19 mai 2015

Kate Atkinson et le conte des 1001 vies




 "Les gens vous demandent toujours de quoi parle votre livre, et en général j'invente une réponse car je ne sais pas de quoi parle mon livre (à part de moi), mais si on me poussait dans mes retranchements, je crois que je répondrais qu' Une vie après l'autre parle de ce que c'est qu'être anglais. Pas seulement en réalité, mais aussi de ce que nous sommes dans notre imaginaire."


On avait découvert Kate Atkinson avec Dans les coulisses du musée, son premier roman, merveille d’émotion, de drôlerie et de profondeur. Depuis, elle a écrit d’autres livres, dont une série policière teintée d’une fantaisie très anglaise. Une vie après l’autre, sorti en janvier dernier, est un roman à l’ambition démesurée qui tient ses promesses. Peut-être parce que Kate Atkinson a atteint ce moment de sa vie d’auteur où on a les moyens de ses ambitions et le courage de dépasser l’horizon de ce qu’on sait faire.

Une vie après l’autre raconte l’histoire d’Ursula Tod, qui naît dans la campagne anglaise au cœur de l'hiver 1910. Elle naît et meurt aussitôt, étranglée par son cordon ombilical. A la page suivante, elle naît de nouveau, comme si les aiguilles du temps avaient reculé pour lui donner une seconde chance. Et cette fois, malgré la neige qui obstrue les routes, le médecin n’est pas resté bloqué et sera là à temps pour lui sauver la vie. Mais il faudra plus d’une deuxième chance à Ursula, car elle semble avoir le chic pour se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment : elle se noie à quatre ans, fait une chute mortelle en tentant de rattraper un jouet que son frère a jeté par la fenêtre, succombe à la grippe espagnole, sous les coups d’un mari violent, ou bien à la faim et la misère en 1944 dans un Berlin de fin du monde... Et chaque fois, la scène originelle, neige et sauvetage du nouveau-né in extremis, se rejoue en ce matin d’hiver 1910, comme dans Un jour sans fin, ce film irrésistible où Bill Murray demeurait prisonnier du même jour quoiqu’il fasse.




«Et si nous avions la chance de recommencer encore et encore jusqu’à ce que nous finissions par ne plus nous tromper ? Ce ne serait pas merveilleux ?» C’est sur cette phrase d’Edward Beresford Tod que s’ouvre le roman, et elle jalonne le récit sous la forme d’une devise que scande Sylvie, la pragmatique mère de l’héroïne : «Practice makes perfect»,  qu'on peut traduire par : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. On ne saura jamais pourquoi Ursula est gratifiée de ces vies multiples, mais ce don, qui tient du cadeau et de la malédiction, englobe sa vie et celles qui lui sont contiguës dans une trame mouvante où ne cessent de s’approfondir, d’une variation à l’autre, ses relations aux autres, tandis que s’exacerbe sa sensibilité au monde. Dans ses premières vies, Ursula est plutôt émotive et introvertie, observant un retrait prudent ou angoissé que ses morts brutales, qui lui laissent des traces mnésiques sous forme de pressentiments et de frayeurs inexplicables, viennent conforter. Elle attend que les autres la définissent et lui donnent un but, et cette stratégie s’avèrera plus dangereuse qu’autre chose. Une poignante mélancolie émane de cette héroïne qui se cogne à l’étendue de ce qui lui échappe et frôle dans le brouillard les fantômes de ses vies précédentes, à la manière du petit Danny de Shining. Autour du noyau joyeux et chaleureux de la maison familiale de Fox Corner, où prospèrent les enfants, les chiens et les renards, errent des ombres menaçantes, entre les hantises remontées des tranchées de 14-18, le mystère glaçant d’une petite fille retrouvée assassinée, les ravages de la grippe espagnole... Plus tard viendront les fracas des bombardements incessants du Blitz, les flammes des avions touchés en plein vol, les corps disloqués. C’est le problème quand on naît à l’orée de deux guerres mondiales, on a peu de chances d’arriver sain et sauf de l’autre côté et de ne pas perdre des gens qu’on aime en chemin.

Au delà de tous ces récits imbriqués dans l’histoire, dont les personnages attachants ou monstrueux vous accompagneront longtemps, de la courageuse Mme Wolf, chef de l’équipe des secouristes volontaires du Blitz, à l’excentrique tante Izzie en passant par l’écervelée Eva Braun, Une vie après l’autre vient questionner la liberté de nos choix et leur battement d’aile de papillon, et souligne avec talent que la vie n’est sans doute qu’un apprentissage plus ou moins douloureux, plus ou moins heureux, illuminé par nos belles rencontres et nos instants de grâce. Le lecteur captivé aiguise son attention, guettant le cliquetis des engrenages qui font basculer le destin d’Ursula est des siens, et rien n’est vain ni gratuit dans cet exercice romanesque de haute voltige où chaque vie de l’héroïne influence les suivantes de manière subtile et profonde, l’aguerrissant peu à peu, la poussant à sortir de sa coquille pour jouer sa partition dans un monde à feu et à sang. Passionnant de bout en bout, vertigineux dans sa construction et par son originalité, ce roman où le drame est indissociable de l’humour et de la tendresse est un hommage virtuose à l’infinité de possibles qu’abrite la vie humaine la plus modeste.

