24 mai 2006

Vous aimez Hitchcock ?...

Bonjour à vous tous,

Non pas en direct de la Croisette, mais en direct de chez moi...(on a les moyens qu'on peut !) je me propose, en hommage au septième art, de vous faire partager un de mes livres de chevet. Je m'adresse ici à tous ceux et celles qui aiment le cinéma, de préférence celui qui laisse une trace dans la tête une fois sorti de la salle, mais aussi à ceux qui aiment les histoires, et qui aiment jeter un coup d'œil "en coulisses", histoire de voir un peu comment on fait pour les raconter si bien. Je ne parle pas ici des "making off", production très inégale et foisonnante, devenue inévitable (dès qu'on achète un dvd, on se paye le making off en prime), et où la plupart du temps, on a droit à deux trois blagues de potaches des acteurs qui font retomber la pression entre deux prises, au commentaire de la costumière sur le nombre d'heures qu'il a fallu pour transformer Steven en mutant de l'espace, à la pause sandwiche du réalisateur qui nous dit qu' "c'est pas toujours facile, ouais...faut s'coucher tard, s'lever tôt, des fois y pleut et on peut pas faire la scène... mais quel pied, waouh j'adore mon job !"... bref que des infos choisies. Non, aujourd'hui je voulais vous parler d'un bouquin qui est une mine d'or pour tous les raconteurs d'histoire, les apprentis Orson Welles, les artistes, mais aussi pour le public, les lecteurs, car c'est un PUR BONHEUR.
Et ce livre, c'est... (ram tam tam, roulements de tambour) le "Hitchbook", ainsi que l'appellent les cinéphiles, autrement appelé "Hitchcock/Truffaut", paru aux éditions Gallimard. Autant dire, Doune, qu'il n'est pas en poche, c'est un gros livre que tu ne peux pas trimballer avec toi dans le métro en allant bosser vu qu'il pèse son poids, mais si c'est bientôt votre fête, votre pot de départ, votre anniversaire ou autre occasion propice, faites-le vous offrir. Je dis ça en toute gratuité, parce que je ne touche pas un rond sur les ventes. Et c'est une des raisons qui fait que je ne peux pas m'offrir un séjour de VIP à Cannes, et surtout un pass pour voir les films !...

Qu'est-ce que c'est que le Hitchbook, et est-ce que ça s'attrape ?...

Non, ce n'est pas une maladie tropicale, et si c'est contagieux, c'est uniquement par enthousiasme. Au départ, ce livre est une idée de François Truffaut, qui en 1964, décide de soummettre Hitchcock à un questionnaire de 500 questions sur son travail, sur ses secrets de réalisateur, sur sa carrière. L'entretien va durer 4 ans ! Le livre paraît en 1967, et c'est un bouquin fascinant, et drôle, très drôle, car Hitchcock a une grande lucidité sur son travail, doublée d' un humour corrosif. Quant à Truffaut, son regard est si pertinent que le livre devient comme un morceau de musique à quatre mains, virtuose et captivant de bout en bout. Vous y apprendrez, par ex, ce qu'il advenait quand Hitchcock essayait de noter les "idées de film géniales" qui lui venaient en rêve... Et aussi que le réalisateur de "Fenêtre sur Cour" avait une peur bleue de la police (comme on le comprend !) et s'identifiait toujours à la victime à qui on passe les menottes... ou que le Mac Guffin (un mot inventé par Hitchcok pour désigner l'enjeu de l'intrigue, par ex le microfilm que tous les espions convoitent) n'a aucune importance, que c'est juste un prétexte pour parler de choses autrement plus intéressantes, tout en créant un suspense...
Si vous aimez Hitchcock, vous verrez que lorsqu'on approche de près les mécanismes de son travail, c'est ouvragé comme de la dentelle, tout est pensé, orchestré avec soin. Si "Les oiseaux" ou "Le meurtre était presque parfait" ne sont pas votre tasse de thé, feuilletez ce livre, vous aurez peut-être envie de revoir, ensuite, ces films que vous trouvez "démodés", en y redécouvrant des éléments très modernes, et qui, aujourd'hui, distinguent toujours les bons films des mauvais.
Si vous aimez Truffaut, vous y trouverez l'homme et l'artiste en réflexion sur son propre travail, à travers son admiration pour Hitchcock.
Si vous ne les connaissez pas, ou pas bien, allez-y quand même : hier, je vous parlais du droit de l'écrivain (ou de l'artiste, en général), à embobiner son lecteur. Aujourd'hui, je rends hommage à un maître ès manipulations, qui réfléchissait à chaque instant de son film, de l'écriture au montage, au meilleur moyen de berner le spectateur, pour leur plus grand plaisir commun.

