18 avril 2014

Trois femmes puissantes et une terre : l'Argentine






«En Argentine, ce sont les femmes qui ont fait l’histoire», déclarait la romancière Elsa Osorio à son passage à Paris à l’occasion du Salon du livre. Il est vrai que de Mika Etchebéhère, sa Capitana, aux militantes torturées sous la dictature et aux grands-mères de la place de Mai, ses romans mettent en lumière des héroïnes non pas intrépides, mais assez courageuses pour avancer malgré la peur, au nom d’une certaine idée de la justice et de la liberté. Dans son premier roman aux allures de thriller, Luz ou le temps sauvage, une jeune femme se rend à Madrid pour rencontrer l’inconnu dont elle est la fille. Nous sommes en 1998, et cette rencontre est l’aboutissement d’une quête de plus de vingt ans relayée par plusieurs protagonistes luttant pour que les noirs secrets de la dictature militaire ne demeurent pas enfouis, que les ombres n’engloutissent pas cette petite lumière, Luz, qu’on a volée à sa «subversive» de mère pour la donner à un couple proche du pouvoir. Dans ce roman passionnant qui tient en haleine sur près de cinq cent pages, les voix des personnages se mêlent pour délivrer leur témoignage, leur parcelle de vérité, et jouer leur rôle mortifère, pusillanime ou héroïque. Le lieutenant Pitiotti auquel son sadisme a valu le surnom de La Bête, Miriam la pute au cœur tendre, Eduardo le gendre manipulé découvrant son courage ou Mariana, endoctrinée par un père inhumain, tous ces personnages existent avec tant de vérité et de vie qu’ils semblent pétris dans la chair de l’Histoire. 




A l’inverse, dans La Capitana, son dernier roman, Elsa Osorio s’empare d’une matière historique, de quantité de documents et de témoignages, pour bâtir le portrait d’une femme exceptionnelle — Mika Etchebéhère, pasionaria argentine de la guerre d’Espagne — en lui injectant la densité du romanesque. Lui prêtant sa voix et alternant là encore les témoignages et les allers-retours dans le temps, elle s’adresse aussi à son héroïne — et quelle héroïne que cette combattante anarchiste fière et généreuse à laquelle ses idéaux conservèrent jusqu’au bout sa jeunesse et sa vivacité d’esprit ! — pour sonder délicatement cette part de mystère qui ajoute à son aura. Roman d’une vie forgée à la double flamme de l’engagement et de l’amour, La Capitana vous entraîne sur un rythme trépidant de la Patagonie au Berlin des années trente et de Paris à la guerre d’Espagne au cœur de ce tumulte où s’écrivait l’histoire du siècle, et vous offre, en prime, une belle histoire d’amour. Elsa Osorio nous bouscule, nous émeut et nous rappelle que la vie est dans le mouvement et le risque, et ça fait du bien !



«Je suis éblouie par la vie que vous meniez, une vie simple, riche, libre et engagée, unique, éthique et belle, la vie des idées, des émotions, de la passion partagée pour un monde meilleur.»


Ecrivain, scénariste et réalisatrice, Lucia Puenzo n’a pas froid aux yeux quand elle convoque les fantômes de ce pays âpre et sensuel où la douceur se pose comme par inadvertance. Dans Wakolda, son dernier roman, Josef Mengele, le monstrueux médecin d’Auschwitz qui trouva refuge en Argentine, est contraint de fuir sa vie confortable à Buenos Aires pour rallier la Patagonie, cette «Suisse argentine» au pied des Andes. Il faut dire que les agents du Mossad sont sur sa piste en même temps que sur celle d’Eichman, qui sera bientôt enlevé sur le sol argentin pour être jugé en Israël. Sur sa route, il croise Eva et Enzo, qui s’en vont vivre dans le village de Bariloche avec leurs deux fils et leur fillette de douze ans, Lilith, dont le déficit de croissance réveille la convoitise de l’ancien nazi obsédé par la pureté de la race. Convoitise qui va crescendo quand il devine que sa mère est enceinte de jumeaux, son obsession éternelle. L’élégant et arrogant Joseph, qui se prétend vétérinaire, ne tarde pas à s’immiscer dans la vie de cette famille et à s’y rendre indispensable, prenant une chambre dans leur pension, dans cette région dont les paysages à couper le souffle servent de refuge à une communauté d’anciens SS y retrouvant une vie mondaine préservée de la curiosité des chasseurs de nazis. Derrière les hautes grilles et les arbres au feuillage épais, au cœur des forêts ténébreuses où passent des silhouettes furtives, des convalescents au visage bandé et des disciples fiévreux entretiennent la vieille flamme nazie, tandis que Josef soumet peu à peu la gentille petite famille à une emprise d’autant plus glaçante que le lecteur, lui, sait ce dont il est capable. Ce roman subtil, magistralement mené, glace le sang et dérange profondément par le portrait qu’il dresse d’un homme posant sur ses semblables le regard clinique d’un chercheur sur des rats de laboratoire. Si elle sonde les ombres de l’Argentine d’une plume tranchante et ironique, c’est avec une grande délicatesse que Lucia Puenzo ausculte les ambiguïtés, les déchirements et les périls de la fin de l’enfance, restituant finalement toute sa vulnérabilité à l’intrépide Lilith, sa petite héroïne. Du grand art. 

