C'est vrai quoi, je vous parle toujours des enchanteurs anglais, des Américains dont les romans, les films et les séries télévisées me ravissent en me faisant réfléchir... et les Français dans tout ça ? Je le sens, c'est la rentrée littéraire après tout, et vous trépignez. Et OUI, il y a aussi, de nos jours, en France, des gens très talentueux qui racontent des histoires. Il y en a aussi qui SE racontent des histoires, mais c'est un autre problème. Et il y en a enfin, bien sûr, quelques uns qui trichent. Bien sûr, je ne prétends pas sonder la vérité de leur personne, juste parler de ce qu'ils publient. Qu'est-ce que j'entends par tricher ? C'est très simple : rester en surface, ne pas descendre au fond de soi, là où il fait noir et où les éclats de lumière côtoient de glaçants fantômes. Là où il faut passer, et y demeurer assez longtemps sans veilleuse pour donner le meilleur de soi-même, son petit maximum, et par là, peut-être, toucher à l'universel. Parce que nous, lecteurs, méritons bien cela. Descendre, creuser aussi profond qu'on peut, remonter avec une ou deux petites pépites, trois fois rien peut-être, mais un trois fois rien honnête, voilà, à mon sens, ce que c'est qu'être un écrivain. Travailler beaucoup, aussi. Sans relâche, des semaines, des mois, des années. Il faut tout cela, et davantage, pour créer un personnage crédible, et enfiler sa peau. Et, ensuite, se donner le mal de construire une fiction, parce que, comme je le répète et le crois, cette dernière est le meilleur moyen (sinon le seul ?) d'approcher la vérité dans son infinie complexité. Et la fiction, c'est le monde des ROMANCIERS, qu'ils bâtissent des romans fleuves ou des nouvelles. Les autres écrivent autre chose, dont ce n'est pas le sujet ici.
Mon billet de ce soir parle de deux auteurs qui appartiennent à la catégorie des très bons romanciers. Au départ, je voulais inclure ici quelqu'un que j'aime beaucoup, sans la connaître personnellement : Fred Vargas. Mais comme je vais déjà vous parler de 3 romans, et qu'elle mériterait un billet à elle seule (comme les deux autres, du reste), j'ai décidé que pour cette fois, j'allais me contenter de lui dédier ce billet. Non que j'aie la prétention de penser qu'elle lira ces lignes, mais comme ça, gratuitement, comme on envoie une bouteille à la mer, sans imaginer qu'un jour elle rejoindra sa destinataire. Pour le plaisir.

Chez Fred Vargas, j'aime l'écrivain autant que la personne, ce qui n'est pas si fréquent. Proust disait que rencontrer un écrivain après avoir lu son livre, "c'était comme rencontrer une oie après avoir goûté du foie gras"... malheureusement, je crains qu'il n'ait raison souvent ... Le talent ne va pas forcément de pair avec l'élégance de la personne. Parmi les exceptions, je compterais — sans les avoir jamais fréquentées, juste comme ça, au flair — les trois personnes que je vais évoquer. Et si je dédie mon billet à Fred Vargas, c'est parce qu'elle a, en tout point, la carrière rêvée pour un écrivain de sa trempe : on la voit très peu, on sait très peu de choses d'elle, elle ne se ridiculise jamais à la télévision, ne se croit obligée de diffamer personne pour faire grimper ses ventes, parce que son personnage n'accapare pas la place de ses romans... Et pourtant elle est lue. Les gens s'arrachent ses livres, et ils ont raison. Ce n'est pas une tricheuse. Elle a beaucoup de respect pour ses lecteurs, et pour ses personnages. Elle a, de surcroît, une véritable éthique d'écrivain. Qu'est-ce que c'est que cette bestiole, dites ? Une éthique d'écrivain ? Et pourquoi pas un serment d'Hippocrate ? Eh bien... oui, pourquoi pas ? En deux mots : un beau jour, de préférence tôt dans votre vie, vous devez décider quel genre d'auteur vous avez envie d'être. Ce que vous êtes prêts à faire ou non pour percer dans ce métier. Où se place votre responsabilité, dès lors que vous jouez avec ces armes de pointe que sont les mots.
