Bonsoir à tous !
En France, nous sommes aujourd'hui le 11 septembre, et ce qui n'était au départ qu'un pur hasard du calendrier m'a paru une si belle coïncidence que j'ai travaillé dur pour vous livrer ce soir un billet que j'avais prévu d'assez longue date... C'est ma séance DVD de la semaine, et je vais vous parler de quatre films que j'aime particulièrement. Il se trouve que ces quatre films ont pour thème le mensonge d'Etat aux Etats-Unis, et que ce sont quatre films américains.
Les Etats-Unis sont un immense territoire composite peuplé d'individus très différents les uns des autres, on l'oublie trop souvent en les simplifiant, parce que ça nous arrange.... Certains ne veulent voir qu'une Amérique "bushienne" rêvant d'exterminer deux tiers de la planète avec l'aide de Dieu, d'autres prétendent la restreindre à une fraction éclairée d'Américains "éclairés" dont le siège social serait basé à New York... Mais on rencontre des sages au fin fond du Montana et des fanatiques à Greenwich Village, et tout ce qui a l'air simple est en général falsifié, sacrifié à la pensée paresseuse et à l'idéologie.
Pour ma part, j'ai une admiration sans bornes pour un grand nombre d'Américains, parce qu'ils n'ont pas leurs pareils pour aller sonder, avec conscience, responsabilité et intelligence, leurs propres plaies. Et qu'ils n'hésitent pas à questionner les valeurs fondatrices de leur Constitution, de leur gouvernement, de leur place dans l'équilibre du monde. Qu'ils soient cinéastes, réalisateurs d'excellentes séries télévisées, écrivains, dramaturges, artistes en tout genre, je tiens à leur adresser un petit hommage, en cet anniversaire désormais si particulier pour eux. Je sais que de part et d'autre de l'Atlantique, les relations ont tendances à être souvent houleuses, mais le jour où nos artistes, nos cinéastes, nos réalisateurs de séries télé, seront capables de parler de nos hontes historiques, de nos scandales politiques, financiers ou sociaux avec la même pertinence, (concernant certains sujets sensibles, les évoquer seulement serait déjà une victoire !), n'est pas encore près d' éclore... nous en sommes très loin, nous qui aimons tant donner des leçons à nos voisins mais n'avons pas encore digéré la guerre de 40, ne sommes pas assez courageux pour mettre à nu les traumatismes de l'Algérie, pour ne rien dire de scandales plus récents...
Vous l'aurez compris, le ton de ce billet n'est pas à la franche rigolade... Et pourtant ces quatre films se regardent le souffle coupé. Ils appartiennent tous au genre du "thriller politique". Si vous ne les avez pas vus, vous êtes chanceux ! Si vous les avez vus, je vous encourage à les revoir. Parce qu'ils sont le produit de la rencontre d'hommes engagés, courageux, enthousiastes, et passionnés par la recherche et l'approche de la vérité. Parce qu'ils sont excellement joués, par des acteurs qui figurent parmi les meilleurs au monde. Parce que leurs réalisateurs ne sont pas des toquards. Enfin, parce que ce sont des bijoux, chacun dans son style particulier.
Bon, vous êtes prêts, on y va ?
Ces derniers temps, on voit ressurgir aux Etats-Unis des interrogations sur le pouvoir et ses abus, sur le respect du 1er amendement (
"1er amendement: Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l'établissement ou interdise le libre exercice d'une religion, ni qui restreigne la liberté de parole ou de la presse, ou le droit qu'a le peuple de s'assembler paisiblement et d'adresser des pétitions au gouvernement pour le redressement de ses griefs."), sur le rôle des médias, qui sont censés être un recours, un contre-pouvoir lorsque le pouvoir politique devient opaque et abusif. Ces interrogations sont nées de l'après 11 septembre, et du
Patriot Act édicté dans la foulée, de façon fort opportune (voire opportuniste !) et qui entame sérieusement le droit des citoyens à une vie privée, leur liberté de penser, de se réunir, etc... les droits civiques sont en danger, comme cela s'est déjà produit dans le passé, notamment à l'époque où le Sénateur Mac Carthy faisait la pluie et le beau temps, décidant de qui était un bon patriote ou un "sympathisant communiste." Or, le mouvement cinématographique qui s'interroge le plus profondément sur ces sujets a choisi de le faire en revisitant ce passé américain. Ainsi, on voit refleurir des histoires se déroulant au temps du président Nixon, ou de Mac Carthy, et qui posent la question du courage individuel et de la responsabilité des citoyens, et des journalistes en particulier, en temps de crise. C'est un excellent moyen, sinon le meilleur, d'interroger le présent. Car poser les bonnes questions demande de la distance. Cette fameuse distance qui manque tant à l'information, de nos jours, puisqu'elle nous est jetée à la figure à la vitesse où les satellites la transmettent aux agences de presse, lesquelles sont en rivalité permanente pour arriver les premières à l'endroit du scoop possible. Cette hâte, cela va de soi, handicape sérieusement ce qu'on appelle le "
journalisme d'investigation". Mais nous en reparlerons.
Se pencher sur le passé pour y lire une clé de déchiffrage du présent est une méthode efficace. Elle permet aussi de faire passer certains avertissements à qui veut bien tendre l'oreille. Les sourds et les aveugles volontaires le resteront, pas de doute. Les autres entendront, et seront aux aguêts. Toute époque, et à fortiori celle où nous sommes, requiert de la vigilance... Les dérapages se produisent par légers à-coups, presque imperceptibles quand on n'est pas dans le secret des Dieux. Mais vient un jour où l'on se réveille privé de liberté, à force d'avoir ignoré les signaux, les uns à la suite des autres, focalisé que l'on était sur sa vie quotidienne.
Je vous l'avais dit qu'on n'allait pas rigoler, ce soir ! Mais rigoler un 11 septembre, franchement, serait de mauvais goût, vous ne croyez pas ?
Dernière chose et j'attaque le vif du sujet : Vous vous souvenez où vous étiez, le jour de la fin du Mur de Berlin ? Le jour de la mort du président Kennedy (euh, cette question ne s'adresse pas à ma génération, bien sûr...) ?

