Pour varier les plaisirs, je suis allée au cinéma, alléchée par la nouvelle adaptation du nouveau roman de Thomas Harris, Hannibal Lecter, les origines du mal.

Sur le papier, l'histoire était prometteuse : se pencher sur les années d'apprentissage du jeune Hannibal, ce passage délicat de l'enfance à l'âge d'homme où s'est décidée sa trajectoire de tueur en série, voilà qui aurait pu constituer la matrice d'un film passionnant. Au final je fus déçue, et je vais tâcher de vous expliquer pourquoi.
Pour commencer, il faut vous avouer que j'ai un faible pour Hannibal Lecter. Non, je ne suis pas le genre de cinglée qui s'inscrit au fan club de Charles Manson et collectionne les reliques des massacreurs... il y a fort à parier que si Lecter n'était pas un personnage, mon intérêt pour lui ne serait sans doute pas le même.
Mais voilà, un jour je me suis retrouvée en face de lui au cinéma, il donnait la réplique à Clarice Starling, d'une voix douce et précise, subtile et raffinée, et je suis tombée sous le charme. Vous me direz, dans Le Silence des Agneaux, il avait plutôt le beau rôle, le mauvais étant dévolu à Buffalo Bill, le tailleur de ces dames. Il était l'adjuvant fascinant, le poseur d'énigmes, l'interlocuteur privilégié qui mettait en lumière la part fragile de l'étudiante Clarice Starling. Son côté menaçant était là sous forme de halo. Dans Hannibal, un des personnages fera la comparaison avec La belle et la Bête. Lecter est bien la bête s'humanisant au contact d'une jeune femme friable. Il est la bête parce qu'on nous le dit, mais sa nature sauvage n'est que très rarement montrée. Le docteur Chilton tend à Clarice une photo qu'on imagine épouvantable, alors qu'elle va rencontrer "Hannibal le cannibale" : une infirmière dont il a dévoré le visage alors qu'elle prenait son pouls. Mais nous, spectateurs, ne voyons que le visage choqué de la jeune femme, la peur qui s'empare d'elle à l'instant de cette première rencontre. De la même manière la tension qui entoure Clarice, les consignes de sécurité énoncées une à une, l'atmosphère angoissante de ce souterrain de la prison où sont gardés les détenus les plus dangereux, toute cette mise en scène vise à nous rappeler que c'est un monstre qui attend derrière la paroi de verre.

Un monstre qu'on ne peut approcher qu'avec une extrême méfiance. Et désormais chaque mot, chaque geste, chaque lueur passant dans les yeux du docteur Lecter nous mettront en état d'alerte, seront enregistrés, décryptés. Nous nous attendons à des chausses-trapes, nous tremblons pour Clarice, jeune recrue envoyée en première ligne par Jack Crawford, son patron au FBI, dans un but encore opaque.
Dès lors, la menace que représente Hannibal va prendre toute sa densité, car elle réside dans le pouvoir de ses mots, la finesse de ses analyses psychologiques, son aptitude à incarner l'homme du monde en dissimulant la bestialité la plus révulsante, le recul de la civilisation à travers le tabou joyeusement assumé du cannibalisme. Il peut s'entretenir de l'art florentin, et l'instant d'après prendre plaisir à raconter qu'il a mangé le foie d'un enquêteur avec des fèves au beurre. Esthète et repoussant, sensible, délicat, bien élevé et cruel, tel est Hannibal. Entre l'agent Starling et lui se joue une partie d'échecs. On pourrait imaginer Lecter en chat et Clarice en souris, mais en réalité les rôles s'inversent régulièrement. Acceptant de se confier, la jeune femme acquiert un pouvoir sur le monstre, le rendant sensible à elle, capable d'empathie.
Dans le volet suivant, Hannibal, Mason Verger se servira d'elle comme leurre pour attraper le cannibale.

Clarice Starling est devenue le talon d'Achille de Lecter. Entre eux continue la valse entre fascination et horreur, tentation amoureuse et instinct prédateur. La caméra du Silence des Agneaux surprenait les yeux brillants de larmes du tueur écoutant Clarice confier un douloureux souvenir d'enfance. Dans Hannibal (le film de Ridley Scott) c'est sur le visage de la jeune femme que les larmes coulent. Ici il est chimérique de penser que la Bête pourrait recouvrer son humanité perdue pour l'amour de la Belle. Ce qui est fixé ne peut être défait. Le tueur aime le massacre, il jouit de la souffrance de ses victimes. Le goût du sang lui est aussi précieux que la grande musique, la littérature, la peinture, les raffinements de la culture européenne. Il ne veut pas choisir.

