Bonjour !
A moins d'être sourds et aveugles, vous savez que le festival de Cannes bat son plein. Alors ma petite séquence littéraire du jour sera un coup de gueule et un coup de coeur, les deux, bien évidemment, en lien avec le festival...
D'abord le coup de gueule, c'est un bon départ. Rien ne vaut un coup de gueule pour démarrer une bonne journée : il concerne le Da Vinci Code. Que je n'ai pas lu, j'avoue, donc je ne parlerai pas du livre, mais ceux ou celles qui l'ont lu sont invités à donner ici leur avis, et à le comparer au film : ce serait très intéressant, et comme ça on verrait si vous êtes d'accord ou pas avec les critiques, assez dévastatrices... Non, ce dont je veux parler, c'est d'un point précis qui revient tout le temps : Dan Brown aurait "menti" au lecteur, en expliquant dans sa préface que tout ce qu'il dit dans le livre est vrai... Mais il a le droit de faire ça ! Eh oui ! C'est un romancier, et il utilise une technique très ancienne, celle de poser d'entrée de jeu la véracité de sa fiction : quelques exemples : dans "Manon Lescaut", L'abbé Prévost, son auteur, explique que ce livre, ce sont les mémoires du chevalier Des Grieux, qui lui sont tombés entre les mains par hasard, et qu'il a voulu publier à des fins d'enseignement, car c'est une triste histoire... Dans "Le Neveu de Rameau", Diderot use du même procédé. Depuis toujours, quantité d'auteurs ont fait, par exemple, passer le narrateur du roman pour l'auteur, histoire de se cacher derrière leur personnage, de brouiller les pistes, d'échapper éventuellement à la censure, et surtout de donner plus de véracité à l'histoire. En disant "tout est véridique, toutes les sources sont authentiques", Dan Brown crée une attente et un suspense dès la préface, et il embobine le lecteur, ce qui fait partie des droits de l'écrivain, depuis toujours... Seulement le problème, aujourd'hui, c'est qu'on est dans une société du témoignage, il faut à tout prix du vécu, de la vérité, de l'AUTHENTIQUE, de l'émotion. Alors dans ce contexte, quand vous écrivez sur un salaud, aux yeux des médias, vous êtes forcément un salaud. Si vous dites qu'une chose est vraie, par artifice de romancier préservant son suspense, vous mentez. C'est grave. Mais qu'est-ce que c'est que cette obsession de l'authentique, qui transforme les romanciers en journalistes et les journalistes en écrivains ? La vérité est toujours subjective, elle est dans le vécu, certes, mais le plus souvent déformée par le souvenir, les émotions. Et elle est dans le roman, où elle s'exprime d'autant plus subtilement qu'elle se cache dans le "mensonge" de la fiction. Un bon romancier doit pouvoir créer des personnages avec lesquels il n'est pas d'accord, avec lesquels il ne s'entendrait pas, mais qui font partie du monde. Et son boulot, à l'auteur, est de nous faire rencontrer les "monstres", les "ogres", les pourris de notre société, de façon à ce qu'on les comprenne mieux. Non pas pour les excuser, mais pour les approcher humainement, savoir comment vivre dans un monde dont ils font partie. Donc, le romancier a le droit inaliénable de "mentir" à son lecteur. C'est même son travail, et c'est ainsi, quand il réussit son coup, qu'il touche aux vérités les plus profondes. Quant au lecteur, il a le droit inaliénable de ne pas être un couillon qui prend tout au pied de la lettre... Il peut, si un sujet l'intéresse dans un livre (ex, Marie-madeleine, Léonard de Vinci, Les Rose-croix) aller enquêter, se renseigner, lire des livres d'histoire et se faire sa propre idée ! Il a le droit d'avoir de la culture, le lecteur, surtout s'il est curieux. Ce n'est pas une maladie, la culture, au contraire c'est une force, quand on sait s'en servir... Et enfin, vous, lecteurs malins, pouvez vous laisser embobiner le temps d'une histoire, et en tirer du plaisir. Redevenir ces enfants qui croient aux contes, aux légendes... vous laisser surprendre, effrayer, rêver de grand complot, et de mystères. Sans pour autant fonder votre propre secte pour la défense des descendants de Jesus ou de Louis XVII. Vous saisissez la nuance.