Celui où on a fermé la bouche de Martin Luther King pour qu'il arrête de rêver ?(même tranche d'âge que question précédente : tâchez de suivre !) Celui où Neil Armstrong a marché sur la Lune ? Le jour du Tsunami ? Le jour où les tours du World Trade Center sont tombées en direct à la télévision ? (Là, tout le monde a le droit de répondre) En général, vous devriez avoir au moins une vague réponse à une de ces questions. Parce que tous ces événements sont des chocs, des cataclysmes qui s'inscrivent dans nos mémoires affectives. Des secousses sismiques tellement fortes qu'elles nous aveuglent durablement. Des années parfois. Je veux dire par là que l'événement devient alors sa propre diversion, par son épouvante symbolique autant que par sa tragédie concrète. On voit l'événement, on ne peut en détacher les yeux, mais on ne voit que ça. La mort. De la fumée. Des ombres. Des gens en larmes, errant. Le non-sens. L'injustice ou au contraire, la fin d'un monde éteint et le début d'un autre qu'on espère plus beau. Des hurlements de sirènes. Des voix humaines désaccordées par la joie ou la souffrance. Le pourquoi, le comment, la longue chaîne des conséquences et des responsabilités, tout ça est relégué très loin, à l'arrière-plan indiscernable.

Ainsi en est-il du 22 novembre 1963, à Dallas, lorsque l'impensable se produit, retransmis sans fin sur les écrans de télévision de tous les foyers d'Amérique, de Washington au fin fond du Nébraska : une balle vient de faire sauter la cervelle du président Kennedy. Plusieurs balles l'ont traversé comme une poupée de chiffon sur un stand de tir. Il s'écroule. Au départ, on croit à une pétarade, pas à un assassinat. La limousine a même ralenti, facilitant le travail du (des ?) tueur(s). La foule vacille en même temps que Jacky Kennedy, s'écroule par terre, s'enfuit, hurle. On évacue un mourant, déjà presque un cadavre. Du sang partout. Jim Garrisson, procureur de Louisiane, fixe l'écran de sa télé, hébété, comme tout un chacun. On croit encore qu'Il va s'en sortir. Le gagnant de l'Amérique, le beau mec, le progressiste, le Berliner. Et puis non, quelques heures plus tard, le verdict tombe : même les héros américains sont mortels.