La spécificité d'Hannibal Lecter est donc d'incarner, dans la droite lignée du Docteur Jekyll, l'impossible alliance de la civilisation et de la barbarie choisie. Ses talents de psychiatre ont développé son acuité, son observation des autres, mais son appétit meurtrier le pousse à se servir d'eux comme objets au lieu de les aider. Il manipule ses patients, dévore ceux qu'il méprise, ceux qui offensent son "bon goût". Avoir poussé un codétenu "discourtois", en lui parlant, à avaler sa langue avant de se suicider compte parmi ses hauts faits. Et dans Hannibal de Ridley Scott, on peut imaginer que Lecter, désireux de sortir d'une retraite qui lui pèse, manipule dès le départ le policier Pazzi, héritier de Francesco de' Pazzi, pendu pour avoir assassiné Julien de Medicis — le poussant à la revanche historique et sociale afin de mieux l'inscrire dans sa galerie privée des horreurs, une fois que ce dernier l'aura dénoncé à ses ennemis. Et ainsi l'héritier Pazzi rejoindra son célèbre aïeul, prenant la place du traître châtié, pied de nez historique qui ne pouvait que divertir notre ami le fin lettré.
Car le docteur Lecter est un médecin brillant et dévoyé, un homme sensible et cruel à la fois, aussi humain qu'il va loin dans l'inhumanité. Son humour est féroce, carnassier derrière une apparente douceur, une délicatesse dans le choix des mots. Dans Le Silence des Agneaux, Hannibal représentait l'ambiguitë : l'histoire le plaçait en position de héros positif tout en suggérant en contrepoint sa nature monstrueuse. Par la suite on le voit livré à ses pulsions meurtrières, son raffinement créatif s'épanouissant dans la mise en scène de ses crimes. Le film de Ridley Scott, centré sur lui, démasque la bête sanguinaire sous le masque de l'homme cultivé et va fouiller les abîmes de la pulsion cannibale, là où elle rejoint l'érotisme et exprime l'orgueil démesuré de l'homme dévorant son semblable à la barbe de la civilisation. Cependant, alors qu'il est confronté à Mason Verger, bête encore plus repoussante (ironiquement la monstruosité de Verger a été "perfectionnée" par Lecter lui-même), Lecter redevient le héros positif que le spectateur veut voir gagner. Au "mangé" avide de vengeance nous préférons le mangeur et sommes prêts à l'instituer justicier et (comble d'ironie !) gardien des valeurs humaines et morales... Cependant, comme le destin d'Hannibal est de nous laisser intranquilles et fascinés, la fin du film vient nous rappeler que ce "héros" ne peut se laisser digérer, assimiler par ceux qui voudraient l'apprécier, car toujours sa nature sauvage et cruelle vient se rappeler à notre bon souvenir.
Et si ce tueur est terrifiant c'est justement parce qu'il est l'entre-deux irréconciliable entre la normalité, la sensibilité la plus évoluée de l'homme, et la barbarie jouissive que nous ne pouvons regarder en face.
Ceci posé, il était passionnant, en effet, de s'intéresser aux "origines du mal". Comment Hannibal était-il devenu ce monstre infiniment complexe ? Quand le basculement s'était-il donc produit ? Quels en avaient été les processus déclencheurs ? Quels signaux décryptés à l'envers ou dans le bon sens avaient lâché la bête en l'homme ?
A toutes ces questions, le dernier film répond d'une façon tellement simpliste et invraisemblable qu'il en est irritant. Bien sûr la base de départ n'était peut-être pas la meilleure : dès Le Silence des Agneaux, le dossier de Lecter précise qu'il vient de Lituanie, qu'il a perdu sa famille dans des circonstances traumatisantes à la fin de la guerre de 40, et notamment sa petite sœur Micha. Lecter est un aristocrate lituanien. Soit. Sa famille sera décimée par des mercenaires à la solde des nazis, et sa petite sœur bien-aimée périra dans des circonstances atroces. Admettons. La thèse du film, c'est que l'humanité d'Hannibal fut massacrée avec sa sœur et qu'ainsi naquit la bête féroce.

