25 janvier 2010

L'Atlantique à la rame

Bonjour à tous,

Il est très rare que je vous parle ici de mon activité de romancière, mais aujourd'hui j'ai décidé de faire une exception. Parce que, parallèlement au travail sur mon roman, qui s'apparente à ce stade à une sorte de châtiment mythologique (du genre "tu passeras l'éternité à remonter un bloc de pierre en haut d'une falaise, à le voir dégringoler et à recommencer"), je relis Camus pour pouvoir bientôt venir vous en toucher deux mots... et que j'ai lu l'autre jour que Camus avait mis sept ans, oui, sept ans, à écrire la Peste. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas écrire un bon roman en moins de temps, il n'y a qu'à voir la Chartreuse de Parme, que Stendhal aurait terminée en quelques semaines et "dans l'euphorie", disait un des mes professeurs... Mais bon, je préfère me concentrer sur Camus et ses sept ans, disons que je peux mieux m'identifier. Parce qu'après avoir mis près de trois ans, en tout, à écrire l'Ancre des Rêves, - dont un an et demi de recherches -, je me demande quand j'aurai terminé son petit frère. A vrai dire, l'autre jour dans la Peste, je suis tombée sur une réplique de Grand, l'employé municipal qui écrit un roman depuis des années et n'en est qu'à la première phrase... On lui demande si "ça avance" et il répond :

"Depuis des années que j'y travaille, forcément. Quoique dans un autre sens, il n'y ait pas beaucoup de progrès."

Au passage, notez l'humour de Camus, il n'y a pas que des rats crevés, des moribonds et des métaphores du nazisme dans la Peste, en sept ans il a eu le temps d'y glisser beaucoup d'autres choses, et même de s'y moquer de lui-même.

Donc, il y a des écrivains qui enchaînent les livres en un temps record, et d'autres, comme Donna Tartt, qui sortent un livre tous les dix ans, et même s'il est très bon, on se dit qu' à la fin de sa vie, même si elle vit longtemps (et je nous le souhaite), ça ne va pas faire lourd, comme bibliographie. C'est un peu pareil pour moi. Je me demande souvent pourquoi il faut que chacun de mes romans s'apparente à une traversée de l'Atlantique à la rame. Lorsque j'entends parler de ce genre d'exploit, j'ai beau être admirative, je me demande pourquoi s'infliger ça. Sous l'emprise de quelle folie douce, de quel masochisme passer des mois seul(e) en mer, attraper des escarres, avoir peur d'être dévorée par un requin ou noyée dans la tempête, manger des rations de survie, subir toutes les avanies possibles sur une coque de noix, tout ça pour se prouver quoi ? Qu'on a la volonté d'aller au bout ?

Quand j'écrivais l'Ancre des Rêves, que je me plongeais dans de gros bouquins sur la vie des Terre-neuvas, que je relisais L'interprétation des rêves, je me disais souvent que ce livre n'interesserait absolument personne et que je me donnais bien du mal pour avoir trois lecteurs dont ma mère. Qui ça allait intéresser ça, une histoire de gamins qui font des cauchemars, et de marins embarqués pour Terre-Neuve en 1912 ? Je me demandais plusieurs fois par jour pourquoi je m'obstinais à l'écrire, cette histoire, pourquoi toutes ces recherches pour un livre qui ne verrait peut-être jamais le jour. Mais j'étais poussée par une sorte de foi - très ténue mais tenace - que je compare à la petite flamme chancelante d'une bougie, et bien qu'elle soit toujours au bord de s'éteindre elle vous oblige à continuer l'histoire. Je ne sais pas comment écrivent les autres, mais moi je découvre l'histoire à mesure qu'elle s'écrit. Les personnages m'échappent dès qu'ils existent, ils me mettent des bâtons dans les roues, n'en font qu'à leur tête et prennent un malin plaisir à mettre en pièces le scénario que j'avais échafaudé. Au stade où j'en suis de mon nouveau roman, mes personnages ont déjà réduit en pièces mon synopsis et me voilà obligée de me fier à eux pour la suite de l'histoire et de la reconstruire en fonction de leurs évolutions personnelles. C'est agaçant, mais c'est parce qu'ils manifestent leur indépendance que je les aime. D'une manière générale, j'aime que mon roman échappe à mon contrôle, qu'il m'entraîne sur des chemins qui m'effraient ou me bousculent. J'aime, en relisant ce que j'ai écrit, ne pas m'y reconnaître. Que mon écriture dépasse mes petites limites, ma médiocrité quotidienne, qu'elle aille toujours un peu plus loin. Je vois chaque roman comme un chemin sinueux, un chemin d'aventures et d'apprentissage.

Celui que j'écris n'est pas différent des autres. Comme pour l'Ancre des Rêves, plusieurs fois par jour je me demande pourquoi se donner tout ce mal pour une histoire. Mais je sais, au fond, que je le fais pour trois raisons. D'abord pour moi, égoïstement, parce que c'est en me confrontant à mes doutes, à mes limites, à la difficulté que le roman deviendra fécond et que cette expérience m'enrichira. (spirituellement, tout au moins !) Ensuite, pour les lecteurs, parce que j'écris aussi "avec eux", en pensant à eux, à ce que je vais leur proposer, et que je demande si, cette fois, ils se laisseront embarquer ou s'ils demeureront sur la rive en se disant que non merci, l'eau est trop froide. Enfin, je le fais pour mes fantômes. Car c'est pour eux que j'écris avant tout, je sais qu'ils sont là et que tout mon travail de recherche n'a pour but que de me rendre assez réceptive pour les entendre et les laisser s'incarner. C'est en écrivant l'Ancre des Rêves que je les ai découverts ; mes recherches semblaient n'avoir pour but que de vérifier des hypothèses imaginaires, lesquelles se révélaient si plausibles et cohérentes que j'ai douté : peut-être mes personnages avaient-ils vraiment existé, peut-être s'étaient-ils juste servis de moi pour raconter leur histoire ?... Idée un peu effrayante et fascinante à la fois.
S'il y a plusieurs sortes de romanciers, moi j'appartiens aux "réveilleurs de fantômes." Peut-être sont-ils de vrais fantômes, des voix oubliées qui cherchent l'apaisement en s'incarnant dans une histoire. Peut-être sont-ils juste des parts de moi dont j'ignore tout, qui nourrissent mes personnages. Après tout on écrit avec l'inépuisable matière première de l'inconscient, en allant chercher en soi l'innocence et la perversité, tout le nuancier des émotions humaines. Peut-être un mélange des deux. Ils me hantent en tout cas et c'est avec bonheur que je mets mes mots à leur service. Alors peu importe si je dois, chaque jour, remorquer mon rocher en haut de la falaise.
Peu importe si j'ai l'impression que ça n'avance pas, que je suis partie tel Don Quichotte combattre les moulins à vent, que je n'ai pas les épaules pour raconter cette histoire, réveiller ces fantômes déchirants d'une autre époque. La petite flamme chancelle mais elle est toujours allumée. Et elle s'impatiente.

Bientôt j'espère, je vous proposerai donc un nouveau roman qui vous conduira à la fin du XIXème siècle à Paris, et cette fois, au lieu de vous embarquer dans un univers d'hommes, je vous emmènerai ausculter la psyché féminine d'un temps pas si ancien. Je vous demande encore un peu de patience, parce que ces fantômes-là me demandent beaucoup d'énergie et d'attention, mais je ne mettrai pas sept ans à le terminer, rassurez-vous. (La comparaison avec Camus ne pourrait m'être que défavorable)

A bientôt, la prochaine fois nous parlerons de littérature !

Gaëlle Nohant

12 janvier 2010

Stefan Zweig à l'ombre des légendes

Bonjour,

Je vous invite aujourd'hui à découvrir une pépite littéraire. Il y a quelques mois, lors d'une balade en librairie, un petit livre rouge m'a attiré l'œil : il s'agissait d'une biographie de Fouché par Stefan Zweig. J'ignorais que Zweig avait aussi écrit des biographies. Je l'ai acheté et dévoré en quelques jours, fascinée. Je dois avouer que la biographie n'est pas mon genre préféré ; je m'y ennuie souvent. Mais rien de tel avec Zweig. Oubliez vos préjugés sur les biographies, oubliez vos préjugés sur l'histoire. Les éditions Grasset viennent de ressortir un florilège de ses biographies réunies sous le titre : Les Grandes vies .
De Fouché à Magellan et de Marie-Antoinette à Marie Stuart, le romancier viennois fait de ces figures historiques des personnages, livrant de flamboyants portraits psychologiques pétris de modernité et de psychanalyse, qui s'écartent de la légende pour chercher la justesse. Avec Zweig, on entre dans la chair de l'histoire, et il faut prendre garde aux flaques de sang qui ombrent le sol de ce cabinet de Barbe Bleue :

« Toujours les grands édifices politiques ont été construits avec les pierres de l'injustice et de la cruauté, toujours les fondations ont eu le sang pour ciment ; en politique seuls les vaincus ont tort et l'histoire, en poursuivant sa marche, les foule de son pas d'airain. »

Prenez Joseph Fouché, ce député du peuple qui réussit la prouesse de se rendre indispensable à la Révolution, à la Terreur, à la Convention, au Directoire, à l'Empire et même à la Restauration ! Avec Talleyrand, autre personnage emblématique de l'époque, il est le seul à survivre à tant de séïsmes politiques. Chaque nouveau maître de la France jugera prudent de le mettre de son côté, plutôt que de l'avoir en face.