Parler de royauté et du fils de Louis XVI m'amène à mon coup de cœur : Au festival de Cannes, cette année, il y a le "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola, dont j'avais beaucoup aimé "Virgin Suicides" et "lost in translation". Alors au sujet de cette reine qui a été la plus détestée de toutes avant d'être aujourd'hui pardonnée, voire adulée, je ne saurais trop conseiller la lecture du livre de Chantal Thomas, "Les adieux à la reine". (Paru en poche !) A travers le personnage d' Agathe-Sidonie Laborde, ancienne lectrice de Marie-Antoinette, c'est le Versailles des derniers jours, des jours funèbres, qui revit. Le Versailles où tout s'effrite, où le roi et la reine sont seuls face à la débandade de la cour, la lâcheté, la peur, le chaos. C'est un livre très prenant, écrit avec beaucoup de finesse, acéré dans sa peinture de l'aristocratie du "sauve qui peut". On est saisis d'effroi et fascinés par ce déclin brutal d'une monarchie qui n'en finira pas d'agoniser sous la Terreur. Le roi et la reine apparaissent comme des personnages fragiles, absolument dépassés par le tourbillon de la violence, seuls comme jamais, ou comme toujours.
Je vous laisse un petit extrait :
"Depuis deux jours nous étions confrontés à notre dénuement. C'était l'unique chose, au fond, que, pendant cette nuit sans sommeil, nos yeux contemplaient. Un constat de cauchemar. Versailles n'était protégé que par ses rideaux, ses tentures, ses paravents. C'était un château de cartes qui s'effondrait, sans bruit, au premier souffle d'hostilité. Rester équivalait à se faire tuer. La fuite éperdue à laquelle j'assistais transmettait en clair ce message. Eh bien, ce guêt-apens, cette souricière, était tout à coup envahi d'une multitude d'individus qui cherchaient refuge à Versailles, en "ce pays-ci", comme si, par-delà ses grilles, dans cet autre monde que le château incarnait, ils entraient dans un espace inviolable. J'ai écrit "multitude". J'exagère. Leur agitation, leur air d'énérgumènes me les faisaient prendre pour plus nombreux qu'ils n'étaient. Par rapport à l'exode des "logeants", les réfugiés étaient minoritaires, mais, dans leur avidité à toucher au port espéré, ils ne le cédaient en rien à l'affolement de ceux qui s'enfuyaient. Je vis, à leur allure et à leurs vêtements, qu'il s'agissait de gens de la noblesse. Ils arrivaient en famille pour la plupart, et parfois avec quelques domestiques, fidèles, accrochés à leurs basques dans leur équipée, ou emportés, malgré eux, par la force de l'habitude. Ceux-ci faisaient nombre, passivement. Ils accroissaient encore la difficulté de se mouvoir. Arrivants et partants se heurtaient les uns aux autres, s'affrontaient, arc-boutés, résolus à ne pas céder d'un pouce. C'est par des poussées venues de plus loin que, tout à coup, une résistance craquait. Sur le corps du malheureux passait un groupe de fuyards, ou bien émergeaient quelques réfugiés. Ceux-ci, une fois dépassé le goulet d'étranglement et dans l'illusion d'être enfin à l'abri, se voulaient expansifs. Ils se laissaient tomber sur des fauteuils que des bras s'apprêtaient à soulever. Ils voulaient raconter leur histoire. Et puisqu'on n'était plus au temps des circonvolutions et des à-propos, ils se lançaient, hagards, dans des récits de châteaux en flammes, de pillage, de chasse à l'homme. Le comte de Grisac, député de la noblesse aux Etats généraux, rentrait chez lui, dans ses terres du Limousin. Il avait été reconnu par ses paysans comme il s'engageait dans le chemin du hameau. Flambée de haine ! Ils brandissaient leurs fourches en criant : "A la lanterne ! A la lanterne, monsieur le comte ! nous allons te crever, te saigner comme un pourceau ! nous aurons ta peau, nous t'arracherons le cœur, nous ferons des nacelles avec tes boyaux."Bonne lecture, citoyens !
