6 juillet 2015

C'est l'été, dansez, aimez, lisez !





















Des brumes d’Amsterdam au bush australien, d’un détour par le Paris du XIXème siècle à un séjour dans un château hanté, je vous ai concocté une petite liste de coups de cœur à glisser dans vos bagages. Parce que l’été est la saison où lire est le plus délectable, parce que c’est celle où j’ai découvert mes livres préférés, mes livres compagnons, ceux qui ne m’ont plus quittée... 
Pour commencer, Miniaturiste de la prometteuse jeune romancière Jessie Burton, vous emmène en 1686 au cœur de l’Amsterdam des marchands prospères, et vous attache au destin mal engagé de Nella Oortman, qu’on vient de marier au riche Johannes Brandt comme on conclut une transaction commerciale. C’est décidée à tirer le meilleur parti de cette situation imposée qu’elle emménage dans la maison de son mari, où l’attendent un mystérieux homme à tout faire, une bonne irrévérencieuse et une belle-soeur glaciale et antipathique. Quant à son époux, il n’est qu’un fantôme qui l’effleure avec distraction, et quand il lui offre en cadeau de mariage leur maison en miniature, elle n’y voit d’abord qu’offense et ironie cruelle. Pour meubler cette encombrante maison de poupées, elle fait appel à une mystérieuse miniaturiste, qui lui envoie bientôt des objets qu’elle n’a pas commandés en guise de cadeaux empoisonnés. Avec son aide bienveillante ou machiavélique, elle va découvrir combien son nouvel univers est fragile et tissé de dangereux secrets. Avec une maîtrise étonnante, une écriture élégante et un talent qui force le respect, Jessie Burton nous prend au piège envoûtant de son intrigue implacable et nous entraîne dans un monde fascinant où l’on resterait bien 300 pages de plus !


«Tu croyais être une boîte fermée dans une boîte fermée, se dit Nella, mais la miniaturiste te voit. Elle nous voit. Nella passe un doigt tremblant sur la jupe de Marin, faite de la meilleure laine du marché, et va cacher la poupée de sa belle-sœur tout au fond du salon miniature, derrière un fauteuil, pour ne plus la voir.»




Nikki Gemmell se faisait rare depuis La mariée mise à nu (dont je vous avais parlé ici), et sa fougue littéraire et le raffinement de sa plume nous manquaient. Elle nous offre Avec mon corps, magnifique roman sur une Madame Bovary qui dépérit dans sa banlieue anglaise, entre trois fils remuants et un mari bien tiède, et qui se demande comment elle a pu se rétrécir et s’appauvrir autant, elle qui était un vif argent, une petite sauvageonne du Bush australien ardente et candide, prête à se brûler à cet amour dont elle était affamée. Flash back sur l’adolescence de tous les dangers de cette Claudine australienne à la sensibilité aiguisée et à la sensualité rayonnante, que le lecteur accompagne en  tremblant qu’elle ne fasse de mauvaises rencontres, ne s’abîme, ne perde sa grâce étourdissante. Sur son chemin la jeune sauvageonne croise un homme qui n’a pas peur d’aimer les femmes, un écrivain retiré dans un exil taciturne, qui après s’être défendu contre elle va faire son éducation sentimentale, lui apprendre ce que sait que d’aimer et d’être aimée sans peur, librement et sans mesquinerie. Cet amour qui en se terminant lui a laissé une morsure inguérissable ne l’avait pas préparée à rencontrer tant d’hommes qui avaient peur d’aimer les femmes et les aimaient si mal. C’est pourquoi, au carrefour de la quarantaine, l’héroïne qui s’est perdue en chemin doit retourner à ses racines et à la source de ses blessures pour redistribuer les cartes et infléchir son destin qui s’étiole. Ce magnifique roman, écrit dans une langue aussi sensuelle et libre que son héroïne, est traversé par le souffle de l’amour fou et la lumière aveuglante des espaces sauvages. Il nous murmure à l’oreille que rien n’est jamais perdu, qu’on peut toujours se retrouver, se réparer, qu’il ne faut pas baisser les bras, que la vie mérite d’être aimée follement et dans une forme d’intégrité, qu’il est possible de réapprendre à aimer cet autre qu’on ne regardait plus. Et même possible de lui apprendre à vous aimer dans votre vérité, prendre ce risque qui ouvre l’horizon et écarte les duperies, les faux-semblants qui vous éloignaient l’un de l’autre.

«Il dit que vous ne devez jamais perdre ce sens du ludique, un terme qu’il adore, votre espièglerie, votre lumière. Il ne faut pas rester sur le bas côté de la vie, vous éloigner de l’essence de votre être, laisser un homme le faire.»