Prince des opportunistes, sa force était sans doute, comme le souligne Zweig, un « sang-froid inébranlable » :
« Il donne libre jeu à ses forces et en même temps, il épie avec attention les fautes des autres ; il laisse s'user leur ardeur et il attend avec patience qu'ils soient épuisés ou bien que, perdant la maîtrise d'eux-mêmes, ils découvrent un point faible : c'est alors seulement qu'il frappe implacablement. Cette supériorité de la patience jamais à bout est terrible : celui qui peut attendre et dissimuler de la sorte peut également tromper le plus expérimenté. »

De Robespierre à Bonaparte, tous l'ont haï et redouté, et il a eu raison de chacun. Député extrémiste, puis ministre de la Police tout puissant (tellement puissant et retors qu'il fascina Balzac et inspira plusieurs personnages de romans, dont Vautrin), duc d'Otrante sous la Restauration, il tourna sa veste à chaque régime en gardant bien serrées les rennes du pouvoir. N'appartenant jamais à personne, et par là-même impossible à contrôler, il donna des sueurs froides à tous les gouvernants.

« Il faut profondément sonder l'histoire pour remarquer, dans le feu de la Révolution et dans la lumière légendaire de Napoléon, la simple présence de cet homme, d'apparence modeste, mais qui, en réalité, met la main à tout et dirige l'époque. Pendant toute sa vie il restera dans l'ombre — mais il enjambera les corps de trois générations. »

Très différentes, et d'essence moins machiavélique, sont les deux reines dont Stefan Zweig a choisi de raconter la vie. D'un côté, l'Autrichienne frivole et insouciante, de l'autre l'Ecossaise indomptable aux passions tyranniques. Toutes deux illustrent la fin d'un monde. Marie-Antoinette celle de la Monarchie absolue, Marie Stuart celle de la chevalerie médiévale. Ces deux reines ont bien des points communs, même si Zweig célèbre d'entrée de jeu la force de caractère de Marie Stuart et ne reconnaît en revanche à Marie-Antoinette que les qualités d'une femme « en somme ordinaire, pas trop intelligente, pas trop niaise, un être ni de feu ni de glace, sans inclination pour le bien, sans le moindre amour du mal, la femme moyenne d'hier, d'aujourd'hui et de demain. » A son sujet il parle d' « héroïsme involontaire ». Marie-Antoinette, « tête à vent » gentille et charmante, était faite pour une existence tranquille, préservée des chaos de la vie. Mais les coups répétés du destin, qui lui donne tout tout de suite pour mieux l'en dépouiller ensuite, vont tailler à coups de serpe une héroïne royale dans sa chair tendre et langoureuse.

On retrouve là un thème cher à Stefan Zweig : ce sont les revers de l'existence qui nous façonnent et nous révèlent à nous-mêmes, épurant notre personnalité et en mettant en relief les traits marquants. Eprouvée, blessée, arrachée à tous ceux qu'elle aime, Marie-Antoinette devient une autre femme, plus profonde, digne et courageuse. « La souffrance a été le premier et le véritable maître de Marie-Antoinette, le seul dont elle ait appris quelque chose. » Il ajoute plus loin, dans la biographie de Marie Stuart :

« C'est pourquoi seuls les moments de crise, les moments décisifs comptent dans l'histoire d'une vie, c'est pourquoi le récit de celle-ci n'est vrai que vu par eux et à travers eux. C'est seulement quand un être met en jeu toutes ses forces qu'il est vraiment vivant pour lui, pour les autres, toujours il faut qu'un feu intérieur embrase et dévore son âme pour que s'extériorise sa personnalité. »


Âgée de six jours, Marie Stuart, reine d'Ecosse et prétendante légitime au trône d'Angleterre, est déjà un objet de convoitise. Alors qu'elle n'a pas cinq ans, les Ecossais livrent pour elle une guerre aux Anglais, et la perdent. « Marie Stuart n'a pas encore atteint sa cinquième année que déjà des rivières de sang ont coulé à cause d'elle. » Ce sera, toute sa vie, le malheur de Marie Stuart : être fatale à tous ceux qui l'aiment et la défendent.


Si, comme pour Marie-Antoinette, toutes les fées semblent s'être penchées sur son berceau, il faut croire que les sorcières de Macbeth rôdaient aussi près du château d'Holyrood la nuit de son baptême... Car la vie de Marie Stuart est une tragédie shakespearienne, intense, violente et passionnelle. Il faut dire qu'elle naît dans une époque où l'on peut basculer en un jour du trône d'Ecosse à l'échafaud, et où Catholiques et Protestants se livrent à travers l'Europe une guerre jonchée de morts. Son royaume est un pays âpre et misérable, où la noblesse ne supporte les rois que si elle peut les contrôler, ou l'assassinat politique est monnaie courante et où les amours d'une reine peuvent lui coûter la vie. Drames, meurtres, complots, passions fatales, trahisons, tels sont les ingrédients de la chute de Marie Stuart, qui paiera très cher les erreurs de sa jeunesse. Comme Marie-Antoinette, elle sera haïe après avoir été adulée, traversera sous les cris de haine et les humiliations le pays où, jadis, le peuple embrassait au sol la trace de ses pas.

Pour finir, elle trouve dressée en face d'elle sa pire ennemie, Elisabeth Tudor, bâtarde du roi Henri VIII (le serial killer d'épouses) jadis emprisonnée à la Tour de Londres par sa propre soeur, prête à tout pour défendre la couronne d'Angleterre si péniblement conquise. Leur guerre fratricide et sans merci, que Zweig appelle « la lutte au couteau », se fait à coups de cadeaux empoisonnés, de venin enrobé d'amour qui sucre la gorge avant de l'étouffer lentement.

« Ces dernières semaines, ces dernières années, elle les a vécues dans les flammes, des flammes si hautes et si ardentes que leur reflet brille encore à travers les siècles. Mais maintenant l'incendie diminue, s'éteint, après avoir dévoré le meilleur d'elle-même : ce qui reste n'est que scorie et cendre, vestige misérable d'une magnifique splendeur. Devenue l'ombre d'elle-même, Marie Stuart s'avance dans le crépuscule de son destin. »

Là encore, s'éloignant de la légende, enquêtant longuement sur les pas de Marie Stuart et d'Elisabeth, Zweig met l'accent sur les détails importants, et nous montre une Elisabeth déchirée entre sa haine pour Marie Stuart, son désir de la pousser sur l'échafaud, et le lancinant pressentiment que cette décision inédite (l'exécution publique d'une reine) créera un précédent dangereux. Ce qui l'intéresse, c'est de montrer le combat intime des êtres face à leurs sentiments et à leurs pulsions, de sonder leur vérité profonde. Zweig, qui prolongea un séjour de recherches sur Marie Stuart en exil définitif (entre temps Hitler avait pris le pouvoir), se sent des affinités avec les éprouvés, les bannis, ceux à qui on a tout pris. Il connaît la justesse de ces mots de Marie-Antoinette : « C'est dans le malheur qu'on sent davantage ce qu'on est. » Avec lui, vous ne regarderez plus l'histoire de la même façon.

A bientôt.

Gaëlle Nohant

24 décembre 2009

Ce qui s'agite là en-dessous

Bonjour à tous,

Je n'allais pas laisser 2009 s'éteindre sans vous écrire un petit billet de Noël, craquant de givre à la lueur de ces bougies qui étirent les ombres démesurément. Et comme j'ai un faible pour les histoires qu'on se raconte le soir au coin du feu, ces histoires qui réveillent en soi l'enfant apeuré et ravi, je vous invite aujourd'hui à une petite incursion dans le monde ténébreux de Neil Gaiman. Si vous ne connaissez pas Neil Gaiman, auteur de bandes dessinées, de romans pour adultes et de romans jeunesse, vous connaissez sûrement Coraline, merveille de film d'animation que l'on doit à Henry Selick, mais qui est adapté d'un roman de Neil Gaiman. Je l'ai moi-même découvert à sa sortie en salles et j'ai été enthousiasmée, comme je le suis par les dessins animés de Myazaki, par ceux de Michel Ocelot, enfin par tout ce qui détonne dans un paysage de films tellement second degré qu'ils semblent destinés à distraire les adultes de la corvée d'aller au cinéma avec leurs enfants, et ne s'adresser qu'à eux. Mais l'enfance et la pré-adolescence sont aussi des âges de construction psychique, des âges d'initiation où on a besoin de s'égarer dans une forêt profonde et d'y côtoyer ses peurs pour en ressortir aguerri. Ce que les contes de fées avaient compris, et dont Neil Gaiman ne minimise pas l'importance, car il n'a pas peur d'effrayer les enfants. Il sait que les enfants aiment se faire peur, que c'est une invitation qu'ils acceptent parce qu'en visitant, l'espace d'un livre ou d'un film, les terreurs d'un autre qui leur ressemble, ils apprivoisent les leurs, ô combien plus effrayantes et personnelles.

Souvent les parents s'imaginent que ce sont les histoires qui terrorisent les enfants. Ils oublient que la peur naît avec l'enfant, que le seul fait d'être un enfant engendre nombre de hantises qui se multiplient à mesure qu'il grandit, que ses cauchemars sont plus violents que l'histoire la plus sombre et que le monde ne ressemble pas à un paradis mielleux dont le mal serait proscrit. Il est, au contraire, rempli de monstres très réels, dont les ogres, les sorciers et autres créatures aux doigts crochus ne seront jamais que d'imparfaites et nécessaires métaphores. Imaginez le choc pour une progéniture élevée dans l'univers sucré de Charlotte aux fraises. Mieux vaut préparer nos enfants à l'idée que le monde dans lequel nous vivons recèle des chausses-trappes et des gens animés de mauvaises intentions, vous ne pensez pas ? Mais à condition de leur dire aussi qu'ils ont de la ressource pour affronter ces dangers, et en ressortir plus forts. Et de leur faire confiance. Et Neil Gaiman, comme beaucoup d'auteurs jeunesse, fait confiance aux enfants, il connaît leur bravoure, qui n'est pas d'avancer sans peur mais malgré sa peur. Et de grandir d'avoir su le faire.
Il y a quelques années, cet auteur à l'imagination fertile écrivait l'histoire de Coraline Jones, élevée entre deux parents très occupés qui lui demandent de s'occuper toute seule dans la grande maison dans laquelle ils viennent d'emménager. Comme elle s'ennuie, telle Alice, elle va découvrir une porte cachée vers un monde défendu, excitant et dangereux. Un monde où l'attend une créature étrange qui ressemble beaucoup à sa mère et se fait appeler "l'autre mère". Un monde beaucoup plus étonnant et enchanté que le sien, mais dont les surprises pourraient bien cacher de terrifiants abîmes. Aujourd'hui, Coraline vient d'être adapté en bande dessinée grâce au talent de l'illustrateur P. Craig Russell.Et je ne peux que vous encourager à l'offrir aux enfants à partir de douze ans, car c'est un petit bijou sombre et profond, palpitant et rempli d'émotion. Garçons et filles se passionneront pour les aventures de cette attachante Coraline qui n'est plus une petite fille et pas encore une jeune fille, et qui doit retourner sur le lieu de toutes ses terreurs pour s'en libérer et sauver ses parents imparfaits mais bien aimés : "Parce que c'est ça, le courage : avoir peur et faire quand même les choses."