C'est ainsi que commence "
J.F.K.", d'Oliver Stone. A sa sortie, en 1991, ce film a déclenché une énorme controverse. Basée d'abord sur l'éternel malentendu selon lequel toute œuvre de fiction, spécialement quand il s'agit de politique, est accusée de défendre une thèse comme étant LA VÉRITÉ. Oliver Stone a une thèse, certes. Et il la défend avec brio. Mais affirme-t-il détenir LA vérité sur la mort de Kennedy ? Non, je ne crois pas. Il prétend questionner la version officielle, basée sur le fameux rapport Warren, pour le moins contesté. Il prétend poser certaines questions au gouvernement américain, à commencer par celle-ci : comment, dans un pays démocratique, a-t-on pu escamoter à ce point une enquête aussi cruciale, et comment les médias ont-ils pu céder si facilement le terrain sur tant de points importants ? Bien des secrets concernant la mort de J.F.K. demeurent "classified", top secrets. Certains, qui sont enclos dans les archives du Congrès, ne seront accessibles qu'en 2038 ! LA fameuse vérité sur la mort du président n'est pas près de venir au jour. Et Oliver Stone, avec son film palpitant et spectaculaire, qui n'a pas vieilli (je viens de le revoir pour vous) a réveillé 9 millions d'Américains, tout de même, et fait rouvrir le dossier Kennedy. Cela méritait bien une controverse, n'est-ce pas ? Il a surtout investi le personnage du procureur Garrisson, interprété par Kevin Costner. Ce personnage s'appuie sur le vrai "Garrisson" et son combat contre le rapport de la commission Warren (nommée par le président Lyndon Jonhson pour élucider la mort de J.F.K. au lendemain de sa mort), mais il porte aussi le combat personnel de Stone contre cette Amérique qui a envoyé crever au Vietnam 58 000 Américains, dont une majorité venait tout droit de ces ghettos où se recrutent aujourd'hui les "volontaires" pour l'enfer irakien. Oliver Stone, comme son personnage, est un homme qui s'est réveillé un jour, un peu trop tard (il n'a pu échapper au Vietnam), et qui vient demander des comptes. Et qui trouve certaines ficelles un peu trop grosses. Comme cette "balle magique" qui aurait traversé sept fois le corps de Kennedy avant de ressortir, intacte... Ou ces échos de tir venant du côté opposé au lieu où l'assassin supposé, Lee Harvey Oswald (assassiné avant d'avoir pu être jugé en bonne et due forme), était supposé se tenir.

Enfin, Garrisson n'en finit plus de s'interroger sur "
ces mensonges tellement gros qu'ils ont été crus", et enquête, des mois durant. A s'en obséder. Il en perdra sa réputation, sera ridiculisé aux yeux de l'opinion. Le paranoïaque de service. Peu lui chaut. Il cherche la faille. Il réclame la vérité, la transparence. Le film est une démonstration brillante au service d'une thèse personnelle. Le montage est impressionnant. La plaidoirie de Garrisson à elle seule est un morceau de bravoure. Oliver Stone est un homme en colère, et la colère est une arme précieuse, quand elle sert à réveiller les consciences. Peu importe qu'il ait raison ou tort, sur les mobiles de l'assassinat, ou l'identité supposé des agresseurs. Kennedy ne manquait pas d'ennemis... On a beaucoup reproché à Stone de mêler habilement images d'archives et images reconstituées.

Mais ce reproche, en réalité, ne fait que servir son propos, qui est de démontrer que l'image n'est pas forcément la réalité. Ce qu'on voit peut être aisément manipulé. La preuve.
Inutile de dire que je vous conseille ce film, qui reste excellent et prenant de bout en bout, que l'on adhère ou pas à sa démonstration. Kevin Costner, Joe Pesci et le reste du casting sont impeccables. Et le choc de cet assassinat, ce fameux choc que ceux qui ont mon âge n'ont pas vécu, est ici magistralement reconstitué. Ensuite, pour ceux que ça intéresse, voici une liste de liens fort bien documentés sur l'affaire Kennedy à travers le temps,
ici en anglais et
là en français. En conclusion, rappelons juste que la vérité sur cette histoire court encore... et bien malin qui la rattrapera.