Depuis longtemps, Fred Vargas a répondu à toutes ces questions. Elle sait où elle va. Elle creuse. Vous me direz, c'est son autre métier, elle est archéologue. Mais n'empêche, ces deux métiers ont bien des passerelles. Elle creuse à la recherche de l'humanité de ses personnages, elle dépoussière les mythes éternels qui gîtent dans l'épaisse forêt des contes, elle déterre les boucs émissaires et les dresseurs de bûchers. Elle s'interdit certaines facilités et certaines noirceurs gratuites, pèse ses mots, ses adjectifs. Elle ne sert la soupe à personne, n'utilise pas ses romans pour éclabousser ceux qu'elle côtoie ou mettre la dernière main à un piédestal déstiné à sa future immolation. Elle a l'humilité des grands. Elle ne prétend pas au titre de reine de la littérature, ou à la sacro-sainte "innovation", ce crédo naïf qui signale souvent une carence culturelle. Elle ne passe pas son temps à geindre, à cracher sur cette époque pourrie où il n'est point de salut hormis de foncer chez Prada, sur ses amours piteuses et ses désillusions. Elle crée de la vie et défend cette vie à travers une histoire, des personnages habités de l'intérieur. Elle ne désespère pas tout à fait de l'homme, peut-être parce qu'elle ne cesse de remonter le cours du temps, et n'ignore pas que peu de choses ont changé depuis le temps des pestes, et que l'homme sera toujours capable du pire comme du meilleur.
Et pour conclure, le second écrivain dont je vais vous parler fait partie de ses amis... et la première pourrait être de sa famille artistique, à mon avis, de même que Blandine Le Callet, dont j'ai déjà parlé ici, et quelques autres résistants à la scie ronronnante de l'autofiction. Pour toutes ces raisons, je lui adresse toute mon admiration, et une question : quand vont-ils se décider à fabriquer à grande échelle la combinaison anti-microbes qu'elle a inventée (aguerrie par sa fréquentation historique des grandes épidémies de peste et de choléra) pour parer à la grippe aviaire ? J'accorde beaucoup plus de confiance à son invention qu'au "masque" censé nous protéger, par l'opération du Saint Esprit, de la mort volatile.
Sur ce, parlons littérature.
Et d'abord d'une grande dame, une romancière d'une élégance rare : Alice Ferney.
D'elle, je pourrais vous conseiller l'œuvre entière, y compris le dérangeant et fascinant Ventre de la fée, mais je vais me concentrer sur mes deux préférés : L'élégance des veuves, véritable joyau d'une centaine de pages... et Les autres, son dernier roman, une merveille non seulement par ce qu'il dit de notre rapport aux autres et à nous-mêmes, mais aussi par sa construction. L'élégance des veuves, d'abord, raconte — avec un soin infini, tissé de scalpel et d'infinie douceur — un monde ancien, dissous, dont ne restent que des bribes de souvenirs, des photographies jaunies dont la légende est effacée. Les autres, lui, parle d'un monde terriblement actuel. Un monde où l'on pense que l'on peut TOUT se dire, tout le temps, quand ça nous chante. Vive la transparence, la spontanéité, la franchise. "Soyons vrais", c'est le crédo seriné sur toutes les ondes. Mais attention, ce jeu est truqué d'avance. Parce que, nous dit-elle, "Les mots sont des poings." "... on se tue avec des phrases. On cesse d'exister sous les yeux de celui qui a prononcé les paroles irréparables. Puis on cesse de l'aimer parce qu'il vous a fait disparaître en vous parlant si mal. Tout cela sans un mot après trop de mots."