"Josef était un homme de science, il ne croyait ni à la magie, ni à l'alchimie, ni à aucun autre type d'hermétisme. Il ne croyait ni aux montagnes sacrées ni aux villes secrètes où — racontait-on — s'étaient repliés les survivants. Il était convaincu que le destin des hommes se résoudrait uniquement à la surface de la terre. Il fut obligé de prendre un des somnifères avec lesquels il avait endormi les victimes qui, en de rares occasions, avaient éveillé en lui une once inespérée de pitié."



Après l’orage, premier roman aux accents faulknériens de la romancière Selva Almada, a pour cadre un hybride de garage-station service perdu au milieu de nulle part, dans la canicule poisseuse du nord de l’Argentine. Une sorte de Bagdad Café où échouent le révérend Pearson et sa fille Léni suite à une panne de voiture. Le garage est tenu par le Gringo Brauer, qui y vit seul avec ses chiens et cet adolescent, Tapioca, qu’une femme lui a déposé un jour et qui est peut-être son fils. Comme la panne mettra longtemps à être réparée, voilà nos quatre protagonistes forcés de cohabiter le temps d’une journée de chaleur étouffante que viendra déchirer un orage apocalyptique, mettant à nu les desseins secrets, les passions inassouvies, les fragilités et les rapports de force. L’homme de foi qui cherche des âmes à sauver avec la ferveur obsessionnelle d’un chercheur d’or et le garagiste pragmatique et ombrageux qui ne croit qu’au bien et au mal, cette «question quotidienne, concrète, que l’on pouvait affronter avec son corps», se disputent l’avenir du jeune Tapioca avec une violence rentrée qui jaillira dans le déchaînement de l’orage, tandis que les deux adolescents tentent d’écouter cette voix intérieure qui n’appartient qu’à eux, murmure de liberté, questions sans réponse. Roman d’une poésie sauvage et âpre où les hommes parlent peu et disputent leur destin à la tyrannie indifférente de la nature, Après l’orage dépayse complètement et impressionne par sa maîtrise, sa force contenue, son intensité. Il faudra compter avec Selva Almada. 

"Le Christ est amour. Mais ne confondez pas amour et passivité, ne confondez pas amour et couardise, ne confondez pas amour et esclavage. La flamme du Christ illumine, mais elle peut aussi provoquer des incendies."


Gaëlle Nohant.


20 février 2014

Donna Tartt, the secret writer



«Un cœur égaré. Le fétichisme du secret. Ces gens comprenaient, comme moi, les méandres obscurs de l’âme, les chuchotements et les ombres, l’argent qui glisse d’une main à l’autre, le mot de passe, le code, le second soi, toutes les consolations cachées qui élevaient la vie au-dessus de l’ordinaire et faisaient qu’elle valait la peine d’être vécue.»