Pour finir en beauté, je vous donne un extrait de dialogue au sujet de "Psychose". Pour ceux qui ne connaîtraient pas Psychose, je résume le début, afin que vous compreniez de quoi on cause : Marion, une jeune femme (jouée par Janet Leigh, une Monica Belluci de l'époque) s'enfuit dans un moment d'égarement en emportant avec elle 40 000 dollars qu'elle devait déposer à la banque pour son employeur. La nuit venue, elle s'arrête dans un motel, dans un coin perdu. Le patron du motel est jeune, il s'appelle Normal Bates(joué par Anthony Perkins), il a l'air timide mais sympa, il vit encore avec sa mère, qui n'est pas commode mais à laquelle il est TRES attaché. Avant de se coucher, Marion prend une douche, et tout à coup, une vieille femme surgit et la poignarde à mort. Donc, Hitchcock commence par jouer un tour pendable au public : il met au générique la star très populaire Janet Leigh, et dans les premières minutes du film (celles que vous ratez parce que vous êtes allés chercher du pop corn, ou que vous avez fait la queue aux toilettes), il la tue ! Les spectateurs en restaient sidérés. Ensuite, ils étaient forcés de s'intéresser à Normal Bates, et à sa possessive môman... Quant à ceux qui arrivaient en retard, tant pis pour eux ! C'était quand même une bonne façon de forcer les gens à arriver à l'heure, non ?

Dans ce film, le problème d'Hitchcock, c'était de laisser planer le suspense sur "à quoi ressemble la mère de Norman Bates ? " sans jamais "tricher", c'est à dire qu'il fait en sorte que le mystère soit préservé jusqu'au bout, mais lorsqu'on revoit le film en connaissant la fin, tout est cohérent. Et pour rester "honnête" tout en manipulant le spectateur, il mobilise toutes ses capacités, comme on le voit dans l'extrait ci-dessous, qui parle d'une scène plus tardive dans le film, où un détective d'assurances chargé de retrouver l'argent volé par Marion, nommé Arbogast, enquête sur sa disparition, finit par arriver jusqu'au motel, et après avoir interrogé Normal Bates qui refuse de le laisser rencontrer sa mère, revient et s'introduit subrepticement dans la maison, où il monte l'escalier, dans la pénombre... Laissons Hitchcok livrer quelques secrets de cette scène :

"HITCHCOCK : — Rappelez-vous les efforts que nous avons faits pour préparer le public à cette scène ; nous avons établi qu'il y avait une femme mystérieuse dans la maison, nous avons établi que cette femme mystérieuse était sortie de la maison et avait poignardé à mort une jeune femme sous sa douche. Tout ce qui pouvait donner du suspense à cette montée d'escalier du détective était contenu dans ces éléments. Par conséquent, nous devient recourir ici à l'extrême simplicité ; il nous suffisait de montrer un escalier et un homme qui monte cet escalier de la façon la plus simple qui fût.

TRUFFAUT : — [...] En français, on dirait : "Il arrive comme une fleur", donc prêt à "se faire cueillir"...

HITCHCOCK : — Ce n'est pas exactement de l'impassibilité, c'est presque de la bienveillance. Donc je me suis servi d'une seule prise d'Arbogast qui monte l'escalier et, quand il s'est approché de la dernière marche, j'ai délibérément placé la caméra en hauteur [...] afin de pouvoir filmer la mère verticalement, car si je l'avais montrée de dos, j'aurais eu l'air de masquer volontairement son visage et le public se serait méfié. De l'angle où je m'étais placé, je ne donnais pas l'impression d'éviter de montrer la mère.

TRUFFAUT : — [...] C'est très réussi. Plus tard dans le film, vous utilisez à nouveau la position la plus haute pour montrer Perkins (Norman Bates) emmenant sa mère à la cave.

HITCHCOCK : — Oui, et j'ai élevé la caméra dès que Perkins monte l'escalier. Il entre dans la chambre et on ne le voit plus, mais on l'entend : "Maman, il faut que je vous descende à la cave parce qu'ils vont venir nous surveiller." Ensuite on voit Perkins qui descend sa mère à la cave. Je ne pouvais pas couper le plan parce que le public serait devenu soupçonneux : pourquoi est-ce que soudainement la caméra se retire ? Alors, j'ai donc la caméra suspendue qui suit Perkins qui monte l'escalier et, pour que le public ne s'interroge pas sur ce mouvement, nous le distrayons en lui faisant entendre une dispute entre la mère et le fils. Le public porte tellement d'attention au dialogue qu'il ne pense plus à ce que fait la caméra, grâce à quoi nous sommes maintenant à la verticale et le public ne s'étonne pas de voir Perkins transportant sa mère, vu à la verticale par-dessus leurs têtes. C'était passionnant pour moi d'utiliser la caméra pour égarer le public."




Bon, alors, dites-moi, ça ne vous donne pas envie de voir, ou de revoir Psychose ?....

Bonne journée à tous !

Gaëlle

10 commentaires:

Allie a dit…

J'ai adoré ce livre, lu il y a déjà très longtemps... et j'avais revu Psychose après... quel film quand même... Ah... ce Hitchcock!
J'avais aussi adoré la biographie (toujours de Hitchcock) par Donald Spoto... "La face cahée d'un génie". Bien intéressant!