Comme l’été est aussi l’occasion de s’offrir quelques frissons de qualité, je vous invite à découvrir les thrillers du talentueux Régis Descott, qui n’a pas son pareil pour vous entraîner dans une spirale d’angoisse dont vous ressortirez essorés et ravis de cette balade glaçante. Servis par une écriture de hussard élégant et un art consommé de la tension romanesque, ses romans explorent les arcanes de l’humanité la plus noire et font remonter vers nous le chuchotement des ombres et des fantômes. Car c’est bien de fantômes qu’il est question dans son dernier roman, Les variations fantômes, de fantômes et de musique, et de cet irrationnel qui nous constitue et influence nos choix et nos amours, de toutes ces données impalpables et souterraines dont nous héritons sans en avoir conscience et qui infléchissent aussi notre destin. L’histoire commence comme une énigme de chambre close, un roman d’Agatha Christie (l’auteur rend d’ailleurs hommage aux Dix petits nègres) : un château hanté, des manifestations occultes inexplicables et terrifiantes, des coups contre les murs, un piano qui joue seul, des boules de billard qui s’entrechoquent dans le silence d’une pièce vide... Le financier Philippe Wolf, propriétaire du château de l’Etoile, fait appel à la société parisienne d’études spirites pour traquer l’esprit qui perturbe la tranquillité de sa petite famille. Le docteur Morel le rejoint à l’Etoile avec six apprentis aux dons mystérieux, mais seront-ils de taille à lutter contre l’étendue de ce qu’ils ignorent, la malveillance qui entoure les secrets enclos dans ces murs ? La partition tragique où ils sont appelés à jouer leur rôle n’est-elle pas déjà scellée ? Amateurs de maisons hantées, d’esprits tourmentés cherchant la rédemption avec aveuglement, de mystères épais comme la brume où se perdent les appels au secours, laissez-vous glacer le sang par Regis Descott et ses Variations fantômes, leur concentré d’angoisse et de mélancolie poignante, leur ironie macabre et leurs brillants trompe-l’œil, vous ne le regretterez pas !

«Peut-être étais-je précisément confronté à ce dont tous les ratés du monde ont un jour rêvé : la rencontre providentielle susceptible de changer le cours de l’existence. A ceci près qu’il s’agissait d’un fantôme. J’avais encore la lucidité d’en avoir 
 conscience.»

Et si vous en voulez encore, et vous en voudrez encore, je vous conseille vivement d’enchaîner avec le somptueux Obscura, thriller historique fascinant de bout en bout où j’ai retrouvé l’univers qui fut le mien durant l’écriture de La part des flammes : dans le Paris grouillant et raffiné de la fin du XIXème siècle, un tueur s’amuse à reconstituer les tableaux de Manet... avec des cadavres, et à tirer de ces scènes macabres la matière artistique de ses expérimentations photographiques. Jean Corbel, jeune médecin idéaliste amoureux d’une très jolie Sybille qui se rêve en actrice, va se retrouver malgré lui mêlé à l’enquête, et mettre innocemment le doigt dans un engrenage machiavélique et vertigineux qui le conduira à arpenter les ténèbres et les fantasmes sinistres de ce tueur énigmatique. Haletant, érudit, servi par un style limpide et élégant, Obscura est une réussite totale et vous fait voyager dans le Paris de la fin du siècle, de ses taudis crasseux et syphilitiques à la mondaine clinique du docteur Blanche en passant par la lumière des ateliers de peintres, nous rappelant au passage que l’exercice de la médecine généraliste faisait de vous à l’époque un pauvre parmi les pauvres, en mission humanitaire pour tenter de sauver quelques uns de ces infortunés dont la mort était un non-événement. Si Régis Descott aime la noirceur, les bas-fonds de l’âme et les anges déchus, la lumière trouble filtrée par un miroir fendu ou ce reflet tremblant voilant une photo ancienne, s’il préfère les amours impossibles et les destins contrariés, à la lecture de ses romans, on ne saurait le lui reprocher.

«Sa destinée : ni les honneurs, ni la fortune, mais le défilé des malades dans son cabinet, l’ascension des escaliers sa sacoche sous le bras, pour le prix d’une passe, ou parfois pour un sourire. Pour cette peine il était parmi ses semblables, au cœur du monde, au cœur de la vie, au cœur des ténèbres. Cela n’avait pas de prix.»

Sur ce, il me reste à vous souhaiter un bel été de paresse exquise et de lectures savoureuses... Et à retourner me plonger dans les recherches pour mon prochain roman !

Gaëlle Nohant



2 commentaires:

Tatooa a dit…

Aaaaaah, Régis Descott, quel auteur ! Je le suis depuis que j'ai lu Obscura. J'ai beaucoup aimé "l'année du rat" (plus une dystopie qu'un thriller, attention...) ! Je ne savais pas qu'il en avait sorti un nouveau, merci Gaelle !

Anaïs a dit…

Première fois que je viens sur ton blog, et j'adore comment tu parles des livres !!!
Je ne connais pas du tout Régis Descott mais tu le vends bien : j'en lirais sûrement un !
Mais des quatre, c'est vraiment Miniaturiste qui m'intrigue le plus. Il a l'air fascinant, et je l'ajoute immédiatement à ma liste !