Avançons de quelques années, transportons-nous en 1974. Nixon est au pouvoir. Dans peu de temps éclatera le scandale du Watergate qui entraînera la démission du président, mais le héros du film dont je vais parler maintenant,
"The assassination of Richard Nixon", de Niels Mueller, l'ignore. Il s'appelle Sam Bicke. Dans l'Amérique des gagnants, celle du "rêve américain", il est un rien du tout. Un perdant desespérant, infoutu de garder un simple "job". Il n'a même pas su garder sa femme, sa maison, ses enfants. Mais il garde encore un peu d'espoir, cajole une chimère. Celle de redevenir quelqu'un, aux yeux de tous. De regagner l'estime perdue. De reconquérir sa femme, dont il reste un amoureux transi, alors qu'elle ne le regarde plus, au mieux, qu'avec indifférence.

Sam Bicke est magistralement interprêté par Sean Penn. C'est un homme friable à l'extrême, un homme dont le visage exprime trop librement l'âme, si l'on peut appeler ainsi la vérité profonde de l'être.

Il est obsédé par le mensonge. Il ne supporte plus le mensonge, celui qui fait de vous un bon vendeur qui arnaque son client et raffle le tableau d'honneur. Il ne supporte pas la simple idée de devoir mentir sur la race de son meilleur ami pour avoir une chance qu'on l'autorise à en faire son associé et à créer une entreprise "propre". Ces petits compromis que la société exige de lui, jour après jour, il ne peut plus les passer avec lui-même. Et cette rupture, peu à peu, dessille ses yeux et le rend inapte à vivre dans ce monde dont le Président est le roi des menteurs, cet homme au sourire de loup qui ne s'adresse qu'aux gagnants. Cet homme dont Oliver Stone dit :
"Nixon was so corrupted in so many ways, and has done so many crimes !..." Ou, pour l'exprimer en français, en reprenant les mots d'un journaliste du Washington Post dont on reparlera tout à l'heure, Carl Bernstein :
"C'était une présidence criminelle sans égard pour la Constitution des Etats-Unis. Et l'attitude frauduleuse de la présidence de Nixon était partout."Au royaume des des tricheurs, les gens honnêtes sont voués à disparaître. A s'autodétruire. Mais Sam Bicke est ambitieux. Il veut tuer le mensonge à la racine. Il veut faire disparaître Richard Nixon, et avec lui, tout ce qu'il représente. La manipulation permanente, l'invitation au succès cachant l'écrasement décomplexé des faibles.

Tout à l'heure, je vous parlais du courage de certains cinéastes américains. Ce film a été tourné en octobre 2004. Un homme y projette de détourner un avion pour le lancer sur la Maison Blanche... Et cet homme n'est pas un étranger cristallisant tous les fantasmes, c'est un Américain pure souche. Et cet homme est si poignant qu'on entre dans sa peau, dans ses rêves brisés.

J'ai lu que ce film a été l'occasion de la première "fausse" fusillade autorisée dans un aéroport depuis le 11 septembre. Je salue le courage du réalisateur Niels Mueller, et celui de Sean Penn, qui a pris le risque d'incarner un "kamikaze" au risque de fusiller sa carrière... et je vous engage à voir ce film, parce qu'il est avant tout une histoire humaine, même s'il s'appuie sur un fait divers d'époque. Il nous parle de nous, avant tout, et de la manière dont nous nous raccrochons comme nous pouvons, à la façon de minuscules pantins de chair, au fil de la grande histoire. Une précision, tout de même : si le film nous donne la chance de comprendre le mobile de Sam Bicke, et la chaîne de ces petites défaites qui le mènent au point de rupture, on ne peut pas le comparer aux kamikazes endoctrinés par des fanatiques, pour la simple raison qu'au lieu de s'aveugler peu à peu, il devient de plus en plus lucide, et que c'est cette lucidité même qui finit par lui rendre l'existence insupportable.

