bientôt enlevé sur le sol argentin pour être jugé en Israël. Sur sa route, il croise Eva et Enzo, qui s’en vont vivre dans le village de Bariloche avec leurs deux fils et leur fillette de douze ans, Lilith, dont le déficit de croissance réveille la convoitise de l’ancien nazi obsédé par la pureté de la race. Convoitise qui va crescendo quand il devine que sa mère est enceinte de jumeaux, son obsession éternelle. L’élégant et arrogant Joseph, qui se prétend vétérinaire, ne tarde pas à s’immiscer dans la vie de cette famille et à s’y rendre indispensable, prenant une chambre dans leur pension, dans cette région dont les paysages à couper le souffle servent de refuge à une communauté d’anciens SS y retrouvant une vie mondaine préservée de la curiosité des chasseurs de nazis. Derrière les hautes grilles et les arbres au feuillage épais, au cœur des forêts ténébreuses où passent des silhouettes furtives, des convalescents au visage bandé et des disciples fiévreux entretiennent la vieille flamme nazie, tandis que Josef soumet peu à peu la gentille petite famille à une emprise d’autant plus glaçante que le lecteur, lui, sait ce dont il est capable. Ce roman subtil, magistralement mené, glace le sang et dérange profondément par le portrait qu’il dresse d’un homme posant sur ses semblables le regard clinique d’un chercheur sur des rats de laboratoire. Si elle sonde les ombres de l’Argentine d’une plume tranchante et ironique, c’est avec une grande délicatesse que Lucia Puenzo ausculte les ambiguïtés, les déchirements et les périls de la fin de l’enfance, restituant finalement toute sa vulnérabilité à l’intrépide Lilith, sa petite héroïne. Du grand art. 

"Josef était un homme de science, il ne croyait ni à la magie, ni à l'alchimie, ni à aucun autre type d'hermétisme. Il ne croyait ni aux montagnes sacrées ni aux villes secrètes où — racontait-on — s'étaient repliés les survivants. Il était convaincu que le destin des hommes se résoudrait uniquement à la surface de la terre. Il fut obligé de prendre un des somnifères avec lesquels il avait endormi les victimes qui, en de rares occasions, avaient éveillé en lui une once inespérée de pitié."



Après l’orage, premier roman aux accents faulknériens de la romancière Selva Almada, a pour cadre un hybride de garage-station service perdu au milieu de nulle part, dans la canicule poisseuse du nord de l’Argentine. Une sorte de Bagdad Café où échouent le révérend Pearson et sa fille Léni suite à une panne de voiture. Le garage est tenu par le Gringo Brauer, qui y vit seul avec ses chiens et cet adolescent, Tapioca, qu’une femme lui a déposé un jour et qui est peut-être son fils. Comme la panne mettra longtemps à être réparée, voilà nos quatre protagonistes forcés de cohabiter le temps d’une journée de chaleur étouffante que viendra déchirer un orage apocalyptique, mettant à nu les desseins secrets, les passions inassouvies, les fragilités et les rapports de force. L’homme de foi qui cherche des âmes à sauver avec la ferveur obsessionnelle d’un chercheur d’or et le garagiste pragmatique et ombrageux qui ne croit qu’au bien et au mal, cette «question quotidienne, concrète, que l’on pouvait affronter avec son corps», se disputent l’avenir du jeune Tapioca avec une violence rentrée qui jaillira dans le déchaînement de l’orage, tandis que les deux adolescents tentent d’écouter cette voix intérieure qui n’appartient qu’à eux, murmure de liberté, questions sans réponse. Roman d’une poésie sauvage et âpre où les hommes parlent peu et disputent leur destin à la tyrannie indifférente de la nature, Après l’orage dépayse complètement et impressionne par sa maîtrise, sa force contenue, son intensité. Il faudra compter avec Selva Almada. 

"Le Christ est amour. Mais ne confondez pas amour et passivité, ne confondez pas amour et couardise, ne confondez pas amour et esclavage. La flamme du Christ illumine, mais elle peut aussi provoquer des incendies."