Gaëlle
Je découvre ton blog et je trouve tes billets d'humeur très sympa. Celui sur Cannes m'a interpelé car tu soulèves un point que je trouve très vrai, où du moins avec lequel je suis d'accord et quej'ai également constaté depuis quelques temps. Ton coup de gueule sur le "Da Vinci Code" me convient très bien. Le Romancier a le droit de se faire passer pour un journaliste qui dit la vérité même s'il ne s'agit que d'invention dans le but de divertir son lecteur. C'est beaucoup moins grave qu'un journaliste qui joue au romancier sans le dire dans le but de manipuler ses concitoyens comme nous le voyons en ce moment avec l'affaire Clearstream par exemple. Elle s'apparente à un roman feuilleton comme ceux qui paraissaient au 19eme siecle avec ses personnages, son corbeau, ses traitres, ses victimes....que croire dans ce roman présenté comme vrai ? Ces journalistes tels Jean-francois Khan, Franz-olivier Gisberg ou Laurent Joffrin ne sont-ils pas plus critiables dans leur démarche que Dan Brown ?(dont je n'ai d'ailleurs pas lu le livre également mais peu importe...). Je le crois. Car leur but n'est pas de divertir ouvertement mais de manipuler sans le dire. De même, de nombreux journalistes de 2nd zone comme Michel Field et bien d'autres en ce moment écrivent des livres qu'ils présentent comme des romans à l'histoire inventée alors qu'ils parlent clairement de personnages politiques ou médiatique réels dont ils rappportent ainsi la vrai vie et les vrai propos par ce biais sans ce mouiller sous couvert de faux-vrai roman de politique-fiction (Mon personnage trompe sa femme avec une jeune journaliste du Figaro, pendant que ladite femme le trompe avec un célèbre publicitaire, mais je ne parles pas de Sarkozy et de sa femme Cécilia!!Mon personnage s'appelle Bernard et sa femme Jacqueline..rien à voir...c'est un roman...)Personne n'est dupe mais tout le monde fait comme si.Vrai-faux romancier, faux-vrai journaliste, vrai-faux roman, vrai-fausse enquête...on ne sait plus vraiment ou commence la réalité et ou finit la fiction et il faut être vigilant mais la vigilance demande du temps, de la réflexion et un minimum de connaissance. Même en disposant de ces éléments, personne n'est par ailleurs certain d'éviter toute manipulation. Ne vaut-il finalement pas mieux faire semblant de croire en toute conscience à une fiction avérée que de croire véritablement à un mesonge présenté comme vrai sans le savoir ? Ce sera ma conclusion...même si je suis pas sûr de l'avoir bien comprise...Bon...en tout cas, bonne continuation pour ton blog, il est bien cool.
Je suis bien sûr d'accord avec ton message ! Tu as raison, il y a en ce moment une confusion entre la fiction et le témoignage, entre l'enquête journalistique et le roman à clé... Une grande majorité de journalistes écrivent, "dans l'urgence" (c'est à dire bâclent en quelques semaines) des "livres d'actualité" ou de soit-disant fictions à clé qui sont des reportages dont la superficialité se déguise en roman, à une énorme différence près : un romancier qui fait bien son travail bosse sérieusement son sujet, enquête longuement sur le contexte, et crée de vrais personnages, qui existent sans qu'on ait besoin de se demander "voyons, qui est-ce... ? est-ce que c'est Sarkozy ? est-ce que c'est Mazarine ?". En créant ces personnages, il ne fait pas que plaquer une apparence de fiction sur des personnages existants, en leur donnant un faux nom. Et dans ce travail, il crée un mensonge (la fiction) qui est plein de vérité, c'est à dire qui rend compte de la complexité de l'être humain. Aujourd'hui, ce qui marche bien, c'est l'inverse : de fausses fictions qui se réduisent au mieux à une simplification de l'actualité (comme ce que tu dénonces pour l'affaire Clearstream), au pire à de la caricature, qui est une autre forme de simplification. Dans tous les cas, on est dans le superficiel, vite lu aussi vite oublié, alors que le romancier va chercher en profondeur. Et je crois que ces "fausses fictions" se vendent parce que, comme tu dis, "la vigilance demande du temps, de la réflexion et un minimum de connaissances." Et aujourd'hui, personne n'a le temps ou ne veut prendre le temps de fouiller au-delà de la surface. C'est pour ça que je conseille de fréquenter plutôt les bons romanciers, parce qu'on apprend plus avec eux qu'en lisant une pile de romans d'actualité ! Et c'est aussi pour ça qu'il faut aller chercher plus loin nos informations, et nous cultiver davantage. Car l'ignorance, en toutes choses, fait de nous les dindons de la farce. La connaissance est une arme très puissante qui permet de se faire sa propre idée des choses, d'aller plus loin que le petit point de vue étriqué de ses journaux du matin, ou de son pays. Il est toujours intéressant de changer de point de vue, d'aller voir ailleurs ce qu'on pense de telle ou telle chose, de prendre de la distance, du recul. Bref, la lecture peut être une forme d'éveil de la curiosité et de la conscience. Et je suis d'accord avec toi, il vaut mieux voyager dans l'imaginaire d'un romancier que de se faire balader par un journaliste maquillé en auteur...