Maintenant, j'aborde mon film préféré, dans cette liste. Les Hommes du président, d'Alan J. Pakula, tourné en 1976, et adapté d'après le livre des deux journalistes qui déterrèrent, tels des fox terriers tenaces, le scandale du Watergate. A l'époque tout jeune producteur, Robert Redford acquiert les droits du livre. Très vite, il convainc les deux journalistes que l'histoire doit parler
d'eux, plutôt que d'être centré sur le Watergate. Pourquoi ? Parce que personne ne s'attendait à ce que deux petits journalistes sans éclat dénichent l'affaire du siècle. Ces deux journalistes s'appellent Bob Woodward (Robert Redford, à l'écran) et Carl Bernstein (Dustin Hoffman, brillantissime). Tout les oppose au départ : Woodward est un jeune républicain WASP de 29 ans, Carl Bernstein est juif, radical et libéral. Mais une chose les rassemble : leur insignifiance dans le monde de la presse... Woodward est "
probablement le journaliste le moins bien payé du Washington Post" quand il démarre son enquête, et Carl Bernstein est plus ou moins remisé, sa carrière est au point mort. Et voilà que le 17 juin 1972, à 2h30 du matin, cinq hommes font effraction dans les bureaux du siège du parti démocrate à Washington, le Watergate. Woodward est convoqué au tribunal pour ce qui semble être une toute petite affaire, un fait divers presque : un cambriolage... Comme le dira plus tard le journaliste :
"Le 17 juin, quand j'ai été convoqué au tribunal, si quelqu'un m'avait dit : "Tu t'embarques dans une affaire qui va durer deux ans et deux mois et aboutira à la démission du Président", j'aurais ri, et répondu : "C'est impossible !" Cependant, d'entrée de jeu, le "fauve" qui ne dort que d'un œil, tapi dans ce jeunot en mal de scoop, est troublé par quelques petits détails qui lui semblent louches : c'est un avocat mondain, Maître Starkey, et non un avocat commis d'office, qui représente les cinq "cambrioleurs". Et en tendant l'oreille, il apprend que l'un au moins des accusés qui comparaissent pour "effraction simple" se présente comme
"conseiller en sécurité".
"Où ?" demande le juge.
— Au gouvernement. Mais je suis à la retraite depuis peu, murmure le prévenu.
— Où, au gouvernement ? insiste le juge.
— A l'Agence Centrale de Renseignements. A la C.I.A."Voilà un étrange cambrioleur... Le limier Woodward est lancé, mais personne ne veut croire à un coup monté, encore moins au parti républicain mettant le parti démocrate sur écoute ! C'est tellement gros. Personne, sauf Bernstein, qu'il ne porte pas particulièrement dans son cœur. Très vite, ils vont faire cause commune. Leur avenir en dépend. Ils deviennent une même personne, au moins symboliquement, pour leur boss, l'éditeur Ben Bradley, qui les appelle "Woodstein".

On leur confie l'histoire, quand elle semble juteuse, et risquée. Il faudrait refiler le bébé à un journaliste aguerri, à une "plume politique", mais un autre éditeur intervient en leur faveur. Il veut confier l'affaire à ces petits jeunes qui ont démontré qu'ils étaient capables de se "crever le cul" pour l'élucider :
—
" They're hungry, conclue-t-il, s'adressant à Ben Bradlee, le rédacteur en chef.
You remember when you where hungry ?"
L'affaire du Watergate échoit aux petits jeunes, aux moins que rien. Mais ces moins que rien sont retors, ils ne lâchent pas, ils sonnent aux portes, ils fouillent chaque recoin, pendant des jours, des nuits, des années. Et ils progressent, ils progressent tellement que leur enquête se rapproche dangereusement des sommets de l'Etat. Alors vient la peur. Quelqu'un les aide, une Source anonyme qui le restera pour tous, sauf pour Woodward. Le fameux Gorge Profonde, appelé ainsi "
parce qu'il nage en eaux profondes". Une source fiable, nichée au cœur même du renseignement américain. Qui donne rendez-vous à Woodward à deux heures du matin dans un parking désert. Scènes terrifiantes, sur lesquelles plane une menace, terreur insaisissable et silencieuse. Gorge Profonde est un "guide" de l'ombre saisissant de présence. Il "aiguille" le journaliste. Il ne livre ni noms, ni dossiers. Mais il parle, tel un oracle :
"Oubliez le mythe créé par les médias autour de la Maison Blanche, dit-il. La vérité est qu'on n'y trouve pas de cerveaux, ils ont été dépassés."
"Suivez l'argent", répète-t-il obstinément.
Woodward et Bernstein repartent à la chasse, frappent aux portes, ne croisent que des visages fermés, des bouches qu'on a fait taire. Une femme leur dit qu'elle appellera, "
peut-être, je ne sais pas". Le courage est dans ce balancement, cet instant où l'être vacille entre sa propre survie et sa conscience. Que choisir ? Nul ne peut le savoir avant l'instant où la question lui est posée. Les deux journalistes ne lâchent pas leurs proies, insistent, mettent le pied dans la porte, sondent l'adversaire, rusent, s'il le faut.

