
« Dans toute nation construite sur une guerre civile, le monstrueux devient possible. Il suffit de regarder l'Irlande pour le savoir. Tuez votre frère et peu de morts restent inenvisageables. »
Si Joseph O'Connor met ces mots dans la bouche de J.Daniel Mc Lelland, l'un des narrateurs de son roman Redemption Falls, il aurait pu les prononcer. Car ce romancier irlandais né dans le conflit a dû apprendre à regarder le monde à travers le prisme d'une haine transmise et fratricide. On devine qu'il s'est construit en questionnant ce catéchisme : l'autre en face de moi, l'ennemi qui pourrait être mon ami, mon amant pourquoi pas, dans un autre contexte, voilà qu'il faut le haïr, le tuer peut-être, si j'en ai la force. Au cœur de l'œuvre de cet écrivain infiniment talentueux, il y a d'abord l'antagonisme. C'est le premier niveau de la confrontation entre les êtres. Que faire de cette hostilité, la transformer en quoi, est-ce seulement possible ? Ces questions traversent comme une houle des romans envoûtants et passionnants qui nous projettent dans une troublante odyssée humaine.

« Que chaque homme soit la somme de ses choix n'est que la pure vérité. Chacun peut être également quelque chose de plus. »
Ce « quelque chose », grain d'irrationnel dans la machine huilée, est ce qui nous permet de dépasser le rôle qu'on nous a assigné une fois pour toutes : militant de l'IRA, propriétaire plein de morgue, assassin, comtesse frivole, soldat confédéré ou combattant de l'Union. Ce qui nous rend humains, précisément. Dans ses romans, Joseph O'Connor part de situations figées, archétypales : dans l'Etoile des Mers, le bateau ainsi nommé emporte quatre cent crève-la-faim irlandais et quinze privilégiés vers New York et l'espoir d'un destin meilleur.

On pouvait s'attendre à ce que le romancier irlandais s'intéresse à la guerre de Sécession, LA guerre fratricide par excellence, qui s'inscrit dans l'histoire irlandaise depuis que des dizaines de millers d'émigrants irlandais y furent enrôlés, principalement dans les rangs de l'Union. C'est chose faite avec son dernier roman, Redemption Falls, qui débute en janvier 1865, quelques mois avant la reddition du général Lee, chef des armées sudistes, scellant la fin d'une des pires boucheries que l'Amerique ait connues.

« S'éloigner à la vue d'une cabane. Le gravier de la route sous la corne épaisse. Echardes de pierre dans les pieds lacérés. Eclats de douleur, crampes dans le tendon du jarret, prières vaines pour des souliers.
Il lui fallut presque un mois pour franchir la Louisiane. Une vingtaine de kilomètres par jour. Vingt-six mille pas. Un soldat, nourri et botté, aurait peut-être déserté face à pareille épreuve. Pas Eliza Duane Mooney. »
Au même moment, à Redemption Falls, un nouveau gouverneur est chargé de faire régner l'ordre au nom de l'Union. Le Général O'Keefe est un dur, un rebelle irlandais qui a survécu à la prison et à un naufrage avant de rejoindre les armées du Nord. Mais il a fort à faire pour s'imposer au sein des Territoires des Montagnes, terres frustes et brutales où il fait figure d'ennemi. Il a recueilli un sauvageon muet, un de ces gamins recrachés par la guerre, et s'est attaché à lui. Et puis il y a sa femme, Lucia, passionnée et entière, dont le caractère est aussi impossible à plier que le sien. Tous ces personnages, Eliza, l'enfant perdu, le General et sa femme, luttent pour sauver quelques miettes précieuses de leur vie d'avant au sein d'un monde en perdition. Mais la spirale de violence et de misère qui les entoure pourrait bien les emporter à leur tour. Si Redemption Falls, comme l'Etoile des Mers, tient à la fois du roman historique et du thriller haletant, on y retrouve les thèmes chers à l'auteur :
« C'était le jour où les nouvelles étaient arrivées d'Appomattox. La guerre était terminée ; Lee s'était rendu. Dans sa reddition il y avait de la défiance, ou ce que les sudistes appellent de la noblesse. Son bel uniforme, repassé comme pour aller au bal ; son étalon glorieusement caparaçonné. Les troupes conquérantes l'avaient regardé descendre jusqu'à eux. Ses boutons étaient si fourbis qu'ils étincelaient au soleil. Grant, le vainqueur, était vêtu d'un uniforme de simple soldat. C'était le vaincu qui avait l'air d'être le champion.
L'armistice signé — cela n'avait pas été très long —, les rebelles avaient déposé leurs armes en piles sur la route, qu'ils avaient traversée pour se rendre là où se tenaient leurs vainqueurs. Les nordistes leur avaient tendu la main et offert des colis de vivres ; des bandages. Puis les rebelles étaient rentrés dans leur famille. Ceux qui disposaient d'un cheval avaient été autorisés à le garder, afin qu'ils puissent de nouveau travailler la terre. Six cent mille morts. Le Sud en cendres. Tout ce qu'il avait fallu pour mettre fin au massacre, c'était traverser une route. »
Traverser la route, cette chose si simple et si difficile, c'est accepter de voir le monde depuis l'autre côté. Le côté de l'autre. Quitter sa perspective de toujours, et accepter d'en être changé. Pour y arriver, il faut parfois passer par la violence la plus nue. Et c'est ce qui va arriver à Billie Sweeney, le héros du magistral A l'Irlandaise.

Si j'ai à peine effleuré ici la richesse de l'œuvre de Joseph O'Connor, de sa puissance d'évocation et de son talent romanesque, j'espère en tout cas vous avoir donné envie de vous jeter sans tarder sur ses romans.
Ici la belle critique de Thomas Sinaeve sur A l'Irlandaise.
A bientôt.
Gaëlle Nohant