Ce n’est pas un hasard si Donna Tartt entra en littérature avec The Secret History (Le Maître des Illusions). Ni si elle confesse que Stevenson est un des auteurs qui l’a le plus marquée, précisant qu’il y a un peu du Dr Jekyll et de Mister Hyde dans chacun de ses romans. Et ce n’est pas non plus un hasard si les héros de ses trois romans sont des jeunes gens dont la construction en tant qu’individus et la survie s’organisent autour de secrets qui sont à la fois leurs fardeaux et leurs talismans. Cohérente, Donna Tartt choisit d’envelopper d’ombres et de secret les patientes gestations de ses œuvres pour n’émerger publiquement qu’une fois par décade, à la sortie d’un nouveau roman, donnant quelques interviews en pâture à la presse et à ses fans avant de regagner une existence discrète et cachée. Si nos secrets sont précieux, c’est qu’ils sont l’empreinte agissante de ce «second moi» que nous réprimons tout en aspirant parfois à le lâcher dans le monde dans toute sa violence et sa frénésie. Celui qui participe au processus de l’écriture et sans lequel le roman qu’on écrit serait restreint aux limites étriquées de notre conscient. Nous gardons secrets ce que nous ne pouvons assumer au grand jour, ce qui nous pèse et nous forge, ce qui nous a été confié, ce que nous avons découvert mais souhaitons enclore au fond de nous. Le thème central des romans de Donna Tartt, c’est peut-être cette part de notre nature contre laquelle nous luttons en vain car «nous ne pouvons refuser qui nous sommes.» Dans Le Maître des Illusions, premier roman virtuose et palpitant, Julian Morrows, charismatique professeur de langues anciennes d’une bande d’étudiants surdoués et dandys, prononce ce discours prophétique: 

«Il est dangereux d’ignorer l’existence de l’irrationnel. Plus une personne est cultivée, intelligente, réprimée, plus elle a besoin d’une méthode pour canaliser les impulsions primitives qu’elle s’est efforcée d’éliminer. Sinon ces forces puissantes et archaïques vont s’amasser et grandir jusqu’à se libérer, d’autant plus violentes qu’elles ont été retardées, et souvent assez brutales pour anéantir complètement la volonté.»

Il ne soupçonne pas la force avec laquelle ces mots résonneront aux oreilles de ces étudiants qu’il veut voir promis à un avenir brillant, « les joues lisses, la peau douce, bien élevés et riches.» Une force tellurique les entraînant vers un séisme annoncé dès le brillant prologue, où l’auteur, par la bouche du narrateur Richard Papen, nous apprend qu’ils finiront par tuer un de leurs amis. Car si Donna Tartt aime tendre ses intrigues autour d’un suspense implacable, ce qui l’intéresse n’est pas la résolution du meurtre mais bien le chemin qui conduit un être éduqué, intelligent et sensible, à commettre des actes susceptibles de ruiner son existence. La romancière a beau aimer ses jeunes protagonistes, elle les plonge sans scrupules dans un monde hostile duquel les parents sont absents, qu’ils soient morts, éloignés ou négligents. Ils sont, telle Harriet Cleve-Dufresnes dans Le Petit Copain, livrés à leurs propres ressources face aux dangers auxquels les expose ce «second soi» qui les pousse à s’écarter du droit chemin. Le lecteur tremble pour cette petite Harriet à l’intelligence tranchante dont le cœur est rongé de solitude, de fureur et de désarroi depuis que le meurtre de son frère Robin a anéanti la vie et la joie de sa famille. Tremble de la voir lancée à onze ans dans le projet de châtier l’assassin de son frère, projet qui l’amènera à côtoyer les dangereux et poignants frères Ratliff, bande de pieds nickelés qui compte un ex-taulard paranoïaque et brutal, un prédicateur baptiste, un doux simple d’esprit et un junkie hanté, et à approcher de trop près ces serpents venimeux que les prêcheurs manipulent dans leurs transes publiques, au cœur de ce Mississipi envoûtant et poisseux où Donna Tartt a elle-même grandi. Si Harriett se démène et se confronte à des dangers mortels, c’est pour tenter de survivre au drame qui a plongé sa famille dans un marasme mélancolique et mortifère telle la lave pétrifiant Pompéi. 