«Elle avaient fini leur thé et Izzie dit : «Attends une seconde, je vais me repoudrer le bout du nez. Demande l’addition, veux-tu ?»
Ursula attendait patiemment son retour quand soudain la terreur s’abattit sur elle avec la rapidité d’un oiseau de proie. L’appréhension de quelque chose d’inconnu, mais d’extrêmement menaçant. La menace la concernait personnellement, ici, au milieu des tintements polis des petites cuillers sur les soucoupes. Elle se leva en renversant sa chaise. La tête lui tournait et elle avait un voile de brouillard devant la figure. Comme de la poussière de  bombe, songea-t-elle, et pourtant elle n’avait jamais été bombardée.»





30 avril 2015

Fred Vargas : Eloge de la lenteur, de l’errance et du détour






"Adamsberg est le contraire de moi. J’envie sa lenteur. Adamsberg est un rêveur. Il me repose."


Le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, Pyrénéen d'origine et héros insaisissable de Fred Vargas, est cet électron libre dont l’intuition confine au génie et qui paraît toujours flotter à la surface des tragédies et des sentiments. Fuyant la réflexion, il rêvasse et déroute ses semblables par ses instincts irrationnels, mais son inspiration, comme le reconnaît son adjoint Danglard qui préfère quant à lui se fier aux indices et à sa mémoire abyssale, le conduit souvent à « viser au plein cœur de la vérité».  Il soupçonne une fée Carabosse de lui avoir infligé ce don inconfortable à la naissance : « Puisque vous ne m’avez pas conviée à ce baptême, je fais don à cet enfant de pressentir le merdier là où les autres ne l’ont pas encore vu. »  Adamsberg avance au fil d’enquêtes au rythme soutenu mais qui semblent dénouées au fil de longues errances, avec sa silhouette floue dont émane un charme irrésistible, son air de rien, sa petite taille, son nez busqué, sa voix douce qui endort son auditoire. Mais s’il égare les autres dans les lacis de sa rêverie, lui-même ne se perd jamais dans ce désordre intime et c’est avec la précision glacée d’un épervier qu’il finit par resserrer l’étau sur le criminel. 




Se fiche-t-il de tout ? Ce n’est pas certain. Amant volage, son cœur reste toujours amarré à l’horizon de Camille, lien qu’il brouille et distend dans le flux d’autres liaisons. Sans cesse Adamsberg échappe aux analyses et aux bras qui voudraient le retenir. Au fil des années et des meurtres, le sort s’est pourtant acharné sur ce héros nonchalant. Peut-être parce que, comme le diagnostiquait un médecin dans Un lieu incertain , le commissaire néglige parfois de bien « fermer les grilles » entre les zones du conscient et de l’inconscient ; ce qui laisse filtrer des intuitions géniales mais peut aussi « laisser monter en surface des objets toxiques qui devraient coûte que coûte rester dans les profondeurs. » Il s’est ainsi retrouvé pourchassé par toutes les polices pour un crime qu’il redoutait d’avoir commis, a retrouvé un frère presque jumeau en même temps qu’il affrontait le croquemitaine qui l’en avait séparé, s’est retrouvé deux fois père, s’est fait enfermer dans un tombeau, voler la femme qu’il aime par un ennemi d’enfance… Cet homme « qui n’a pas de nerfs » y gagne d’inattendus accès de rage et quelques secousses sismiques, mais demeure ce "pelleteur de nuages" qui désarçonne les criminels les plus aguerris. Et la désinvolture, voire l’indifférence qu’il affiche est sans doute le bouclier d’un homme prompt à l’empathie et sans cesse confronté au mal. Et c’est ainsi, naviguant toujours entre deux eaux, le réel et le rêvé, la tendresse et la désinvolture, que le commissaire Adamsberg est  redoutable.



 Dans Temps glaciaires, Adamsberg, qu’on avait quitté à la fin de l’Armée furieuse, fait le grand écart entre deux enquêtes à priori si éloignées l’une de l’autre que les réunir tient de la gajeure : deux meurtres commis vingt ans plus tôt sur un îlot islandais, et une série de faux suicides au sein de l’Association d’Etude des Ecrits de Maximilien Robespierre. Entre les deux, des pointillés si ténus que cette enquête à deux fronts sèmera perplexité et consternation au sein de son équipe, laquelle compte pourtant, entre autres profils atypiques, un homme «qui pour être sommaire, misogyne et agressif, n’était certes pas un imbécile», une force de la nature «convertissant son énergie en tout ce qu’elle veut», un lieutenant s’exprimant en alexandrins, un hypermnésique et un hypersomniaque. Il faut croire qu’évoquer les spectres de la Révolution, en ressusciter les bouillonnements et les excès n’est pas sans danger car voilà qu’au cœur de la brigade, une fronde se lève qui n’aurait pas déplu au glacial et glaçant Robespierre que l’on croisera d’ailleurs tantôt, plus vivant que nature. Entre «croyants» et «positivistes», voilà l’autorité du chef remise en question par ses fidèles lieutenants, tandis qu’un jeu d’échecs aux pièces dangereusement immobiles hypnotise les volontés et qu’à l’ombre d’une guillotine tout sauf orthodoxe, un massacreur continue de sévir.

Parmi ses nombreux talents, Fred Vargas compte un humour flirtant parfois avec le surréalisme (sans doute un atavisme paternel), un art consommé du dialogue, et surtout ce tour de force qui consiste à aimanter le lecteur vers les à-côtés de l’enquête, les sentiers de traverse, les rencontres de bistrot, les petits cailloux qui recèlent des vérités macabres, les brumes irrationnelles où l’on se perd avec effroi mais où il arrive qu’on se trouve. Et c’est en musardant, en sirotant un verre de Brennivín au coin du feu ou en devisant à la tombée du soir en compagnie de Louis Veyrenc, oubliant presque qu’on est dans un «rompol» tant la promenade est pittoresque, qu’on tombe soudain nez à nez avec une incarnation terrifiante du monstre qui sommeille en chacun de nous.