Gaëlle Nohant.


20 février 2014

Donna Tartt, the secret writer



«Un cœur égaré. Le fétichisme du secret. Ces gens comprenaient, comme moi, les méandres obscurs de l’âme, les chuchotements et les ombres, l’argent qui glisse d’une main à l’autre, le mot de passe, le code, le second soi, toutes les consolations cachées qui élevaient la vie au-dessus de l’ordinaire et faisaient qu’elle valait la peine d’être vécue.»



Ce n’est pas un hasard si Donna Tartt entra en littérature avec The Secret History (Le Maître des Illusions). Ni si elle confesse que Stevenson est un des auteurs qui l’a le plus marquée, précisant qu’il y a un peu du Dr Jekyll et de Mister Hyde dans chacun de ses romans. Et ce n’est pas non plus un hasard si les héros de ses trois romans sont des jeunes gens dont la construction en tant qu’individus et la survie s’organisent autour de secrets qui sont à la fois leurs fardeaux et leurs talismans. Cohérente, Donna Tartt choisit d’envelopper d’ombres et de secret les patientes gestations de ses œuvres pour n’émerger publiquement qu’une fois par décade, à la sortie d’un nouveau roman, donnant quelques interviews en pâture à la presse et à ses fans avant de regagner une existence discrète et cachée. Si nos secrets sont précieux, c’est qu’ils sont l’empreinte agissante de ce «second moi» que nous réprimons tout en aspirant parfois à le lâcher dans le monde dans toute sa violence et sa frénésie. Celui qui participe au processus de l’écriture et sans lequel le roman qu’on écrit serait restreint aux limites étriquées de notre conscient. Nous gardons secrets ce que nous ne pouvons assumer au grand jour, ce qui nous pèse et nous forge, ce qui nous a été confié, ce que nous avons découvert mais souhaitons enclore au fond de nous. Le thème central des romans de Donna Tartt, c’est peut-être cette part de notre nature contre laquelle nous luttons en vain car «nous ne pouvons refuser qui nous sommes.» Dans Le Maître des Illusions, premier roman virtuose et palpitant, Julian Morrows, charismatique professeur de langues anciennes d’une bande d’étudiants surdoués et dandys, prononce ce discours prophétique: 

«Il est dangereux d’ignorer l’existence de l’irrationnel. Plus une personne est cultivée, intelligente, réprimée, plus elle a besoin d’une méthode pour canaliser les impulsions primitives qu’elle s’est efforcée d’éliminer. Sinon ces forces puissantes et archaïques vont s’amasser et grandir jusqu’à se libérer, d’autant plus violentes qu’elles ont été retardées, et souvent assez brutales pour anéantir complètement la volonté.»

Il ne soupçonne pas la force avec laquelle ces mots résonneront aux oreilles de ces étudiants qu’il veut voir promis à un avenir brillant, « les joues lisses, la peau douce, bien élevés et riches.» Une force tellurique les entraînant vers un séisme annoncé dès le brillant prologue, où l’auteur, par la bouche du narrateur Richard Papen, nous apprend qu’ils finiront par tuer un de leurs amis. Car si Donna Tartt aime tendre ses intrigues autour d’un suspense implacable, ce qui l’intéresse n’est pas la résolution du meurtre mais bien le chemin qui conduit un être éduqué, intelligent et sensible, à commettre des actes susceptibles de ruiner son existence. La romancière a beau aimer ses jeunes protagonistes, elle les plonge sans scrupules dans un monde hostile duquel les parents sont absents, qu’ils soient morts, éloignés ou négligents. Ils sont, telle Harriet Cleve-Dufresnes dans Le Petit Copain, livrés à leurs propres ressources face aux dangers auxquels les expose ce «second soi» qui les pousse à s’écarter du droit chemin. Le lecteur tremble pour cette petite Harriet à l’intelligence tranchante dont le cœur est rongé de solitude, de fureur et de désarroi depuis que le meurtre de son frère Robin a anéanti la vie et la joie de sa famille. Tremble de la voir lancée à onze ans dans le projet de châtier l’assassin de son frère, projet qui l’amènera à côtoyer les dangereux et poignants frères Ratliff, bande de pieds nickelés qui compte un ex-taulard paranoïaque et brutal, un prédicateur baptiste, un doux simple d’esprit et un junkie hanté, et à approcher de trop près ces serpents venimeux que les prêcheurs manipulent dans leurs transes publiques, au cœur de ce Mississipi envoûtant et poisseux où Donna Tartt a elle-même grandi. Si Harriett se démène et se confronte à des dangers mortels, c’est pour tenter de survivre au drame qui a plongé sa famille dans un marasme mélancolique et mortifère telle la lave pétrifiant Pompéi. 



