«C’est une métamorphose lente, par le biais de l’écriture, d’une forme de mélancolie que je trimballe très au fond de moi et qui, depuis ma petite enfance, a trouvé le moyen permanent de se transformer en une forme de gaieté, de farce.»


«Nous sommes jusqu’au bout l’enfant de notre corps. Un enfant déconcerté.»
De la première douleur cuisante à la dernière jouissance, le corps surprend toujours, enchante ou effraie, émerveille et fascine le narrateur, qui a décidé à douze ans de tenir cet étrange journal pour dompter sa peur et maîtriser un corps qu’il habitait jusqu’ici en étranger distant.
Le maîtriser, c’est apprendre à le connaître, c’est l’observer jusque dans les raffinements de la souffrance et sonder ses avanies multiples, ses maladies, ses éruptions volcaniques, ses transports, ses ivresses et ses épuisements. Des acouphènes à la subtile mécanique de l’orgasme en passant par la contagion du bâillement, la solidarité des couilles ou le priapisme des hommes politiques, c’est à une épopée tragi-comique que Pennac nous convie, et si nous en connaissons la fin, cela n’enlève rien au côté passionnant de l’aventure.
Et les sentiments, alors ? Ils sont inscrits en filigrane dans la vie de cet être qui découvre en rencontrant sa femme la plénitude profonde d’avoir trouvé «son bon animal». Oubliant les «salades éducatives» que lui avait prodiguées son milieu, le narrateur réalise que le bonheur durable, en amour, tient à cette animalité amoureuse commune, et non à des billevesées culturelles ou morales. Ils sont là, aussi, à travers ces enfants qui «vous rendent manchot», puisqu’un de vos bras a désormais une fonction, il porte ! Ou à travers la mort de ces êtres aimés dont le corps et les gestes nous manquent quand nous ne les avons plus. Manque si terrassant qu’il désoriente notre corps, le rendant brutalement vulnérable à toutes les aspérités du monde.
Au long de ce journal étonnant tissé d’humour féroce et de mélancolie, d’une réflexion sur la Résistance qui fut meilleure pour la santé que le STO à la critique du «tout psychosomatique» qui voit dans nos maladies la sanction des mauvais traitements auxquels nous soumettons un corps innocent, une parole est rendue à ce corps, un droit d’exister jusque dans ses manifestations les plus triviales, les plus obscènes, et de porter la vérité de l’être.
Et s’il faut à la fin se résoudre à mourir, c’est avec la même curiosité sagace et inlassable qui a su collecter au fil des jours les infimes métamorphose d’un être en perpétuel mouvement, ses petites morts et ses résurrections :
«Plus je me rapproche de mon terme plus il y a de choses à noter et moins j’en ai la force. Mon corps change d’heure en heure. Sa désagrégation s’accélère à mesure que ses fonctions ralentissent. Accélération et ralentissement... Je me fais l’effet d’une pièce de monnaie qui finit de tourner sur elle-même.»
A la lecture de ce Journal, je pensais à l’Etrange Histoire de Benjamin Button. Sans doute parce que dans les deux cas le procédé narratif, loin d’être gratuit, donne au récit une profondeur supplémentaire, un surcroît d’humanité dont le lecteur ne saurait se plaindre.
Incarnez-vous avec Daniel Pennac, vous ne le regretterez pas.
Gaëlle Nohant