«Il pensa à ce conte que Mordent aimait : celui où, à peine entré dans la forêt, les branches se refermaient derrière vous et où le chemin du retour n’était plus ni praticable, ni visible.»

Dans Temps Glaciaires, qui vient de recevoir le Prix Landerneau du Polar 2015, Fred Vargas multiplie les jeux de pistes et s’amuse avec ses lecteurs pour leur plus grand plaisir.

Gaëlle Nohant

16 mars 2015

Elle s'appelait Daphné

 


Dans la construction mystérieuse d’un écrivain, ses lectures jouent un rôle essentiel. Il arrive que la rencontre avec un livre décide d’une vocation. Pour Tatiana de Rosnay, ce fut Rebecca de Daphné du Maurier, que sa mère lui offrit quand elle était enfant. Certains livres ont le pouvoir de changer votre vie, et c’est une dette que vous gardez toujours. C’est sans doute pourquoi le roman vrai que Tatiana de Rosnay nous offre aujourd’hui, Manderley Forever, est l’un de ses plus personnels et de ses plus réussis. Car l’auteur d’Elle s’appelait Sarah y rend un vibrant hommage à la romancière qui l’a accompagnée toute sa vie d’auteur et dont le parcours a éclairé le sien. Si Manderley Forever se dévore avec fascination et délectation, c’est que ce livre est bien plus que la biographie de Daphné du Maurier. Non que cette vie de romancière à succès amoureuse d’un manoir cornouaillais ne soit pas suffisamment intéressante en elle-même, mais Manderley Forever, c’est d’abord et surtout le regard de Tatiana sur Daphné, chargé de délicatesse, de sensibilité et d’un infini respect. Imaginons une chaîne d’admiration reliant un auteur à un autre à travers le temps. Daphné du Maurier comptait parmi ses auteurs fétiches la talentueuse Katherine Mansfield, foudroyée en pleine jeunesse. Au panthéon de Katherine Mansfield figuraient peut-être une George Elliott ou une Jane Austen. Et ainsi de suite depuis qu’il s’écrit des romans. Tout le mal qu’on souhaite à Tatiana de Rosnay, c’est qu’un jour prochain un jeune écrivain dont elle aura suscité la vocation mette à son tour ses pas dans les siens, avec la même générosité. En lisant son livre, on songe à la Charlotte Brontë d’Elisabeth Gaskell, entre autres, et l’on se dit qu’en fin de compte, les écrivains sont peut-être les mieux placés pour parler de leurs semblables, quand ils les aiment assez.

Après la lecture, plusieurs images fortes demeurent : celle d’une petite fille taciturne, repliée dans ce monde imaginaire que Daphné du Maurier avait baptisé son Gondal en hommage aux enfants Brontë. Une ravissante blondinette dissimulant au fond d’elle une part masculine si réelle et prégnante qu’elle lui avait donné un nom : Eric Avon. Les écrivains font des enfants étranges. Ils ont très tôt le sentiment d’être décalés, incapables de prendre véritablement part à cette existence où les autres évoluent comme des poissons dans l’eau. Il y a un côté «vilain petit canard», dans l’écrivain en devenir. Une forme de handicap le garde à distance des autres, dans cet incommunicable où il creusera un jour des sentiers en forme de livres pour qu’on puisse le rencontrer et le rejoindre. Mais avant qu’il ait découvert comment faire, il se tient silencieux au milieu de l’exubérance, «ouvert à tous les vents», tourmenté jusque dans ses brusques flambées de joie.



La deuxième image, c’est une silhouette qui s’éloigne à la barre d’un voilier, au large de Fowey, paradis cornouaillais au goût de sel et de vent. Une jeune femme tourne son visage tanné vers ce soleil qu’elle aime immodérément, et son regard conquérant dit l’ivresse d’avoir trouvé un refuge pour écrire, la certitude d’être faite pour ça, le vertige de l’indépendance. Il est des lieux favorables à l’inspiration, et Daphné du Maurier trouva le sien en Menabilly, manoir abandonné auquel elle redonna vie, qu’elle habita plus de vingt ans et quitta dans un arrachement.
«J’ai un peu honte de l’admettre, mais je crois que je préfère «Mena» aux gens», disait-elle.
A Mena, elle avait «ses routes», ses rituels d’écriture, promenades et longues heures dans la cabane qui lui servait de bureau. La grande affaire de Daphné du Maurier, c’était «l’infusion». Pas la tisane, mais le processus fascinant durant lequel un roman se construit dans la tête et «infuse», colonisant peu à peu toutes les pensées de son auteur au point de devenir une obsession. Sa journée finie, elle retournait aux siens, refermant pour quelques heures cette boîte de Pandore toute personnelle où elle puisait la noirceur et l’ambiguité de ses intrigues, explorant cette part d’ombre où l’attendait Eric Avon.