Quant à Theo Decker, jeune protagoniste de son dernier roman, Le Chardonneret, il perd sa mère bien-aimée à treize ans dans un attentat terroriste au Metropolitan Museum. Cette explosion qui arrête le cours de sa vie en fixera les données immuables : Le vide torturant laissé par une mère lumineuse, un amour fou pour une jeune musicienne, la rencontre avec un antiquaire auquel il liera son destin et enfin le secret sous la forme d’un tableau, Le Chardonneret, qu’il emporte avec lui sur une impulsion. Trimballant avec lui ce trésor encombrant et dangereux, livré à lui-même, bringuebalé d’un appartement cossu de Park Avenue à la banlieue désertique de Las Vegas avant de rentrer à New York, Théo réalise non sans douleur que le temps passant il ressemble davantage à son père, ce looser impénitent prisonnier de ses combines et de ses trahisons, car «nous ne choisissons pas notre cœur.» Du monde arcane des dealers et des voyous aux sphères ouatées de la haute société new-yorkaise où le désespoir et la lassitude de vivre se rencognent dans les alcôves de vies fondées sur la toute puissance de l’argent et l’obligation de la réussite, Théo s’efforce de se construire tant bien que mal entre ce à quoi il aspire et ce que veut son cœur. Sur son chemin chaotique, il rencontre Boris, irrésistible voyou russe qui devient son meilleur ami et lui demande un jour : « Et si notre méchanceté et nos erreurs étaient la matière même qui détermine notre destinée et nous amène vers le bien?»

Cette question plane en filigrane sur les trois romans d’une romancière qui vous invite dans un univers romanesque où le chemin de la résilience passe par les drogues, les mauvaises rencontres et les périls, mais aussi par les amours déchirantes, les amitiés qui sauvent, les mains qui vous rattrapent dans la vide. Ils sont rares, les écrivains qui savent tout faire à l’instar du grand Dickens, passant avec la même virtuosité de l’humour à la profondeur psychologique, du suspense dramatique au chuchotement de l’intime. Donna Tartt est de ceux-là, elle est aussi rare que douée, aussi n’ajouterai-je que deux mots : lisez-la.

Gaëlle Nohant


«Sauf qu’il y a une chose que je voudrais vraiment vraiment qu’on m’explique. Que fait-on quand on est la victime d’un cœur périlleux ? Que fait-on si ce cœur, pour ses propres raisons insondables, vous mène directement vers une nuée au rayonnement ineffable, loin de la santé, de la vie domestique, de la responsabilité civique, vous déconnecte de tout ancrage social, de toute vertu platement commune et, au lieu de cela, vous conduit droit vers un éblouissant incendie, tout de ruine, d’immolation et de désastre ? [...] Si votre moi le plus profond chante et vous amadoue pour vous guider directement vers le feu de joie, vaut-il mieux tourner les talons ? Se boucher les oreilles avec de la cire ? Ignorer toute la gloire perverse que vous crie votre cœur ? Prendre la voie qui vous mènera consciencieusement vers la norme : horaires raisonnables et carrière, New York Times et brunch du dimanche, tout cela assorti de la promesse de devenir, on ne sait comment, une meilleure personne ? Ou, comme Boris, est-ce mieux de foncer tête baissée, dans un éclat de rire, dans la fureur sacrée qui vous appelle ?»