Gaëlle a dit…

Bonjour Allie ! Je suis d'accord avec toi, Hitchcock reste un génie dont on ne peut pas se lasser, et ce livre est une vraie gourmandise... Je ne connais pas la biographie de Hitchcock dont tu parles mais je sens qu'elle va faire partie de mes achats à venir...

Doune a dit…

Passionnant!!! Personnellement, je suis très sensible aux scènes cinématographiques car, d'un point de vue de la compostion, c'est souvent une vraie leçon... d'ailleurs, la bd s'est longtemps inspirée du cinéma. J'ai revu un des film d'Hitchcok il y a quelques semaines et j'ai été bluffée par ces plans, par la compo de ces images où rien n'est laissé au hasard... Je crois que le livre que tu cites va bientôt se faire une petite place dans ma bibliothèque :) (de toute façon, c'est le genre de livre que j'ai besoin de savourer tranquillement chez moi, pas de ceux que je traîne partout... ;)

Gaëlle a dit…

Oui ça ne m'étonne pas que tu t'inspires de la composition au ciné ! Et chez Hictchcok il y a un sens extraordinaire du détail : ex une femme qui mange une pomme en arrière-plan pendant qu'on condamne quelqu'un à mort. Des petits trucs qu'on ne voit pas forcément si on n'y fait pas attention, mais qui sont formidables à redécouvrir, comme des surprises cachées dans l'image... et toi, dans tes dessins tu vas mettre aussi, en fond, un petit clin d'oeil aux lecteurs attentifs... j'adore.

Marmitedecathy a dit…

J'adore ce livre, je l'ai lu plusieurs fois, tu me donnes envie de le relire. Revoir un film d'Hitchcok après avoir lu ce qu'Hitchcokk en dit est un double plaisir, on remarque plein de choses nouvelles.
PS j'ai découvert ton blog par ton commentaire chez Alhya, j'aime beaucoup !

Gaëlle a dit…

A Marmitedecathy : MERCI ! je vois que tu es toi aussi une amatrice d'Hitchcock !Je suis ravie de faire ta connaissance et je m'en fais aller faire un tour sur ton blog, histoire de me donner faim avant mon petit dej !

Miss Poivert a dit…

Ca me donne envie, ça me donne envie !!!!!!!
Truffaut et Hitchcock, quel duooooo ! Ce livre est un des livres que je dois absolument lire !

Thom a dit…

J'ai vu ce film trop de fois pour avoir envie de le revoir encore...mais oui, c'est un grand film, dont la genèse est presque plus passionnante encore que le résultat ; ne fût-ce que cette volonté de créer "a tipacally un-hitchcockian movie"...:-)

Gaël a dit…

Voilà donc le sujet qui entamera mes prochains commentaires. Tout d'abord, je tiens à te féliciter pour ton blog, qui est vraiment passionnant, et très agréable à lire. Je suis tombé dessus par hasard en faisant une recherche sur Google, et mon ragerd ne pouvait qu'être attiré par le magnifique, que dis-je, le sublissime prénom que tu portes!
Pourquoi ce sujet? Parce que je suis un grand grand fan d'Hitchcock, au point d'avoir failli le prendre comme sujet de mémoire de maîtrise, avant qu'il ne sa fasse coiffer au poteau par Tim Burton, Sir Alfred ayant été étudié sous toutes les coutures.
J'ai lu ce livre d'entretiens il y a quelques années (merci la bibliothèque universitaire!), et bien qu'ayant vu la majorité des films du maître avant de me plonger dans ces entrevues, ce livre m'a donné envie de tous les revoir. Comme tu le dis, l'échange entre les deux hommes est un vrai plaisir à lire, et que n'aurais-je pas donné pour être présent lors de ces dialogues!!!
En ce qui concerne "Psychose", mon film préféré, je ne peux m'empêcher de le revoir, même si je commence à connaître tous les plans par coeur. La fameuse scène dont ils parlent dans l'extrait, notamment, me donne des frissons dans le dos à chaque fois. Je crois que je ne me lasserai jamais de le revoir. Ce que je trouve dommage, c'est qu'on oublie souvent de dire que, même si le film est un vrai bijou technique, il fonctionne aussi grâce à l'interprétation d'Anthony Perkins, dont l'ambiguité crée chez le spectateur un mélange de sympathie et de méfiance. Son dialogue avec Janet Leigh, lorsqu'il mange ses petites graines pour oiseaux (grand symbole du film!) est un vrai moment de suspense, alors qu'il ne se passe rien concrètement, mais son jeu est tellement intense qu'il nous captive.
Enfin bref, je ne vais pas profiter de ton blog pour refaire mon mémoire de maîtrise, je vais continuer à le parcourir.

Al Capitaine a dit…

Un excellent bouquin, pour un excellente analyse : bravo et merci mille fois pour cet article utile et très valorisant !

Al Capitaine :

Blog ciné : http://phocinescoutistoire.blogspot.com/

Et nouveau blog littéraire :
http://entre-guillemets-al-capitaine.blogspot.com/