La dernière image est celle d’une vieille dame debout, les cheveux courts, observant cette mer de  Cornouailles qui lui inspira tant d’histoires, de Rebecca à La crique du Français en passant par Le général du Roi. Ses yeux bleu pâle fixent l’horizon avec une calme acuité. Repense-t-elle aux douleurs qui l’ont forgée ? Toute sa vie, Daphné du Maurier se servit de ses passions, qu’elles soient longues et heureuses ou clandestines et sans issue, pour nourrir ce qu’elle appelait ses «patères» : ce mélange composite de personnes réelles, d’imaginaire et de fantasmes qui constitue la matière première des personnages de roman. Elle qui dut convaincre un tribunal, lors d’un ubuesque procès pour plagiat, qu’elle était bien l’auteur de Rebecca, comment aurait-elle pu exposer devant ses juges le mystère souterrain de sa création romanesque ? Car comme l’écrit Tatiana de Rosnay, les romans naissent d’un territoire défendu, intime et retranché, enclos au fond de soi :

«Voilà comment se nourrissent les romans, d’ardeurs et d’obsessions, tout ce qu’on ne peut exposer au monde extérieur au risque de passer pour une démente, tout ce qui se trame dans l’âme des écrivains, fragments de vérités et de fantasmes, argile personnelle façonnée et pétrie à souhait dans le dédales d’un labyrinthe de l’intime interdit aux visiteurs.»

Il est un prix à payer pour être écrivain. Il faut, selon les mots de Robert Goolrick, «nourrir la bête», cet inconscient qui réclame toute liberté et ne s’exprime pleinement qu’à ce prix, se moquant de blesser ou de déranger. Il faut accepter parfois de ne pas être une épouse ou une mère parfaite, d’appartenir à ses livres et qu’ils se nourrissent de vous. Tatiana de Rosnay a laissé à Daphné du Maurier quelques uns de ces secrets qu’elle gardait jalousement, mais elle éclaire pour nous, avec   talent et sensibilité, un peu du mystère de cette héroïne libre et talentueuse au charme ensorcelant, effleurant les arcanes de la création romanesque, l’alambic où la vie d’un auteur et son imaginaire se mélangent pour engendrer des livres. Ce livre tient toutes ses promesses, et vous donnera envie de (re)découvrir une romancière populaire et exigeante dont le roman le plus célèbre, Rebecca, ressort ces jours-ci dans une traduction remaniée beaucoup plus fidèle à l’original qui ravira ses lecteurs. Ne vous privez pas de ce double plaisir de lecture !



Gaëlle Nohant






29 janvier 2015

Léonor de Récondo, Ecriture vive






L’éditrice Sabine Wespieser a l’œil sûr pour dénicher ces auteurs qui écrivent en musiciens, à l’oreille, enchevêtrant les sons bruts et les harmonies subtiles, la scansion des mots et les lambeaux de poésie arrachés à l’émotion qui passe, à la fugacité du bonheur qui vous effleure de ses ailes de papillon. Léonor de Recondo est violoniste, cela s’entend quand on la lit. Sa mélodie vous attrape à la manière dont le petit Michele, dans Pietra Viva, saisit la main de Michel Ange : avec un naturel et un charme désarmants. Le lecteur est traversé au fil du texte par une gamme émotionnelle qui va de la douleur en sourdine aux éclats de joie mais sait aussi restituer toute sa place au silence. Car l’œuvre de la romancière fourmille de taiseux au silence fécond : il y a  Aïta, Dans Rêves Oubliés, qui confesse «ne porter en lui que du silence», un silence qui se meut «comme une force lente, constante, comme une masse ardente.» Il y a le silence de Michel Ange, l’ombrageux qui se tient à distance des hommes, ne supporte pas les explications et les disciples et donnera à celui qu’on lui envoie ce conseil : «Ne me dérange pas et vole tout ce que tu peux.» Il y a enfin celui de Céleste, la petite bonne d’ Amours, qui accouche seule d’un enfant qui bouleversera son destin : 

«Céleste pousse de toutes ses forces la vie hors d’elle. Point de rideaux, point d’enfants curieux. Un silence qui se fraie dans son âme. Le silence qui précède la vie, le même, exactement le même qui précède la mort, celui de l’être, de la pleine conscience.
Céleste, accompagnée de sa force insoupçonnée et du silence originel donne la vie. Et le cri qui la déchire n’est pas le sien, mais celui de son enfant. A peine né.»



Toute en délicatesse, l’œuvre de Léonor de Récondo se tient en équilibre entre la solitude et la plénitude, la lumière et l’angoisse, la création et la perte. Rêves Oubliés, son deuxième roman, s’attache au destin d’une famille espagnole qui a fui les Franquistes pour se réfugier au pays basque, puis dans une ferme misérable au fond des Landes, endurant la déchéance avec les souffrances de l’exil. Mais du fond de la dureté de leur nouvelle existence, Aïta et Ama éprouvent la force d’un amour inaltéré, la chaleur de leur famille, la vie tonitruante et fantaisiste de leurs trois fils. Face à l’attraction vénéneuse de la nostalgie de ce qui est perdu, chacun s’efforce de saisir le bonheur qui passe et développe un monde secret nourri de ses rêves et de ses aspirations, qu’ils soient tissés de solidarité, de création ou de communion avec la nature. Ainsi un chemin de lumière pourra-t-il subsister, déchirant les ténèbres de la guerre et de la mort.