L'élégance des veuves, c'est un repli du temps que nous découvrons comme on entrouvre une porte dérobée. Un temps lointain où les hommes et les femmes allaient chercher l'amour sous la terre sèche d'un mariage arrangé, d'un contrat. Où le miracle d'un amour partagé permettait de tenir une vie entière debout sur la terre, pleine de vie, de désir, d'enfants à naître. Et où ce miracle permettait même de survivre à sa disparition, à l'horreur absurde de porter en terre ses enfants, à la mort d'un mari, si stupide et brutale parfois qu'il faut la taire à ses orphelins, lui inventer une autre mort, plus crédible, qui ressemblerait moins à une farce divine. L'élégance des veuves, c'est d'abord cette délicatesse des épouses d'accepter les silences des maris, leur dureté, leur despotisme, et d'en adoucir les contours avec de la tendresse et de la dérision qui ne met pas plus bas que terre. Puis, c'est l'élégance des mères de porter des enfants jusqu'à en mourir, parfois, mais sans regretter une minute un destin qui leur fait toucher de si près les mystères de la vie et de la mort. Et d'enfouir leurs deuils au profond de leur chair, là où elles conversent avec leurs fantômes ; là où elles pleurent encore un enfant, ou deux, ou cinq, et puis un mari, et puis leur jeunesse ; là où elles ne croient plus en Dieu, là où elles ne décolèrent pas ; tout cela en souriant aux vivants qui s'appuient sur leur force, leur trompeuse éternité. La sève qui les nourrit quand elles se dessèchent, c'est l'amour d'un homme, même si elles savent qu'elles ne seront autorisées à en aimer qu'un seul. Que, devenues veuves, elles seront dangereuses pour la société. Et puis surtout, c'est la douceur charnelle des enfants, les nourrissons lovés contre leur peau, les enfants qui cognent leurs personnalités téméraires à toutes les aspérités et se réfugient dans le bruissement de leurs jupes. Ce n'est pas un monde idéal. C'est un monde âpre, mais dans cette âpreté, elles mettent du liant, du suave, de la fantaisie. Plusieurs générations se succèdent, la roue tourne et nous avec, nous ressentons joie et peine en même temps que ces personnages, tandis que les enfants continuent à être "insouciants et sans cœur", comme l'écrivait James Mathew Barrie, et à vouloir grandir plus vite que la musique, au risque de précipiter leurs aïeux dans la tombe, d'oublier ceux qui n'ont pas tenu, ceux qu'on a perdus en route. Les mères, elles, n'oublient rien. Les pères non plus, mais ils meurent plus tôt, la plus dure partie du chemin leur est souvent épargnée.
Il y a Valentine, qui épouse Jules, et qui rayonne d'amour et de fécondité. De ses huit enfants, trois lui resteront, et plus de mari. Il y a Mathilde, cette belle-fille qu'elle chérit parce qu'elle lui rend l'amour d'une fille, parce qu'elle est une force de vie et d'amour irrésistible. Mathilde et Gabrielle, son amie pour la vie, loyale et discrète jusque dans ses passions. Il y a Charles, l'homme secret, peu disert, qui, le soir de ses noces, fait un discours magnifique à sa nouvelle femme qu'il ne connaît pas encore mais qu'il fait le serment d'aimer, parce que :
"l'amour n'est jamais donné, et si l'on croit cela, il faut s'en détromper. [...] Gabrielle, j'aurai peut-être une manière de me tenir à table qui vous déplaît, vous n'aimerez pas la campagne et moi je l'adorerai, vous voudrez dix enfants et moi je n'en voudrai pas, vous honorerez Dieu et moi je n'y croirai pas, mille détails d'importance nous menaceront toujours. Il faut de la volonté. [...] Je pense à toute la vie et à la fin de la vie. Je vous aimerai lorsque vous serez moins jolie et moins fraîche, quand les autres yeux qui vous regardent aujourd'hui auront déserté depuis longtemps, je vous aimerai encore parce que j'aurai décidé, des années auparavant, de le faire."