Sept ans après le succès de Coraline, récompensé notamment par le prestigieux prix Hugo, Neil Gaiman a sorti cette année un magnifique roman jeunesse que je viens de finir à regret : L'étrange vie de Nobody Owens. Dans les remerciements de la fin du livre, il dit son ravissement d'enfant à la lecture du "Livre de la Jungle", et l'ombre de Kipling, c'est certain, plane sur l'histoire du jeune Nobody Owens. Souvenez-vous, Mowgly, bébé abandonné en pleine jungle, était recueilli et élevé par des loups, apprenant à grandir malgré les périls et en sachant qu'un ennemi féroce était à ses trousses. Le roman de Neil Gaiman, lui, commence ainsi :

"Il y avait une main dans les ténèbres, et cette main tenait un couteau."

Au commencement est le meurtre. Dans la nuit, un assassin s'est glissé dans une maison pour assassiner une famille. Mais voilà que le bébé de dix-huit mois lui échappe, il s'est fait la malle, sans bien saisir à quoi il doit échapper, il fuit à pas chancelants vers la colline voisine, où se dresse un vieux cimetière. Le meurtrier a flairé l'enfant, il est déjà sur ses pas, secouant la grille du cimetière. Les seuls témoins de la scène sont les morts qui flottent au-dessus de leurs tombes et se posent un cas de conscience. Finalement, ils décident de sauver l'enfant. Vous verrez comment. Et de l'élever tant bien que mal, avec tous les problèmes que ça pose, un enfant vivant au milieu des morts. Et avec la menace concrète de cet homme qui n'en a pas fini, qui cherche l'enfant qui lui a échappé. C'est un récit envoûtant, haletant et poétique qui interroge la fragile frontière entre la vie et la mort, un conte initiatique et funèbre qui ravira les enfants ( à partir de douze ans toujours, mais tout dépend de votre enfant, de ce qu'il lit et aime lire) et les adultes. Car il appartient à la famille prestigieuse de Peter Pan, d' Alice au Pays des merveilles, d' Harry Potter. Et bien sûr il a été écrit par un Anglais, à croire que les Anglais sont les seuls à parler la langue secrète des enfants, les seuls à avoir préservé cette part d'enfance, cette imagination débordante, cette gravité pleine d'humour et cette sensibilité au merveilleux sans lesquelles il est vain de prétendre s'adresser à eux. Le pays des merveilles, celui de Neverland, où il faut oser s'engager pour passer de l'autre côté du miroir et rencontrer sa solitude et sa force, se trouve en Angleterre, quelque part entre les landes battues des vents des soeurs Brontë et les forêts millénaires de Tolkien. Et à quelques miles du cimetière de Highgate - où Bram Stocker vous a déjà conduits - sur une colline où une société de défunts aimants et solidaires a recueilli tant bien que mal un orphelin, Neil Gaiman vous attend. Chut, taisez-vous, entrez avec précaution, n'attirez pas l'attention des goules affamées, ne réveillez pas la vouivre qui vit là en bas. Ni la créature maternelle aux doigts un peu trop longs, qui attend, dans l'ombre, de pouvoir "aimer quelque chose qui ne soit pas à elle... ou le manger."

Et même si les ombres chuchotent au bord des tombes, si les chats ont l'air d'en savoir plus long qu'ils ne disent, s'il n'est pas facile de crier à l'aide dans la langue des Maigres Bêtes de la nuit et si vous n'êtes pas sûrs de pouvoir retrouver votre chemin dans cette brume... passez un joyeux Noël.
Gaëlle Nohant

7 décembre 2009

Toutes les vies de Veronique Ovaldé

« J'aime bien les choses qui ont l'air acidulées mais qui sont empoisonnées, en fait. »

Elle dit ça avec un petit sourire tranquille et entendu. Elle a des yeux de chat qui n'auraient pas déplu à Baudelaire, le mot vivacité semble avoir été créé pour elle. On pressent qu'elle aurait fini sur un bûcher, au Moyen-Âge. Trop de féminité, trop d'aplomb, on voit tout de suite qu'elle est un peu sorcière...

Mais ne perdez pas votre temps à chercher où elle a planqué sa baguette magique. Elle est dans son style, sa baguette, et le temps de le découvrir vous serez faits, je vous préviens, envoûtés, et vous courrez chez votre libraire acheter tous ses romans, déjà en manque, comment mais il n'y en a que six ?... Il y a un mois, je ne la connaissais que de nom et voilà, je sais que dorénavant je la lirai où qu'elle m'entraîne, et autant vous dire que ça m'arrive rarement avec les écrivains. Tenez, je n'aime pas trop la science fiction, mais si demain elle écrit un roman qui se passe sur Pluton, je le dévorerai comme les autres. Parce que je sais que même sur Pluton en 5028, j'y trouverai des vamps paumées, des petites filles mélancoliques, des ogres vénéneux, des chevaliers patients. Et que j'en dégusterai chaque mot, chaque image. Il y a des écrivains comme ça — oh, pas beaucoup —, qui vous attrapent à la première phrase et vous ravissent jusqu'à la dernière.
Véronique Ovaldé et moi, on a un point commun. On est tombées dans les romans de Chandler à un âge très tendre, et on a découvert à travers lui la magie des images, des comparaisons géniales. On les notait dans un carnet. Et bien sûr il y a du Chandler dans Ovaldé. On parlait des images ? Savourez la force de celle-ci :

« Une ombre vit le visage de ceux qui ont perdu quelqu'un. L'ombre d'une plante grimpante. Elle croît à leur insu et, quand ils pensent que personne ne les surveille, elle baigne leurs traits d'absence, de gravité et de perplexité. C'est un démon discret qui habite leur visage. Il se cache dès que quelqu'un le regarde. »

(Et mon coeur transparent)

Oui, il y a chez Véronique Ovaldé quelque chose de la nonchalance, de l'humour féroce et de la mélancolie du roman noir, un goût prononcé pour les femmes brisées en robes rouges, aux talons vertigineux et à la coiffure de travers. Un goût pour le monde de la marge et de l'ombre, celui qu'on ne distingue que si l'on a des yeux de chat. Dans ses romans, les petites filles vont rarement à l'école, elles s'élèvent toutes seules, parfois elles grandissent trop vite ou c'est seulement leur corps, mais elles ont de la ressource. Il y a Lili dans Les hommes en général me plaisent beaucoup, petite fille désemparée dans un corps d'adolescente, qui vit avec son petit-frère, claquemurée dans un appartement bunker par un père tyrannique et nazillon depuis que leur mère est morte.

Elle hésite entre le suicide (qu'elle rate) et la survie, elle cherche un prince charmant, même si ça n'en est pas vraiment un, même s'il a le visage du gros lamantin tatoué qui vit à l'étage au-dessus et que son amour n'a rien d'innocent :

« J'ai empoigné le balai, toqué au plafond de la cuisine et attendu que Yoïm descendît, je me disais, il faut bien que quelqu'un nous sauve. J'avais quatorze ans, et je me répétais, il faut bien que quelqu'un nous sauve. J'avais quatorze ans, et ça m'avait paru quatorze années interminables. »

Il y a aussi la petite Rose de Déloger l'animal, amoureuse de cette maman sublime au passé mystérieux qui disparaît un jour, la laissant seule avec une montagne de questions, un chagrin abyssal et des lapins :

« J'ai pris la disparition de maman entre mes mains, j'en ai fait une boule très serrée, je l'ai avalée pour que l'ennemi ne la trouve pas — il faudra m'ouvrir en deux — et j'ai demandé à mon père, tu t'es bien occupé des lapins au moins. Ne mettant pas dans cet « au moins » le reproche qu'il aurait pu percevoir (elle, tu l'as laissée partir, j'espère en revanche que tu n'as pas abandonné les lapins, si négligent sois-tu) mais ponctuant simplement ma phrase pour qu'elle se balance mieux. »


La romancière aime tant les petites filles qu' elle les laisse sautiller dans son cerveau, prendre leurs aises, y installer leur imaginaire, leur habileté d'agents secrets déchiffrant le monde crypté des adultes avec les moyens du bord.

Dans chacun des romans de Véronique Ovaldé, et en particulier dans Ce que je sais de Vera Candida, son dernier roman déjà bardé de prix, les femmes ont un destin mouvementé, hérissé d'échardes et de blessures lumineuses.
Il n'est pas simple d'être une femme, les cartes sont inégalement distribuées et le monde âpre et tranchant lorsqu'on est si facilement réduite à un objet de désir. Elles avancent à talons hauts sur des éclats de verre, aiment passionnément leurs enfants, s'absentent de leur corps pendant qu'on les baise, scellent profondément leurs secrets, fuient dans la maladie ou dans la mort quand la résistance n'est plus possible. Elles sont mères de leur fille et filles de leur mère, héritières d'un amour mêlé de névroses qui semblent autant de malédictions, elles fuient le lieu de leur origine pour couper la branche malade de l'arbre qui les a portées, trouvent des refuges qui n'en sont pas. Ainsi, Vera Candida vient d'une lignée de putes et de pères absents, de géniteurs honteux, veules et brutaux, et elle fuit à quinze ans l'île de Vatapuna et son héritage empoisonné. Dans son ventre, une petite fille sans père qu'il s'agit de sauver de la répétition familiale. Elle est tenace, Vera Candida. Désespérée, comme toutes les héroïnes de Veronique Ovaldé, fragile et attirée par la possibilité du vide, mais aussi forte et guerrière, prête à élever une amazone au destin neuf. Et comme Rose dans Déloger l'animal, comme Irina dans Et mon cœur transparent, sur sa route périlleuse, elle trouve un chevalier.