Quant à Theo Decker, jeune protagoniste de son dernier roman, Le Chardonneret, il perd sa mère bien-aimée à treize ans dans un attentat terroriste au Metropolitan Museum. Cette explosion qui arrête le cours de sa vie en fixera les données immuables : Le vide torturant laissé par une mère lumineuse, un amour fou pour une jeune musicienne, la rencontre avec un antiquaire auquel il liera son destin et enfin le secret sous la forme d’un tableau, Le Chardonneret, qu’il emporte avec lui sur une impulsion. Trimballant avec lui ce trésor encombrant et dangereux, livré à lui-même, bringuebalé d’un appartement cossu de Park Avenue à la banlieue désertique de Las Vegas avant de rentrer à New York, Théo réalise non sans douleur que le temps passant il ressemble davantage à son père, ce looser impénitent prisonnier de ses combines et de ses trahisons, car «nous ne choisissons pas notre cœur.» Du monde arcane des dealers et des voyous aux sphères ouatées de la haute société new-yorkaise où le désespoir et la lassitude de vivre se rencognent dans les alcôves de vies fondées sur la toute puissance de l’argent et l’obligation de la réussite, Théo s’efforce de se construire tant bien que mal entre ce à quoi il aspire et ce que veut son cœur. Sur son chemin chaotique, il rencontre Boris, irrésistible voyou russe qui devient son meilleur ami et lui demande un jour : « Et si notre méchanceté et nos erreurs étaient la matière même qui détermine notre destinée et nous amène vers le bien?»

Cette question plane en filigrane sur les trois romans d’une romancière qui vous invite dans un univers romanesque où le chemin de la résilience passe par les drogues, les mauvaises rencontres et les périls, mais aussi par les amours déchirantes, les amitiés qui sauvent, les mains qui vous rattrapent dans la vide. Ils sont rares, les écrivains qui savent tout faire à l’instar du grand Dickens, passant avec la même virtuosité de l’humour à la profondeur psychologique, du suspense dramatique au chuchotement de l’intime. Donna Tartt est de ceux-là, elle est aussi rare que douée, aussi n’ajouterai-je que deux mots : lisez-la.

Gaëlle Nohant


«Sauf qu’il y a une chose que je voudrais vraiment vraiment qu’on m’explique. Que fait-on quand on est la victime d’un cœur périlleux ? Que fait-on si ce cœur, pour ses propres raisons insondables, vous mène directement vers une nuée au rayonnement ineffable, loin de la santé, de la vie domestique, de la responsabilité civique, vous déconnecte de tout ancrage social, de toute vertu platement commune et, au lieu de cela, vous conduit droit vers un éblouissant incendie, tout de ruine, d’immolation et de désastre ? [...] Si votre moi le plus profond chante et vous amadoue pour vous guider directement vers le feu de joie, vaut-il mieux tourner les talons ? Se boucher les oreilles avec de la cire ? Ignorer toute la gloire perverse que vous crie votre cœur ? Prendre la voie qui vous mènera consciencieusement vers la norme : horaires raisonnables et carrière, New York Times et brunch du dimanche, tout cela assorti de la promesse de devenir, on ne sait comment, une meilleure personne ? Ou, comme Boris, est-ce mieux de foncer tête baissée, dans un éclat de rire, dans la fureur sacrée qui vous appelle ?»




31 décembre 2013

Confiteor de Jaume Cabré : ensorcelantes fleurs du mal



«Une fois qu’on a goûté à la beauté artistique, la vie change. Une fois qu’on a entendu chanter le chœur Monteverdi, la vie change. Une fois qu’on a contemplé Vermeer de près, la vie change. Quand on a lu Proust, on n’est plus le même. Ce que je ne sais pas, c’est pourquoi.»



Pourquoi, longtemps après avoir refermé Confiteor, le roman de l’écrivain catalan Jaume Cabré, a-t-on le sentiment d’avoir été le lecteur privilégié d’un de ces romans qui vous transforment et vous accompagnent une vie entière, que l’on pourra lire et relire sans en épuiser la richesse ? Peut-être parce qu’il embrasse plusieurs siècles et une infinité de destins plus fascinants les uns que les autres, et malaxe le temps comme une matière première au service de l’histoire qu’il raconte. Ou parce qu’il déploie une véritable originalité stylistique sans jamais sacrifier la profondeur humaine des personnages ni le rythme de son récit. Ou encore parce qu’il allie une construction vertigineuse et une haute exigence romanesque à une fluidité et à un humour qui font que sa lecture n’est jamais écrasante ou fastidieuse. C’est peut-être ça, le secret. Savoir écrire un roman éblouissant qui n’oublie jamais d’être simple et accessible, en un mot qui n’oublie jamais son lecteur. Et Jaume Cabré, qui ne nous prend pas pour des cerveaux atrophiés, s’adresse à notre intelligence autant qu’à notre sensibilité. Car si Confiteor demande au lecteur une qualité d’attention (Rêvassez en le lisant et vous passerez du XXème siècle au XIIIème dans la même phrase sans avoir compris comment !), il lui rend tout cela au centuple, l’émeut, le chamboule et le bouleverse tout en lui prodiguant les joies de l’esprit, multipliant les clins d’œil et les motifs dont le retour çà et là donne au roman des allures de symphonie aux mouvements virtuoses. Sans oublier qu’en jouant avec le je et le il, Jaume Cabré n'invente rien de moins que le zoom littéraire ! Et le temps de vous y habituer, vous savourerez la liberté qui se dégage de ce procédé, la  proximité qu'il offre avec les personnages.