Mathilde, comme Valentine avant elle, se rencontre en donnant la vie. A chaque naissance elle s'enfante davantage, devient plus lumineuse, tellement radieuse que son mari pressent que ce rayonnement l'anéantirait si elle était un homme, un semblable à qui se mesurer, car il en est lui-même dépourvu. Le premier enfant est pour sa jeune épouse une révélation :
"Elle sut la délivrance, toute l'eau et le sang qu'elle avait dans le corps, et comment elle était capable de fabriquer au-dedans d'elle figure humaine. Au terme de cette naissance, elle sentit qu'elle était née aussi. Elle devina que l'enfant était sa richesse et sa faille. Pendant quelques jours ses pensées ne conçurent que cela : l'enfant la faisait, lui donnait une place dans l'immensité et l'inconnu. Elle embrassa l'avenir avec lui et se découvrit constituée d'une chair prédestinée."
Mais n'allons pas croire qu'Alice Ferney regarde le monde avec des lunettes roses, qu'elle en ignore l'envers, les ombres et les chausses-trappes : à propos de Mathilde, elle dit plus loin :
"La légende familiale voudrait qu'elle n'ait été belle et jamais si bien portante que lorsqu'elle était enceinte. Mais il y a derrière cette croyance une manière d'oublier qu'elle souffrit dix grossesses et dix acccouchements, qu'elle perdit quatre enfants avant terme, et que le nombre de mois où elle fut nourricière excède presque celui où son corps fut vacant."
Henri, son époux, porte en lui une "folie d'enfanter" qui causera son plus grand chagrin. C'est un époux qui arbore ses enfants avec fierté, mais qui est incapable de proximité :
"Elle se disait : il ne les touche pas assez. Ils sont chauds et doux comme de la soie. Et pour finir ils seraient grands, et beaucoup moins doux, car l'infinie douceur se perdait peu à peu. On ne pouvait capter l'instant où elle finissait, d'ailleurs elle ne finissait pas toujours complètement, mais c'était une destruction permanente."
Dans ce roman, les femmes regardent plus loin que les hommes. Elles voient ce qu'ils préfèrent occulter. La souffrance des veuves, des vieilles dames qui un jour lâchent prise. Gabrielle sait qu'Henri peut tuer sa femme à force de lui faire des enfants. Mathilde le sait peut-être elle-même, ou du moins sait-elle que la vie, chaque fois, le dispute à la mort et que le centre de ce combat incertain est son corps affaibli.
Mais les femmes ignorent malgré tout leur propre force, son intensité, sa longévité.
" Je crois que je serai détruite par le premier que j'aime qui mourra", dit Gabrielle. Comme pour la contredire violemment, un de ses enfants lui claque entre les doigts. Et elle reste en vie, même si, pendant un temps, elle vit en surface, "du-dehors". mais elle survit. Elle n'a pas le choix. Ceux qui sont encore en vie réclament une mère présente :
"Une mère blessée, se disait-elle, c'était la pire chose qui pouvait leur venir."

Une mère blessée, et par là-même aveuglée, dangereuse. Voilà justement un des personnages qui se tiennent au cœur du dernier roman d'Alice Ferney, "Les Autres". Ils sont toute une famille qu'on pourrait croire idéale, avant que le rideau ne se lève sur ce qui semble une pièce de théâtre (les personnage y sont présentés comme au théâtre). Il y a la mère, Moussia, qui vit avec sa mère, la vieille Nina, et dans la même maison que Luc, son mari. Ils ont deux fils devenus adultes : Niels et Théo, dont c'est aujourd'hui le vingtième anniversaire. Pour l'occasion, des invités les ont rejoints : la fiancée de Théo, Estelle, qui porte bien son nom tant elle est radieuse, Claude et sa fiancée, Fleur, une jeune fille charmeuse et bavarde qui fait son possible pour qu'on ne la rencontre pas en vérité, et Marina, amie d'enfance de Théo, venue avec son petit garçon qu'elle élève sans père.