Les chevaliers d'Ovaldé ont parfois grandi dans une caravane avec une mère envahissante, ils ne rêvent que de sauver une belle jeune fille perdue dans une tempête de neige. S'ils ont l'âme tendre et voudraient pouvoir « faire amende honorable pour tous ceux qui se comportent comme des salopards » , ils ne sont pas dupes et sentent que cette passion du sauvetage n'est pas entièrement pure :

« Lancelot savait qu'il était tout particulièrement attiré par les pauvres filles malheureuses à l'enfance en morceaux, et que ç'avait à voir avec sa propre mère. Ce genre de déterminisme le plongeait dans un grand désarroi. Il se disait, je suis aimanté par les jolies filles brisées. Et il ressentait un mélange de fierté et de dégoût qui le laissait pantelant — comme lorsqu'on sauve quelqu'un de la noyade et qu'on lui vole son portefeuille en le ramenant sur la berge. »
(Et mon coeur transparent)

Cependant leur amour patient, infatigable, ouvre un chemin inattendu vers le bonheur du cœur et le plaisir des corps, vers la douceur d'une réconciliation possible avec soi et avec la vie, une accalmie dans la tempête qui fait rage derrière les volets. Une pause, une respiration pour survivre à la terreur de perdre ceux qu'on aime :

« L'odeur de Monica Rose faisait chavirer Vera Candida. Elle s'asseyait près de sa fille et plongeait le visage dans ses cheveux. Ils sentaient le sel et l'iode, le vent et quelque chose de plus souterrain et mammifère, comme la sueur d'un minuscule rongeur ou bien d'un petit loup. Vera Candida se disait toujours, Comment ferai-je quand je serai une très vieille femme, que je n'y verrai plus, que je tenterai de me souvenir de cette odeur. Elle s'efforçait d'enregistrer comme sur des cylindres d'argile les sensations liées à sa fille : la main de la petite dans la sienne, la façon dont Monica Rose serrait son cou avec ses bras aussi fins que des roseaux, elle serrait serrait en y mettant toute sa minuscule force, et c'était inenvisageable de ne plus être deux un jour, c'était si injuste que ça paraissait impossible. »

Voilà, j'espère vous avoir donné envie de vous faire ensorceler à votre tour. Pour Noël, je crois que je ne pouvais pas penser à meilleur cadeau.

A bientôt.


Gaëlle Nohant

20 novembre 2009

Entendez-vous ?...

Bonjour à tous.


Aujourd'hui, je viens vous parler de deux romans qui secouent, qui bouleversent. Il est bon parfois de se laisser remuer. Je sais que les fêtes approchent, avec le tintement de grelot des rennes, les rubans rouges et mauves, les étoiles en sucre glace... Mais avant, prenons, voulez-vous, un instant pour approcher ces ombres toujours vivaces de la Shoah qui passèrent sur terre dans une fulgurance, abandonnant l'humanité à sa grimace. Il y a ceux qui sont morts et dont les traits semblent se fondre à jamais dans ce tableau de Munch, le Cri. Il y a ceux qui ont survécu et ne se le sont jamais pardonné. Il y a ceux, enfin, que le hasard de l'Histoire a transformés en témoins. Ceux-là sont de toutes sortes. Il y a les indifférents qui cadenassèrent leurs yeux et leurs oreilles, il y a les impassibles, ceux qui risquèrent ou trouvèrent la mort à cause des secrets qu'ils avaient surpris... Et il y a ceux qui ont tenté d'avertir, d'agir, d'empêcher. Et qu'on a fait taire en les laissant parler dans le vide.

C'est à ces derniers que nos deux auteurs du jour ont choisi de s'intéresser de près. Yannick Haenel en écrivant "pour" Jan Karski, cet agent de liaison de la Résistance polonaise qui témoigne devant la caméra de Claude Lanzmann à la fin de "Shoah".
Bruno Tessarech en convoquant, dans son roman Les Sentinelles, les fantômes de ce même Karski, de Kurt Gerstein et de Wernher von Braun, deux témoins nazis qui n'appartiennent ni au même monde ni à la même espèce. Ces deux romans laissent affleurer une réalité longtemps taboue : le fait que les Alliés surent assez tôt (dès 1943) qu'un processus d'extermination était en route et ne firent rien pour l'arrêter.
Ce silence des nations alliées résonne terriblement dans nos consciences car il nous renvoie à notre propre responsabilité dans les tragédies qui nous effleurent, et auxquelles nous participons peut-être à notre manière, fût-ce par non-assistance à personne en danger. Il a mis longtemps à se dire. Rappelons qu'après guerre, tout le monde voulait se raconter la belle histoire du Bien contre le Mal, d'une France entièrement peuplée de Résistants, d'un monde qui avait découvert pétrifié, en 1945, l'existence des camps de concentration.
Puis les historiens ont commencé à écorner cette légende, à démontrer qu'Hitler n'avait pas pris le peuple allemand en otage mais bien été élu par un processus démocratique, que les Einsatzgruppen, qui commettaient les massacres des populations juives à l'arrière du front de l'est, étaient peuplés de gentils pères de famille... Que la Résistance française avait été multiple, complexe et minoritaire... Que la France s'était montrée l'auxiliaire servile de la Solution Finale, notamment lors de la rafle du Vel' d'Hiv... etc etc. Certaines vérités peinaient encore à remonter en surface, comme le silence des Alliés face à la Shoah.
Mais voilà deux romans puissants, deux piqûres dans nos chairs oublieuses qui font entendre les voix déchirantes de ces anges déchus, condamnés à porter sans fin un message que personne ne voulait entendre :


"C'est un véritable tourment de vivre avec un message qui n'a jamais été délivré, il y a de quoi devenir fou", dit Jan Karski dans le roman de Yannick Haenel.


Ces "fous", je les appelle anges, non parce que ces hommes étaient des saints, mais parce que les anges sont des messagers chargés d'importantes nouvelles. Or, le message de la Shoah était une bombe ; le porter n'était pas sans danger. Il pouvait vous placer en première ligne, vous coûter la vie. Il pouvait aussi vous consumer à petit feu, faire de vous un fantôme à votre tour, insomniaque et hanté. Mais on ne choisit pas d'être d'être un témoin. On est choisi contre son gré. On préfèrerait sans doute rester au chaud, ne pas avoir vu ces gens derrière le judas de la chambre à gaz, ne pas avoir dû fixer son regard au sol pour éviter ces pantins de chair pendus aux crochets dans les souterrains de Dora, ne jamais avoir reçu la visite de ces deux leaders juifs du ghetto de Varsovie. Qu'ils n'aient jamais prononcé des mots comme ceux-ci :

"Nous sommes humains.
Comprenez-vous ?
Comprenez-vous ?
Ce qui arrive à notre peuple est sans exemple dans l'Histoire.
Peut-être ébranlera-t-on la conscience du monde ?"

(Témoignage de Jan Karski dans Shoah de Claude Lanzmann)

Si Jan Karski et Les Sentinelles sont deux romans essentiels de la rentrée littéraire, deux romans dont les thèmes et les préoccupations se rejoignent, ils sont bien différents dans leur manière de les aborder. Jan Karski, qui vient de recevoir le prix Interallié, est centré sur ce personnage qu'il approche par cercles concentriques. C'est un livre scindé en trois parties, qui part du témoignage de Karski dans Shoah, traverse la vie tumultueuse de cet ancien courrier du gouvernement polonais en exil, pour aboutir à une partie de fiction où Yannick Haenel entre dans la tête du témoin et imagine sa vie APRES. Bien sûr, le personnage de Jan Karski permet de poser la question lancinante de la passivité des nations alliées face à la Shoah. Mais le coeur du livre n'est pas cette question mais bien l'homme et ses tourments, ses paradoxes, et cela donne un roman poignant et habité dont on ne sort pas indemne. Si Yannick Haenel a su se laisser hanter par Karski, le roman agit comme une contagion et pourrait bien vous hanter à votre tour. C'est tout le mal que je vous souhaite, tant ce héros complexe, noble et tourmenté, mérite votre attention. Ecoutez- le parler à travers Yannick Haenel :

" Les nuits blanches ressemblent aux pays pluvieux. Lorsqu'il pleut, on entend les cloches. J'ai remarqué cela dans mon enfance, à Lodz. Si l'on se concentre bien, si on tend l'oreille, alors à chaque instant il fait nuit, et la nuit est blanche, et il pleut. Qu'on soit en Pologne ou à New York, dans une geôle de la Gestapo ou dans une chambre d'hôtel à Brooklyn, qu'on soit heureux ou malheureux, abandonné de tous ou entouré d'amour, on entend les cloches. Est-ce que Dieu est mort à Auschwitz ?"