Dans Pietra Viva, c’est Rome que le sculpteur Michelangelo a fuie après y avoir perdu Andréa, un jeune moine dont la beauté l’émouvait jusqu’aux tréfonds de l’âme. Il s’est réfugié à Carrare, où il doit choisir des marbres pour le futur tombeau du Pape. Au milieu des carriers, fraternité mystérieuse d’amoureux de la pierre que la montagne tue plus souvent qu’à son tour, Michelangelo affronte les fantômes de son passé, celui de sa mère disparue quand il était enfant, et d’Andréa dont lui restent l’éblouissement devant la beauté d’un corps et une petite bible annotée en guise de testament. Sa solitude âprement défendue est troublée par l’affection spontanée du petit Michele qui vient de perdre sa mère, ou par la candeur de Topolino, simple d’esprit qui se prend pour un cheval et brûle d’amour pour une jument blanche. Malgré lui, Michelangelo se laisse émouvoir et troubler par l’humanité de ces quelques êtres qui ont su le toucher. A travers cette brèche ressurgissent les blessures de son passé, traits de lumière entaillant ses certitudes et sa cuirasse. Dans ce texte radieux, Léonor de Récondo nous livre le portrait en clair obscur d’un artiste dont le génie serpente entre les ombres.

«Sa nourrice portait en elle assez d’amour pour lui faire croire qu’il n’avait rien à craindre et que, si cette voie était la sienne, il ne fallait pas la laisser s’échapper. Pour cela, il devait accomplir une chose : oublier les autres et plonger en lui-même. Elle avait employé ces termes. Et quand, la tête la première, il plongea dans son magma intérieur, il s’aperçut que sa chair était faite de pierre vive. De pietra viva.»




Avec Amours, on quitte Carrare pour un bourg cossu du Cher en 1908, une maison bourgeoise d’où transpirent des secrets de famille. Victoire, mariée sans amour à Anselme, espère un enfant qui justifierait le devoir conjugal qu’elle endure et lui donnerait une raison de vivre. L’enfant ne vient pas, ou plutôt lui vient dans le mauvais corps, à la faveur des amours ancillaires d’Anselme. Est-ce sa foi profonde et sa dévotion à la Vierge qui aident Céleste, la jeune servante, à accueillir cet enfant né d’une relation forcée, sans désir ? La nudité enceinte de Céleste, surprise par Victoire, vient déflorer ce secret et la patronne décide de s’approprier l’enfant de sa bonne. Mais le bébé dépérit loin de la chair de sa mère, et Céleste le vole la nuit pour le sauver, peau contre peau. Victoire les surprend et les rejoint, découvre l’éblouissement de la chair, se rencontre en aimant Céleste. L’évidence de la peau, la lumière des corps, l’étreinte amoureuse, l’instinct maternel qui s’éveille avec l’amour... On devine que tout cela aura du mal à bien finir, dans la société très moraliste de l’époque. Mais on ne regrettera pas l’échappée belle, et on laissera à l’auteur le mot de la fin : «De la vie, on ne garde que quelques étreintes fugaces et la lumière d’un paysage.»






Avant de vous quitter, j'en profite pour vous faire part de la naissance très prochaine de mon deuxième roman, la Part des Flammes, qui paraîtra le 19 mars aux éditions Héloïse d'Ormesson. Et en guise d'apéritif, je ne résiste pas à l'envie de partager avec vous sa couverture :





 Je vous en reparlerait bientôt ! En attendant, je vous souhaite de bonnes lectures et comme il est encore temps, une très belle année.


          Gaëlle Nohant

23 décembre 2014

Adrien Bosc, Mathias Menegoz, Benjamin Wood : essais transformés








Laissez-moi vous parler aujourd’hui de trois jeunes gens pleins de talent dont les premiers romans aux univers aussi riches que différents ont séduit la critique et mérité leur place sur les podiums de la rentrée littéraire. Il est encore temps de les glisser sous les sapin et de faire des heureux, mais si !

Adrien Bosc, dont le premier roman Constellation a reçu le grand prix de l’Académie française, revient quant à lui sur le crash du quadrimoteur Constellation F-BAZN d’Air France, qui, le 27 octobre 1949, décolla de Paris vers les Etats-Unis, emportant à son bord quarante-huit passagers qui ne devaient jamais atteindre leur escale des Açores. Le Constellation — quel joli nom pour un avion — s’écrasa sur la crête du mont Redondo, sur l’île de Sao Miguel, sans laisser de survivants. Dans cet «avion des stars», la violoniste virtuose Ginette neveu, le boxeur Marcel Cerdan, l’inventeur des produits dérivés Disney, trois bergers basques et d’autres inconnus dont Adrien Bosc éclaire les vies une à une, s’interrogeant sur cette myriade de hasards qui se rencontrent pour former un destin, ces constellations mystérieuses qui infléchissent le cours de nos existences en y semant des questions métaphysiques. Amélie, la bobineuse de Mulhouse, pouvait-elle se douter que l’héritage miraculeux qui réalisait ses rêves la conduirait droit vers sa mort ? Quant au pilote Jean de la Noüe, qui avait profité d’un vol en 1943 pour rejoindre les Forces françaises libres à Londres, il eut cette fois le triste privilège d’être le nocher conduisant les trépassés vers l’autre rive. Existe-t-il une bonne ou une mauvaise étoile ? Il y a, bien sûr, l’enchaînement des circonstances qui ont abouti, de manière aléatoire et inéluctable, à la fatalité du crash : ceux qui ont pris l’avion, ceux qui n’ont pu le prendre, tels ces passagers qui perdirent leurs places à bord au profit de Marcel Cerdan et de son manager. Mais il y a surtout une réflexion poétique sur les signes qui flèchent nos trajectoires et les  correspondances subtiles entre les êtres, conduite avec élégance et profondeur.

«Toute histoire est un prétexte. Ces deux dernières années, j’ai crû plus que de raison aux signes, à la bonne étoile, m’y suis perdu, seul le récit de ces vies encloses en destinées dans la carlingue d’un Constellation pouvait répondre à mes questions.»