Ils sont tous réunis pour une soirée chaleureuse, mais au sein de cette chaleur Alice Ferney introduit une bombe : Niels offre à son frère cadet, pour son anniversaire, un "jeu de la vérité", un "nasty game", qu'on traduit par "un jeu d'enfoiré". Le genre de jeu qui a pour but de faire tomber les masques, et de liguer les uns contre les autres. "Personnes susceptibles s'abstenir", prévient le jeu, narquois. Qui osera s'abstenir, dire non merci, je ne veux pas courir de si gros risques ? Fleur voudrait bien. Moussia aussi. Mais personne n'ose, parce que le gentil Théo veut faire plaisir à son frère, et jouer le jeu. Ils ne s'entendent pas très bien, ces deux-là. Pas plus que Niels ne s'entend avec Marina, ou avec Claude, dont il espère bien démasquer la fiancée par le biais du jeu. Car Fleur est ce soir sa victime de prédilection. Elle attire en lui le prédateur sexuel. Il trouve ce couple mal assorti. Niels semble doué pour se brouiller avec tous, et y trouver son plaisir.
C'est donc à un jeu de massacre qu'Alice Ferney nous invite d'entrée de jeu. Bas les masques, et vous en aurez pour votre argent. Les émissions où l'humour consiste à décapiter un invité vous paraîtront pâlichonnes, après ça. Les forums où l'on s'insulte à longueur de page, dissimulés sous un pseudo, vous feront sourire. Car ce soir, la haine n'a rien d'anonyme. Elle ne frappe que des "amis", des êtres chers.
Alice Ferney décompose son livre en trois parties : dans la première, seules les pensées des participants nous sont livrées, sans qu'on puisse toujours faire le lien avec l'épisode qui les a provoquées. Ce qui aiguise la curiosité... Le deuxième acte est un véritable tour de force littéraire, qui n'est constitué que de dialogues. Le jeu bat son plein. Sang et révélations à tous les étages. Ici il n'y a plus que la violence des mots, les coups assénés. On ne saura plus rien de l'impact des blessures. On est là, en auditeur muet. Fasciné par l'enchaînement des causes et le déchaînement des mots.
Enfin, à l'acte trois, l'auteur intervient, pour mettre ce fameux liant dont je vous parlais tout à l'heure. De la douceur sur les plaies. Des mots sur une énigme laissée béante. Des explications. Des secrets, à nous dévoilés, qui seront tus aux autres protagonistes. "Les mots sont-ils là pour nous réconcilier ou pour nous séparer ?" s'interroge Fleur, qui a été forcée à une confession que tout son être se refusait à faire. Cette jeune fille dont l'auteur nous parle ainsi :
" Qui avait dit une chose gentille à son propos ? Personne. Mais c'était ainsi. Elle souffrait dans ce champ de labour que l'on est pour soi-même, que l'on cultive et déteste, que des hordes ravagent, que l'on voudrait troquer contre un autre, et pour l'intégrité duquel on mourrait."
"C'est une histoire terrible", murmure Estelle, une révélation plus tard.
"Et chacun se retrouva rendu à lui-même, enclos dans l'opacité de sa chair qui ne sait rien des autres, dans l'enchevêtrement secret des destins. Car c'est ainsi que se passent les choses, nous sommes indécryptables."
Depuis l'Elégance des veuves, une page du temps s'est vraiment tournée. Les femmes continuent à porter le monde, à faire le pont entre la génération qui les précède et celle qui les enterrera, mais une femme ne cherche pas forcément à faire couple avec son mari. Elle préfère jouer une comédie à destination de ses enfants. Elle a perdu le lien avec ses fils, qui ont grandi, qu'elle croit connaître mais qui lui sont en grande partie étrangers. La seule personne qui la connaît va mourir ce soir. Elle est un simulacre de maternité féconde et souriante, cachant en son sein une blessure inguérissable. D'ailleurs personne n'est ce qu'il a l'air d'être, ou presque personne. Et surtout, la délicatesse du vouvoiement démodé et de l'expression pudique des sentiments a laissé place, sans transition, à l'ironie méchante, aux attaques perfides qu'il faut essuyer sans broncher sous peine d'être taxé de manquer d'humour... Aimer quelqu'un, est-ce le protéger de certains mots dont il pourrait avoir un besoin vital ? Est-ce lui jeter à la figure les quatre vérités qu'on estime être siennes, et le voir les ravaler sans une larme ?