Cette partie où Yannick Haenel devient Jan Karski, parle pour Jan Karski, est la plus belle du livre, la plus justement subjective et la plus forte. Elle résonne en vous longtemps après que vous avez refermé le roman. On a reproché à l'auteur de défendre la Pologne en se servant de Jan Karski, mais la Pologne a bien besoin d'être défendue, tant elle fut mal aimée et maltraitée par l'Histoire. Certes, ce cavalier distingué rescapé du massacre de l'intelligentsia polonaise dans les bois de Katyn ne représente pas tous les Polonais, mais l'antisémite vantard qui témoigne dans Shoah de sa jubilation à voir passer les Juifs dans les convois à bestiaux ne les représente pas non plus. Au-delà de ces questions où la polémique trouve toujours à se nicher, oubliant que Jan Karski est un roman, pas un document historique... Au delà, il faut saluer bien bas le travail d'un écrivain qui a su incarner ce héros brisé, déchirant, condamné à écouter résonner son message dans le vide, et qui reçut "la solitude pour destin" :


"A l'intérieur de cette nuit blanche qui s'est ouverte dans ma vie, je veille : je consacre mon temps à refuser l'idée qu'il est trop tard. Car avec la parole, le temps revient. J'ai parlé, on ne m'a pas écouté ; je continue à parler, et peut-être m'écouterez-vous : peut-être entendrez-vous ce qu'il y a dans dans mes paroles, et qui vient de plus loin que ma voix ; peut-être que dans ce message qu'on m'a transmis il y a plus de cinquante ans, quelque chose résiste au temps, et même à l'extermination ; peut-être, à l'intérieur de ce message, y a-t-il un autre message."


Un témoin est d'abord un survivant, et Jan Karski, qui avait choisi une vie de risque, une vie d'agent secret, a survécu in extremis au massacre de Katyn et aux tortures de la Gestapo. Il s'est chargé au passage du fardeau de ces massacres dont les bourreaux russes ou nazis effaçaient les traces derrière eux. Jan Karski, ou l'histoire d'un message qui prit possession de son messager et ne lui laissa plus de repos. D'un aventurier qui devint cet homme qui crie dans le désert jusqu'à épuiser sa voix. Jusqu'à ce que les mots s'enrouent dans sa gorge. Jusqu'à ce que ses larmes glissent sur vos joues à vous.

Dans les Sentinelles, Bruno Tessarech livre quant à lui un passionnant réquisitoire, à travers les portraits croisés de plusieurs témoins involontaires du processus d'extermination. Ce roman qui se dévore plus qu'il ne se lit démarre en 1938, lors de la conférence d'Evian, où se joua le sort des réfugiés juifs qui tentaient de fuir l'Allemagne hitlérienne. Conférence où les nations rivalisèrent d'indifférence, d'antisémitisme et de lâcheté, pour finir par adresser une lettre commune à Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich, pour lui demander de trouver lui-même une "solution" pour les Juifs allemands. La lettre est historique, le mot "solution" est lâché. Toujours juste, jamais manichéen, Bruno Tessarech embrasse tous les points de vue, y compris celui des forces alliées, qui choisirent de gagner la guerre d'abord, fût-ce au prix de millions de victimes. Son livre est glaçant car il nous rappelle à notre responsabilité humaine et morale. Devant les discussions stériles de ces nations qui se renvoient sans fin la balle de ces "déchets" du régime hitlérien, acceptant du bout des lèvres les Juifs les plus riches ou "pourvus d'un talent", instituant une hiérarchie de valeur entre les réfugiés... comment ne pas penser au statut de l'étranger dans nos sociétés ? Une minorité de Juifs parvinrent à échapper, à prix d'or, à la souricière nazie. Les autres... les autres furent abandonnés par le monde entier :


"Désormais la planète est scindée en deux : les pays où les Juifs ne peuvent plus vivre, et ceux où ils ne peuvent plus se réfugier."

On peut ergoter sans fin sur ce que les Alliés auraient dû ou auraient pu faire pour arrêter la Solution Finale. Mais une chose est sûre, et le roman de Bruno Tessarech nous le rappelle avec force : bien avant la guerre, bien avant que les cheminées d'Auschwitz n'aient commencé à cracher leur sinistre fumée, les nations alliées avaient abandonné les Juifs. Bien sûr, nos sociétés démocratiques et civilisées ne voulaient pas qu'on les tue... Juste qu'on les en débarrasse. Hitler s'en est chargé, et il n'est pas étonnant que malgré les rumeurs et les témoignages, personne ne se soit précipité pour l'arrêter. Dans Les Sentinelles, Bruno Tessarech prête ces mots au président Roosevelt, en 1944 :


" Nous ne faisons rien pour arrêter la mort du peuple juif. Nous sommes allés jusqu'à nier les faits, car ceux-ci nous encombraient. Et maintenant que la masse des informations et des témoignages nous place dos au mur, incapables de nier l'évidence, nous tergiversons. Les quotas d'immigration, le blocus économique, le libre accès des bateaux à tous les océans, la question palestinienne, que sais-je encore. Nous restons dans la politique. Pas dans la morale."

Dans cette scène superbe, on découvre un Roosevelt poignant et affaibli, rongé par le doute au moment de quitter la vie :

"Soudain un malaise s'empare de Roosevelt, ne le lâche plus. où est-il passé, son courage politique, dans l'affaire des Juifs ? La guerre a dû en épuiser toutes les réserves. Jour après jour il a cru qu'il suffisait d'appliquer la meilleure solution, disons la moins mauvaise. Alors qu'il fallait en inventer une nouvelle. Brusquer les choses. Sortir des solutions rationnelles. Combattre la folie nazie avec une autre forme de folie : celle de la vie contre celle de la mort."

Les Sentinelles et Jan Karski, écrits au même moment, peut-être parce que les questions qu'ils posent sont toujours actuelles en ces temps où les services d'immigration de nos pays s'instituent juges de la "valeur" d'un homme, se répondent joliment l'un à l'autre. Tous deux portent la voix brisée de ces héros tourmentés, impuissants et magnifiques, résolus et désespérés, qui revinrent des Enfers pour délivrer cette "parole des morts" que les assassins pensaient étouffer. Ainsi de Kurt Gerstein, ingénieur à l'Institut de désinfection d'Oranienburg, personnage très ambivalent, Nazi le jour, témoin la nuit, perdant le sommeil et la raison après avoir assisté à l'une des premières "désinfections" au camp de Belzec. Kurt Gerstein est d'ailleurs le héros d'un film de Costa Gavras, "Amen", sorti sur les écrans en 2002. Mais parmi les Sentinelles de Bruno Tessarech, il y a aussi Wernher von Braun, l'ingénieur nazi qui créa les fusées V2 dans les souterrains dantesques de Dora et fut accueilli à bras ouverts par ces mêmes Américains qui avaient claqué leur porte au nez des réfugiés juifs. Vernher von Braun, après être resté sourd et aveugle toute la guerre, baissant les yeux pour ne pas voir les pendus, les exécutions sommaires, les longues files de morts-vivants, participa au programme Apollo et eut le bonheur de voir décoller la première fusée pour la lune.
"Qui témoigne pour le témoin ?" s'interroge Paul Celan. Yannick Haenel, Bruno Tessarech. Et grâce à eux, vous n' oublierez pas de sitôt ces messagers hantés.


Gaëlle Nohant

9 novembre 2009

Jean-Philippe Toussaint ou l'art de la fugue

Bonjour,

Rien ne me destinait à venir vous parler de Jean-Philippe Toussaint. Parce que le Nouveau Roman est moi, on est un peu fâchés, depuis longtemps. Parce que je suis volontiers de celles qui râlent qu'en France, le style s'épanouit souvent au détriment de l'histoire, et vice-versa... Parce que ma tasse de thé c'est plutôt les écrivains anglo-saxons, et pas trop les histoires qui ressemblent à de la musique de chambre.

Oui mais voilà. J'avais lu quelques petites choses sur cet auteur belge qui m'avaient séduite. Notamment une interview où il disait que non, il ne prenait pas grand plaisir à écrire, ou alors si, mais un plaisir un peu masochiste, tellement c'était difficile. Parce qu'il fallait descendre si profond en soi. Et qu'il n'est pas naturel de descendre en soi comme au fond d'une mine, c'est difficile, regardez le nombre de gens qui restent en surface et s'en trouvent très heureux. Comme ça m'agace d'entendre un auteur dire qu'il a écrit un livre avec facilité et jubilation, moi qui peine sur chaque phrase péniblement extraite... je l'ai trouvé sympathique. Et surtout, il ajoutait quelque chose qui m'a touchée : que l'on écrit parce qu'on est un peu inadapté au monde, un peu en marge, et qu'alors, l'écriture accomplit ce miracle (dès lors que vous touchez des lecteurs) de vous ramener au monde, de vous y donner une place de par votre marginalité, une vraie place qui vous réconcilie avec lui. Du coup, ça m'a donné envie de lire ses romans. En plus, il est drôle. Si si. ça rit aussi, un auteur Minuit. Regardez sa photo, ce petit air de se payer gentiment votre tête. C'est pareil dans ses romans. Il a beau les écrire dans la douleur, il s'amuse et nous amuse.


J'ai donc lu son tryptique sur Marie, qui commence par Faire l'amour, se poursuit avec Fuir ( prix Médicis 2005), et se conclut (provisoirement) avec La Vérité sur Marie (qui était au coude à coude avec Marie Ndiaye pour le Goncourt et s'est vu décerner le prix Décembre 2009), qui est tout sauf la vérité sur Marie, mais on s'en fiche. Et peu à peu, d'un roman à l'autre, tandis que ma fascination allait grandissante, et mon admiration avec, j'ai commencé à me dire, ma foi, que Jean-Philippe Toussaint devait avoir quelque pouvoir d'ensorceleur. Car partant sur la réserve, comme on trempe le bout du pied dans l'eau d'une piscine pour chercher une raison objective de ne pas y plonger, j'ai fini ma lecture complètement envoûtée, avec l'envie de tout relire. Plus j'entrais dans le texte plus l'écriture de Jean-Philippe Toussaint m'emportait, à la manière d'un bain de musique, là où elle voulait, sans que je tente de me tenir au bord des pages, je me laissais glisser dans le torrent furieux, d'un moment angoissant à une contemplation radieuse, d'un battement de coeur affolé à une respiration sereine ou à un murmure amoureux. Car le style de Toussaint est si virtuose et limpide qu'il charrie avec lui le crépuscule et le plein soleil, la musique et le silence, ce qui ne se dit pas, ce qui ne peut se dire mais qu'on lit dans un battement de cil, une larme, le frôlement d'un verre à pied contre un autre verre, la posture rebelle d'une jeune femme à l'enterrement de son père. Son écriture est une respiration, tantôt haletante et épuisée, tantôt lente et douce, sensuelle et murmurante.