Berstein est le charme et l'intuition, Woodward a la froide logique du tueur, qui sait attendre l'instant propice pour porter le coup fatal.
Woodward retourne vers son homme de l'ombre :
"Je n'aime pas les journaux, lâche l'Oracle. Je n'aime ni l'inexactitude ni la superficialité. Vous ne sentez pas où tout ça vous mène ?" Woodward ne le sent que trop, et il tremble. Leurs carrières et leurs vies sont en danger. Les mots frappés sur leurs machines à écrire crépitent comme autant de mitraillettes, tandis que jaillissent les hourrah de la réélection de Nixon.
J'espère vous avoir donné envie de voir ce film, qui est magistral, mais surtout et d'abord palpitant. L'intérêt ne faiblit jamais. Alan Pakula et Robert Redford ont réussi leur pari : ne pas abandonner un pouce de vérité, montrer la lutte harrassante d'une enquête où l'espoir luit faiblement, ne jamais céder à la facilité, tout en maintenant le spectateur dans un suspense haletant. C'est David contre Goliath, "Woodstein" contre les forces réunies du renseignement américain, de la justice et du pouvoir. L'inégalité des forces est magnifiquement traduite dans l'esthétique du film, comme l'explique le réalisateur :
" On y voit des plans d'énormes bâtiments de pierre qui dominent les personnages. On sent l'immense force qui leur fait obstacle. L'énormité du corps-même de l'Etat. Et nos fantasmes qui y sont liés. Et contre ça, il y a ces petites cartes, ces brouillons, qui, assemblés, vont fendre ces murs, et forcer à l'effritement des parties de cette force." Que ce film ressorte aujourd'hui en DVD, assorti de bonus de grande qualité, où s'expriment des journalistes très inquiets pour la liberté de la presse dans l'Amérique d'aujourd'hui et pour le journalisme d'investigation en particulier, n'a rien d'un hasard... Se pose par exemple l'intéressant problème des "sources anonymes", sans lesquelles le journalisme d'investigation n'existerait pas, et se réduirait, apprend-on, "à des communiqués de presse". Gorge Profonde a pu taire son identité durant 34 ans... avant de révéler, à 91 ans, son identité : il s'agissait de Mark Felt, adjoint du directeur du FBI au moment des faits... à l'époque, bien sûr, Woodward et Bernstein ont été sommés de donner l'identité de leur "Source", mais ils ont été couverts par leur rédacteur en chef, Ben Bradlee et par la directrice du Post, Katharine Graham, qui avait même averti la justice que s'ils voulaient jeter quelqu'un en prison, ils n'avaient qu'à l'y jeter elle... Dans les bonus, tous les interviewés sont formels : les temps ont bien changé, comme le souligne Jonathan Alter, éditeur en chef du magazine Newsweek :
" Si le Watergate se produisait aujourd'hui, je suis certain que Woodward et Bernstein seraient cités à comparaître devant un jury d'accusation fédéral investigant sur l'affaire, et contraints de révéler leurs sources. [...] Ils seraient allés en prison pour protéger Gorge Profonde, ils auraient perdu leur emploi, et ce scandale n'aurait jamais éclaté au grand jour. [... ] C'est effrayant." Je dirais que ça fait froid dans le dos ! C'est d'ailleurs le sort qui a été réservé récemment à la journaliste Judith Miller, du New York Times, envoyée en prison pour avoir refusé de révéler l'identité d'un informateur...
"C'est pour ça que cette période fait peur aux journalistes, ajoute Jonathan Alter. Il s'agit d'une situation où tout le système des sources anonymes est pris d'assaut." Et comme on l'a vu, si on ne permet plus aux journalistes d'utiliser des sources anonymes, comme l'énorme majorité des gens détenant des informations ne parlent que si leur identité est protégée, ce n'est rien de moins que la persistance du journalisme d'investigation qui est en jeu. Un
enjeu de taille, car voulons-nous nous contenter de dépêches AFP ? De course à l'info ressemblant à une course à l'échalotte où tous les journalistes auraient les mains liées ?
Ce qui nous conduit à l'autre problème central : l'argent, ce nerf de la guerre du journalisme d'investigation. "
Follow the money", disait Felt. Berstein et Woodward, à l'époque, mobilisèrent sans compter leur temps et leur énergie, mais sans le support courageux et l'argent des éditeurs et de la propriétaire du Washington Post, ils n'auraient jamais eu les moyens de mener leur enquête à son terme. Aujourd'hui, les journaux et les chaînes de télévision appartiennent à de grandes corporations, lesquelles sont avalées par d'autres encore plus grosses, et ainsi de suite : toujours plus gros, et qui dit gros implique certaines connexions avec le Pouvoir en place, et des pressions plus importantes exercées sur l'information... Seules cinq ou six associations, sur le sol américain, sont prêtes à investir dans cette forme exigeante de journalisme. Les actionnaires, c'est bien connu, détestent les risques, et quoi de plus risqué que cette longue pêche à la ligne de la vérité, patiente et obstinée, des années durant, avec le risque de rentrer bredouilles ? L'image de la presse elle-même a changé. La surcharge d'info venue des centaines de chaînes du câble et d'internet a brouillé les pistes entre le scoop et la rumeur fabriquée. Quant aux journalistes, beaucoup se sont discrédités par leurs erreurs, leur proximité avec les politiques, ou tout simplement leur trop grande tranquillité.
"Ce sont des stars, des hommes d'affaires trop installés, trop soucieux de leur situation financière pour prendre le risque de chercher et de dire la vérité", constate Peter Schweizer, un auteur. Mais cette crise du journalisme aura un coût exorbitant pour tout le monde :
Bernstein, interviewé en 2005, rappelle que
"lorsque les institutions échouent, la presse est l'ultime recours." Quand la crédibilité de la presse est remise en question, soit du fait de ses erreurs et de ses compromissions avec le pouvoir, soit parce qu'on sabote ses moyens d'action, c'est la démocratie tout entière qui devient fragile. Elle l'était du temps du Watergate. Le courage de journalistes franc-tireurs comme Woodward et Bernstein, qui s'apparentait à une véritable RÉSISTANCE, a contribué à sauver un temps le système, en rétablissant un peu de transparence dans l'Etat. Cette période a pris fin, de nombreuses voix dans la presse ou les médias américains en font le constat avec inquiétude.