Toutes ces questions, Alice Ferney les dépose dans le filet soyeux de son histoire, et elles vont nous travailler. Parce qu'aujourd'hui, "il faut rire de tout", et surtout de ce qui fait mal, il faut dire ce qu'on pense, et au diable les conséquences. Il faut étaler la morve de sa vie sur un écran de télé, savourer chaque minute de la confession géante qui vous saccage en vous rendant célèbre...
Pour terminer sur une note plus optimiste, bien que le livre d'Alice Ferney ne soit en rien pessimiste (embrasser le monde dans son entier, ses défaites, ses rages et ses miracles n'est pas du pessimisme, bien au contraire), je vais vous parler un peu, pour ceux qui n'auraient pas encore lu ce livre précieux, de La Chambre des Officiers, roman de Marc Dugain, ami de Fred Vargas. Un jeune officier du Génie, Adrien Fournier, part un beau matin à la guerre de 14. On est au début de la guerre. Sur le quai de la gare, il rencontre une belle jeune femme, Clémence, et dans ce temps si particulier qui accélère les battements de cœur et les rencontres, ils passent une nuit ensemble. Au matin, elle dort et il se sauve, lui laissant une lettre qui dit qu'elle vient d'entrer dans sa vie. Il ignore qu'elle n'a pas l'intention de donner suite, même si ce garçon a un visage "presque parfait", et même si elle pourrait se laisser tomber amoureuse, si elle était libre.
Mais au premier jour de sa guerre, sans avoir même vu l'ennemi, et tandis qu'il chevauche sur un chemin de halage au bord de la Meuse, un éclat d'obus soustrait Adrien à la boucherie géante, et lui ravage la figure. Il devient un monstre humain. Une de ces "gueules cassées" que tout le monde "regarde sans les voir". Transporté au Val-de-Grâce, il n'entendra de la guerre que des échos, il n'en verra que des hommes détruits, fragmentés, méconnaissables : ceux qui peuplent la "chambre des officiers", celle où l'on range les défigurés.
J'entends déjà les commentaires : "Elle repassera, avec son optimisme... Elle nous refait le coup du film sur l'Argentine ! On la connaît !"
Mais non, vous vous trompez. Partant de ce début qui est un anéantissement — puisque l'identité de l'homme se morcèle en même temps que son visage — ce livre est un hymne à la vie d'une force que j'ai rarement rencontrée. Un roman que j'emporterais sur cette fameuse île déserte où je ne mettrai jamais un pied, à moins d'y être contrainte et forcée. Pour survivre à l'île déserte, il me faudrait bien toute l'aide inestimable de ce roman...
D'abord parce qu'Adrien va découvrir que s'il n'a pas le courage de se suicider, il a eu celui, encore plus grand, de survivre. Et que dans ce lieu rythmé par les opérations (lui-même en enchaînera seize en quatre ans de guerre), où beaucoup mettent fin à leurs jours (il faut lire l'épisode déchirant de cet officier qui se suicide après avoir vu fuir ses enfants terrifiés par son nouveau visage), il n'est pas le seul à tenir à la vie. Il se fait des amis :
"Je me suis longtemps demandé, par la suite, ce qui avait pu réunir dans une telle complicité un aviateur juif, un aristocrate breton bigot, et un Dordognot républicain laïque. Ce n'était pas notre communauté forcée, puisque la promiscuité aurait pu tout aussi bien nous rendre insupportables les uns aux autres. Nos blessures, bien sûr, nous rapprochaient, et les deux autres étaient toujours là pour accompagner celui qui prenait le chemin de la table d'opération et l'entourer dès son retour.
[...] Non, ce qui nous avait réunis dès les premières semaines de la guerre, c'était une décision tacite de renoncer à toute introspection, à toute tentation de contempler le désastre de notre existence, de céder à l'amertume où le désabusement alternerait avec l'égoïsme du martyr."