Mais parlons de cette histoire d'amour fatale et inéluctable qui court le long des trois romans tel un fil invisible, et que résume cette phrase qui ouvre Fuir : "Serait-ce jamais fini avec Marie ?" Dans la chronologie un peu bousculée des romans, le narrateur rompt avec Marie dans le premier et la retrouve dans le troisième (enfin ils se retrouvent mais pour découvrir que finalement, c'est séparés qu'ils s'aiment le mieux), tandis que le second revient à l'été précédent leur rupture. Au fil de ces trois romans, de Tokyo au musée du Louvre, de la Chine à l'ïle d'Elbe, d'une nuit caniculaire dans Paris au tarmac de l'aéroport de Narita, le lien entre ces deux êtres perdure malgré les avanies de leur amour. Et survit à la rupture, aux deuils, aux liaisons intermittentes. En réalité, dans chaque roman, Marie et le narrateur s'aiment surtout dans le manque, le télescopage, la distance, y compris lorsqu'ils sont à côtés l'un de l'autre. La clé de cette relation est peut-être, bien qu'elle soit aussi insaisissable que Marie elle-même, dans ce constat du narrateur de Fuir :

"Nous nous aimions, mais nous ne nous supportions plus. Il y avait ceci, maintenant, dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire dans l'ensemble plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions nous était devenu insupportable."


Ils sont ensemble, même quand ils sont séparés par des océans ou par d'autres corps, des corps chauds et saignants, moribonds ou mis en bière. La puissance de leur amour emballe le mécanisme de la nature, fait surgir de terre des tremblements de terre, des incendies, des torrents de larmes de pluie, et n'hésite pas à tuer ceux qui se mettent en travers. Et il suffit d'un simple coup de téléphone au coeur de la nuit japonaise pour raviver chez le narrateur tous les sentiments mêlés qu'il avait pensé étouffer en prenant la fuite :

"Je ressortis de la cabine, bouleversé, le coeur serré, infiniment heureux et malheureux. Avec elle, en cinq minutes, je ne savais plus qui j'étais, elle me faisait tourner la tête, elle me prenait la main et me faisait tourner sur moi-même à toute vitesse jusqu'à ce que ma vision du monde se dérègle, mes instruments s'affolent et deviennent inopérants, tous mes repères étaient brouillés, je marchais dans l'air glacé de la nuit et je ne savais pas où j'allais, je regardais l'eau noire briller à la surface du canal et je me sentais happé par des pulsions contradictoires, exacerbées, irrationnelles."

Sera-ce un jour fini avec Marie ? Probablement jamais, même si le sablier sans pitié du temps précipite la fin de leur amour, et même si la mort omniprésente rôde, prête à frapper, comme dans un drame shakespearien. Chacun des trois romans fait courir une menace plus ou moins précise. Dans Fuir :

"J'avais fait remplir un flacon d'acide chlorhydrique, et je le gardais sur moi en permanence, avec l'idée de la jeter un jour à la gueule de quelqu'un."

Dans Faire l'amour, c'est la Chine qui porte cette menace, une Chine mystérieuse, en chantier permanent, où les protagonistes chinois échangent des propos sybillins dans cette langue que le narrateur ne comprend pas, où son "accompagnateur" un peu trop zélé a toujours un oeil sur lui et où il finit par l'emporter dans une course poursuite à moto, mais par qui sont-ils poursuivis ? Pourquoi ? Enfin, dans La Vérité sur Marie, cette phrase digne d'un thriller nous met en alerte dès les premières pages :

" Mais je préfère rester prudent quand à la chronologie exacte des événements de la nuit, car il s'agit quand même du destin d'un homme, ou de sa mort, on ne saurait pendant longtemps s'il survivrait ou non."


Entre thriller et roman d'amour, d'une poursuite en moto au calme étale d'un jour d'été sur l'Ile d'Elbe, Jean-Philippe Toussaint nous conduit avec humour, gravité, fantaisie, selon son bon vouloir. La Vérité sur Marie, bien malin qui peut la dire... Il est plus intéressant de glaner çà et là des indices qui dessinent un personnage entre ombres et lumière, Marie bordélique et insouciante, Marie en larmes des pages entières, Marie fière et butée, en tenue d'équitation, à la messe d'enterrement de son père... il y a quelque chose d'intraitable chez Marie, le fouillis qu'elle affectionne est arrimé à une détermination farouche. "Imprévisible et fantasque, tuante incomparable", telle est Marie, et même si c'est son homme qui fuit, en définitive c'est elle qui échappe, jusqu'à la mise en danger, entre vertige et orgueil.

Alors vous comprendrez qu'avec tout ça (et encore je me suis restreinte, j'aurais eu tant de choses à vous dire...), je ne peux que vous engager à faire la connaissance de Marie en savourant toutes les subtilités du texte de Jean-Philippe Toussaint. Et même si les trois romans peuvent se lire séparément, dans le désordre ou comme bon vous semble, les lire à la suite permet de voir la toile entière, de retrouver d'un livre à l'autre des motifs, des échos qui se répondent l'un à l'autre dans une alchimie irresistible.


A bientôt.


Gaëlle Nohant








27 octobre 2009

A l'ombre des tours jumelles, des hommes abîmés

Bonjour à tous.



Me voilà donc ressuscitée, enfin mon café ... qui rouvre ses portes après un sommeil de Belle au Bois Dormant. J'étais fort occupée et malgré mon envie de revenir vous voir, il a fallu l'invitation de la librairie Charlemagne pour que je retrouve enfin le temps nécessaire pour écrire mes billets. Parallèlement à ça j'écris un roman qui sortira... dans pas trop longtemps j'espère ! Je reviens vous faire partager mes coups de coeur passés et présents au gré de mon humeur vagabonde, et j'espère que vous aurez plaisir à faire un bout de chemin avec moi.



Et pour me faire pardonner cette interminable absence, je vous invite aujourd'hui à un passionnant voyage dans le monde post 11 septembre, sur les pas de six grands romanciers anglo-saxons : Jonathan Safran Foer, Don de Lillo, Ian Mac Ewan, Jay Mac Inerney, Paul Auster et Joseph O'Neill. La plupart des romans dont je vais vous parler sont sortis depuis un moment, mais la parution de Netherland, de Joseph O'Neill, m'a donné envie de lire ou relire ces romans pour voir quelles correspondances les unissaient les uns aux autres, et quelle mosaïque leur lecture successive composerait.


On a pu lire dans la presse que tous ces romanciers _ dont certains sont new-yorkais _ avaient en commun d'avoir senti, durant des mois ou des années après l'effondrement des tours, l'incapacité d'écrire une fiction à partir de l'événement qui bouleversa leur vie et la nôtre et enfanta le XXIème siècle dans l'incrédulité et l'épouvante. Parfois le réel nous submerge au point que la fiction devient temporairement impossible. Après le 11 septembre, le réel avait pris toute la place, saturant nos rétines des images des avions percutant les tours, ce mirage horrifique de destruction enfantine, puis des images de la guerre en Irak, des tragédies à Londres ou à Madrid, etc, etc, tous ces dominos écroulés augmentant l'emprise de la peur sur nos cerveaux reptiliens. Quel monde émergea peu à peu de la matrice de Ground Zero, ce magma de chair et de ferraille où venait de s'émietter une civilisation censée nous protéger du chaos ? Pour dire ce monde, pour le déchiffrer, il nous manquait les yeux de romanciers voyants, ouverts sur l'intime, concentrés sur l'intériorité. C'est ce qu'exprimait Don de Lillo dans une interview au magazine Lire en avril 2008 :

"La fiction crée un langage qui permet de décrire la vie intérieure. Elle peut examiner l'impact de l'histoire sur les vies intimes. [...] Un romancier peut examiner les effets d'une tragédie sur la vie intime des personnages qui l'ont vécue. Et ça, un essayiste ou un historien ne peut pas le faire. [...] La fiction explore donc des terres inconnues. Cela ne veut évidemment pas dire qu'elle est plus proche de la vérité mais simplement qu'elle peut pénétrer des territoires qui ne sont pas ouverts aux autres formes d'écriture."



Ils pensaient tous que construire une fiction sur un drame qui les avait touchés avec une telle violence serait impossible. Et puis, comme le dit joliment Don de Lillo, "un roman a jailli". Puis deux, puis trois, etc. Peut-être parce qu'en même temps que la vie reprenait son cours, un peu moins innocente mais toujours têtue, est venu le besoin de dire l'indicible. Et d'exhumer les émotions que la brutalité des images et les commentaires sans fin avaient masquées.


Huit ans déjà. Souvenez-vous. Nous avions peur de prendre le métro et le train, peur de voyager, d'aller dans les lieux bondés, peur des centres commerciaux, des aéroports, peur de ces sans visages prêts à mourir quand nous ne l'étions pas. Et puis le terrorisme s'est inscrit dans notre paysage, nous nous sommes rassurés ou du moins, avons regagné la part d'inconscience nécessaire à la vie. Et voilà que ces romanciers nous font la plus puissante piqûre de rappel qui soit, car la fiction a ce pouvoir de réveiller les morts et les terreurs enfouies en chacun, les émotions vives et les questions sans réponses.


Approcher le 11 septembre avec mes moyens de la fiction pouvait sembler impossible, c'est le cas pour toutes les tragédies qui dépassent l'entendement. Chacun a emprunté un chemin à lui, très personnel, et cela donne une série de romans bien différents les uns des autres, qui s'approchent plus ou moins près de l'impact. Don de Lillo a choisi d'entrer dans l'image de cet homme couvert de poussière, sorti d'une tour avec une mallette à la main :


"Je ne voulais pas écrire un roman où les faits adviennent par-dessus l'épaule d'un personnage et affectent vaguement sa vie. Non, il me fallait quelque chose de plus immédiat : rentrer dans le chaos lui-même, pénétrer la fumée et les cendres, rejoindre cet homme qui avait jailli dans mon imagination... et pénétrer son esprit, sa vie."