Bonne journée à toi !
Je suis entièrement d'accord avec ce coup de gueule mais en effet, la culture ne suffit pas toujours, il y a aussi la notion du recul et en ce qui me concerne, je l'ai vraiment appris en rédigeant mon mémoire de maîtrise, quand en écrivant soi même, on se rend compte qu'on peut faire dire n'importe quoi à ses sources... pour le Da Vinci Code, je ne peux pas émettre de critique non plus, je ne l'ai pas lu. Par contre, celui de Chantal Thomas avait déjà attiré mon regard jusqu'à ce que j'oublie.. je sens que je vais y revenir :)
( je suis aussi une grande admiratrice de Sofia Coppola dont j'avais surtout aimé "Lost in translation")
enfin, je m'égare... comme quoi, même sans avoir lu le Da Vinci Code, ça donne à penser !
Pour ma part, ma curiosité n'est éveillée que quand les personnages ont un cheminement existentialiste.
sinon je suis bien d accord avec ce qui a été mit précedement!
Quelle drole de société hein!
Et je suis tout à fait d'accord avec tout ce que tu dis.
La polémique autour de ce livre, alors que c'est seulement un roman, une oeuvre de fiction, ça me saoule!
Tout d'abord j'ai lu ce livre médiocre, mais ça on s'en fout. Je n'ai pas envie d'encore enfoncer Brown, néanmoins permets-moi (tu me permets ? :-) de souligner que la PREFACE d'un roman ne fait pas partie de ce roman. C'est un texte individuel dans lequel l'auteur prend la parole "en tant que lui-même". On peut considérer qu'il peut y dire quelque chose dans le prolongement de son roman, mais la préface n'est pas le roman et possède donc le même rapport à la vérité qu'une interview (par exemple). Par conséquent : une invention dans un roman, c'est de la fiction ; une invention dans une préface, c'est un mensonge. Et c'est bien là le noeud de la polémique entourant cette préface ! Ce n'est pas le narrateur qui est venu dire "c'est vrai", en l'occurrence, mais l'auteur, Dan Brown. Qui donc, du strict point de vue sémantique, a effectivement menti. Ce point n'est absolument pas discutable. J'ajouterai que ce n'était pas la première fois que Dan Brown mentait à ses lecteurs, puisqu'il leur a également longtemps fait croire que son épouse était une spécialiste éminente et respectée de l'histoire de l'art, consultante émérite sur ses livres...qui n'est connue de personne et n'a jamais eu le moindre diplôme dans ce domaine !
Je veux bien aller te rechercher la définition du mot préface, mais il suffit d'y réfléchir cinq minutes pour te dire que tu n'irais pas écrire dans la préface de ton roman "tout ceci est vrai"...? :-)
Désolé si ça ruine une partie de ton billet, mais ton coup de gueule est totalement déplacé !
D'autre part, et ça ça m'énerve bien plus, si Diderot et Prévost (mais aussi Laclos, Rousseau, Montesquieu...au XVIIIe ils sont des dizaines dans ce cas) se sont cachés derrière l'argument de l'histoire vraie, c'était pour une seule même et raison : fuir la censure (je SAIS que tu le sais, je précise ça plus pour le lecteur de passage que pour toi :-). Et certainement pas pour affirmer une quelconque liberté d'écrivain, encore moins pour le fun. D'ailleurs, détail qui ne trompe pas, le seul auteur à ne jamais avoir utilisé cette méthode pour publier des textes défiant l'ordre établi, c'est Sade - qui a passé les trois quarts de sa vie en prison.
Bref, on est loin de la méthode Dan "Calgonite Ultra Plus Décape Tout Même Le Suaire", purement mercantile.