Autrement dit, ils ont choisi de rester non seulement en vie mais DANS la vie. Activement, puisqu'assez vite, ils s'emploient à prévenir les suicides en entourant les nouveaux venus de chaleur humaine. Weil, l'aviateur juif brûlé, est un blagueur à la joie de vivre indéboulonnable, ce qui n'empêche pas la lucidité mais réchauffe toute la petite communauté :
"Weil ne doute de rien. Je ne sais pas encore très bien quelle est la part de frime dans son personnage, mais il fait un bien considérable à toute la chambrée. Il nous assure qu'avant une semaine il aura levé la petite infirmière rousse qui rammasse les bassins le matin, partant du principe que le charme n'a rien à voir avec la beauté, et que c'est précisément de sa laideur qu'elle va s'éprendre."
Penanster le Breton est un croyant, mais un croyant d'une espèce particulière, qui ne juge pas Dieu responsable de l'injustice qui le frappe, n'a pas de suppliques dans sa direction, et respecte profondément ceux qui pensent différemment de lui.
À ce petit groupe s'adjoint bientôt Marguerite, jeune femme naguère très belle, riche et bien née, qui a choisi d'être infirmière au front, et en est rentrée défigurée, ce qui la mettra au ban de sa famille. Elle n'est plus "montrable". Elle est le monstre qu'on remarque au milieu des monstres. Une hérésie vivante. Une femme défigurée, dont même le père ne s'aperçoit pas qu'elle est sourde et lit parfaitement sur les lèvres.
Cette petite bande d'amis soudés va traverser la guerre et l'après-guerre, tant bien que mal, s'interdisant l'amour par peur de rejets trop douloureux, se cognant à des refus d'embauche parce que ces héros décorés "présentent mal"... mais sans jamais perdre cette joie de vivre si précieuse qu'elle finit par triompher de tout. Ils saisissent la moindre occasion de faire la fête, à la stupéfaction des gens "normaux":
"En ce genre d'occasion, notre petite communauté dégageait une joie de vivre qui surprenait ceux qui avaient toute leur bouche pour rire. Nous buvions, mangions et fumions plus que de raison. Mais surtout, nous éprouvions ce sentiment d'extrême liberté qui est l'apanage de ceux qui se sont débarrassés de leur image et qui ont retiré, du voisinage de la mort et de la cohabitation quotidienne avec la souffrance, cette distance avec ce qui rend l'homme si petit et si étriqué."
Croyez-moi, faire le voyage avec ces défigurés en vaut la peine. On pleure et on rit d'une page à l'autre, mais à la fin, on sait bien sur quelle rive on a accosté. Pas sur celle des tristes sires qui trouvent la vie trop douce à leur goût.
Plutôt sur la grève qu'arpentent sans doute encore les personnages singuliers d'un poème de Robert Desnos que j'affectionne particulièrement : "Les 4 sans cou", dont voici un extrait : " Mais quand ils parlaient, c'était d'amour.
Ils auraient pour un baiser
Donné ce qui leur restait de sang.
Leurs mains avaient des lignes sans nombre
Qui se perdaient parmi les ombres
Comme des rails dans la forêt.
[...] On leur avait rapporté leur tête
Plus de vingt fois, plus de cent fois
Les ayant retrouvés à la chasse ou dans les fêtes,
Mais jamais ils ne voulurent reprendre
Ces têtes où brillaient leurs yeux
Où les souvenirs dormaient dans leur cervelle.
Cela ne faisait peut-être pas l'affaire
Des chapeliers et des dentistes.
La gaieté des uns rend les autres tristes.
Les quatre sans cou vivent encore, c'est certain.
J'en connais au moins un
Et peut-être aussi les trois autres."
Depuis, Marc Dugain s'est intéressé à la guerre de 40, et à J. Edgar Hoover. Je n'ai pas lu ces livres, mais je VAIS.
Et pour en revenir au début de ce billet... on peut dire que Fred Vargas sait choisir ses amis. Ce qui n'est pas si fréquent. C'est même un don, en quelque sorte.

Bonne nuit, et bonnes lectures....
Gaëlle








