Dans son roman L'homme qui Tombe, il convoque le symbole le plus choquant du 11 septembre, cette image devenue subliminale et taboue : celle de ces gens qui ont préféré sauter des tours et s'écraser en bas. Celle de cette photo de Richard Drew, de l'Associated Press, qui fit le tour du monde le lendemain de la tragédie avant d'être passée sous silence par l'ensemble des médias : cet homme qui tombe d'une des tours, tête en bas, le corps droit, allant vers la mort dans une position qu'on dirait résignée. Si les médias l'ont passée sous silence, c'est que ce symbole de l'Amérique qui tombe était bien trop choquant. Mieux valait se concentrer sur l'héroïsme des sauveteurs, le courage des survivants et des proches des disparus. Mieux valait montrer une Amérique qui se relève malgré ses plaies. Don de Lillo vient donc gratter où ça fait mal. Et il le fait à la manière d'un de ses personnages, David Janiak, ce performer qui durant des mois, se laissa tomber du haut des buildings, retenu par un simple filin, dans la position précise et douloureuse de l'homme de la photo : de tout son long, droit, un genou replié, en costume. Ce performer sera traqué par la police pour avoir crée "une situation dangereuse et physiquement agressive." Agressif, il l'est, cet homme qui par sa chute rappelle sans cesse aux New-yorkais ce qu'ils préfèreraient oublier, ce qui les hante. Lianne, un des personnages du roman, dont le mari est ce rescapé couvert de poussière qui porte une mallette, ne peut en détacher sa pensée :


"De tout son long, en chute libre, pensait-elle, et cette image lui avait crevé la tête et le coeur, mon Dieu, c'était un ange en chute libre et sa beauté était terrifiante."


Non content de réveiller le plus puissant fantôme du World Trade Center, ce "soldat inconnu d'une guerre dont nous ne connaissons pas la fin" (selon les mots de l'écrivain Tom Junod), Don de Lillo n'hésite pas à se glisser, l'espace de quelques scènes furtives, dans la tête d'Hammad, terroriste et futur kamikaze qui se détache peu à peu de tous ses liens affectifs et terrestres avant de glisser dans le vertige d'une mort choisie. Ces scènes sont peu nombreuses, car _ on le devine avant que l'écrivain ne l'avoue _ il "savait qu'il ne pourrait pas pénétrer son âme." Certaines noirceurs de l'âme humain sont inaccessibles à l'écrivain. Il faut descendre trop profond dans les ténèbres. Ecrire sur un "monstre" nécessite de trouver en soi les points de concordance avec lui, et ce n'est pas chose aisée.


Les autres auteurs ne se sont pas approchés si près de l'attentat, et pourtant leurs romans sont tous, à leur manière, de grands romans de l'après 11 septembre. Ayant trouvé leur distance subjective par rapport à l'évènement, ils ont pu dire l'ensemble à partir du détail, évoquer le séïsme à travers ses répliques et ses conséquences sur nos vies.



Ainsi, Ian Mac Ewan situe son roman Samedi dix-huit mois après le 11 septembre, à Londres. Double détour, dans le temps et l'espace. Son héros, Henri Perowne, est neurochirurgien à Londres, et a tout pour être heureux : un métier qu'il adore, une femme qu'il aime et désire toujours après plus de vingt ans de mariage, deux enfants aimants, intelligents et doués, et une belle maison donnant sur une place coquette dans le quartier reconstitué de Fitzgravia, derrière la Post Office Tower. Oui mais voilà, la vue d'un avion en flammes volant trop bas vers l'aéroport d'Heathrow, aux petites heures d'un samedi de février 2003, va bouleverser l'ordonnancement impeccable de sa journée et de sa vie. Car depuis le 11 septembre, l'image d'un avion dans le ciel a cessé d'être inoffensive :


"Près de dix-huit mois ont passé depuis que la moitié de la planète regardait en boucle les captifs invisibles conduits en plein ciel vers leur martyre, et que la silhouette innocente du moindre avion de ligne s'est mise à déclencher de nouvelles associations d'idées. Tout le monde le reconnaît, les avions en vol évoquent désormais des oiseaux prédateurs ou courant à leur perte."


Dans Extrêmement fort et incroyablement près, de Jonathan Safran Foer, le héros a 9 ans, et son père a disparu dans une des tours du World Trade Center. Oskar a trouvé une clé mystérieuse dans la poche d'une veste de son père, accompagnée de ce mot : "Black", et il en cherche la serrure à travers les districts de New York, de Staten Island au Bronx et de Manhattan à Brooklyn, arpentant les rues d'une ville orpheline de ses tours jumelles, où la mélancolie se respire avec l'air. Surmontant ses peurs pour les besoins de sa quête, il grimpe tout en haut de l'Empire State Building :


"Quand la porte s'est ouverte, on est sortis sur la terrasse panoramique. Comme on ne savait pas qui chercher, on a seulement regardé un moment. Bien sûr, la vue était incroyablement belle, mais mon cerveau s'est mis à faire des siennes et j'ai tout le temps imaginé qu'un avion fonçait contre le gratte-ciel, juste en dessous de nous. [...]

J'ai pensé à toutes les choses que tous les gens se disent, et au fait que tous les gens vont mourir, que ce soit dans une milliseconde, dans des jours ou dans des mois, ou dans soixante-seize ans et demi, quand on vient de naître. Tout ce qui naît doit mourir, ce qui veut dire que nos vies sont comme des gratte-ciel. La fumée monte plus ou moins vite, mais ils sont tous en feu, et nous sommes tous pris au piège."


Avions, fumée, gratte-ciel... ces mots sont devenus aussi anxiogènes que l'image de l'homme qui tombe. Impact toujours, dans le roman Netherland de Joseph O'Neill, où un couple va se disloquer dans les mois suivants les attentats. Bien sûr, le 11 septembre ne fait qu'élargir une faille préexistante entre Hans et sa femme, fournir un alibi à cette femme qui veut quitter son mari et se réfugier à Londres. Comme si Londres était moins risquée à l'heure où toutes les grandes villes occidentales sont dans le collimateur des terroristes. Et voilà cet homme condamné à ne voir son fils de quatre ans que tous les quinze jours, entre deux avions, et à partager le lit du petit garçon dans la maison de ses beaux-parents. Parce que Rachel, sa femme, a décidé de l'associer à l'Amérique de Bush, d'en faire le corresponsable de la guerre en Irak et de tous les malheurs qui se sont abattus sur leur vie. Parce que la politique leur tient maintenant lieu de conversation et a avalé toute forme d'intimité, la remplaçant par un pugilat vain et sans issue :


"— Ce n'est pas du raisonnement, dis-je. C'est juste de l'agression.
— Agression ? Mais, Hans, tu ne comprends donc pas ? Tu ne vois pas que ça n'a rien à voir avec les relations personnelles ? La politesse, la gentillesse, toi, moi... rien de tout cela n'est pertinent. C'est une affaire de lutte à mort pour l'avenir du monde. Nos sentiments personnels n'entrent pas dans le tableau. Il y a des forces en présence. Les Etats-Unis sont aujourd'hui la puissance militaire la plus forte du monde. Ils peuvent faire et ils feront tout ce qu'ils veulent. Il faut arrêter ça. Tes sentiments, comme mes sentiments — elle sanglotait, maintenant — n'ont rien à voir dans tout ça."


Dans La Belle Vie de Jay Mac Inerney, on s'intéresse aux bougeois friqués et surprotégés de Manhattan, et l'oeil vachard de l'écrivain n'en épargne aucun : femmes superficielles noyées dans le luxe, ados camés, hommes dissous dans la vanité de leur vie et uniquement préoccupés d'accroître le fossé entre eux et le reste du monde... D'une soirée mondaine qui vire au jeu de massacre, on bascule au 12 septembre, comme si la feuille du calendrier avait été arrachée. Le monde des nantis a tremblé, mais ça ne changera la donne que pour une toute petite minorité d'entre eux. Pour la plupart, l'écroulement des tours ne deviendra qu'un point d'angoisse ineffaçable inscrit au profond d'eux-mêmes, l'idée qu'ils ne sont plus à l'abri, vite chassée par un surcroît de luxe et d'activités. Au point que lorsqu'un des personnages s'écroule en larmes en évoquant un ami perdu, son chagrin semble une parodie. Un temps ils songeront à quitter New York. Un temps seulement. "La belle vie", ce simulacre de bonheur étincelant de vide, ne peut être vécue qu'ici.


Et pourtant, quelque chose d'essentiel a été perdu : le sentiment de sécurité que véhiculaient les grandes villes, New York en tête, au coeur d'un progrès technique érigé en rempart contre les brutalités d'un monde fruste, lointain, anachronique. New York, et toutes les grandes métropoles à sa suite, sont devenues fragiles. L'impensable a eu lieu et désormais tout est possible, surtout le pire. Comment rassurer les enfants quand les adultes vacillent ? Mentir. Dire que tout ira bien maintenant, que c'est fini, que le chaos n'est plus, que les méchants sont morts. Dans chacun des romans, les parents s'efforcent de donner le change à des enfants qui ne sont pas dupes. Car si les tours jumelles sont tombées, d'autres tours peuvent tomber. D'autres avions viendront. Les enfants de L'Homme qui Tombe guettent le ciel avec des jumelles, à la recherche de Bill Lawton (déformation de "Ben Laden"), créant le trouble et l'angoisse chez leurs parents qui sont à deux doigts de les faire soigner. Dans Extrêmement fort et incroyablement près, la grand-mère d'Oskar se rappelle du mensonge de son père pendant la Deuxième Guerre Mondiale :

"Je serai toujours là pour te protéger, tout ira bien." Et elle ajoute : "Ça ne faisait pas de mon père un menteur. Cela faisait de lui mon père."