C’est au cœur de la Transylvanie de 1833 que nous transporte Mathias Menegoz dans Karpathia, couronné du prix Interallié. Son héros, le comte Alexander Korvanyi, a quitté l’armée impériale à la suite d’un duel et regagne, avec sa jeune épouse autrichienne Cara von Amprecht, les terres obscures et sauvages de son fief ancestral. Si la Transylvanie vous évoque un château lugubre, des forêts noires où hurlent les loups et des vampires assoiffés de sang, sachez que vous retrouverez ces éléments dans Karpathia, même si la Transylvanie de Mathias Menegoz délaisse le fantastique pour coller à l’Histoire. Peuplée de Magyars, de Saxons et de Valaques, c’est une mosaïque instable de serfs divisés entre eux mais soudés par l’amertume, sur lesquels règnent difficilement quelques familles de nobles et leurs intendants. Quand Alexander parvient au terme d’un voyage épuisant dans ce domaine de la Korvanya où aucun des siens n’a mis un pied depuis un demi-siècle, c’est pour trouver les dépouilles de ses ancêtres massacrés lors d’un soulèvement des serfs valaques, en guise d’avertissement funeste. Dans cette poudrière de misère sociale, de dissensions et de haines entretenues par les agitateurs locaux, l’arrivée du jeune comte autoritaire et de sa fougueuse épouse sera l’étincelle précipitant l’explosion de violence. Karpathia est un roman d’aventure haletant à la toile de fond fascinante, une histoire aussi âpre et envoûtante que le paysage où elle se déroule, à l’intrigue tenue de bout en bout. Si l’on y croise des loups sanguinaires, les hommes les surpassent en cruauté. Quant au vampire, il n’y est qu’un visage de la tyrannie et de la superstition.

«En cette heure sombre, au moment de la marée basse de son bonheur, c’était le cœur inaltérable d’Alexander, d’un Korvanyi tel que son père l’avait rêvé, voulu et forgé, qui était dévoilé et émergeait des flots amers avec toute la noirceur et la dureté d’un récif dangereux. D’autant plus dangereux qu’il était entouré des brumes du mythe.»



Le complexe d’Eden Bellwether, premier roman du talentueux et machiavélique Benjamin Wood et prix du roman Fnac, est un thriller psychologique dans la lignée du Maître des illusions de Donna Tartt. Parce qu’il se passe dans le milieu chic et huppé des étudiants de Cambridge, parce qu’il sonde la frontière poreuse entre génie et folie, illumination et maladie mentale. Fasciné par le jeune Eden Bellwether, musicien virtuose, arrogant et charismatique, Oscar Lowe tombe amoureux de sa sœur Iris, pauvre petite fille riche sous l’emprise de son frère. Tel le narrateur du Maître des Illusions, Oscar Lowe, aide-soignant désargenté, est l’intrus dont la présence révèle l’aura de fascination et de noirceur de ce monde de privilèges et de culture où une bande d’étudiants trop intelligents s’invente des distractions raffinées et dangereuses pour distraire l’ennui. Eden Bellwether, surdoué narcissique persuadé de pouvoir guérir par la musique, est un personnage complexe, attachant et effrayant, qui ne peut échapper à lui-même. Pas plus que vous n’échapperez à l’intelligence retorse de Benjamin Wood. 


«Elle pense que la tristesse qu’on éprouve à l’écoute d’un morceau triste, disons la 9e de Mahler, n’est pas une tristesse véritable. Pour elle, il s’agit d’une sensation indéfinissable, une émotion diffuse provoquée par la beauté de la musique. Elle ne croit pas qu’un compositeur puisse exciter nos émotions ou manipuler nos sentiments par l’agencement des notes.»

Bonnes lectures à tous, on se retrouve l'année prochaine !







Gaëlle Nohant

4 novembre 2014

La liberté chérie d'Emilie de Turckheim




La liberté de cette fille-là est une bien jolie chose, qui rayonne à travers ses romans et pourrait même se révéler contagieuse. S’il est des romans sombres, des romans pensifs, des romans qui pèsent leur poids de sens et de chagrin, ceux d’Emilie de Turckheim sont étrangement dansants, désinvoltes, ivres d’une fantaisie débridée qui s’autorise tout. Je l’ai découverte à la rentrée dernière avec Une sainte, l’histoire résolument farfelue d’une visiteuse de prison à qui il pousse des ailes, bien qu’il devienne vite évident que les chemins qu’elle emprunte pour gagner son auréole sont pour le moins tortueux. Deux conclusions s’imposaient après cette lecture : on se trouvait face à une romancière qui ne s’encombrait pas de vraisemblance, et qui avait une écriture aussi lapidaire et tenue que ses récits étaient échevelés. Comme si l’un était la condition de l’autre. Fouetter les chevaux de l’imaginaire et retenir le mors aux dents de l’écriture. Liberté et maîtrise, galop conduit par une main de fer sous le velours des mots.

«Il part dans un grand rire, redevient sérieux et dit que seul Dieu est en mesure d'ordonner nos péchés du plus mortel au plus mignon. Elle dit qu'elle a tué un chat, prié d'autres dieux, volé de l'argent à sa mère, conduit un innocent en prison, regardé un film pornographique.»