Vous me direz tout ça est bien beau, mais de quoi s’agit-il ? Confiteor déploie des dizaines de destins à travers le temps, de récits dans l’histoire. Mais tous ces destins tournent telle la roue de l’univers autour d’Adrià Ardèvol, un personnage très attachant que nous suivons de l’enfance à la mort, un érudit qui, après avoir grandi tant bien que mal entre un père autoritaire et secret et une mère qui voulait faire de lui un violoniste, a tenté durant des années d’écrire un essai sur la nature du mal avant de reconnaître son échec, de retourner les pages du manuscrit et d’écrire sur l’envers le récit de sa vie avant que sa mémoire ne soit détruite par Alzheimer. C’est le thème central de Confiteor : l’impossibilité de parler du mal de manière abstraite, et que le seul moyen de le faire soit au travers d’une histoire, d'une myriade de récits enchâssés les uns dans les autres. La victoire de la fiction sur l’analyse intellectuelle. C’est pourquoi, bien que ce roman déborde d’érudition, il n’est jamais intellectuel et nous plonge sans cesse plus avant dans la matière romanesque. Avec le mal que l’on fait sciemment ou malgré soi, celui que l’on subit, vient le désir ou le refus de la rédemption. Dans ce roman se croisent différentes figures du mal qui se répondent à travers les siècles, de l’Inquisition à la Deuxième guerre mondiale en passant par l’Espagne franquiste : des profiteurs de guerre et de misère, des tortionnaires et des justiciers, mais également des hommes et des femmes en quête de rédemption. Le mal commis a-t-il un caractère irréparable ? Peut-on, comme le déclare un des personnages du livre, «réparer chez quelqu’un le mal qu’on a fait à quelqu’un d’autre ?» La beauté et l’art peuvent-ils nous consoler du mal, à défaut de nous en préserver ?


Dans ce roman balayé par le vent d’une histoire d’amour tourmentée, la chaleur de ces longues amitiés qui se plaisent à refaire sans cesse le monde, le déchirement de ce qui n’est plus, vous entendrez souvent parler d’un violon d’exception, le Vial, que son histoire jalonnée de convoitises et de crimes a marqué de cicatrices. Vous ferez la connaissance d’un Cow-boy et d’un Indien flegmatiques ponctuant de leurs commentaires sagaces les affres du héros. Vous compatirez aux blessures narcissiques d’un talentueux violoniste qui échoue à être un grand romancier et s’empale régulièrement sur les critiques littéraires acerbes de son meilleur ami, parce que la question Comment as-tu trouvé mon livre ? est «La seule qu’un auteur ne peut pas poser impunément, sans courir le risque qu’on y réponde.»

Enfin, vous apprendrez «qu’un livre qui ne mérite pas d’être relu ne méritait pas davantage d’être lu.» Et que ce qui le rend digne du privilège de la relecture, c’est «La capacité de fasciner le lecteur ; de le faire s’émerveiller de l’intelligence qui se trouve dans le livre qu’il relit, ou de la beauté qu’il génère.»
Je ne vois pas quelle meilleure définition je pourrais donner de Confiteor. Alors n’oubliez pas, pour commencer en beauté cette nouvelle année, de vous offrir ce bonheur de lecture en guise d’étrennes.