Dans le roman de Jonathan Safran Foer, tout le monde ment à tout le monde, par amour. Oskar lui-même, du haut de ses neuf ans, porte un secret trop lourd pour lui, et ignore que sa mère, sa grand-mère et même cet étrange locataire qui habite chez celle-ci, ont cadenassé les leurs pour le protéger. Ces secrets entremêlés vont se libérer les uns après les autres, déverrouillant les émotions nécessaires au deuil et à la reprise de l'existence. Car comme l'exprime l'auteur de ce roman poignant et cocasse :

"Le 11 septembre a poussé les gens à extérioriser leur part d'enfance. Beaucoup ont pleuré pour la première fois depuis longtemps, ont dit "je t'aime" à leurs familles, etc. Cette catastrophe ne nous a pas rendus naïfs, mais a fait disparaître, un temps, les couches que les adultes bâtissent autour d'eux."


Adopter le point de vue d'un enfant de neuf ans lui permet de poser sur le monde un regard plus à la fois libre et candide, plus vulnérable aussi. Mais dans la plupart des romans que j'ai choisis, on retrouve ces personnages qui renouent avec les émotions et les terreurs de leur enfance. Enfants qui n'évoquent la catastrophe qu'à mots couverts, parlant du "pire jour" (Jonathan Safran Foer) ou "des avions". Enfants qui croient aux fantômes et ressentent la présence des morts de Ground Zero dans l'atmosphère irrespirable des premiers jours :



"La présence des morts devenait presque tangible dans les heures avancées de la nuit, quand leur esprit planait entre les canyons. Il valait mieux les sentir alentour que les voir dans son sommeil une fois rentré chez soi." (Jay Mac Inerney)



Dans La Belle Vie, Luke, un des survivants des tours, a été parmi les premiers à déblayer le lieu du sinistre. Et il parle de ces "bulles à l'intérieur des débris", ces poches de vide où l'on espérait autant que l'on redoutait de trouver des survivants :


"C'était terrifiant, ces trous — comme quand on est petit et qu'on a peur de l'espace sombre sous le lit. Me voilà soit-disant en train de secourir des gens et j'ai peur de tendre le bras. Ces vides sont comme des passages vers l'enfer."


Réveiller ces terreurs enfantines ramène forcément aux parents qu'on a perdus ou dont la vie nous a éloignés, et qui ne sont plus là pour expliquer le chaos du monde. Le héros de Joseph O' Neill est hanté par le souvenir de sa mère perdue. Après le 11 septembre, le manque d'elle devient plus aigu car le voilà sans appui parental et contraint d'en être un pour son petit garçon. Le héros de La Belle Vie, Luke, renoue avec sa mère dans ce moment de questionnement profond sur le sens de sa vie, et ces retrouvailles coïncident avec la reprise d'un vrai dialogue avec sa fille. Lianne, l'héroïne de L'Homme qui tombe, ne cesse d'aller voir sa mère, comme si elle était à la recherche de réponses que seuls ceux qui nous ont précédé dans ce monde sont susceptibles de détenir. Quant à Oskar, le petit héros de Jonathan Safran Foer, c'est sans relâche et avec courage qu'il traque les traces de son père manquant.



C'est dans Samedi que l'on ressent le plus violemment la disparition du sentiment de sécurité. Parce qu'il a vu un avion en flammes déchirer le ciel de Londres, et même s'il n'a rien à voir avec les terroristes, Henry Perowne se sent menacé et fragilisé. Sa journée en sera profondément modifiée. Ce n'est pas un samedi comme les autres, rien ne marche comme cela devrait, une menace semée tôt dans le récit plane sur le héros et à la façon d'un orage qui couve, elle éclatera en soirée, venant rappeler à cet homme privilégié que nul, désormais, n'est à l'abri de la menace exercée par les parias de notre société. Et que face à la menace réelle et physique, son statut social et son assurance professionnelle ne lui sont plus d'aucun secours :



"Jamais de sa vie il n'a frappé quelqu'un au visage, même lorsqu'il était enfant. Il n'a jamais porté le fer que contre des corps anesthésiés dans un environnement stérile et réglementé. En fait, il ne sait pas se défendre."


Cette perte du sentiment de sécurité engendre une profonde mélancolie, que l'on retrouve d'un roman à l'autre. La plupart des personnages semblent prisonniers d'une coque de tristesse dont ils ne parviennent pas à se défaire. Hans, le héros de Netherland, s'interroge sur la rapidité de sa chute dans le trou noir de la mélancolie :


"Je ne sais toujours pas précisément si ma descente dans le chaos relevait d'un talon d'Achille ou de la folie généralement punie qui consiste à vouloir affronter la vie avec confiance — imprudemment, pourraient le dire certains. Tout ce que je sais, c'est que le malheur m'a pris au dépourvu."


Car la menace n'est pas seulement ce terrorisme qui cristallise les craintes viscérales de la moitié du globe. Plus profondément, il y a l'idée que les Etats auxquels nous appartenons mènent à travers le monde des actions qui, tel le battement d'aile du papillon, déclenchent des tremblements de terre. Et que ces tremblements de terre ne se contenteront plus de rester poliment cantonnés dans le Tiers-Monde. Dorénavant, les retombées des actions de nos Etats peuvent se traduire en vies détruites et en massacres en bas de chez nous.

D'où la place prépondérante que la politique occupe dans la vie de tous les protagonistes de ces romans. Place considérable, bien plus importante qu' auparavant. Le 11 septembre, la politique, et notamment la politique internationale, a fait irruption dans notre vie privée. Souvenez-vous de nos discussions enfiévrées sur la guerre en Irak, sur le terrorisme, sur le gouvernement Bush... Vous les retrouverez dans ces romans, tenant lieu d'intimité et faisant écran aux questions profondes entre Hans et sa femme dans Netherland ; empoisonnant les retrouvailles d'Henri Perowne et de sa fille chérie dans Samedi ; Envenimant les rapports de la mère de Lianne, Nina, et de son amant Martin dans L'Homme qui Tombe. Lequel Martin remue à plaisir le fer dans la plaie des Americains :

"D'abord ils vous tuent et ensuite vous vous efforcez de les comprendre. Peut-être finira-t-on par apprendre leurs noms. Mais il faut qu'ils vous tuent d'abord. [...] Mais c'est bien pour ça que vous aviez construit les tours, non ? N'ont-elles pas été conçues comme des fantasmes de richesse et de puissance, destinés à devenir un jour des fantasmes de destruction ?"


La politique, on la retrouve au coeur de Seul dans le noir, le dernier roman de Paul Auster. Que je mets volontairement à part car si le monde de l'après 11 septembre en est également le centre, c'est surtout de ses retombées et de la guerre en Irak qu'il est question. la petite fille d'August Brill, le héros du livre, a perdu un fiancé dans cette guerre, exécuté d'une manière ignoble. Là encore, on retrouve le pouvoir des images : la jeune fille et sa famille n'ont pu s'empêcher de regarder la vidéo de son exécution, hypnotisés, sachant qu'elle les hanterait bien plus viscéralement que la nouvelle de sa mort. A travers cette tragédie intime, c'est la guerre, la guerre éternelle et inextinguible, qui a fait irruption dans la vie des personnages du roman :

"Mon sujet, cette nuit, c'est la guerre et, maintenant que la guerre a pénétré cette maison, il me semble que j'insulterais Titus et Katya si j'amortissais le coup. "


Pour occuper ses insomnies, August Brill, contraint à l'immobilité par un accident, invente un autre monde, une uchronie dans laquelle ni le 11 septembre ni la guerre en Irak, qui en découle, n'auraient jamais eu lieu. Mais la guerre le rattrape jusque dans sa fiction, puisque dans cette dernière, une guerre civile embrase l'Amérique. Suite à la défaite tronquée d'Al Gore à la présidentielle, New York et plusieurs autres Etats ont fait sécession, et le conflit qui en résulte souligne cruellement cette faille entre les "deux Ameriques" que l'élection de Georges Bush avait mise en lumière. August Brill se souvient aussi d'une émeute raciale qui ensanglanta le quartier de Newark dans sa jeunesse :


"Telle fut ma guerre. Pas une guerre véritable, certes, mais une fois qu'on a été témoin d'une violence de cette envergure, il n'est pas difficile d'imaginer pire et, du moment que le cerveau est capable de faire cela, on comprend que les possibilités les plus affreuses de l'imagination sont le pays dans lequel on vit."



Alors, quel monde brossent tous ces romanciers dont les talents se répondent d'une histoire à l'autre ? Un monde anxieux, fragilisé, désenchanté, captif de la tyrannie des médias. Un monde où "nous sommes tous des cibles, désormais", comme le résume Martin dans l'Homme qui Tombe. Un monde qui a changé sans retour en arrière possible. Où il faudra vivre sans l'illusion d'un monde en sécurité. Où la peur pourrait bien nous changer en esclaves du pouvoir et de l'information sans que nous nous en apercevions, comme le souligne Ian Mac Ewan :


"Il n'y a pas si longtemps, ses pensées vagabondaient de manière plus imprévisible, sur une liste de sujets bien plus longue. Il se demande s'il ne serait pas en train en train de devenir un pigeon, un consommateur toujours plus avide d'informations, d'opinions, de spéculations, de la moindre miette lancée par les autorités. Il est un citoyen docile qui regarde le Leviathan accroître son pouvoir tout en se réfugiant dans son ombre."



Mais malgré tout, ce monde "mystérieux, meurtri, ce monde étrange continue de tourner", écrit Paul Auster. Et nous avec. Et je ne saurais trop vous conseiller de vous plonger dans ces romans, je me suis régalée à les lire l'un après l'autre, à passer de l'œil vachard et savoureux de Jay Mac Inerney au regard émouvant et drôle de Jonathan Safran Foer ou au scalpel virtuose de Ian Mac Ewan... entrez dans ces romans, vous y serez en excellente compagnie.

A bientôt.
Gaëlle Nohant