Héloïse est chauve, qui vient de sortir en poche, raconte l’amour flamboyant qui unit Lawrence, un homme dans la force de l’âge et Héloïse, héroïne tout feu tout flamme dévolue à cette passion qui a commencé en coup de foudre alors qu’elle n’était qu’un bébé de cinq mois. Si l’on admet comme préambule qu’un bébé puisse tomber amoureux à cinq mois et attendre impatiemment son heure, Don Juan en puissance ensorcelant un objet de ses désirs désarmé d’avance par tant de détermination et d’ardeur, voilà un roman d’amour qui vous emporte à la manière d’un torrent de vie sauvage et tumultueux, capricieux et généreux. Emilie de Turckheim a l’art de vous désarçonner par son impertinence avant de vous serrer le cœur comme par inadvertance. 

«Lawrence s’agenouille. il voudrait savoir où Héloïse trouve le courage de hurler sans économie, sans médiocrité. Il y a de l’amour, du désespoir, une stupéfaction de vivre dans son cri. Lawrence aimerait avoir la force et l’impudeur d’être en vie comme Héloïse est en colère. Il rêve d’une existence où chaque geste et chaque parole aurait le même excès.»


Le joli mois de mai, qui se déguste avec raffinement et concentration, est une variation originale sur le thème du «roman policier en chambre close». Un huis-clos où faisandent des sentiments emmêlés, de vieilles rancunes et des haines recuites attisées par la perspective de l’héritage de Monsieur Louis, propriétaire d’un hôtel pour chasseurs. C’est Aimé, l’homme à tout faire du défunt, qui nous raconte l’histoire, et la maîtrise stylistique de l’auteur lui donne la stature d’un personnage de Faulkner ou de Steinbeck. Aimé observe la comédie grinçante jouée par ces héritier supposés rassemblés par la convoitise dans la maison de Monsieur Louis, son œil aiguisé par des blessures secrètes scrute cette galerie de personnages arrogants, veules, falots et cupides.  Qui héritera, qui a tué, qui est mort ? Voilà un roman réjouissant et vénéneux, dont la saveur âpre et relevée vous reste longtemps sur les papilles après la lecture, et dont la construction impeccable s'appuie sur une prouesse stylistique.

«L’amour-propre c’est quand on décide de s’aimer soi-même pour être aimé au moins par quelqu’un.»



Et voici que pour la rentrée, Emilie de Turckheim qui n’est jamais où on l’attend, passant du roman policier revisité au roman d’amour transgénérationnel ou au conte amoral, nous offre La disparition du nombril, le journal de sa deuxième grossesse, qui est davantage l’affirmation éclatante d’une féminité heureuse, farouche et libertaire qu’un témoignage à destination des futures mères. Certes, Emilie a la nausée et son minuscule locataire, «la petite prune», influe sur ses états d’âme et pèse parfois sur sa liberté de mouvement, mais la maternité n’est pour elle qu’une dimension particulière d’une vie intensément vécue. Qu’elle se remémore d’anciennes liaisons dont la morsure demeure, pose nue, visite les prisons, ait des craintes pour son bébé ou joue à cache cache avec son petit garçon, Emilie de Turckheim dresse l’autoportrait d’une femme sensuelle et fantaisiste qui n’entend renoncer à aucune des variations de son être et nous interroge en chemin sur l’évolution du destin des femmes et leur liberté toujours à conquérir.

«Quelle révolution que d’écrire et de ne jamais interrompre le geste, couler de toute sa mémoire, ployer sous le poids du désir toujours neuf, toujours grave, toujours urgent, d’écrire.»


Surtout continez à écrire, Emilie, et à entraîner sur ses chemins de traverse des lecteurs intrigués et consentants, prêts à se laisser bousculer et ensorceler par la singularité de votre imaginaire.

Gaëlle Nohant

15 octobre 2014

Robert Goolrick, Eric Reinhardt, Gaëlle Josse : La vie sur un fil









Parmi mes coups de cœur de la rentrée littéraire, Robert Goolrick, pour lequel j'avais déjà confessé ici mon admiration, nous propose avec La chute des princes un roman au croisement de ses deux veines littéraires romanesque et autobiographique, narrant la chute de ces jeunes loups de la finance new  qui, dans les années 80, brûlaient leurs vies telles ces allumettes qui ne retrouvent jamais "l'incandescence originelle". Si vous avez vu Le loup de Wall Street de Scorsese, vous retrouverez ici la frénésie, l'hystérie de cette époque où l'on enseignait à la fine fleur des universités américaines la rapacité sans scrupules, l'ivresse de la cupidité, les séductions vénéneuses d'un monde taillé pour des hommes d'airain shootés à la coke où la moindre faiblesse vous valait d'être laminé, effacé de ce monde dont vous aviez cessé d’être digne. Le culte de la performance, de la productivité, de la flambe, de la beauté des corps, de tout ce qui s'achète et se consomme, biens matériels et êtres humains, amour et amitié... Mais si Le loup de Wall Street de Scorsese n'apprenait rien de ses déboires, celui de Goolrick nous parle ici depuis les limbes où l’ont précipité sa chute : une vie ordinaire de libraire chez Barnes &Nobles, où il garde la nostalgie de sa toute-puissance passée, de cette vie de luxe et d’adrénaline où décrocher un poste se jouait au poker et où «Nous savions qu’à condition de vouloir tous la même chose, chacun recevrait sa part égale de gloire et de désolation.» Une vie qui l’a consumé corps et âme mais gardé en vie tandis que s’amoncelaient autour de lui les cadavres des victimes de ces vies étincelantes à la vacuité mortifère. La chute des Princes, c’est Le loup de Wall Street avec un supplément d’âme, vu sous l’angle de la tragédie grecque et de la rédemption, dont Goolrick confesse qu’elle est au fond son seul sujet.