Gaëlle Nohant



23 octobre 2013

Accidents de parcours, vies déroutées








Rentrée littéraire oblige, je reviens vous parler de trois romans étrangers diablement séduisants, roués, savamment menés et brillamment écrits, qui ont en commun de distiller avec talent le venin subtil de l’angoisse. Mon premier, Esprit d’Hiver, est le dernier roman de Laura Kasischke, romancière américaine qui excelle à dépeindre ces atmosphères ouatées et somnolentes des vies américaines de la classe moyenne  qu’empoisonne souvent une angoisse indéfinissable cristallisée en pressentiment. Holly et son mari se réveillent trop tard un matin de Noël. Dehors, la neige tombe drue. Eric file chercher ses parents à l’aéroport, laissant Holly seule avec Tatiana, la fille qu’ils ont adoptée il y a treize ans après être allés la chercher dans un orphelinat sibérien. Rapidement, la neige devient blizzard, les coupant du monde et empêchant leurs invités de les rejoindre, tandis que le pressentiment d’Holly se fait insistant : «Quelque chose les avait suivi depuis la Sibérie jusque chez eux.» Tandis que le tête à tête mère fille se mue en huis-clos imprévisible et menaçant, Holly se remémore ses deux visites à l’orphelinat Pokrova n°2, et ces souvenirs font naître des questions insidieuses : l’orphelinat est-il seulement ce lieu déshumanisé, loin du monde clinquant des gens heureux, où son mari et elle tombèrent amoureux de leur petite fille, tout comme le conte de fées a besoin de commencer dans l’obscurité et la fange pour mieux souligner le miracle d’une fin heureuse ? Ou est-il plutôt une part inamovible de l’enfant qu’ils ont arrachée treize ans plus tôt à ses couloirs sinistres et glacés, pleins de secrets et de fantômes, quelque chose qui les aurait suivis tel un esprit mauvais s’insinuant dans l’existence douillette et heureuse offerte à celle qui devenait leur enfant, existence censée effacer le mystère sordide de sa première vie dont ils ignoraient tout ? Jusqu’à quel point un enfant adopté et passionnément aimé est-il nôtre ? Ce qu’il est nous échappe-t-il en définitive ? Tour à tour dérangeant et glaçant, voilà un roman qui nous tient sur son fil tendu de la première ligne à la dernière révélation, un consommé d’angoisse magistral que vient adoucir une poésie suspendue, suave et macabre, tandis que cette conteuse hors pair nous tient solidement par la main pour nous guider vers la source du malaise qui corrode et désagrège la vie aseptisée de son héroïne:

«Les infirmières de l’orphelinat Pokrova n°2 semblaient avoir fait vœu de silence. Il aurait été impossible de leur soutirer des informations par la torture, quel que soit le sujet — qu’il s’agisse des autres parents adoptifs, des autres bébés, des parents biologiques des bébés, ou de ce qui se trouvait derrière «cette porte-là» — celle qui était toujours close (et que Holly regretterait d’avoir ouverte, plus tard)— ou de ce qu’il advenait de tous ces bébés qui n’avaient pas été adoptés : 
Rien.»


 Dans Canada, Richard Ford nous attache au destin d’un adolescent arraché à une vie paisible et à ses projets par l’arrestation de ses parents, condamnés à la prison ferme pour avoir braqué une banque. Dell Parsons et sa sœur jumelle Berner ne pouvaient imaginer que leurs parents attachants et désassortis se mueraient du jour au lendemain en Bonnie & Clyde de pacotille, détruisant leur vie de famille pour un pauvre butin de deux mille dollars. Dans sa première partie, Canada se penche sur l’origine de ce désastre et interroge le virage énigmatique de deux êtres si dissemblables que seul l’amour avait pu les réunir en premier lieu pour, en s’estompant, leur rendre leur clairvoyance quant au piège qu’était devenue leur vie commune et aboutir à un constat d’impasse sentimentale et matérielle débouchant sur un acte aussi rocambolesque que le braquage d’une banque par deux amateurs. Voilà les adolescents abandonnés à leur sort et à l’indifférence de Great Falls, la petite ville où ils vivaient sans s’être vraiment assimilés. Tandis que Berner choisit de s’en aller seule vers l’inconnu, Dell passe la frontière canadienne grâce à une amie de sa mère. Commence alors un roman d’apprentissage au cœur des paysages superbes et désolés de la Saskatchewan, où Dell se construit comme il peut, affrontant des abîmes de solitude que rythment la plainte désolée du vent glacial et les coups de fusils des chasseurs. Recueilli par Arthur Remlinger, personnage insondable et ambigu, Dell ressent une fascination mêlée d’angoisse pour ce bon samaritain au passé opaque et aux troubles fréquentations qu’il voudrait voir comme son protecteur dans cet univers d’hommes brutaux et dangereux. Traversé du souffle des plus grands romans américains, Canada prend le temps d’installer atmosphères et personnages, donne la sensation de l’écoulement du temps, restitue la densité de l’errance et du désenchantement au sein d’une intrigue qui n’oublie jamais d’être captivante et se lit comme un page turner.