Pour nous emmener vers mon quatrième film (ça s'appelle : mettre du liant), je vais citer Walter Cronkite, de CBS News :
" Il faudrait passer et repasser Les hommes du Président dans les écoles de journalisme... Pour que chaque journaliste soit conscient qu'on a un rôle important à jouer dans la survie de cette république, cette démocratie. Elle ne peut vivre sans ce souci du détail, et sans le désir et le courage d'enquêter sur les faits pour que les gens sachent et qu'ils puissent agir en toute conséquence de cause, et non par rapport aux déclarations des hommes politiques." Le courage. Il en est question, plus que jamais, dans "
Good Night, and good luck", le dernier film de Georges Clooney. Oui, Georges Clooney, l'acteur. Il tourne aussi, et vient de signer un très beau film, qui se passe au temps de
Mac Carthy, le sénateur du Wisconsin. Reculons encore dans le temps, avant l'assassinat de Bob Kennedy, de Luther King, de John Fitzgerald Kennedy... Là, arrêtons nous. Nous sommes dans les années cinquante, en 1953 pour être exacte, dans les bureaux de CBS News, justement.

C'est l'aube du journalisme télévisé. Sur CBS, le présentateur vedette s'appelle Edward R Murrow. Il est élégant jusqu'au bout de sa cigarette, et présente chaque soir un "show" qui enthousiasme le public américain : il traite de sujets d'actualité, de sujets qu'on dirait "people", ou de sujets plus sérieux. Il termine chaque émission sur cette phrase : "Good Night, and good luck."
De la chance, il en faut, à cette époque où le sénateur Mac Carthy s'est auto-institué grand Inquisiteur de l'Amérique, Salomon implacable tranchant sans merci dans la chair vive du pays pour en extirper "les sympathies commmunistes". Jusqu'ici, Murrow ne s'est pas frotté à Mac Carthy. Du reste, chacun évite de s'y frotter. La suspicion s'étend, jour après jour, sur le pays entier, comme un poison renversé sur le sol d'une patinoire. Des gens comparaissent devant la "Commission des Affaires anti-américaines", (dirigée par Mac Carthy de 1950 à 1954), mais le commun des mortels détourne le regard de ces victimes expiatoires de la guerre froide, en espérant ne pas se retrouver montré du doigt. Les accusés sont jugés sans savoir de quoi ils sont précisément accusés, sans être confrontés à leurs "accusateurs" ; le plus souvent d'autres victimes qui ont sauvé leur peau en dénonçant, en lâchant des noms. La rumeur suffit. Elle suffit à inculper, à accuser, à condamner. Vous n'êtes pas un bon Américain. Peu à peu, toutes les institutions américaines sont "épurées", les médias, les écoles, et jusqu'aux crèches...
Ed Murrow n'est pas un idéaliste, bien qu'il ait animé les émissions de la BBC durant la guerre de 40. Mais un incident va le forcer à sortir de son quant à soi : c'est, comme on dit, la petite goutte qui fait déborder le vase. Un jeune pilote de l'armée, Milo Radulovich, est renvoyé de l'armée du jour au lendemain sous prétexte qu'il "représente un danger pour la nation". Le chef d'accusation restera dans une enveloppe scellée. Le garçon est déclaré coupable sans procès, et on le somme, en plus, de dénoncer son père et sa sœur, ce qu'il refuse.