«Comment pouvons-nous abriter pareilles splendeurs dans nos cœurs, malgré tout ce que nous avons fait personnellement pour souiller cette beauté, tous nos péchés par action et par omission, nos exactitudes, nos faux-départs et nos intentions mensongères, nos promesses sous cocaïne, dans le noir, jamais tenues ? On continue notre petite vie, on équeute les haricots, on sort le chien, on essaie de toutes ses forces de trouver dans la vie quotidienne le souvenir sacré, ce lieu où l’on vit dans une beauté et une terreur telles qu’on craint que le cœur lâche. Pourtant, il résiste. Le cœur tient, pour toujours.» 


 Dans «L’amour et les forêts», Eric Reinhardt s’attache à une lectrice que son idéalisme et sa sensibilité exacerbée au monde ont prédisposée à tomber dans le piège d’un mari pervers et manipulateur. Bénédicte Ombredanne lit comme on cherche l’air pour ne pas se noyer, elle sait que les livres peuvent sauver, elle a d’ailleurs trouvé dans un roman de Reinhardt des mots qui l’ont nourrie et réparée. Elle lui livre en échange, peu à peu, la tragédie de sa vie quotidienne, le combat qu’elle mène pour ne pas abdiquer, disparaître, se laisser tuer à petit feu. Comment une femme sensible, intelligente et brillante a-t-elle pu tomber dans la dépendance d’un tyran domestique ? Cette énigme au cœur du roman compose, au fil d’une forme d’enquête psychologique, un beau portrait de femme échappant aux définitions, qui aspire à l’abri des forêts et à celui de l’amour mais incarne elle-même une forêt d’ombres opaques où la lumière surgit au détour d’une clairière. Forte et vulnérable, capable de renaître à elle-même ou de se laisser anéantir, le talon d’Achille la jeune femme est sans doute cette aspiration à «une vie incandescente», cette foi en l’existence qui l’a conduite à entretenir la fiction d’un mariage heureux. Qu’il mette en scène le harcèlement conjugal ou raconte comment Bénédicte se reconquiert à la faveur d’une vraie rencontre amoureuse ou de la pratique radieuse de l’écriture, Eric Reinhardt est ici au sommet de son art et il y a fort à parier que Bénédicte Ombredanne, héroïne poignante et lumineuse, vous accompagnera longtemps. «J’ai toujours été profondément touché par les destins empêchés», confie le romancier. Touché et inspiré, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. 


«Je n’ai pas capitulé. Je suis toujours vivante. Je suis seule à diriger ma vie, contrairement aux apparences. La beauté, je sais très bien où aller la cueillir, rien ni personne ne pourra plus m’empêcher d’exercer ce droit, à commencer par mon mari, voire mes enfants, ou le lycée, ou les convenances.»



Dans son dernier roman, Le dernier gardien d’Ellis Island, Gaëlle Josse nous entraîne à New York en novembre 1954. Quelque jours avant que le bureau fédéral ne vienne fermer l’un des centres d’immigration les plus célèbres du monde,  John Mitchell, son dernier gardien, couche sur le papier les souvenirs obsédants d’une vie passée à côtoyer ces immigrants débarquant des entreponts sordides avec pour seuls trésors quelques effets personnels, le rêve d’un avenir meilleur et leur dignité. Malgré sa volonté de demeurer un cerbère neutre et inflexible défendant aux indésirables l’accès à la «Porte d’or» de l’Amérique, John Mitchell a parfois été conduit à trahir sa mission, par amour ou par simple sursaut d’humanité. Il a franchi la ligne rouge, d’abord en s’éprenant passionnément de Nella Casarini, jeune immigrée italienne un peu sorcière débarquée du Cincinnati avec son jeune frère simple d’esprit, ensuite en prenant le risque de faire rentrer aux Etats-Unis un anarchiste italien qui constituait un danger pour sa patrie mais l’avait impressionné par sa franchise, son charisme et sa fierté. S’il n’est ni un héros ni un rebelle, John Mitchell est un homme simple que la proximité de tous ces destins n’a pu laisser indifférent. Et comment rester de pierre devant ces exilés fuyant la misère ou l’oppression, accrochés à l’espoir d’une deuxième chance dans cette Amérique fantasmée en pays de Cocagne ? Dans un style nu et poétique, Gaëlle Josse laisse résonner ces destins innombrables et nous donne à aimer ce gardien hanté par les fantômes d’Ellis Island.


«Je sentais en face de moi la présence brûlante de Lazzarini, une présence minérale, compacte, comme celle d’une pierre chauffée à blanc, avec ce regard sombre, profond, qui paraissait soupeser son interlocuteur et saisir aussitôt ce qu’il avait dans le ventre. 
C’était une présence trop intense, trop sauvage pour ce bureau de l’administration américaine, avec ses classeurs rangés et ses stylos alignés, une présence avec quelque chose d’irréductible, une menace non exprimée, d’autant plus étrange qu’à ce moment précis, l’homme était à ma merci. Le filet s’était refermé sur lui, mais rien ne semblait pouvoir entamer sa fierté. Et malgré ses vêtements de pauvre, sa chemise élimée et ses sandales de corde, Lazzarini était un seigneur.»


Trois romans, trois univers singuliers, mais qui tous soulignent à quel point notre vie terrestre est fugace, risquée, aléatoire et fragile, et affirment en même temps à quel point nos existences minuscules ont le pouvoir d'irradier l'obscurité du monde avec la grâce instantanée des étoiles filantes. Belles lecture à vous.

Gaëlle Nohant