«Ce qu’on a fait, ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on a rêvé de faire, un beau jour tout se rejoint.»



Finissons en beauté avec Comme les amours, roman hitchcockien et vertigineux de Javier Marias, romancier madrilène qui ausculte comme personne les ressors psychologiques des êtres et la manière dont nos conjonctures, nos aspirations, nos pensées et nos désirs les plus insaisissables influencent le cours de nos vies, déclenchant accidents et drames comme autant d’ailes de papillons. Chez Javier Marias, les personnages sont des êtres en changement perpétuel, et si nous les trouvons inconséquents ou infidèles ce n’est qu’un raccourci, un défaut d’attention de notre part. Dans Comme les amours, une éditrice madrilène s’attache au «couple parfait» qu’elle observe chaque matin en prenant son petit déjeuner dans une cafétéria. Un jour, elle apprend que le mari est mort, lardé de coups de couteau en pleine rue. Ce drame l’autorise à entrer dans la vie de sa veuve et à quitter son rôle de spectatrice. Elle y fait la connaissance de Javier Diaz-Varela, un ami du défunt qui veille sur sa femme et ses enfants. L’éditrice noue une liaison avec Javier qui lui confie être amoureux de la veuve et attendre le pied ferme qu’elle se console de son deuil. Le soupçon lui vient alors que cet amoureux transi a peut-être joué son rôle dans la mort du mari. Autour de cette intrigue presque policière, ce romancier à l’intelligence virtuose articule une réflexion passionnante sur l’amour et la mort, la place des morts dans la vie des vivants, revisite brillamment Le Colonel Chabert et dialogue au passage avec Dumas et Shakespeare. Un exercice romanesque de haute voltige qui tient toutes ses promesses :


«Les morts doivent rester à leur place et rien ne doit être rectifié. Nous nous permettons de les regretter parce que nous pouvons le faire en toute sécurité  : nous avons perdu telle personne, et comme nous savons qu’elle ne va pas réapparaître ni réclamer le lieu qu’elle laissa vacant et qui fut occupé sans retard, nous sommes libres de désirer ardemment son retour.»


A bientôt, et belles lectures !


Gaëlle Nohant








18 septembre 2013

Céline Minard à la conquête de l'Ouest

                                      

"Je tiens beaucoup à la fiction, à la narration. Par contre il faut que ça sonne. La phrase ne peut pas être plate, sinon ça ne m'intéresse pas. Ce n'est ni l'histoire avant tout et puis la langue après, ni la langue avant tout et puis l'histoire après. C'est intimement lié."

Si vous ne connaissez pas Céline Minard, voilà une une fine gâchette de la littérature française qui n'est jamais où l'on l'attend et que vous n’oublierez pas de sitôt. En six coups, elle vous aligne Faillir être flingué, un western superbe et prenant à chaque page, où souffle le vent des plaines immenses qui roule la poussière avec les plumes perdues et porte le murmure des forêts opaques. Son écriture ample comme la respiration d’un cavalier, poétique et charnelle, n’a pas son pareil pour restituer la longue errance des desperados solitaires, le galop à bride abattue d’un traqueur ou d’un réfugié aux abois, mais elle excelle tout autant dans l’art de mettre en scène ces moments sacrés du western où le temps s’éternise soudain dans un face à face qui peut basculer d'une seconde à l'autre, à la prochaine parole prononcée, au premier geste. Dans ce texte d’une beauté sauvage, il y a cette âpreté, cet humour et cette douceur mêlée que l’on aime chez les auteurs américains de Nature Writing chers à Gallmeister, il y aussi ces relations d’hommes habitués à chevaucher des journées entières sans prononcer plus de trois mots d’affilée, vous savez, ces conversations réduites à leur quintessence où deux cowboys se toisent, se flairent, se jaugent pour évaluer s’ils sortiront de là en sang ou scelleront en fumant au coin du feu un début d’amitié. Il y a les Indiens et le mystère qui les auréole, ce mélange d’art guerrier, d’instinct et de sagesse millénaire, ces mains qui savent tuer et soigner, ce reflet de l’étrangeté absolue de l’autre qui fascine et effraie, ces noms qui exhalent la  rêverie en même temps que la fumée de pipe, Eau-qui-court-dans-la-plaine, Orange-grondant... 