Cette étincelle d'injustice, qui n'est pas plus vive que tant d'autres, mais arrive au bon endroit au bon moment, va mettre le feu aux poudres de l'équipe de Murrow, ces pionniers de la télévision, et bientôt de la chaîne CBS toute entière. S'ensuivra une enquête serrée, appuyée sur les propres paroles du sénateur du Wisconsin, suffisant à mettre en danger tous les journalistes de la chaîne qui se retrouvent aussitôt dans "le collimateur" de Mac Carthy, et un duel serré entre Murrow et le sénateur.

Encore un "thriller politique", un huis-clos, qui-plus-est, puisqu'il se déroule presque entièrement dans les studios de CBS, où l'angoisse du direct se fait palpable dans l'air et sur les visages crispés de Murrow et de ses complices. Ces hommes sont des héros, mais ne se voient jamais ainsi. Ils ont peur pour leur carrière, pour leur réputation, pour leur vie.

Leur courage n'est jamais une chose acquise, il se décide dans ce basculement d'un instant dont je parlais tout à l'heure pour le film de Pakula. Ce basculement est capital, qui fait sortir l'homme de sa sécurité illusoire pour le plonger dans la mêlée. Cette bataille seule brisera le cercle de la peur. Cette peur que rien n'arrête, qui devient paranoïa, contagion, et dont les puissants prétendent toujours nous protéger en nous privant de nos libertés civiques...
Maintenant, je vais citer une journaliste américaine, Ellen Ellerbee, car ses mots d'aujourd'hui n'auraient pas été déplacés, jadis, dans la bouche d'Ed Murrow:
" La plupart des médias, aujourd'hui, s'autocensurent. Ils ne couvrent pas les affaires qui, selon eux, n'attireront pas leurs lecteurs, ou leurs spectateurs, surtout la télévision. La télévision s'efforce de ne pas déranger les gens, pour faire de l'audience." L'histoire du duel homérique entre Ed Murrow et le sénateur Mac Carthy rappelle que la télévision a su, en des périodes précises, être autre chose qu'un média de pur divertissement. Parfois, il est bon de regarder en arrière et de se rappeler que David a gagné contre Goliath. On ne dit pas que c'est facile, bien au contraire : on dit juste que c'est possible ! Eh puis... on parle ici des inquiétudes fondées du journalisme américain pour son avenir, mais n'oublions pas que tous les maux qui frappent l'Amérique ont une tendance naturelle à nous toucher dans la foulée avec le décalage qui sépare l'impact de la balle de sa détonation, quand ce n'est pas DEJÀ fait.
A présent, comme il se fait tard, je vais vous laisser, en espérant vous avoir donné envie de voir ces quatre films qui sont avant tout des histoires dont le suspense est tendu à se rompre... et, juste pour terminer sur une petite note d'humour, puisque nous sommes à quelques mois, en France, de la présidentielle... voici les mots que ce cher président Nixon adressait à ses plus jeunes électeurs, le soir de sa réélection à la présidence des Etats-Unis :
" Que de jeunes et sympathiques visages ! Que d'enthousiasme, d'idéalisme et de labeur ! Vous votez pour la première fois, et dans plusieurs années, j'espère que vous penserez avoir bien voté. Merci." Ok, mon humour est un peu noir ! Je l'admets. Bonne nuit à tous, Good night, and... good luck.
Gaëlle