Mais là, on achoppe : privé d'humanité, Hannibal Lecter ? Mais c'est précisément son humanité et sa sensibilité qui rendaient ses meurtres si terrifiants !
C'est le plus gros point faible du film. En réalité, on assiste à la naissance de n'importe quel tueur en série SAUF Hannibal Lecteur. On voit un enfant traumatisé se muer en adolescent muré dans le silence, puis en tueur glacial et bavard, à la diction ridiculement surannée. On voit un jeune homme qui transpire la perversion et la cruauté par tous les pores se passionner pour le versant le plus macabre de la médecine, mais jamais on ne peut retrouver en lui les aspects singuliers de la personnalité d'Hannibal Lecter. Gaspard Ulliel est effrayant à souhait, son sourire fait froid dans le dos et quand il parle à une petite fille, on se dit que la relève de Marc Dutrou est assurée.

Mais Anthony Hopkins était autrement plus angoissant, et exerçait une fascination que le jeune acteur n'effleure jamais.

Hannibal jeune est une bête et seulement ça. Il tue par plaisir et sans affects, quand bien même ces premiers meurtres ont "l'excuse" d'une vengeance. Excuse qui ne tient pas une seconde au regard de la sauvagerie et de la préméditation soigneuse de ces crimes. D'autre part, en remontant le temps, Hannibal a perdu son sens de l'humour en route, ce qui est fort dommage pour nous mais peut à la rigueur sembler plausible, l'extrême jeunesse n'étant pas l'âge de la distanciation. De même, l'élégance et la distinction d'Anthony Hopkins ont laissé place à l'affectation, et on perd beaucoup au change...
Une fois le tueur né à lui-même au cours d'un premier meurtre fondateur et très sanguinaire qui le laisse de marbre, on voudrait nous attacher à lui parce qu'il cauchemarde au sujet de sa sœur perdue, ou qu'il s'est amouraché d'une lady japonaise dont il défend la vertu à coups de sabre...
Entre parenthèses, ça commence à être lassant, cette mode cinématographique qui depuis Kill Bill oblige tout tueur qui se respecte à faire un stage de samouraï ! Autant dans Kill Bill c'était original et approprié, autant là, la métamorphose du jeune aristocrate lituanien en samouraï dans la France de l'immédiate après-guerre prête à sourire... En avait-on vraiment besoin ?

Le problème c'est qu'on ne s'attache pas un instant à cet adolescent dont le policier qui le traque dira avec justesse :
"Une partie du petit Hannibal est morte dans cette neige en 1944. Ce qu'il est maintenant, il n'y a pas de mots pour le dire".
Lady Murasaki, la belle japonaise, tentera vainement de l'aimer avant de renoncer : "Que reste-t-il à aimer en toi ?" lui lance-t-elle en guise d'adieu.
C'est bien la question qu'on se pose, et on se dit que jamais Clarice Starling n'aurait pu avoir des sentiments, fussent-ils déchirés et contradictoires, pour cet Hannibal à la sauce plombée.
Il y aurait eu tellement plus intéressant à raconter : comment un jeune garçon traumatisé qui avait perdu la parole devint-il cet être raffiné, épris de culture ? Comment sa curiosité le poussa-t-elle vers la psychiatrie et l'étude de ses semblables, activité des plus rares au sein de la corporation très fermée des serial killers ? Au détour de quelle rencontre naquit sa passion du dessin ? Dans Hannibal Lecter, les origines du mal, Gaspard Ulliel quitte sans transition un état d'hébétude hantée qui fait douter de son quotient intellectuel pour la peau d'un dandy sans âme qui a le trait de crayon d'un artiste confirmé et écoute de la musique classique entre deux boucheries. La ficelle est un peu grosse, et nous autres, spectateurs fascinés par le docteur Lecter comme devant un puzzle psychologique incomplet, restons sur notre faim.
Il ne nous reste plus qu'à nous consoler en revisionnant Le Silence des Agneaux et Hannibal, et en retrouvant le seul, l'unique, le véritable Hannibal Lecter.

A bientôt !