Si la première partie du roman est placée sous le signe de l’errance et voit plusieurs personnages solitaires se croiser, s’affronter et faillir (ou réussir à) se flinguer au cœur de ces paysages à couper le souffle où l’homme fait corps avec le cheval et où le respect mutuel s’établit selon des codes d’honneur et de bravoure qui ne s’embarrassent pas forcément de morale (et encore moins du respect de la propriété), la seconde voit nombre de ces personnages converger vers un embryon de ville où balbutie le début de la civilisation, de la sédentarité et du commerce. Entre le saloon et le salon de Silas le barbier, des amitiés et des amours se nouent entre les baraques de planches clouées, Zébulon lance un établissement de bains où l’on s’essaie à la philosophie, et la belle Sally remplit les verres en gardant un œil sur les mauvais sujets. Dans ce bout du monde où chaque personnage a été conduit par une histoire aux allures de bombe à retardement, où l’on dégaine aussi vite qu’on tend la main à un inconnu en mauvaise posture, le sentier de la guerre côtoie le désir de s’établir en paix et de protéger la communauté de fortune où l’on a trouvé sa place. 






Céline Minard enchante et captive tout au long de ce roman chargé de suspense et d’humanité qui étincelle à chaque page telle une pépite d’or dans l’eau troublée de cette rentrée littéraire, et autant vous dire que Faillir être flingué est le genre de livre dont vous n’accepterez de vous séparer que pour le confier à quelqu’un que vous aimez beaucoup,  et à condition qu’on vous le rende. Je vous offre un petit extrait pour la route: 

« La nuit tombait en pleine après-midi. Les mouches et les taons avaient disparu. Un silence de plomb ajoutait à l’écrasement et au sentiment d’attente. Le premier éclair qui traversa l’espace lui révéla une troupe de cavaliers lancée au grand galop. Ils couraient devant la tempête comme pour l’attirer et se dirigeaient droit dans sa direction. Bird se rendit compte que c’était eux qui produisaient ce grondement de tonnerre retenu. Il le discernait de mieux en mieux à mesure qu’ils approchaient et que le vent lui portait le bruit de leur course. Le deuxième éclair lui montra les lances tournées et agitées vers le ciel, ornées de scalps. Puis les éclairs se succédèrent à une telle cadence que le jour semblait de retour et il vit des plumes, des corps nus et peints, un homme blanc, des bouches ouvertes et bientôt les cris de guerre lui parvinrent avant qu’ils ne soient lancés comme lui était parvenu le fracas de l’orage avant qu’il n’éclate. Nu dans la prairie dont les vagues lui arrivaient à la poitrine, Bird regardait venir sur lui une horde de sauvages qui allait l’écraser sans s’en rendre compte. Le spectacle était tel, de ce tourbillon de corps et de plume pris entre la terre liquéfiée et le ciel bourré de rouleaux noirs, qu’il décida que c’était une vision. Il se coucha à plat ventre sur ses vêtements dans les vagues hurlantes et aussitôt, la pluie lui cingla le dos en même temps que les Indiens passaient de tous côtés par-dessus lui dans un bruit qui faisait trembler le sol. Cette guerre se déchaîna sans frein durant une dizaine de minutes et cessa d’un coup. Bird eut le temps de courir à sa fin et à celle du monde. il eut même le temps de regretter l’une et l’autre et de serrer sous lui son fusil comme un ami. Il ne sentait plus son dos sous la mitraille de la pluie et se croyait déjà à demi enterré. Il lui fallut de longues minutes pour reprendre conscience de sa respiration et la trouver normale. Peu à peu, il sentit le sang revenir dans ses membres et sa peau commença à le piquer partout où elle avait été frappée et refroidie. Il eut la sensation d’une onglée étendue à tout son corps et se mit à frissonner comme un cheval. Lorsqu’il comprit que rien ne l’avait piétiné sinon l’orage, il sauta sur ses pieds et se bouchonna vivement avec sa chemise.»

Bonne lecture, et à bientôt.

Gaëlle Nohant